‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 19 sur 44 · SUR LE RASSEMBLEMENT DES EAUX · texte numérisé non relu

SUR LE RASSEMBLEMENT DES EAUX

I. Exorde. — Des villes entières se passionnent pour les jeux publics. Ne nous empresserons-nous pas de contempler le spectacle de la création?

II. C^était bien parce que les eaux la couvraient, que la terre était invisible. — Pourquoi les eaux n'avaient-elles pas coulé dès le commencement dans les cavités de la terre? — Pourquoi l'Ecriture ne parle-t-elle que d'un rassemblement, quand il y a plusieurs mers?

III. C'est la parole de Dieu qui constitue la nature des eaux et leur ordonne de couler. — Le même commandement donne des bornes à la mer.

IV. Quand l'Écriture parle d'un seul rassemblement des eaux, elle parle du principal. — L'nion des mers entre elles.

V. Pourquoi l'Écriture désigne-t-elle la terre par le nom d^élément aride? — C'est parce que l'aridité est la propriété caractéristique de l'objet dont le mot terre n'est que le nom. — Union des éléments entre eux au moyen de propriétés communes.

VI. Beauté de la mer. Elle est belle, parce qu'elle est utile. Elle alimente la terre, en circulant dans ses pores.

Vil. Elle est la source des eaux du ciel, s'élève en vapeur et retombe en pluie. Elle rapproche les terres et facilite le commerce.

Péroraison. — Le mouvement de l'assemblée chrétienne comparé aux flots de la mer.

1. II est des villes qui, depuis le lever du jour jusqu'au soir, repaissent leurs regards de mille jeux divers. Elles ne se lassent pas d'entendre des chants dissolus qui font germer la volupté dans les âmes, et, souvent, on nomme Iieureux de tels hommes, parce que, laissant les soins du commerce el les arts utiles à la vie, ils passent dans la mollesse et le plaisir le temps qui leur est assigné sur la terre, ils ne savent pas que le théâtre de ces jeux impurs est, pour ceux qui s'y rassemblent, une commune et publi-

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que école de vice ; que ces mélodieux accords et ces chants de prostituées, s'insinuant dans les âmes de ceux qui les entendent, ne leur inspirent qu'obscénités, tous s'empressant d'imiter les airs des flûtes et des lyres (1). Quelques autres, qui sont passionnés pour les courses de chevaux, croient combattre en songe, atlèlent leurs chars, changent leurs écuyers, et, dans le sommeil, ne sont pas délivrés de la folie qui les tourmente le jour (^). Et nous, que le Seigneur, le grand artisan des merveilles, appelle à la contemplation de ses ouvrages, nous lasserons-nous de les regarder, ou seronsnous paresseux à entendre les paroles de l'Esprit saint? Ne nous empresserons-nous pas plutôt autour de ce grand atelier de la puissance divine, et, reportés en esprit vers les temps passés, ne saurons-nous pas embrasser d'un regard tout l'assemblage de la création? Le ciel, suspendu comme une voûte, pour parler !e langage du Prophète (3) ; la terre,

(1) Tout ce début semble un souvenir de Platon :

« Si un homme, se livrant tout entier aux charmes de la musique, laisse » couler dans son âme, par le canal de ses oreilles, ces harmonies douces, » molles, plaintives dont nous venons de parler, s'il passe toute sa vie à » chanter d''une voix tendre et à savourer la beauté des airs ; d'abord sans » doute il ne fait qu'adoucir par là Ténergie de son courage naturel, comme » le fer s'adoucit au feu, et il perd comme lui cette rudesse qui le rendait » auparavant inutile ; mais, si, au lieu de s'arrêter, il prolonge cette action » amollissante, son courage ne tarde pas à se dissoudre et à se fondre, jus- » jusqu'à ce qu'il soit entièrement dissipé, et qu'enfin ayant perdu tout » ressort, il ne fasse plus qu'un guerrier sans cœur. >> (Platon, La République, m, traduction de M. Cousin, p. 178.)

(2) 0 0£ xâfiriv e/cov

Cet autre , avec sa chevelure, chevauche, court sur un char, rêve chevaux. (Aristophane, Nuées.)

