SUR LE FIRMAMENT
I. Exorde lire des deux homélies précédentes. — Beaucoup d'artisans se pressent devant l'orateur. Dieu leur rendra avec de gros intérêts le temps qu'ils lui prêlpnt.
II. La parole de Dieu est sa volonté, le Verbe. C'est à son coopérateur que Dieu dit : Que le firmament soit fait.
III. En vain les philosophes grecs prouvent qu'il ne peut y avoir qu'un ciel ; en vain des écrivains ecclésiastiques soutiennent que la création du firmament est un nouveau récit de la création du ciel : le firmament est un nouveau ciel, différent du ciel qui fut créé au premier jour.
IV. Forme du firmament. — Il est d'une matière solide pour supporter le poids des eaux supérieures, plus transparente que le cristal et la pierre spéculaire. — L'Ecriture nous laisse ignorer s'il est composé d'un seul ou de plusieurs éléments. — Elle dislingue clairement dans Dieu la cause suprême, qui commande, et la puissance active, qui exécute.
V. Les eaux créées dans une abondance qui dépasse toute proportion avec les autres éléments, pour pouvoir suffire, jusqu'à la fin du monde, à la consommation du feu.
VI. La terre entourée de mers, sillonnée de lleuves, pour que l'élément humide ne soit pas dévoré tout entier. — Le monde doit finir par le feu.
VII. Le firmament est une barrière qui empêche les eaux inférieures d'être absorbées. — Conlradiclion des pliilosophes : pour les uns, le soleil est sans chaleur par lui même et n'absorbe point l'humidité ; pour les autres, il doit la consumer peu à peu tout entière.
VIII. Le firmament ne doit son nom de ciel qu'à sa ressemblance avec le ciel. — Les eaux inférieures sont la pluie et la neige.
IX. Les eaux supérieures ne sont pas les Vertus célestes et les eaux inférieures, les Puissances infernales.
X. La beauté consiste dans la proportion des parties. — Si Dieu trouve ses œuvres belles en détail c'est qu'il voit leur ulililé dans l'ensemble de l'ouvrage.
Péroraison. — L'orateur, après avoir invité les plus studieux de ses auditeurs à méditer ses paroles, convie les artisans au biinquct des entretiens du soir.
55/, HEXAMÉRON.
I. iNous avons raconté les œuvres du premier jour, ou pluiôt (l'un jour. Loin de nous, en effet, de lui ôler le privilège dont il jouit dans la nature, d'avoir été'pour le Créateur un jour à part, un jour qui n'est pas compté dans l'ordre des autres. Hier donc la sainte parole a abordé les travaux de ce jour et vous en a distribué le récit, doiinant à vos âmes la nourriture du malin et la joie du soir ; aujourd'hui elle passe aux merveilles de la seconde journée. Et ici je ne veux pas parler du talent de l'orateur, mais de la grâce de l'Écriture dont le récit se fait si naturellement accepler qu'il plaît ei sourit à tous les amis de la vérité. C'est ce charme de la vérilé que le Psalmisle exprime avec tant d'énergie : Que les paroles sont douces à mon gosier, plus douces que nest le miel à ma bouche (1). Hier donc, autant qu'il était en nous, nous avons charmé vos âmes en vous entretenant de la parole de Dieu ; et nous voici au lendemain, réunis de nouveau pour conlempler les merveilles de la seconde journée.
Je le sais, beaucoup d'artisans, attachés aux professions mécaniques, se pressent autour de nous. Suffisant à peine à leur subsistance par un labeur quotidien, ils me forcent d'abréger mon discours pour ne pas les enlever trop longtemps à leurs travaux. Que leur dirai-je? Le temps que vous prêtez à Dieu n'est pas perdu ; il vous le rendra avec de gros intérêts. Que des circonstances fâcheuses fondent sur vous : le Seigneur les écartera, donnant à ceux qui ont préféré les biens spirituels la santé du corps, l'ardeur de l'esprit, le succès dans les transactions, une prospérité non-
(1) Ps. cxviii, 103.
interrompue. Et quand dans celle vie nos elTorls ne réaliseraient |.as nos espérances , les enseignemenis du Sainl- Esprit n'en sont pas moins un riche trésor pour le siècle à venir. Délivre donc ton cœur de toute sollicitude de la vie et applique-toi tout entier à mes paroles. Car à quoi servirait que ton corps fût présent, si ton cœur travaillait à la recherche d'un trésor terrestre ?
II. Et Dieu dit : Que le firmament soit fait an milieu des eaux, et quil sépare les eaux d'avec les eaux. Hier, nous avons entendu cette parole de Dieu : Que la lumière soit. Aujourd'hui, c'est : Que le firmament soit fait. 11 semble y avoir ici quelque chose de plus. Dieu ne se borne pas à un simple commandement ; il déclare le motif qui réclame la structure du lirmament : Cest, dil-il, pour séparer les eaux d'avec les eaux. El d'abord, comment Dieu parle-t-il? Est-ce à notre manière? Son intelligence reçoit-elle l'impression des objets, et, après les avoir conçus, les fait-elle connaître par des signes particuliers et appropriés ù chacun d'eux (1)? Ensuite, a-t-il recours aux organes de la voix pour transmettre ses pensées? A-t-il besoin de frapper l'air par les mouvements articulés de la langue pour dévoiler la pensée cachée dans son cœur? Ne serait-il pas fabuleux que Dieu eût besoin de tant de circuits pour manifester ses pensées? et n'est-il pas plus conforme à la piété de dire que la volonté
[i) Saint Basile suit ici la théorie de la sensation de Platon et de Plotin. « Le corps ('prouve la passion et sert de messager à l'àme ; l'âme perçoit » l'impression produite dans le corps ou par le corps; ou bien encore elle » porte un jugement sur la passion qu'il a éprouvée, » (IMotin, Enn. iv, » 1. III, 26.) Voyez Platon, Philèbe, t. ii, p. 357, de la traduction de » M. Cousin.
