‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 21 sur 44 · IV. Que dire? Que taire? Dans les riches trésors de la · texte numérisé non relu

IV. Que dire? Que taire? Dans les riches trésors de la

» quand viennent à s'assembler et joindre en un, le sec avec l'humide, le » froid avec le chaud, le ferme avec le mol, c'est-à-dire corps agents avec ■ autres aptes à souffrir et à recevoir toute altération et mutation , alors se » fait la génération en passant d'une température en une autre. » (Plutarque, Contre l'Epicurien Colotès, traduction d'Amyot.

(1) Saint Ambroise développe élégamment saint Basile. « Ubi se genicu- » lata jam spica sustulerit, vagina; quœdam futur* frugi parantur, in quibus » granum formatur interius : ne tenera ejus primordia aut frigus laedat, aut » solis aestus exurat, aut ventorum inclementia vel imbrium vis sœva decu- » tiat. Succedunt quidam ordines spicœ, mirabili arte formati, vel ad speciem • grati, vel ad tutamen nexu quodam inter se naturalis colligationis astricti, » quos Providentia divina formavit. Et ne frugis numerosioris pondère velut » quaedam cedat fultura culmorum, vaginis quibusdam ipse culmus includitur, » ut geminatis viribus frugem possit multiplicem sustinere, ne impar oneri » curvclur in terram. Tum supra ipsani spicam vallum slruilur aristarum, ut » quasi quadam in arce priclendat, ne avium minorum morsibus spica laeda- » tur, aut suis exuatur fructibus, aut vestigiis proteratur. » [Hexaemtron, m, 8.)

création, il est aussi difficile de trouver ce qu'il y a de plus précieux, que pénible de le négliger. Que la terre fasse germer de l'herbe verte ; et sur-le-champ, avec les plantes utiles paraissent les plantes nuisibles; avec le blé, la ciguë; avec les autres herbes alimentaires, l'ellébore, l'aconit, la mandragore et le suc du pavot. Quoi donc? Sans reconnaissance pour tant de plantes bienfaisantes, reprocherons-nous au Créateur celles qui peuvent nuire à notre vie? Et ne réfléchirons-nous pas que tout n'a point été créé en vue de notre ventre. Les aliments, qui nous sont destinés, sont sous notre main et connus de tout le monde. Dans la création, tout a sa raison d'être. Le sang du taureau est un poison : fallait-il donc que cet animal, dont la vigueur rend de si grands services à l'homme n'existât pas, ou du moins fût privé de sang? Mais tu as en toi la raison qui suffît pour te garantir des plantes vénéneuses. Eh quoi ! Des brebis, des chèvres savent se détourner de ce qui peut leur faire mal, et elles n'ont que l'instinct pour discerner le danger : et toi, qui as une intelligence, les lumières de la médecine pour connaître les plantes salubres, l'expérience de tes devanciers pour t'apprendre à fuir celles qui sont pernicieuses, tu trouves difficile, dis-moi, de te préserver des poisons? Mais il n'en est pas un qui ait été créé sans raison, pas un qui soit inutile. Celui-ci sert de nourriture à quelque animal ; la médecine a trouvé dans celui- là un soulagement à quelqu'une de nos maladies. Ainsi, l'étourneau mange la ciguë, soustrait par la constitution de ses organes à l'activité du poison. Grâce à la ténuité des pores de son cœur, le suc malfaisant n'est pas plutôt avalé qu'il

est digéré, avant que son froid mortel puisse attaquer le siège de la vie (1). La caille se nourrit impunément d'ellébore, grâce à un tempérament particulier, qui lui permet d'en éviter les dangereux effets. 11 est même des circonstances où les poisons sont utiles à l'homme : avec la mandragore, les médecins nous donnent le sommeil ; avec l'opium, ils assoupissent d'insupportables douleurs. Déjà on a employé la ciguë pour apaiser la rage des appétits déréglés ; et bien des fois l'ellébore a enlevé des souffrances invétérées. Au lieu donc de te faire accuser le Créateur, ces plantes te présentent un nouveau sujet de reconnaissance (5).

V. Que la terre fasse germer de Vherhe verte. Que d'aliments renfermés dans ces paroles, et ceux qui se présentent naturellement dans les racines, dans la plante elle-même, et dans ses fruits, et ceux qu'y ajoutent notre industrie et l'agriculture! Dieu ne commanda pas à la terre de donner immédiatement des graines et des fruits, mais de produire des germes, de verdir, et d'arriver à la maturité dans la graine, afin que ce premier ordre apprît

{{) « Loin de refroidir et de faire périr les étourneaux comme nous, la » ciguë les nourrit et les réchauffe. » (Galien, iii^ De simplicium facuUatibus.)