(3) Isaïe, XL, 22.

cette masse immense qui repose sur elle-même ; Fair répandu autour d'elle, d'une nature molle et humide, véritable et perpétuel aliment de tout ce qui lespire, d'une telle ténuité qu'il cède et s'ouvre au moindre mouvement des corps, n'oppose aucune résistance à leur élan et, après leur passage, ramène sans eiïort ses flols mobiles ; Teau, enfin, qu'elle abreuve l'homme, ou qu'elle soit destinée à nos autres besoins, et son merveilleux rassemblement dans les bassins qui lui ont été assignés : tel est le spectacle que te présentent les paroles que nous venons d'entendre.

II. Et Dieu dit : Que Veau^ qui est sous le ciel^ se rassemble en un seul lieu, et que l'élément aride paraisse. Et cela se fît ainsi : et Veau , qui était sous le ciel, se rassembla dans un seul lieu, et l'élément aride apparut, et Dieu donna à l'élément aride le nom de terre, et il appela mers toutes les eaux rassemblées. Que de peine tu m'a donnée dans les précédents discours, en me demandant pourquoi la terre était invisible , quoique tout corps ait naturellement une couleur, et que toute couleur tombe sous le sens de la vue ! Et peut-être mes raisons ne te paraissaient-elles pas suffisantes, quand je te disais que la terre, sans être naturellement invisible, l'était pour nous à cause de la masse d'eau qui la couvrait tout entière. Eh bien ! Ecoule maintenant l'Ecriture s'expliquer elle-même : Que les eaux se rassemblent et que Vêlement aride paraisse. Le voile est levé et laisse voir la terre tout à l'heure invisible. Peut-être va-t-on me faire de nouvelles questions. Et d'abord : n'est-ce pas une loi de la nature que l'eau suive la pente qui l'entraîne t' Pourquoi donc l'Écriture fait-elle intervenir un ordre du Créateur? Tant que l'eau se

trouve répandue sur une suilace unie, comme elle n'a point d'écoulement, elle reste immobile. Mais, si elle vient à trouver une pente, aussitôt le premier flot s'y précipite, celui qui le suit prend sa place, et lui-même est remplacé par un troisième. Ils ne cessent ainsi de s'écouler et de se pousser les uns les autres ; et la rapidité de leur cours est en proportion de la masse d'eau qu'il emporte, et de la pente où elle se précipite. Si telle est la nature de l'eau, il était bien inutile de lui commander de se rassembler en un même lieu. Elle devait, à cause de son instabilité naturelle, se précipiter d'elle-même dans la partie la plus creuse de la terre, et ne s'arrêter qu'après avoir égalisé sa surface. Car il n'est pas de lieu aussi uni que la surface de l'eau. Ensuite , ajoute-t-on , comment les eaux reçurent-elles l'ordre de se rassembler en un même lieu, quand nous voyons plusieurs mers, séparées les unes des autres par les plus grandes distances? A la première question nous répondons : Depuis l'ordre du Seigneur, tu connais parfaitement le mouvement de l'eau, tu sais que, s'écoulant en tous sens et toujours mobile, elle est naturellement emportée sur les pentes et dans les parties creuses. Mais quelle était sa vertu, avant que ce commandement vînt lui faire prendre son cours ? Tu ne le sais, et il n'est personne qui puisse te le dire. Pense, en effet, qu'une parole de Dieu constitue la nature, et que cet ordre est pour l'être créé un enseignement de sa future conduite. Il n'y eut qu'une création du jour et de la nuit, et depuis ce moment ils n'ont jamais cessé de se succéder et de diviser le temps en parties égales. 111. Que les eaux se rassemblerd. Qu'il soit de la nature des eaux de courir; et, pressées par cet ordre,

elles ne se fatiguent jamais dans leur course. En parlant ainsi, j'ai seulement en vue la propriété qu'ont les eaux de couler. Il en est qui coulent d'elles-mêmes, comme celles des fontaines et des fleuves ; d'autres qui forment des masses dormantes. Mais je parle maintenant des eaux courantes. Que les eaux se rassemblent en un même lieu. Assis près d'une fontaine, qui faisait jaillir une eau abondante, n'as-tu jamais eu celte pensée : Qui fait sortir cette eau du sein de la terre? Qui la pousse en avant? Où sont les réservoirs qui l'envoient? En quel lieu s'empresse-t-elle de se rendre? Comment se fait-il qu'ici elle ne s'épuise point, et là-bas jamais ne déborde? Tout cela vient de cette première parole : elle a été pour les eaux comme le signal de leur course.