ôo6 IIEXAMÉRON.
divine et le premier élan de son intelligente impulsion sont le Verbe de Dieu? C'est lui que représente vaguement l'Écriture, pour nous montrer que Dieu a voulu non-seulement créer le monde, mais encore le créer à l'aide d'un coopéraleur (1). L'Écriture pouvait poursuivre son récit comme elle l'avait commencé : au commencement Dieu fit le ciel et la terre ; ensuite il fit la lumière ; puis, il fit le firmament. Mais en faisant Dieu commander et parler, elle nous montre tacitement celui à qui s'adressent cet ordre et ces paroles : ce n'est pas qu'elle nous envie la connaissance de la vérité, mais elle enflamme notre désir en nous montrant la trace et l'indice du mystère. On saisit avec bonheur et l'on conserve avec soin le fruit de laborieux efforts, tandis qu'une jouissance facile est sans prix. Telle est le chemin et la marche que suit l'Écriture pour nous amener à l'idée du Fils unique de Dieu. Et certes, celte nature incorporelle n'avait nullement besoin du langage matériel de la voix : elle pouvait transmettre ses pensées mêmes à son coopéraleur. Qu'avaient donc besoin de langage ces êtres qui par la pensée même pouvaient se communiquer leurs desseins? La voix a été faite pour l'ouïe, et l'ouïe pour la voix. Où il n'y a ni air, ni langue, ni oreille, ni ce canal sinueux qui porte les sons dans la tête au siège de la sensation, il n'est pas besoin de paroles : il suffit des pensées
(1) « L'opérateur perpétuel est le Fils, Verbe de Dieu et créateur en quel- » que sorte du monde. Le Père du Verbe, en confiant à son Fils l'œuvre de » la création du monde, en reste toujours le premier créateur. » (Origène, C. Celse, 6.)
* Le Fils est sorti du sein du Père comme l'instrument unique, vivant et » intelligent de toute substance et de toule nature. » (Eusèbe, Démonstr. Evang. iv, 4.,) Voyez plus loin, même homélie, 4.
de rame pour transmelire la volonté. Comme je le disais donc, ce langage n'est ((u'une sage et ingénieuse figure pour mettre notre esprit à la recherche de la personne à laquelle s'adressent ces paroles.
III. En second lieu, le firmament, que l'on appelle aussi ciel, diiTère-t-il du ciel que Dieu fit au commencement, et y a-t-il deux cieux ? Les philosophes qui discutent sur le ciel, aimeraient mieux perdre la langue que de l'accorder. II n'y a qu'un ciel, prétendent-ils, et il est de nature à n'en admettre ni un second, ni un troisième, ni plusieurs autres. La substance du corps céleste tout entière en constitue la vaste unité. Car, disent-ils, tout corps qui se meut circulairement est un et fini. Et s'il est employé tout enlier à la construction du premier ciel, il ne restera rien pour former le second ou le troisième (1). Voilà ce qu'imaginent ceux qui mettent sous la main du Créateur une matière incréée : mensonge conséquent après cette première fable. Mais nous prions les sages de la Grèce de ne pas se rire de nous avant de s'être mis d'accord entre eux. Car il en est parmi eux qui parlent de mondes et de cieux sans nom-
(i) '< Mais avons-nous raison de l'avoir qualifié d'un rovpavoy, le ciel, le » monde) ? Non, il n'y a qu'un seul monde, s'il a été fait d'après le modèle » que nous avons établi. Car ce qui comprend en soi tous les êtres intelligibles
» n'admet point à côté de soi un autre être Ainsi, pour que ce monde fût
» semblable en unité à l'Etre parfait, le divin ouvrier n'en a fait ni doux ni une » quantité infinie, il n'a fait que celui-là seul et unique, et il n'y en aura pas » d'autre. » (Platon, Timée, trad. de M. Cousin^ p. 120 et 121.)
« Non-seulement il n'y a qu'un seul monde, mais il est impossible qu'il y en
» ait plusieurs car tout être dont la substance est matérielle, ne peut naître
» sans matirrc. Or le monde est un et matériel ; et , s'il est composé, non de » sa part de matière, mais de toute la matière, il ne peut y en avoii- plusieurs, » puisqu'il comprend toute la matière. » (Arist, De Cwlo, i, '■).)
558 IIEXAMÉRON.
bre (1). Quand de graves démonslralions auront convaincu leur système de folie, quand les lois de la géométrie auront établi (|ue d'après la nature du ciel il est impossible qu'il y en ait deux (^), nous n'en rirons que plus de la frivolité de ces lignes ingénieuses. Ces savants voient une, deux et plusieurs bulles formées par une même cause, et ils doutent que la Puissance créatrice ait pu produire plusieurs cieux ! Trouvons-nous, en effet, si nous levons les yeux vers la toute-puissance de Dieu, que la force et la grandeur des cieux diffèrent de ces gouttes d'eau qui s'enflent à la surface des fontaines ? Qu'il est donc ridicule leur raisonnement sur riinpossihilitè de plusieurs cieux î Pour nous, bien loin de ne pas croire au second, nous cherchons encore le troisième qu'a mérité de contempler le bienheureux Paul (3). Et le Psalmiste, en disant les cieux des cieux, ne nous donne-t-il pas aussi l'idée de leur pluralité (4) ?
La pluralité des cieux est-elle plus étrange que les sept
(1) « Démocrile pensait que les mondes sont infinis, engendrés et péris- » sables. •» (Diog. Laert. ix, 44.) « il y a, disait à son exemple Epicure, une » infinité de mondes, semblables ou non à celui-ci. Puisque les atomes sont » infinis, ils se portent aussi loin que possible. Rien ne s'oppose donc à l'in- » finiié des mondes. » (Ibid. x, 4b, 89.)
(2) Platon, dans !e Timée, prouve géométriquement, d'après les Pythagoriciens, qu'il n'y avait que deux combinaisons possibles pour tracer le plan de Tunivers, et qu'il ne peut y avoir qu'un seul monde ou cinq. Et il ajoute : « Si » en réfléchissant attentivement à (out ce qui précède, on se demande s'il » faut dire que le nombre des mondes est infini, c'est penser comme un homme » privé des connaissances qu'il faut avoir. »
Il faut se rappeler que pour les philosophes grecs y.ôap.oç^ monde^ cl ojpavos, ciel, sont des termes synonymes. « Quant à l'univers, dit Platon dans » le Timée, que nous l'appelions ciel ou monde, ou de quelque autre nom... » Saint Basile qui donne au mol ciel le sens que nous lui donnons nous-mêmes, semble ne pas penser que ces philosophes entendaient du monde entier ce qu'il leur faisait aire du ciel. Leur raisonnement n'en était pas moins faux.