(2) Les Épicuriens (Lucrèce, v, v. 219 et suiv.), la Nouvelle Académie (Cicéron, Acad. ii, 38), et, en dernier lieu, les Manichéens (saint Augustin, Contra Munich, i, 6), tiraient des plantes et des animaux nuisibles une objection contre la Providence. Les Stoïciens répondaient à cette objection par l'utilité que la médecine tire de ces plantes et de ces animaux (Philon, dans Eusèbe, Prépar. Evang. viii, \i; Lactance, De ira Dei, 13). Philon (passage cité) et les Pères de l'Église ajoutèrent deux nouveaux arguments : Ils ont été créés, disaient-ils, soit pour exercer notre courage et notre intelligence, soit pour châtier nos fautes. Saint Basile, qui se sert ici des deux premiers arguments, emploiera le troisième dans l'homélie ix, 5.

402 HEXAMÉRON.

à la nature ce qu'elle avait à faire dans la suite des siècles. Mais, dit-on, est-il vrai que la terre produise les graines selon leur espèce, quand souvent, après avoir semé du froment, il nous arrive de récolter des grains noirs? Ce n'est point là un changement d'espèce, mais une altéralion, une maladie de la graine. Elle n'a pas cessé d'être du froment ; c'est pour avoir été brûlée qu'elle est devenue noire, comme on peut l'apprendre de son nom. Saisie par un froid rigoureux, elle a pris une autre couleur et une saveur dilïérente. On prétend même que, si elle trouve une terre convenable et une température modérée^ elle revient à sa forme première. Ainsi, tu ne trouves rien dans la nature qui soit contraire à l'ordre divin. Quant à l'ivraie et à toutes ces graines bâtardes qui se mêlent aux moissons, la zizanie de l'Écriture, loin d'être une altération du froment, elles ont un principe à elles, et forment une famille à part : image de ces malheureux qui altèrent la doctrine du Seigneur et dénaturent le sens de l'Ecriture ; qui, corrompus par les leçons de l'Esprit malin, se mêlent au corps de la saine Eglise pour répandre secrètement leurs pernicieuses erreurs dans les âmes les plus pures. Le Seigneur compare aussi la perfection de ceux qui croient en lui à l'accroissement des semences : Lorsqu'un homme a jeté de la semence en terre : soit quil dorme, ou quil se lève durant la nuit et durant le jour ^ la semence germe et croît, sans quil sache comment, car la terre produit d'elle-même premièrement l'herbe, ensuite répi, puis le blé qui remplit l'épi (1).

(1) Saint Marc, iv, 26-28.

Que la terre fasse germer de V herbe verte. En un moment, la terre, commençant son travail parla germination, pour rester fidèle aux lois du Créateur, parcourt tous les degrés de la croissance et conduit tout de suite les germes à leur dernier développement. Les épaisses prairies se cachent sous une herbe abondante ; les plaines fertiles, couvertes de moissons ondoyantes, ressemblent, par le mouvement de leurs épis, à une mer agitée. Toute plante, toute herbe potagère , le moindre arbuste , le moindre légume, s'élève de terre dans tout son luxe. Il n'est point d'insuccès pour cette première végétation : ni l'inexpérience des laboureurs, ni l'intempérie des airs, rien enfin ne peut lui porter atteinte. Alors la terre n'a pas encore, pour nous châtier, tari sa fertilité, et le premier péché ne nous a pas fait condamner à manger notre pain à la sueur de notre front.