Dans toute l'histoire des eaux rappelle-toi ce premier ordre : Que les eaux se rassemblent. Il leur fallait courir pour aller prendre leur place, et, une fois arrivées dans les lieux qui leur étaient assignés, y rester sur elles-mêmes et ne pas aller au-delà. Aussi, selon le langage de l'Ecclésiaste : Tous les torrents vont-ils à la mer, et la mer ne se remplit point (1). Les eaux coulent en vertu de l'ordre de Dieu , et la mer est enfermée dans ses limites d'après cette première loi : Que les eaux se rassemblent en un même lieu. De peur que l'eau ne se répandit hors de son lit et, dans ses envahissements successifs, couvrant une à une toutes les contrées, ne finit par inonder toute la terre, elle reçut l'ordre de se rassembler en un même lieu. Aussi voit-on souvent la mer, furieuse et élevant ses vagues jus-

(1) Ecclésiasle, I, 7.

qu'au ciel, une fois qu'elle a touché le rivage, briser en écumant son impétuosité et retourner en arrière. Ne me craindrez -vous pas, dit le Seigneur, moi qui ai donné à la mer un grain de sable pour limite (1). Un grain de sable, tout ce qu'il y a de plus faible, est un frein pour le plus terrible des éléments. Car, qui empêcherait la mer Rouge de Se répandre sur toute 1 Egypte, qui est plus basse qu'elle, et de se réunir à l'autre mer qui en baigne les côtes, si elle n'était enchaînée par l'ordre du Créateur? Et si je dis que l'Egypte est plus basse que la mer Rouge, c'est que l'expérience nous en a convaincus toutes les fois qu'on a voulu réunir la mer d'Egypte et l'Océan Indien, dont la mer Rouge fait partie. Aussi, voyons-nous renoncer à cette entreprise, et l'égyptien Sésostris qui l'avait conçue, et Darius le Mède qui depuis voulut la reprendre (2). J'ai rapporté ce fait pour nous faire comprendre toute la puissance de cet ordre : Que les eaux se rassemblent en un seul lieu; c'est-à-dire, qu'elles n'aient pas d'autre ras-

(1) Jéréraie, v, 22.

(2) « Nous regardons les Egyptiens comme le plus ancien des peuples : » leur terre, cependant, paraît être tout entière le produit et l'ouvrage du » fleuve ; il ne faut que la considérer pour s'en convaincre, et la mer Erythrée » en est une preuve suffisante. Un roi entreprit de la percer : car ce serait » un immense avantage pour ce pays, s'il était partout ouvert à la naviga- » tion, Sésostris passe pour le premier dans l'antiquité qui ait eu ce dessein. » Mais il trouva que la mer était plus haute que la terre. C'est pourquoi lui » d'abord, et, après lui, Darius cessèrent de creuser le canal, de peur que » la mer ne se précipitât dans le fleuve et n'en détruisît le cours. « (Aristote, Météor., I, 14.) Voyez Fline, vi, et, pour l'assertion d'Aristote, que le Nil a produit PEgypte, Hérodote, Clio, 5.

Strabon, 1. xvii, combat Topinion que l'Egypte soit plus basse que la mer : « Darius, induit en erreur, abandonna les travaux qui touchaient à » leur terme. On lui fil croire que la mer Erythrée était plus haute que »> l'Egypte et que, s'il coupait l'isthme, elle inonderait tout le pays. »

semblement, et qu'une fois rassemblées elles ne se déplacent plus.