(3) 2 Corinth. xii, 2. — (4) Ps. cxlviii, 4.
TROISIEME HOMELIE. 351)
cercles par lesquels presque tous les philosophes s'accordenl à fuire passer les sept planète^, ces cercles {|u'ils nous représentent disposés entre eux comme des tonneaux emboilés les uns dans lesaulres ? Ces cercles, disent-ils, emportés d'un cours contraire à celui du monde et fendant l'Elher, produisent des sons doux et harmonieux, dont n'approche pas la plus suave mélodie (1). El si nous leur dema[)dons le témoignage des sens, que répondent-ils? Habitués à ce bruit dès notre naissance, à force de l'entendre, nous en avons perdu le sentiment : semblables aux forgerons qui dans leurs ateliers ont toujours les oreilles frappées du bruit du fer. Pour réfuter celle ingénieuse frivolité, dont le mensonge apparaît dès le premier mot, il faudrait ne pas connaître le prix du temps et se défier de Imtelligence d'un tel auditoire.
Mais laissons les vanités du dehors à ceux du dehors, et revenons au langage de l'Église. Si Ton en croyait quelquesuns de ceux qui nous ont précédés, il n'y aurait pas ici créa-
(i) Celte musique céleste était une imagination des Pythagoriciens qui voyaient partout des nombres en harmonie. Gicéron l'a décrite dans le songe de Scipion, ch. v. « Quid ? Hic, inquam, quis est, qui complel aures meas » tanlus et lam dulcis sonus? — Hic est, inquit ille, qui intervallis conjunclus » imparibus, sed lamen pro rata porlione distinclis, impuisu et molu ipsorum » orbium efficitur : qui acuta ciim gravibus temperaiis, varios îequabiliter con- » cenlus efficit... Hoc sonilu opplelae aures hominum obsurduerunt. • Cette fable est différemment racontée dans ÎMalon. « Platon dit en ses livres de lu » République que sur chacun des huit cieux y a une sirène assise qui le fait » tourner, qu'elles jettent chacune une propre voix, et que de toutes ensemble » il s'en contempère une harmonie, et qu'elles y prenans plaisir chantent les » choses divines, en dnnsant une danse sacrée sous la douce consonance de » huit cordts. • (Plularque, De la Création de l^Ame, traduction d'Amyot.) Le positif Aristote, longtemps avant saint Basile, avait fait raison de ces ingénieuses allégories. Voyez, De Cœlo, 1. u, ch. 9.
360 HEXÂMÉRON.
lion d'un nouveau ciel, mais un nouveau récit de celte création première. D'abord l'Écriture nous aurait parlé sommairement de la création du ciel et de la terre; maintenant elle reprendrait avec plus de détails la manière dont fut créée chacune de leurs parties (1). Mais nous, puisque l'Écriture donne à ce second ciel un autre nom et une fonction propre, nous disons qu'il est différent de celui qui a été fait au commencement ; qu'il est d'une nature plus ferme et d'une utilité toute particulière dans l'ensemble du monde. IV. El Dieu dit : Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et quil sépare les eaux d'avec les eaux. Et Dieu fil le firmament ; et il sépara les eaux qui étaient sous le firmament, de celles qui étaient au-dessus du firmament. Avant de nous attacher au sens de l'Écriture, essayons de détruire de nouvelles objections. On nous demande si le firmament est un corps sphériquè, comme il paraît à l'œil ; mais alors comment la convexilé de sa circonférence pourrait-elle retenir l'eau qui coule et circule dans les régions supérieures? Que répondre? Une seule chose : de ce qu'un corps présente à l'inlérieur une convexilé parfaitement arrondie, il ne s'en suit pas nécessaircmejjt que sa surface exlérieure soit sphéiique, arrondie et unie de tout point. Voyez plutôt les voûtes de pierre des bains et les appartements construits en forme de grotte : le demi-cercle que forme l'intérieur, n'empêche pas le toit
(1) Opinion de Philon [De Mundi opif., p. \ 4) et d'Origène dans ses Commentaires sur la Genèse, qui sont perdus [Contra Cclsum, 1. vi, p. 317). Dans un autre ouvrage , Origène établissait cette distinction entre le ciel et le firmament. Le ciel que Dieu avait créé au premier jour était le monde intelligible ; le firmament était le ciel matériel. (Homélie sur la Genèse, traducl. de Ruffin, 2, i. M, p. S3.)
TROISIEME HOMELIE. 361
d'avoir ordinairement une surface plane et unie. Que ces malheureux cessent donc de nous tourmenter et de se tourmenter eux-mêmes sur Fimpossibilité de retenir l'eau dans les régions supérieures.
Maintenant il faudrait dire quelle est la nature du firmament, et pourquoi il a reçu l'ordre de se tenir au milieu des eaux. l'Écriture se sert habituellement du mot firmament ou soutien pour exprimer une force extraordinaire : Le Seigneur, mon soutien et mon refuge (1) ; fen ai affermi les colonnes (5) ; et encore : Louez le Seigneur dans la fermeté de sa vertu (3). Les auteurs profanes appellent aussi corps ferme celui qui est solide et plein, pour le distinguer du corps mathématique, corps imaginaire dont l'existence consiste uniquement dans les trois dimensions : la longueur, la largeur et la profondeur. Le corps ferme, au contraire, à la dimension joint !a dureté et la résistance. Il est dans l'habitude de l'Écriture d'appeler ferme tout ce qui est fort et inflexible. Elle va jusqu'à employer ce mot pour désigner la condensation de l'air : Celui^ dit-elle, qui affermit le tonnerre (4). Elle appelle afl'ermissemenl du tonnerre, la force et la résistance du souffle, qui, renfermé dans le sein des nuages, produit, en les brisant avec violence, le bruit de la foudre (5).
Ici donc, selon nous, il s'agit d'une substance ferme, capable de retenir les flots mobiles de l'eau ; et comme, sui-
(1) Ps. XVII, 3. — (2) Ps. Lxxiv, 3. — (3) Ps. cl, 1. — [U) Amos, iv, 13.