VI. Que la terre, ajoute le Créateur, fasse germer des arbres fruitiers, qui produisent du fruit, et qui renferment sa semence en eux-mêmes, chacun selon son espèce et à sa ressemblance. A cette parole, de toutes parts les taillis s'épaississent ; tous les arbres, les sapins, les cèdres, les cyprès, les pins , s'élèvent à leur plus grande hauteur ; les arbrisseaux s'empressent d'étaler leur épais feuillage. Les plantes destinées à nos couronnes, les rosiers, les myrtes, les lauriers, n'existaient pas : en un moment, la terre les voit apparaître, chacune avec ses propriétés particulières. Les diiïérences les plus sensibles les séparent des autres plantes et chacune se distingue par un caractère bien marqué. Mais alors la rose était sans épines : depuis, elle a ajouté l'épine à sa beauté, pour nous faire sentir la douleur à côté du plaisir et nous rappeler notre péché, qui a fait condamner

404 HEXAMÉRON.

la lerre à produire les épines et les mauvaises herbes (1). Mais, dit-on, la terre a reçu l'ordre de produire des arbres qui portent du fruit et renferment leur semence en eux-mêmes, et nous voyons beaucoup d'arbres qui n'ont ni fruits, ni semence. Qu'allons-nous répondre? D'abord le Créateur ne mentionne que les arbres les plus précieux ; et puis, un examen rigoureux montrerait que tout arbre a des semences, ou une vertu qui lui en tieiit lieu. Le peuplier noir, le saule, l'orme, le peuplier blanc, tous les arbres de celte famille, ne semblent produire aucun fruit apparent : pourtant , un observateur attentif trouve des semences en chacun d'eux. Ce grain qui est au pied de la feuille, et qu'appellent ^je/io/e (2) ceux qui s'occupent de former des mots, a la vertu de la semence. Et ce sont les arbres qui se reproduisent par leurs branches, qui jettent le plus de racines. Peut-être même faut il considérer comme des semences les rejetons qui partent des racines d'un arbre : aussi les cultivateurs les arrachent-ils pour en multiplier l'espèce. Mais, nous l'avons dit, il est surtout question des arbres qui contribuent le plus à l'entretien de notre vie ; qui, présentant à l'homme leurs fruits divers, s'empressent à l'envi de pourvoir à sa nourriture. Telle est la vigne, qui produit le vin pour réjouir le cœur de l'homme ; tel est l'olivier, dont le fruit, coulant en flots parfumés, peut égayer le visage.

(1) Gracieuse allégorie dont s'empare saint Ambroise [Hex. m, 10). Saint Augustin dit aussi, dans le premier livre Sur la Genèse, contre les Manichéens [iS), que les plantes vénéneuses ont été créées après le péché, pour cliâiier ou pour exercer les morlcls. Mais, dans le troisième livre sur la Geitèsa (18), il revient sur cette opinion.

("ij Le mol grec est yl-jyo^ • c'est la queue dos leuilles ou des fruits.

Que de choses la naliire s'empresse de réiniir dans une même planle, dans une vigne! des racines, des branches verles el ilexibles, qui se répandent au loin sur la terre, des bourgeons, des vrilles, des grappes de verjus, des raisins mûrs. La vue d'une vigne, observée d'un œil intelligent, suffit pour le faire ressouvenir de la nature. Tu le rappelles, sans doute, la parabole où le Seigneur se compare à une vigne, que cultive son Père, el dont nous sommes les sarments, nous tous qui sommes entés par la foi sur l'Église. Il nous invite à produire des fruits en abondance, de peur que notre stérilité ne nous fasse condamner au feu (1). 11 ne cesse partout de comparer nos âmes à des vignes : Mon bien-aimé, dit-il, a une vigne sur une colline , dans une terre fertile (2). Et ailleurs : fai planté une vigne ^ el je lai entourée dune haie (3). Evidemment ce sont les âmes humaines qu'il appelle sa vigne, ces âmes qu'il a entourées de l'autorité de ses préceptes el de la garde des anges. Lange du Seigneur dressera son camp autour de ceux qui le craignent (4). Il y a plus : il nous a, pour ainsi dire, planté des appuis, en établissant dans son Eglise les apôtres, les prophètes et les docteurs (5) ; et , élevant nos pensées par les exemples des bienheureux des anciens jours, il n'a pas voulu qu'elles traînassent à terre et fussent foulées aux pieds. 11 veut que les embrassements de la charité , comme les vrilles de la vigne, nous attachent au prochain el nous fassent reposer sur lui, afin que, dans nos continuels élans vers le ciel, nous puissions imiter ces vignes, qui s'élèvent

(1) Saint Jean, xv, 1-5. — (2) Isaïe, v, 1. — (3) Saint Matthieu, xxi, 33. (4) Pi. xxxiii, 8. — (5) 1 Corinth. xii, 28.