IV. Dire que les eaux se rassemblent en un seul lieu, c'est indiquer qu'elles étaient répandues en bien des endroits de la terre. Les montagnes, entrecoupées de profonds ravins , retenaient des amas d'eau dans leurs vallons. Que de plaines basses, semblables par leur étendue à de vastes mers , que de vallées, que de cavités, creusées de mille manières, alors toutes remplies d'eau, furent évacuées sur l'ordre de Dieu, quand de toutes parts les eaux se rendaient à cet immense rassemblement. Et qu'on ne vienne pas dire : si l'eau couvrait alors la surface de la terre, il fallait nécessairement que tous les bassins, qui depuis ont reçu la mer, fussent remplis. Où donc alors devait se faire le rassemblement des eaux, si déjà ces bassins étaient occupés? Ces bassins, répondrons-nous, ne lurent préparés qu'au moment où l'eau dût se réunir en une seule masse. Alors n'existaient ni la mer qui est au-delà de Gadès, ni le vaste Océan, si redouté des navigateurs, qui embrasse l'île de Bretagne et l'Espagne Occidentale. Mais, tout à coup, l'ordre de Dieu créa ces vastes cavités, et les eaux s'y précipitèrent par torrents.

Maintenant si notre explicalion de la création du monde semble contraire à l'expérience (car il est évident que toutes les eaux ne coururent pas se rassembler en un seul lieu), que de choses à dire, qui d'elles-mêmes s'offrent à (ous les esprits ! Peut-être même est-il ridicule de répondre à de telles objections. Devrait-on nous opposer les étangs et les amas d'eaux de pluie, et penser qu'ils suffisent pour renverser noire raisonnement? Evidemment, c'est la principale et la plus complète affluence des eaux qui reçut le nom d'uni-

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que rassemblement. Car les puits sont aussi des rassemblements d'eaux, faits de main d'homme, pour recevoir l'humidité répandue dans le sein de la terre. Ce nom de rassemblement ne désigne donc pas le premier amas d'eau venu, mais le plus grand et le plus considérable, celui où tout l'élément se montre réuni en masse. De même que le feu, malgré les petites parcelles que réclament ici-bas nos besoins, est répandu en masse dans l'éther ; de même que l'air, malgré une semblable diffusion , compose une vaste enveloppe autour de la terre ; ainsi l'eau, malgré de faibles amas répandus partout, ne forme qu'un rassemblement, celui qui sépare l'élément entier des trois autres. Sans doute , les lacs, et ceux des régions septentrionales, et ceux que l'on trouve en Grèce, en iMacédoine, en Bilhynie et en Palestine, sont des rassemblements d'eau : mais ici il s'agit du plus grand de tous, de celui dont l'étendue égale celle de la terre. Les premiers contiennent une grande quantité d'eau, personne ne le contestera. Néanmoins on ne saurait leur donner raisonnablement le nom de mers, pas même si, comme la grande mer, ils sont chargés de sel et de sable. Nous citera-t-on, par exemple, le lac Asphaltique, en Judée, et le lac Serbonis qui s'étend entre l'Egypte et la Palestine dans l'Arabie déserte : ce sont des lacs, et il n'y a qu'une seule mer, comme l'affirment ceux qui ont fait le tour de la terre. On regarde la mer Caspienne et celle d'Hyrcanie comme renfermées chacune dans ses limites : cependant, s'il faut en croire les géographes, elles communiquent entre elles, et se déchargent ensemble dans la grande mer. C'est ainsi que, toujours d'après leur récit, la mer Rouge et celle de Gadès, n'en font qu'une. Alors pourquoi Dieu appelie-t-il mers

les différents amas des eaux? Le voici : Les eaux s'écoulèrent en un même lieu, et leurs divers amas, c'est-à-dire, les golfes que la terre embrasse de ses replis, reçurent du Seigneur le nom de mers : mer du Nord, mer du Midi, mer Orientale, mer Occidentale. Les mers ont même leurs noms propres : le Pont-Euxin, la Propontide, l'Hellespont, la mer Egée, la mer Ionienne , la mer de Sardaigne, la mer de Sicile, la mer Thyrrénienne, et mille autres noms dont une exacte énumération serait ici aussi longue que déplacée. Voilà pourquoi Dieu appela mers les amas des eaux. Mais revenons à notre sujet d'où nous a écartés la suite du discours.