(5) C'est la physique d'Aristole, Météor., u, 9. « Aristote, dit Plutarque » en le résumant, soutient que le tonnerre, l'éclair et la foudre sont produits » par une exhalaison sèche, qui se trouve enfermée dans une nuée humide. » Comme elle s'eflorce d'en sortir, et qu'elles se froissent l'une l'autre, le bruit » engendre le tonnerre et l'inflammation de la sécheresse l'éclair. » [Opinions des P/iilosopheSj m, 5.)
562 HEXAMÉRON.
vant l'acception commune, il semble que le firmament doit à l'eau son origine, il ne faut pas croire qu'il ressemble à la glace ou à toute autre matière produite par la clarification de l'eau ; par exemple, au cristal de roche, qui doit sa métamorphose à une excessive congélation (1), ou à la pierre spéculaire , cette pierre pure et diaphane, qui se forme dans les mines, et qui , si on la trouve dans sa perfection naturelle, sans fentes intérieures et sans la moindre tache de corruption, rivalise presque avec la transparence de l'air (2). 11 n'est pas une de ces substances à laquelle nous puissions comparer le firmament. Ce serait réellement de l'enfantillage et de la simplicité que de se faire une pareille idée des corps célestes ; et, bien que tout soit dans tout, le feu dans la terre, l'air dans l'eau, et que les autres éléments soient de même confondus ensemble ; bien qu'aucun de ceux qui tombent sous nos sens ne soit pur et sans mélange, soit de l'élément qui lui sert de médiateur, soit de celui qui lui est contraire : nous n'osons pas affirmer néanmoins que le firmament soit formé d'une seule des substances simples ou de leur mélange, instruits par l'Écriture à ne pas laisser notre esprit s'égarer dans ses imaginations au-delà de ce qui lui est permis.
(1) « Empédoclès lient que le ciel est solide, estant fait de l'air congelé par » le feu^ ne plus ne moins que le cryslal. » (Plularque, Des Opinions des Philosophes, ii, 21. Traduction d'Amyot.)
Pour les anciens le cristal était de l'eau très-pure congelée par le feu céleste (Diodore de Sicile, ii), ou par un froid très-vif (Pline, xxxvii, 2). Haraque longsevis nivibus crystalla gelari.
(Stace, lipithal. stell.)
(2) La pierre spéculaire (sélénite transparente ou talc) servait aux anciens à faire des vitres (Pline^ xxxvi, 22 ; Sénèque, Ep. lx).
Hibernis objecta notis specularia puros Adinittunl soles.
(Martial, 1. viii, Ep. 14.)
TROISIÈME HOMÉLIK. 363
Mais n'oublions pas de remarquer qu'après ces paroles de Dieu ; Que le firmament soit fait, il n'est pas dit : Et le firmament fut fait, mais bien : Et Dieu fit le firmament, et il divisa les eaux. Entendez, ô sourds; aveugles, voyez. Qui donc est sourd ? Celui qui n'entend pas cette voix éclatante de l'Esprit saint. Qui est aveugle ? Celui qui ne voit pas des preuves aussi claires du Fils unique de Dieu. Que le firmament soit fait. C'est la voix de la cause suprême. Et Dieu fit le firmament. C'est un témoignage rendu à la puissance active et créatrice.
V. iMais poursuivons notre explication. Quil sépare les eaux d'avec les eaux. La masse des eaux qui, de toutes parts, flottaient sur la terre et étaient suspendues dans l'air, était immense, ce semble, et dépassait toute proportion avec les éléments. Aussi est-il dit [)lus baui que l'abîme couvrait toute la terre. Nous allons donner la raison de cette abondance des eaux. Il n'est assurément aucun de vous, même de ceux qui ont l'intelligence la plus exercée, et dont l'œil perçant pénètre cette nature périssable et passagère, qui attaque notre o|)inion, nous accuse d'avancer des théories raisonnablement impossibles, de pures imaginations, et nous demande sur quel fond reposait l'élément humide. Par la raison qui leur fait tirer la terre, plus lourde que l'eau, des extrémités du monde pour !a suspendre au centre, ils nous accorderont, sans doute, que, grâce à la propriété naturelle de se porter en bas et de se mettre par tout en équilibre, cette immense quantité d'eau reposait sur la terre (1).
(1) • La terre, disaient les Stoïciens, occupe le centre ; puis vient l'eau >. sous forme sphérique, de sorte que la terre est dans l'eau. » (Diog. Laortc, vu, 155.) Les Stoïciens devaient celte opinion à Thaïes (Plutarque, De Placitis Philo sophorum, m, 10).
La masse prodigieuse des eaux était donc répandue autour de la terre, sans proportion avec elle, et infiniment plus considérable, grâce à la prévoyance du suprême artisan qui, dès le commencement, envisageait l'avenir et dès lors faisait tout en vue des futurs besoins du monde. Mais qu'était-il besoin de cette inexprimable surabondance des eaux ? L'essence du feu est nécessaire au monde, non- seulement dans l'économie des produits terrestres, mais encore pour le complément de l'univers, qui serait mulilé s'il manquait du plus puissant et du plus utile de ses éléments. Or le feu et l'eau sont en hostilité et s'entre-délruisenl. Le feu détruit l'eau, s'il est le plus fort. L'eau l'emporte-t-elle par sa masse : elle détruit le feu. Comme il fallait éviter une lutte ouverte entre ces éléments et ne point amener la dissolution de l'univers par l'entière disparition de l'un d'eux, le souverain ordonnateur a créé une telle quantité d'eau, que, malgré des pertes successives, elle pût résister à la puissante action du feu jusqu'aux temps fixés pour la ruine du monde (1). Celui qui a tout disposé avec poids et mesure, Celui qui, selon la parole de Job, connaît le nombre
(l) Saint Basile, dans toute cette tiomélie, suit, sur l'action dévorante du feu^ Heraclite et les Stoïciens, qui prétendaient que les astres se nourrissent des extialaisons de la terre et des eaux. « Ce ciel tout entier, que circonscrit la » région ignée de Féiher, la plus élevée du monde, toutes ces étoiles dont le » nombre est incalculable, tout ce cliœur céleste, et, "sans parler des autres » astreSj ce soleil qui poursuit son cours si près de nous, qui surpasse plus » d'une fois en grosseur toute la sphère terrestre, tous tirent leurs aliments » de la terre et se partagent les vapeurs qu'elle exhale, seule pâture qui les » entretienne. Or la terre ne pourrait suffire à des corps si nombreux, à des » masses bien plus grandes qu'elle-même, si elle n'était remplie du fluide vital » qui, nuit et jour, s'échappe de tous ses pores. « (Sénèque, Questions naturelles, VI, 10.