/,0(j HEXAMÉRON

à la cime des plus hauts arbres. Il nous demande encore de nous laisser creuser ; et c'est ce que fait Tàme, quand elle se débarrasse des inquiétudes du monde, ce poids accablant de nos cœurs. Celui donc qui s'est affranchi des affections charnelles et de la passion des richesses, qui, loin d'en être ébahi, dédaigne et méprise cette misérable gloriole, celuilà est, pour ainsi dire, creusé, et respire enfin, déchargé du poids inutile des pensées terrestres. Il ne faut pas non plus, dans l'esprit de la parabole, pousser trop de bois, c'est-à-dire, vivre avec ostentation et capter les applaudissements du monde, mais donner des fruits et préparer des œuvres pour les regards du maître de la vigne (1). Sois encore comme un fertile olivier dans la maison du Seigneur (X), toujours paré d'espérance, et que la foi couvre sans cesse des fleurs du salut. Ainsi tu imiteras Téternelle verdure de cet arbre et tu rivaliseras avec lui de fécondité, si chaque jour te voit faire d'abondantes aumônes.

VII. Mais revenons à l'examen des ingénieuses productions du Créateur. Que d'espèces d'arbres s'élevèrent alors, ceux-ci pour nous donner leurs fruits, ceux-là pour former nos toits, d'autres pour construire nos vaisseaux, d'autres pour alimenter nos foyers î Quelle variéié dans la disposition de leurs différentes parties ! Et pourtant , qu'il est

(1) Saint Basile explique encore cette allégorie de la vigne dans le Commentaire sur Isaïe (v, 142). Il lisait dans Eusèbe : « 11 a entouré d'une haie sa » vigne, c'est-à-dire, tout le peuple, auquel il a donné de tous côtés les anges » pour gardiens. 11 lui a donné pour appuis les prophètes et les saints. Enfin, » il l'a plantée elle-même avec de la vigne de Sorech, que Symmaque traduit » par élue. Quelle est celle vigne, sinon TÉcrilure divinement inspirée et la » doctrine de la piélé, ou le Verbe qui dit de lui-même : Je suis la vraie » vigne et mon Père est le vigneron. » (Eusèbe, Commentaire sur haïr, p;.ge 371, C et D.) — (2) Ps. li, 10.

difficile de trouver la propriété dislinctive de chacun d'eux, et de saisir la différence qui le sépare des autres espèces î Les uns jettent de profondes ra«;ines, d'autres les ont à fleur de terre ; ceux-ci poussent droit et n'ont qu'une seule tige ; ceux-là semblent aimer la terre et, dès leur racine, se partagent en plusieurs branches. Ceux dont les longues branches s'étendent au loin dans les airs, ont aussi de profondes racines qui se répandent dans une vaste circonférence : vérilable fondement placé par la nature pour supporter le poids de l'arbre. Quelle variété dans les écorces ! Celles-ci sont lisses, celles-là sont rudes ; les unes n'ont qu'une peau, d'autres en ont plusieurs. Chose merveilleuse î Tu pourrais trouver dans la jeunesse et dans la vieillesse des plantes, des ressemblances avec celles de l'homme. Jeunes et vigoureuses, elles ont l'écorce unie et tendue ; vieillissenL-elles , l'écorce semble se rider et devient rude. Coupe celle-ci, elle pousse de nouveaux bourgeons, celle-là reste désormais stérile , et comme frappée d'une mortelle blessure. Il y a plus : on a observé que les pins, entaillés ou même soumis à l'action du feu, se changent en une forél de chênes. Nous savons d'ailleurs que l'industrie des agriculteurs remédie aux vices naturels de certains arbres. Ainsi, les grenades aigres et les amandes amères, si l'on perce le tronc de l'arbre près de la racine pour introduire au milieu de la moelle une grasse cheville de pin, perdent l'àcreté de leur suc et deviennent des fruits délicieux. Que le pécheur ne désespère donc pas de luimême, en pensant que, si l'agriculture change les sucs des plantes, les efforts de l'âme pour arriver à la vertu peuvent triompher de toutes les infirmités.