V. Et Dieu dit : Que les eaux se rassemblent en un seul lieu, et que lélément aride paraisse. Il ne dit pas : Que la terre paraisse, pour ne pas la montrer de nouveau informe, fangeuse, toute dégouttante d'eau, encore privée de sa forme et de sa vertu. Nous pouvions aussi attribuer au soleil le dessèchement de la terre : eh bien î le Créateur nous la montre desséchée avant la naissance du soleil. Applique-toi à la pensée de l'Écriture. Non-seulement l'eau qui couvrait la surface de la terre, s'écoule ; toute celle qui s'était infiltrée dans son sein, se retire aussi, s'empressant d'obéir à l'ordre inévitable du souverain Maître. Et cela se fit ainsi. C'est assez nous dire que la voix du Créateur eut son effet. Cependant, il est ajouté dans beaucoup d'exemplaires : Et l'eau, qui était sous le ciel ^ se rassembla en un seul lieu, et rélément aride parut. Paroles que n'ont pas données les autres interprètes et qui ne semblent pas conformes aux habitudes des Hébreux. En effoi, après ce témoignage : Et cela se fit ainsi, il est superflu de redire exactement la même chose. Aussi, dans les

exemplaires soignés, ces mots sont ils marqués de l'obèle ; et l'obèle est le signe d'une leçon à rejeter (1).

Et Dieu donna à l'élément aride le nom de terre, et il appela mers les amas des eaux. Pourquoi l'Ecriture disait-elle plus haut : Que les eaux se rassemblent en un même lieu, et que l élément aride paraisse, et non : que la terre paraisse ? Pourquoi ajoule-t-elle ici : L'élément aride parut, et Dieu lui donna le nom de terre ? C'est que l'aridité est la propriété qui semble caractériser la nature du sujet, tandis que le mot terre n'en est que le simple nom. En effet, de même que la raison est la faculté distinclive de l'homme, et que le mol homme sert à désigner l'èlre doué de celte faculté ; ainsi l'aridité est la qualité propre et spéciale de la terre. L'élément essentiellement aride reçoit donc le nom de terre, comme l'animal qui a le hennissement pour cri caractéristique, s'appelle cheval. Les autres éléments , comme la terre, ont reçu en partage une propriété particulière , qui les dislingue des autres et fait connaître leur essence. Ainsi l'eau a le froid pour propriélé distinctive ; l'air, l'humidité ; le feu, la chaleur.

Mais cette théorie ne s'applique réellement qu'aux éléments primitifs du monde. Les éléments qui concourent à la formation des corps et tombent sous les sens, nous montrent ces propriétés réunies, et dans la nature entière les yeux et les sens ne trouvent rien qui soit complètement solitaire, simple et pur. La terre est à la fois aride et froide ; l'eau, froide et humide ; l'air, humide et chaud ; le feu, chaud

(1) Les virgules, c'est-à-dire, les obèles marquent ce que les Septante ont ajouté au texte hébreu. (Saint Jérôme, ep. 89.)

et aride. C'est en alliant ainsi leurs propriétés, que les divers éléments peuvent s'unir entre eux. Grâce à une propriété commune, chacun d'eux se mêle à l'élément voisin, et cette alliance naturelle le rapproche de l'élément contraire. Par exemple, la terre, qui est en même temps aride et froide, trouve dans le froid un lien de parenté qui l'unit à l'eau, et par le moyen de l'eau s'unit à l'air. L'eau, placée entre les deux, semble leur donner à chacun une main, et, à la faveur de sa double propriété, s'allie à la terre par le froid et à l'air par l'humidité. L'air, à son tour, tient le milieu et joue le rôle de médiateur entre les natures ennemies de l'eau et du feu, uni à la première par l'humidité et au second par la chaleur. Enfin, le feu, d'une nature à la fois chaude et aride, est lié à l'air par la chaleur, et, par son aridité , vient se réunir à la terre. Et de cet accord, de cet ensemble résulte un cercle et un chœur harmonieux, où chacun des éléments mérite ce nom. (1).