Voyez aussi la note qui termine le paragraphe viii de celte homélie.
des gouttes de la pluie (1), savait combien de temps durerait son œuvre, et combien il devait préparer d'eau pour la consommation du feu. Voilà le motif de l'abondance des eaux à la création. Au reste, il n'est personne d'assez étranger à la vie, pour avoir besoin d'apprendre de la raison que le feu est essentiel au monde. Non-seulement tous les arts qui conservent notre vie, l'art du tisserand, celui du cordonnier, l'arcbiteclure, l'agriculture, ont besoin du concours du feu, mais la végétation des arbres, la maturité des fruits, la naissance des animaux terrestres et aquatiques, leur nourriture, tout exista dès le principe et s'est maintenu depuis par l'action de la cbaleur. La création de la cbaleur était donc indispensable pour la formation et la conservation des êtres , et Tabondance des eaux ne rétait pas moins en présence de l'éternelie et inévitable action du feu.
VI. Parcours des yeux la création; et tu verras la puissance de la chaleur régner sur tout ce qui naît et périt. De là toute l'eau répandue sur la terre, et celle qui échappe à nos regards, et celle qui est dispersée dans le sein du globe. De là l'abondance des fontaines, les sources des puits, le cours des torrents et des fleuves, innombrables réservoirs où se conserve l'humidité. Des régions de l'aurore, sous le tropique septentrional, coule Tlndus, le plus grand fleuve de la terre, au rapport de ceux qui en ont décrit les vastes contours. Du milieu de l'Orient, sortent le Bactre, le Choaspe et l'Aiaxe dont se détache le Tanaïs pour aller tomber dans le Palus-Méotide. Ajoute le Phase qui descend du mont Caucase et mille autres fleuves qui, des régions septentrio-
(1) Job, XXXVI, «2 7.
366 HEXAMÉKON.
nales, vont se jeter dans le Pont-Euxin. Des chaudes contrées de rOccident, au pied du mont Pyrénée, sortent le Tartesse et l'Ister, dont l'un porte ses eaux dans la mer, audelà des colonnes d'Hercule, et l'autre après avoir traversé l'Europe, vient tomber dans le Ponl-Euxin. Qu'est-il besoin d'énumérer encore ceux que versent les monts Riphées, au cœur de la Scytbie , le Rhône, et tant d'autres fleuves, tous navigables, qui, après avoir arrosé le pays des Galates occidentaux, des Celtes et des Rarbares voisins, coulent dans la mer d'Occident? D'autres, partis des plages supérieures du Midi, vont, à travers l'Ethiopie, se décharger les uns dans notre mer, les autres dans des mers inaccessibles, l'Égon , le Nysès , le Chrêmes et surtout le Nil , qui n'a rien d'un fleuve, quand , semblable à une mer, il inonde l'Egypte (1). Ainsi, la partie habitable de notre terre est enveloppée d'eau, enchainée par de vastes mers et baignée par le cours intarissable de mille fleuves, grâce à l'incfl'able sagesse de Celui qui a tout disposé pour empêcher l'élément rival du feu d'être dévoré tout entier.
Toutefois, un temps viendra où tout sera consumé par le feu ; c'est ce que dit Isaïe dans ces paroles adressées au Dieu de l'univers : Toi qui dis à l'abîme : Tu seras désolé
(1) Ce long passage sur les fleuves est presque littéralement copié dans Aristote [Météorologie, i, 13). A l'exemple du philosophe grec, saint Basile fait sortir des Pyrénées le Tartesse et l'Ister (le Bétis et le Danube). Selon lui, c'est des monts Riphées que coule le Rhône. L'Occident était donc un pays inconnu pour l'Orient ? Et ces évoques, qui possédaient toute la science d'alors, n'en savaient pas plus que les contemporains d'Alexandre sur la Gaule et l'Espagne. Ils parlaient avec plus d'exactitude de 1 Inde et de la Bactriane. Nouvelle preuve de l'indifférence des cités grecques de l'Asie pour cet Occident lointain, dont elles se séparèrent si facilement.
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et je dessécherai tous tes fleuves (1). Rejette donc la folle sagesse du monde et reçois avec nous la doctrine plus simple mais infaillible de la vérité.
Vil. Voilà pourquoi nous lisons : Que le firmament soit fait, et quil sépare les eaux d'avec les eaux. Nous avons dit ce que signifie le mol firmament dans l'Écriture. Ce n'est pas, en réalité, une substance ferme et solide qui ait un poids et de la résistance : autrement ce nom eût mieux convenu à la terre. Mais, comme la substance des corps supérieurs est légère, sans consistance et ne peut être saisie par aucun de nos sens, c'est par rapport à ces pures et imperceptibles susbslances que le firmament a reçu son nom. Imagine un lieu propre à partager l'humidité, l'envoyant dans les régions supérieures, si elle est pure et clarifiée, la faisant retomber, si elle est épaisse et terreuse, et, par cette insensible soustraction de la substance humide, entretenant depuis le commencement jusqu'à la fin du monde la même température. Tu ne crois pas à cette prodigieuse quantité d'eau ; c'est que tu ne penses pas à cette prodigieuse quantité de chaleur, moins considérable sans doute, bien puissante, toutefois, si tu considères sa vertu destructive de l'humidité. Elle attire l'humidité voisine, à la manière du concombre, et la consume aussi vite que la flamme de la lampe brûle l'alimenl pompé par la mèche. Qui doute que l'Elher ne soit un feu ardent (2)? Si
(1) Isaïe, XLiv, 27.