408 HEXAMÉRON.

Maintenant il y a dans les arbres fruitiers une telle variété de fruits, qu'elle passe toute expression : variété, nonseulement dans les fruits d'arbres de familles différentes, mais encore dans ceux de la même espèce, s'il est vrai, comme le remarquent les jardiniers, que le sexe d'un arbre influe sur le caractère de ses fruits. Ils distinguent dans les palmiers des mâles et des femelles ; et parfois , on voit celui qu'ils appellent femelle, abaisser ses palmes dans une sorte d'enivrement, et convoiter les embrassemeuts du mâle. Alors, ceux qui soignent ces plantes, secouent sur ses palmes la poussière fécondante du palmier mâle, le Psen, comme on l'appelle ; l'arbre semble partager les plaisirs de la jouissance, puis ses palmes se relèvent ^ et son feuillage reprend sa forme ordinaire. On dit la même chose du figuier. Aussi en est-il qui plantent des figuiers sauvages auprès des figuiers cultivés, et d'autres qui, pour remédier à la faiblesse du productif figuier de nos jardins, attachent à ses branches des figues sauvages et retiennent dans leur enveloppe le fruit qui déjà commençait à couler et à se perdre. Quelle leçon nous donne ici la nature ? Qu'il nous faut souvent emprunter de ceux-mèmes qui sont étrangers à la foi, une certaine vigueur pour faire montre de bonnes œuvres. Si tu vois hors de l'Église, dans une vie païenne, ou dans le sein d'une pernicieuse hérésie, l'exemple des vertus et la fidélité à toutes les règles de la morale, redouble d'efforts pour ressembler au figuier productif, qui, à côté du figuier sauvage, prend de la force, empêche ses fruits de couler, et les nourrit avec plus de soin.

VIII. Les plantes se reproduisent de tant de manières difl'érentes, que nous ne pouvons qu'effleurer les princi-

pales. Quant aux fruits eux-mêmes, qui pourrait passer en revue leurs variétés, leurs formes, leurs couleurs, la saveur particulière et l'utilité de chacun d'eux ? Pourquoi certains fruits mùrissent-ils exposés nus aux rayons du soleil? Pourquoi d'autres sont- ils enveloppés dans des écales qu'ils remplissent ? Les arbres , dont le fruit est tendre, ont, comme le figuier, un épais abri de feuilles ; ceux, au contraire, dont les fruits sont plus solides, comme le noyer, ne sont couverts que d'un léger ombrage. La délicatesse des premiers demandait plus de ménagement ; si les seconds avaient une enveloppe plus épaisse, l'ombre même des feuilles leur serait nuisible. Pourquoi la feuille de la vigne est-elle à pièces emportées, sinon pour que la grappe puisse à la fois résister aux injures de l'aii', et, par ces découpures, recevoir tous les rayons du soleil ? Rien n'a été fait sans motif, rien au hasard. Tout montre une ineffable sagesse (1).

Quel discours pourrait tout aborder ? L'esprit humain pourrait-il en faire une exacte revue, remarquer toutes les propriétés, rendre sensibles toutes les différences, dévoiler avec certitude tant de causes mystérieuses ? La même eau, pompée par la racine, alimente différemment la racine, le tronc de l'arbre, le bois et la moelle. Elle devient feuille, elle se distribue dans les branches et dans les rameaux, et fait grossir les fruits; elle donne à la

(1) Idée que saint Basile semble avoir empruntée à l'école d'Aristote. • Dieu et la nature ne font rien en vain. « (Aristote, De Cœh, A.) « La » reproduction par semence est commune à toutes les plantes qui ont de la » graine. Car la nature ne l'ait rien en vain, et, si la graine ne devait pas » reproduire la plante, elle serait inutile. >> (Théophraste, Des Causes des plantes, i, 1.)

plante ses pleurs et son suc. Qui nous expliquera la variété de ces métamorphoses ? Autres sont les pleurs du lenlisque, autre est le suc du baume, autre encore celui que distillent certaines férules d'Egypte et de Lybie. L'ambre même est, dit-on, du suc de plante cristallisé. Et, pour preuve, vois au travers ces brins de paille et ces petits insectes, qui se sont pris dans le suc encore liquide, et y sont restés captifs. En un mot, à moins de connaître par expérience les qualités différentes que présentent les sucs, jamais on ne trouvera de termes pour en exprimer la vertu. Comment encore cette eau devientelle du vin dans la vigne, de l'huile dans l'olivier? Et ce qui est merveilleux, n'est pas de la voir devenir douce dans un fruit, grasse et onctueuse dans un autre ; c'est de lui voir dans les fruits doux une inexprimable variété de saveurs. Autre est la douceur du raisin, autre celle de la pomme, de la figue ou de la datte. Je veux te donner le plaisir d'étendre cette recherche. Comment se fait-il que cette même eau tantôt ait un goût suave, adoucie par son séjour dans certaines plantes, tantôt pique le palais, devenue acide pour en avoir traversé d'autres ? Comment se fait-il encore qu'elle passe à une extrême amertume et emporte la bouche, si elle se trouve dans l'absinthe et la scammonie ? quelle ait dans les glands et les cornouilles, cette âpre et dure saveur ? que dans le térébinthe et le noyer, elle se change en une matière molle et huileuse ?