Par tout ce que je viens de dire, j'ai voulu faire voir pourquoi Dieu a donné à l'élément aride le nom de terre, sans cependant appeler la terre Aride. C'est (jue l'aridité n'est pas une des propriétés que la terre reçut avec le temps, mais une de celles qui dès le principe constituèrent son essence. Or ce qui fait exister un corps est naturellement anté-

(l) « Comme le monde devait être un corps solide, et que les corps so- » lides ne se joignent jamais ensemble par un seul milieu, mais par deux, » Dieu plaça l''eau et l'air entre le feu et la terre, et, ayant établi entre tout » cela autant qu'il était possible des rapports d'identité, à savoir qu;; l'air » fut à l'eau ce que le feu est à l'air, et l'eau à la terre ce que l'air est à » l'eau, il a, en enchaînant toutes les parties, composé ce monde visible et • tangible. C'est de ces quatre éléments, réunis de manière à former une » proportion, qu'est sortie l'harmonie du monde. » (Platon, Timét'^ trnd. da M. Cousin, p. 122.)

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rieur à ses qualités postérieures, et a la prééminence sur elles. C'est donc avec raison que Dieu pensa aux plus anciens caractères de la terre pour la désigner.

VI. Et Dieu vit que cela était beau(i). L'F^criture ne veut pas dire qu'une vue agréable de la mer s'offrit aux regards de Dieu. Ce n'est pas avec des yeux que le Créateur considère la beauté de ses œuvres, mais il les contemple dans son ineffable sagesse. C'est sans doute un agréable spectacle qu'une mer blanchissante et aplanie par le calme; elle est belle encore, lorsqu'au souffle d'une brise légère elle ride sa surface et présente aux regards des teintes de pourpre et d'azur ; lorsque, loin de battre avec violence les prochains rivages, elle semble les baiser dans de pacifiques embrassements. Cependant, ce n'est pas là le charme et la beauté que l'Écriture fait trouver à Dieu dans la mer. Ici, c'est la fin de l'œuvre qui en fait la beauté.

D'abord l'eau de la mer est la source de toute l'humidité de la terre. S'infiltrant par d'imperceptibles conduits, comme le prouvent les fentes et les cavernes souterraines où pénètrent ses flots, elle est reçue dans des canaux obliques

(i) Saint Ambroise traduit presque littéralement ce passage sur la beauté de la mer.

« Vidit ergo Deus quia bonum mare. Etsi pulchra sit species hujus ele- » menti, vel quum surgentibus albescit cumulis ac verticibus undarum, et » cautes nivea rorant aspergine, vel quum gequore crispanti clementioribus » auris, et blando serenœ tranquillitatis purpurascentcm praefert colorem, » qui eminus spectantibus fréquenter offunditur, quando non violentis flucti- » bus vicina tundit littora, sed velut pacificis ambit et salutat amplexibus • (quam dulcis sonus, quani jucundus fragor, quam grata et consona resul- » tatio !) ego tamen non oculis aestimatum creaturse decorem arbitrer, sed » secundum ralionem operaiionis judicio operatoris convenire et congruere » definitum.

» Bonum igilur mare, primum quia terras necessario suffulcit humore,

et sinueux ; puis, poussée par le vent, elle s'élève à la surface de la terre el la brise, devenue potable et corrigée de son amertume par cette longue clarification. Souvent même des mines qu'elle traverse lui communiquent leur chaleur, et la font s'élever en bouillonnant et sortir brûlante : prodige fréquent dans les îles et près des rivages de la mer, disonsle sans hésiter, puisque, même dans l'intérieur des terres, certains lieux, dans le voisinage des fleuves, présentent, pour comparer les petites choses aux grandes, à peu près le même phénomène. Où tendent ces paroles ? A prouver que la terre est pleine de pores , conduits invisibles qui, puisant aux sources de la mer, font partout circuler ses eaux.