(2) C'était l'opinion, non-sculemenl des Stoïciens dont nous avons déjà parlé, mais encore des Alexandrins. Toutefois, pour ces derniers, « le feu « céleste était calme, immobile, en harmonie avec la nature des astres; il « n'a\ail pas ruislabiliic dévuranle du feu terrestre. Il n'avait point besoin • d'aliment. . (IMotin, Enn. ii, 1. i, 4, 8.)
une borne infranchissable ne lui avait été assignée par le Créateur, qui l'empêcherait d'enflammer et de consumer tout de proche en proche, et d'absorber toute l'humidité des êtres? De là les eaux aériennes, qui voilent le ciel des vapeurs qu'envoient les fleuves, les fontaines, les marais, les lacs et les mers ; elles empêchent TEiher d'envahir et d'embraser l'univers. Aussi bien voyons-nous ce simple soleil, dans la saison d'été, dessécher en un instant une contrée toujours humide et marécageuse et la rendre entièrement aride. Qu'est devenue toute cette eau? Qu'ils nous le disent ces hommes dont la science embrasse tout î N'est-il pas clair pour tout le monde qu'elle s'est élevée en vapeur et a été consumée par la chaleur du soleil ? Ils n'en disent pas moins que le soleil est sans chaleur. Qu'ils ont de temps à perdre en paroles! Et voyez sur quelle preuve ils s'appuient pour lutter contre l'évidence : sa couleur est blanche, et ne tire ni sur le rouge ni sur le jaune. Il n'est donc point enflammé de sa nature et sa chaleur provient de la rapidité de sa rotation (1). Que gagnent-ils à faire croire que le soleil n'absorbe pas d'humidité ? Pure erreur. Je ne la repousse pas cependant, puis qu'elle me vient en aide. Je disais que la consommation de la chaleur nécessitait celte prodigieuse quantité d'eau; que le soleil doive sa chaleur à sa nature, ou qu'elle résulte de son action, peu importe : pourvu qu'elle produise les mêmes efl'ets sur les mêmes matières. Faites
(1) Le raisonneiiiiint que combat saint Basile est celui d'Aristole dans le troisième chapitre du premier livre de la IHétéurologie. « Preuve suffisante, » dit-il en terminant^ que la région supérieure n'est ni chaude ni enllammée. » Le soleil^ qui semble être le plus chaud des astres, paraît blanc et n'être » point de feu. »
ÏKOISIÈ.ME HOMÉLIE. 369
prondrc feu à des morceaux de bois en les frollant ensemble, ou allumez-les en les approchant d'une flamme, vous aurez absolument le même résultat. Au reste, nous voyons que la grande sagesse de Celui qui gouverne tout, fait voyager le soleil dune région dans une autre de peur que, s'il séjournait toujours dans la même, l'excès de la chaleur n'y détruisit toute harmonie. Tantôt il va dans les contrées méridionales, vers le solstice d'hiver ; tantôt il revient aux signes de l'équinoxe, et de là se rend dans les parties septentrionales, pendant le solstice d'été, et, parce passage insensible, il entrelient dans toute la terre une heureuse température.
Que les savants voient s'ils ne sont pas en désaccord avec eux-mêmes. Ce qui empêche, disent-ils, les fleuves de faire déborder la mer, c'est l'eau que consume le soleil. Sa chaleur laissant le sel et l'amertume des eaux, en absorbe les parties pures et potables, grâce à la vertu singulière de cet astre d'attirer ce qui est léger et de laisser tomber, comme une fange et une lie, ce qui est épais et terreux. De là l'amertume, le goût salé et la propriété desséchante de la mer. Eh bien ! après avoir tenu ce langage, ces mêmes hommes, changeant tout à coup, disent que l'humidité ne saurait être diminuée par le soleil (1).
(l) « L'amortumc de l'eau delà mer n'est pas du tout sans aucune douceur, » attendu que la mer reçoit tant et de si grandes rivières, et si bien le soleil » attire ce qu'il y a de doux et de bon à boire, à cause de sa subtilité et légè- » relé, ce n'est que dessus tant seulement : encore le fait-il plus en été qu'en » autre temps, d'autant que l'hyver il y touche plus laschement et plus debile- • ment, à cause de Timbecillité de sa chaleur ; et la bonne portion do douceur » qui y demeure, destrenipe et dessale ce qui y estoil excessivcmeiil amei-, et
370 HEXAMÉRON.
VUl. Et Dieu donna au firmament le nom de ciel. Ce n'est pas proprement son nom, et il ne le dût qu'à sa ressemblance avec le ciel. Nous avons souvent observé qu'on appelle ciel l'espace visible qui, à travers les couches épaisses de l'air, s'olfre clairement à nos yeux et tire son nom du mot qui veut dire voir (1).. C'est de lui que l'Écriture dit : Les oiseaux du ciel (^) ; les oiseaux qui volent dans le firmament du ciel (3). Et, ailleurs : Ils s élèvent jusqu'au ciel (4). Moïse, bénissant la tribu de Joseph, lui souhaite les fruits et la rosée du ciel, les soleils d'été, le concours de la lune, les sommets des montagnes, et d'éternelles collines (5), en un mot, tout ce qui fertilise le sein de la terre. Au contraire, dans ses malédictions à
» tenant de la drogue médicinale, ce qui mesme advient aux eaux douces et » bonnes à boire, parce qu'en été elles sont pires au goust qu'en liyver, d'au-
» tant que la chaleur resoult et dissipe ce qu'il y a de léger et de doux »
(Plutarque, Les Causes naturelles, ix, Traduction d'Amyot.)
On ne voudrait pas voir saint Basile dire que les savants sont en contradiction avec eux-mêmes, parce que les uns pensaient d'une façon, les autres d'une autre. Ce raisonnement ressemble à celui d'un homme qui dirait que la religion chrétienne est remplie de contradictions, parce que les Catholiques et les Protestants pensent différemment sur un grand nombre de points. Les systèmes des philosophes grecs étaient conséquents : pour les Stoïciens, Keau devait finir par être absorbée tout entière par le feu de l'éther ; pour les Péripatéticiens, les Epicuriens et les Néo-Platoniciens, l'humidité qui s^élevait en vapeur retombait en pluie.
(1) Beaucoup parmi les anciens faisaient comme saint Basile dériver o:ypav6s, ciel, d'ôpàco, voir. D'autres lui donnaient pour étymologie opog, borne, limite. « Oùpavov ÈTU/y.cûS xaloopLZV àiro toD opoy fivat ràjy ayco. Nous Tap- » pelons ciel à cause de son étymologie, parce qu'il est la limite des régions » supérieures. » (Aristote, De mundo, 6.) « 11 mil à Tentour la région éthérée^ » comme une limite et une garde, opovr; zat cp'Aaxrripiov ; d'où semble venir » le mot grec de ciel. •> (Philon, De Plantatione Noe.)