IX. Et qu'est-il besoin de poursuivre, quand dans le même figuier elle nous présente les saveurs les plus opposées, aussi amère dans la sève que douce dans le fruit ? Et dans la vigne, n'est-elle pas aussi douce dans les raisins

CINQUIÈME HOMÉLIE. Ui\

qu'astringente dans les branches ? Et maintenant quelle variété de couleurs î Vois dans une prairie celle même eau devenir rouge dans une fleur, purpurine dans une autre ; bleue dans celle-ci, blanche dans celle-là. Et cette diversité des couleurs, est-elle comparable à celle des odeurs? Mais je m'aperçois qu'une insatiable curiosité entraîne mon discours au-delà des bornes. Si je ne l'arrête, et ne le rappelle à la loi de la création, la nuit viendra me surprendre à vous faire voir la grande sagesse dans les plus petits objets. Que la terre fasse germer des arbres fruitiers, qui portent du fruit. Aussitôt les sommets des montagnes se couvrent de feuillage ; d'élégants jardins se dessinent, et une infinité de plantes embellissent les bords des fleuves. Celles-ci s'apprêtent à parer la table de l'homme; celles-là à nourrir les animaux de leurs fruits et de leurs feuilles; d'autres à venir au secours de la médecine, à nous donner leur sève, leur suc, leur bois, leur écorce ou leur fruit. En un mot, l'expérience des âges, profilant de chaque accident, n'a rien pu découvrir d'utile, que n'ait tout d'abord aperçu et fait naître la pénétrante prévoyance du Créateur. Pour toi, lorsque tu vois les arbres de nos jardins, ou ceux des forêts, ceux qui aiment le bord des eaux, ou ceux qui se plaisent sur les montagnes, ceux qui donnent des fleurs, ou ceux qui ne fleurissent pas, je voudrais te voir, reconnaissant la grandeur même dans ces petits objets, ajouter sans cesse à ton admiration et redoubler d'amour pour le Créateur. Demande-toi pourquoi ii a fait des arbres toujours verts, et d'autres qui se (lépouiilent de leur feuillage; pour(juoi, parmi les premiers, les uns perdent leurs feuilles, et les autres les gardent toujours. Ainsi l'olivier et le pin

4i2 HEXAMÉRON.

perdent leurs feuilles, bien qu'ils les renouvellent insensiblement et ne paraissent jamais se dépouiller de leur verdure. Le palmier, au contraire, de sa naissance à sa mort, est toujours paré du même feuillage. Pense encore à la double vie du tamaris : c'est une plante aquatique, et elle remplit les déserts. Aussi, Jérémie lui compare-t-il le pire des caractères, le caractère double.

X. Que la tetTe fasse germer. Cet ordre si court était aussitôt une nature souveraine, une raison industrieuse, qui, plus rapide que la pensée, produisait les mille qualités des plantes. C'est cet ordre qui, aujourd'hui encore, s'impose à la terre et, dans le cours de chaque année, la force de déployer toute sa puissance pour produire les herbes, les graines et les arbres. Comme les toupies, après une première impulsion, continuent leurs évolutions, une fois que, fixées sur leur centre, elles tournent sur ellesmêmes; ainsi, la nature, recevant l'impulsion de ce premier ordre, parcourt, sans s'interrompre, la suite des âges, jusqu'à la consommation de toutes choses (1). Hàtons-nous tous aussi d'y arriver, pleins de fruits et de bonnes œuvres; et ainsi, plantés dans la maison du Seigneur, nous fleurirons dans la cour de noire Dieu, en Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(1) Exemple emprunté à Chrysippe, comme nous l'apprenons de Cicéron. « Revertitur (Chrysippus) ad cylindrum et ad turbinem suum, quse moveri » incipere, nisi puisa, non possunt. Id autem quum accidit, suapte natura, » quod superest, et cylindrum volvi, et versari turbinem putat. » (Cicéron, De falOj 18.) Voyez encore, Homélie ix, 2.

— ÇN^ —

Page 1