VII. Ainsi, pour Dieu, la mer est belle parce qu'elle fait courir ses eaux dans le sein de la terre. Elle est belle encore, parce que de tous côtés elle reçoit les fleuves et se grossit de leurs cours, sans sortir de ses limites. Elle est belle, parce qu'elle est l'origine et la source des eaux du ciel. Echaufl'ée par les rayons du soleil, elle s'échappe en vapeur, est attirée dans les hautes régions de l'air, et s'y refroidit, loin des rayons que réfléchit le sol ; l'ombre des

• quibus per venas quasdarn occulte succum quemdam haud inutilem subrni- » nistral. Bonum mare, tanquam hospiliuni fluviorum, fons imbrium^ deri- » valio alluvionum, invectio commeatuum, quo sibi distantes populi copulan-

• tur, quo prœlioruni removentur pericula, quo barbaricus luror clauditur, » subsidium in nccessitatibus, refugium in periculis, gratia in voluptatibus, » salubritas valetndinis, soparatorum conjuncti, itineris conipendiun»^ trans- » fugium laborantium, subsidium vectigalium, sterilitalis alimentuni. Ex hoc » pluvia in terras transfunditur ; si quidem de mari aqua radiis solis hauritur

• et quod sul)tile cjus est, rapilur : doindc quanlo altius elevatur, tanto » magis eliam nuljium obiimhratione frigescit, et iniber fit, qui non soluin

• terrenam tenriperat siccilatem, sed etiani jejuna arva feciindal.

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nuages ajoutant à ce refroidissement, elle se change en pluie et engraisse la terre. S'il y avait des incrédules , qu'ils regardent sur le feu des vases pleins d'eau, qui, à force de bouillir, finissent par rester à sec. Qu'ils se rappellent aussi que les navigateurs font bouillir l'eau même de la mer, et en recueillent les vapeurs dans des éponges pour apaiser leur soif en de pressants besoins.

Enfin, la mer est belle aux yeux de Dieu, parce qu'elle enchaîne les îles, dont elle est à la fois la parure et le rempart; parce qu'elle rapproche les terres les plus éloignées et facilite aux navigateurs la liberté du commerce; parce qu'elle enrichit l'histoire, prodigue aux marchands les richesses étrangères et apporte de faciles secours aux besoins de la vie, permettant aux riches d'exporter leur superflu et s'empressant de suppléer ce qui manque aux pauvres.

Mais, puis-je apercevoir la beauté de l'Océan telle qu'elle parut aux yeux du Créateur? Que si l'Océan est beau et

>< Quid enumerem insulas, quas velut monilia plerumque praetexit, in qui- » bus ii qui se abdicant intemperantise SiEcularis illecebris, fido continentiae » proposilo eligunt nmndo latere, et vilœ bujus declinare dubios anfraclus ? » Mare est ergo secretum temperantiœ, exercitium contineiUiae, gravilatis » secessus, porlus securitatis, Iranquillitas sseculi, niundi hujus sobrielas, » tum fidelibus viris atque devotis incentivum devolionis, ut cum undarum » leniter alluentium sono certent cantus psallentiuni^ plaudant insula; tran- » (juillo lluctuum sanctorum clioro.

» (jnde mibi ut omnem pelagi pulchritudinem comprehendam^ quam vidit » operalor ? VA quid plura ? Quid aliud ille concenlus undarum, nisi quidam » conccntus est plebis ? Unde bene mari plerumque comparatiir Eeclesia, » quai primo ingredicntis populi agmine lotis vestibulis uudas vomit; deinde » in oratione totius plebis tanquam undis refluenlibus stridet, cum respon- » soriis psalmorum, cantu virorum, mulieruni, virginum, parvulorum, con- » sonus undarum fragor résultat. » (^Hexaemeron, m, 5.)

QUATRIÈ.ME HOMÉLIE. 391

digne d'éloge devant Dieu, combien n'est pas plus beau le mouvement de celle assemblée chrétienne, où les voix des horiimes, des enfants, des femmes, confondues et retentissantes comme les flots qui se brisent au rivage, s'élèvent, au milieu de nos prières, jusqu'à Dieu luimême. Aussi cette église jouii-elle d'un calme profond, et les esprits malins ne peuvent-ils la troubler au souffle de l'hérésie. Méritez donc les louanges du Seigneur, en restant fidèles à une si belle conduite, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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CINQUIEME HOMELIE.

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