(2) Ps. VIII, 9. — (3) Genèse, i, 20. — (4) Ps. cvi. 26. (b) Deut. xxxm, 13-15.
Israël : Le ciel qui s étend sur ta tête, dit-il, te sera d'airain (1). Que veut-il dire? Il le menace d'une entière sécheresse, du manque des eaux aériennes, qui font naître et croître les fruits de la terre.
Lors donc que récriture dit que la rosée ou la pluie tombe du ciel, nous devons l'entendre des eaux qui reçurent l'ordre d'occuper les régions supérieures. Quand les exhalaisons de la terre, recueillies dans les hauteurs de l'air, se sont condensées sous la pression du vent, cette humidité aérienne se répand d'abord en nuages vaporeux et légers ; puis, se resserrant encore, elle forme des gouttes qui tombent entraînées par leur poids, et telle est l'origine de la pluie. Si l'eau, battue par la violence des vents, se change en écume, et, passant à un refroidissement excessif, gèle tout entière, elle brise le nuage et tombe en neige (2). Tu peux ainsi te rendre compte de toutes les substances humides que l'air suspend sur nos têtes.
Et que personne ne compare aux curieuses discussions des philosophes sur le ciel, la simplicité des entretiens spirituels. Autant la beauté d'une femme vertueuse l'emporte sur celle de la courtisane (3), autant notre éloquence se dislingue de celle du dehors. Celle-ci ne persuade qu'à force de raisonnements : chez-nous, la vérité se présente nue et
(1) Deut., XXVIII, 23.
(2) Sui l'origine de la pluie et de la neige, "^ainl Basile^ ici comme plus loin (homélie iv, 7), suit la plivsique d'Arislole [Météorol. i, 9-12) et des Épicuriens. (Plularque, Des Opinions des Philosophes , m, 4 )
(3) Compai-aison fréquente dans lantiquilé.
Ut matrona meretrici dispar erit atque Discolor...
Horace, Ep. i, 18.)
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sans artifice. Mais pourquoi nous tourmenter à réfuter les erreurs des philosophes, quand il nous suffirait de mettre leurs livres en présence, et, tranquilles spectateurs, d'assister à la guerre qu'ils se livrent ? Car ils ne sont pas moins nombreux, ni moins célèbres, ni plus sobres de paroles en combattant leurs adversaires, ceux qui prétendent que le feu consume tout et que, par une vertu vivifiante, tout renaît de ces cendres fécondes. De In, dans le monde, des morts sans nombre, et d'innombrables renaissances (1). Tous, également éloignés de la vérité, trouvent chacun de leur côté les détours qui les mènent à l'erreur.
IX. Il nous faut même, sur la séparation des eaux, combattre l'opinion de certains auteurs ecclésiastiques (2), qui, sous l'ombre de hautes et sublimes conceptions, se sont jetés dans l'allégorie et n'ont vu dans les eaux qu'une figure pour désigner des puissances incorporelles. Dans les régions supérieures, au-dessus du firmament, habitent les bons génies ; dans les régions inférieures, la terre et la
(1) Ces philosophes étaient les Stoïciens. « Comme les astres sont de feu, » ils se nourrissent des vapeurs que le soleil attire de la terre, de la mer et des » autres eaux. Mais ces vapeurs, quand elles ont nourri et renouvelé les astres » et tout l'éther, sont renvoyées ici-bas pour être attirées de nouveau dans la » haute région. Ainsi rien n'est perdu, et il y en a fort peu de consumé par le » feu des astres et par la flamme de l'éther. De là nos Stoïciens tirent une con- » séquence. Il doit arriver, disent-ils, que le monde entier ne soit plus que » feu, que, toute l'eau étant consumée, ni la terre n'ait plus d'aliment, ni l'air » n'ait plus de quoi se former, puisque l'eau, dont il se forme, serait alors » toute épuisée. Le feu resterait seul ; et par ce feu, qui est animé, qui est » Dieu, le monde serait rétabli, et renaîtrait avec la même beauté. » (Cicéron, De la Nature des Dieux; traduction de M. J -V. Le Clerc.)
(2) L'empereur Juslinien cite ce passage et le rapporte à Origène, mais en faisant un contre-sens sur les mots : Tojs àTro r/jg E/tx^ricrras, qui veulent dire : Les gens de l'Église, et qu'il entend de ceux qui sont hors de l^Église.
matière sont le séjour des génies malfaisants. Aussi, disenlils. Dieu est loué par les eaux supéiieures du ciel, c'est-àdire, par les bons génies que la pureté de leur àme rend dignes de chanter les louanges de Dieu. Et les eaux qui sont sous le ciel, représentent les esprits de méchanceté qui, de leur hauteur naturelle, sont tombés dans l'abîme du mal. Turbulents, séditieux, agités par les vagues tumultueuses des passions, ils ont reçu le nom de mer à cause de l'instabilité et de l'inconstance de leurs mouvements (1). Rejetons ces théories comme des rêves et des contes de vieilles femmes, et sur le partage des eaux par le firma-
(i) « La septième erreur d''Origène, dit saint Jérôme, c'est que, pour lui, » les eaux que l'Ecriture place au-dessus des cieux, sont les saintes Vertus » d'en haut, tandis que les eaux, qui sonl sur la terre et sous le firmament, » sont les Puissances contraires^ les Puissances infernales. » (T. iv, lettre 38.) « Qui ne rejetterait aussitôt et ne mépriserait tous ces prestiges, écrivait à la » même époque saint Épiphane; quand Origène nous dit que les eaux, qui sont » au-dessus du firmament^ ne sont pas des eaux^ mais les Vertus du royaume » angélique ; et que les eaux qui sont sur la terre, c'est-à-dire, sous le fîrma- » ment, sont les Vertus contraires, à savoir les démons? » [Lettre à Jean de Jérusalem^ dans saint Jérôme, t. iv^ lettre HO.)
La première homélie d'Origène sur la Genèse, qui nous est parvenue dans la traduction de Ruffin, confirme les assertions de saint Epiphane et de saint Jérôme. « Ce premier ciel que nous avons appelé spirituel, est notre intelli- » gence, l'homme intérieur, qui voit et contemple Dieu. Ce ciel matériel, appelé » firmament, est l'homme extérieur, qui voit corporellement... Si i''homme, » placé dans le corps, peut discerner et séparer les eaux, qui sont au-dessus
• du firmament, de celles qui sonl au-dessous, il sera lui-même appelé ciel, » c'est-à-dire, homme céleste. » (Origène, t. ii, p. 53.)
Le propre frère de saint Basile, saint Grégoire de IVysse, ne voyait, à l'exemple d'Origène, qu'une allégorie dans les eaux du ciel. « Assurément, l'eau sur » laquelle était porté l'Esprit de Dieu, n'avait pas la nature mobile des eaux » qui coulent sur la terre ; c'est l'eau que le firmament sépare de celte eau pc-
• santé et qui tombe. Si l'Écriture lui donne le nom d'eau pour nous faire » deviner par une plus sublime conception la plénitude des Puissances intellec-
• tuelles, que personne ne trouve étrange cette conformité de nom. » [In Hexaem. p. I ».)
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ment, acceptons la raison qui nous a été donnée. Quand les eaux supérieures du ciel seraient invitées à célébrer le nnaître commun de toutes choses , ne les croyons pas pour cela des natures intelligentes : ni les cieux ne sont animés parce qu'ils racontent la gloire de Dieu (1) ; ni le firmament n'est un être sensible, parce qu'il annonce quil est r œuvre des mains divines (2). Et si l'on nous disait que les cieux désignent les intelligences contemplatives, et le firmament les intelligences actives qui produisent le bien, nous admirerions cette ingénieuse théorie, mais sans pouvoir y reconnaiire la vérité. Alors la rosée, la gelée, le froid et la chaleur, qui, dans Daniel, sont inviiés à louer le Créateur de toutes choses (3), seraient d'intelligentes et invisibles natures. Mais ce n'est qu'une figure, acceptée comme telle par les esprits éclairés, pour mettre le comble à la gloire du Créateur. D'ailleurs, les eaux supérieures du ciel, ces eaux privilégiées par la vertu qu'elles renferment en elles, ne sont pas les seules à célébrer les louanges de Dieu : Louez-le, dit le Psalmiste, vous qui êtes sur la terre ; vous, dragons, et vous, abîmes (4). Ainsi l'abîme que nos faiseurs d'allégories rangeaient dans le parti du mal, le chantre des psaumes ne le rejette pas ; il l'admet au chœur universel de la création, et l'abîme chante en son langage un hymne harmonieux à la gloire de son auteur.
X. Et Dieu vit que cela était beau. Ce n'est point par le charme des yeux que Dieu juge de la beauté de ses œuvres, et il ne se forme point du beau la même idée que
(1) Ps. xvui, 1. — (2) Ibid. — (3) Daniel^ m. — (4) Ps. oxlviii, 7.
nous. Ce qu'il estime beau, c'est ce qui présente dans sa perfection toutes les convenances de l'art et tend à une fin utile. Celui donc qui s'est proposé une fin manifeste dans ses œuvres, approuve chacune d'elles en en soumettant l'ulilitù à ses industrieux calculs. Qu'une main, un œil, le premier membre venu soit séparé du reste d'une statue : personne ne pourra le trouver beau. Est-il à sa place? La beauté des proportions, tout à l'heure presque inaperçue, frappe j-usqu'aux ignorants. Mais l'artiste, avant d'unir les parties de son œuvre, distingue et reconnaît la beauté de chacune d'elles, en portant la pensée sur le but qu'elle doit atteindre. C'est ainsi que l'Ecriture nous dépeint l'artiste suprême, louant chacun de ses ouvrages ; il va bientôt, quand son œuvre sera consommée, accorder à l'ensemble un éloge mérité (1).
Finissons ici nos entretiens sur le second jour, pour laisser à nos studieux auditeurs le temps d'examiner ce qu'ils viennent d'entendre. Que leur mémoire retienne pour leur être profitable et qu'une laborieuse méditation, comme une heureuse digestion, conserve en eux les fruits de cette instruction. Quant à ceux qui vivent de leur Ira-
(1) • Dieu ne se contente pas d'approuver tout son ouvrage, après l'avoir » achevé, en disant qu'il était très-beau et très-bon : mais il distingue chaque » ouvrage en particulier, en remarquant que chacun est beau et bon en soi-
• même ; il nous montre donc que chaque chose est bonne en particulier, et » que l'assemblage en est très-bon. Car c'est ainsi qu'il distingue la beauté » du tout d'avec celle des êtres particuliers ; pour nous faire entendre que
• si toutes choses sont bonnes en elles-mêmes, elles reçoivent une beauté
• et une bonté nouvelle, par leur ordre, par leur assemblage, par leur par-
• fait assortiment et ajustement les unes avec les autres, et par le secours » admirable qu'elles s'entre-donnent. » (Bossuet, i»"'^ Elévation, 3"" Semaine).
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vail, laissons les vnquer tout le jour à leurs affaires, afin qu'ils viennent, rânie pure d'inquiétudes, au banquet de nos entreliens du soir. Que Dieu qui , après avoir fait de si grandes choses, vient de mettre ces faibles paroles dans ma bouche, vous accorde toujours Tintelligence de sa vérité, afin que vous puissiez vous élever des choses visibles à rÉIre invisible, et que la grandeur et !a beauté des créatures vous donnent une juste idée du Créateur. Car ce quil y a cV invisible en Dieu est, depuis la création du monde, devenu visible dans ses œuvres ; et sa puissance et sa divinité sont éternelles {\). Ainsi la terre, Tair, le ciel, Teau, le jour, la nuit, toutes les clioscs visibles nous présentent d'éclatants souvenirs de noire bienfaiteur. Nous ne fournirons pas d'occasion au péché, nous ne laisserons pas de place à Tennemi dans nos cœurs, si , par un souvenir continuel, nous faisons habiter en nous le Dieu à qui appartiennent toute gloire et toute adoration, maintenant et toujours dans les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.
(i) Bom. 1. 20.
~^^<Cf^:§5f