‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 23 sur 44 · CRÉATION DES POISSONS · texte numérisé non relu

CRÉATION DES POISSONS

I. Que les eaux produisent des reptiles animés. — Cet ordre crée les premiers êtres vivants, toutes les espèces de poissons. — Les poissons ne respirent pas.

H. Variété infinie des familles de poissons, de leur nourriture, de leur forme, de leur taille. — Leur reproduction. — Utilité de leurs dents serrées et aiguës.

IlL Diversité de la nourriture des poissons. — Les plus grands dévorent les plus petits. — Ruse du crabe. — Le polype image du flatteur. — Sagesse des poissons qui ne sortent pas des limites qui leur ont été assignées.

IV. Émigrations des poissons. — Motif qui les fait passer alternativement des mers du midi dans celles du nord, des mers du nord dans celles du midi.

V. Leçons de sagesse et de prévoyance que donnent les poissons aux hommes. — Prudence du hérisson de mer. — Sollicitude de Dieu pour toutes les créatures. — La murène, modèle de la vertu conjugale, enseigne la patience aux épouses malheureuses.

VI. L'accouplement de la vipère et de la murène, image de l'adultère. — Produits infinis de la mer. — Le sol, le corail, la laine d'or des pinnes marines. — Grandeur prodigieuse des cétacés. — Ils ne prouvent pas plus la puissance du Créateur que le plus petit poisson.

Péroraison. — Quittons les abîmes de la mer pour revenir sur la terre, et puissent ces entretiens nous occuper le reste du jour !

I. Et Dieu dit : Que les eaux produisent des reptiles animés selon leur espèce, et des oiseaux qui volent dans le firmament du ciel, selon leur espèce. Après la création des corps lumineux, il reslait à peupler les eaux et à donner sa parure à cette partie du monde. La terre avait reçu la sienne des plantes; le ciel avait reçu les étoiles, ces fleurs élincelanles, et, comme deux yeux, les grands aslres l'cmhellissaient de concert. Restait à donner aux eaux leur pa-

Hi HEXAMÉRON.

rure. L'ordre arrive, et aussitôt les fleuves, les lacs, devenus féconds, donnent naissance à leurs habitants naturels; la mer enfante les mille variétés des animaux nageurs ; dans la fange des marais, l'eau ne reste point oisive et prend part à la création. Partout de son ébullilion sortent les grenouilles, les cousins , les moucherons. Car ce que nous voyons aujourd'hui est l'indicalion du passé. Ainsi partout l'eau s'empressait d'obéir à l'ordre du Créateur. Qui pourrait compter les espèces que la grande et inefl'able puissance de Dieu fit voir tout à coup vivant et se mouvant, quand cet ordre eut vivifié les eaux? Que les eaux produisent des reptiles animés. Alors pour la première fois parut un être vivant et sensible. On a beau dire que les plantes et les arbres vivent, en leur voyant comme à nous, la faculté de se nourrir et de croître (1) : ce ne sont pas des animaux, des êtres animés. Pour créer ces derniers, Dieu a dit : Que les eaux produisent des reptiles.

Tout être qui nage, soit qu'il rase la surface de l'eau, soit qu'il en fende les profondeurs, est de la nature des reptiles, puisqu'il se traîne sur le corps de l'eau. Certains animaux aquatiques ont des pieds et marchent : ce sont surtout les amphibies, les phoques, les crocodiles, les hippopotames et les grenouilles ; mais ils sont avant tout doués de la faculté de nager. Aussi est-il dit : Que les eaux produisent des

(1) « Le principe qui végète dans les plantes paraît être une vie; et c'est » la seule faculté commune entre les plantes et les animaux. » (Aristote, De l'âme, i, 9.)

« Parmi les êtres animés, il en est qui possèdent toutes les facultés que » nous avons énumérées ; d'autres n'en ont que quelques-unes ; d'autres enfin » n'en ont qu'une. Les plantes n'ont que la faculté nutritive. » (Ibid., ii, 3.)

X Les plantes vivent et se nourrissent. • (Ibid., De Spiritu, 3.)

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reptiles animés. Dans ce peu de mois, quelle espèce est oubliée ? Quelle est celle que n'embrasse point l'ordre du Créateur ? N'y voyons-nous pas les vivipares, les phoques, les dauphins, les torpilles et tous les animaux cartilagineux? N'y voyons -nous pas les ovipares, comprenant presque toutes les espèces de poissons, ceux qui ont une peau et ceux qui ont des écailles, ceux qui ont des nageoires et ceux qui n'en ont pas ? Cet ordre n'a demandé qu'un mot, moins qu'un mot même, un signe, un mouvement de la volonté divine, et il a un sens si étendu, qu'il embrasse toutes les variétés, toutes les familles de poissons. Vouloir les passer toutes en revue, ce serait entreprendre de compter les vagues de l'Océan ou de mesurer ses eaux avec des cotyles. Que les eaux produisent des reptiles animés : c'est-à-dire ceux qui peuplent la haute mer et ceux qui aiment les rivages ; ceux qui habitent les abîmes et ceux qui s'attachent aux rochers ; ceux qui vont par troupes et ceux qui vivent dispersés; les cétacés, les grands et les petits poissons. C'est de la même puissance, du même ordre que tous, petits et grands, reçoivent l'existence.

Que les eaux produisent. Ces paroles te montrent l'affinité naturelle des animaux qui nagent avec l'eau : aussi, retirés de l'eau, les poissons ne tardent pas à périr. Car ils n'ont pas de respiration pour attirer l'air, et l'eau est leur élément comme l'air est celui des animaux terrestres. La raison en est claire: chez nous, le poumon, cette partie molle et spongieuse des entrailles, recevant l'air par la dilatation de la poitrine, tempère et rafraîchit la chaleur intérieure; dans les poissons, le mouvement des branchies, qui s'ouvrent et se referment tour à tour pour

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recevoir et rejeter l'eau, leur tient lieu de respiration (1). Les poissons ont un sort particulier, une nature spéciale, une nourriture à eux, une vie à part. Aussi ne peuvent-ils être apprivoisés et ne supportent-ils pas le contact de la main de l'homme (2).

II. Que les eaux produisent des reptiles animés, selon leur espèce. Dieu fait naître les prémices de chaque espèce pour servir comme de semences à la nature. Quant à la multitude des individus, il la réserve pour la suite des générations, quand ii leur faudra croître et se multiplier. Autre est l'espèce des testacés : conques, pétoncles,

(1) « On dit que les poissons respirent l'air... C'est impossible, car ils

» n'ont pas de trachée-artère, puisqu'ils n'ont point de poumon S'ils

» respirent, pourquoi périssent-ils à l'air, et semblent-ils palpiter, comme » s''ils étaient suffoqués ? » (Arist. De Respiratione. 3.)

• « Le poumon, dit encore Aristote, est propre aux animaux terrestres;

» car il leur faut un rafraîchissement contre leur chaleur et il leur faut

» trouver ce rafraîchissement en dehors d'eux, dans l'air ou dans l'eau. C'est » ce qui fait que les poissons n''ont point de poumon, mais des branchies, » car c'est l'eau qui les rafraîchit, comme l'air rafraîchit tout ce qui respire, » c'est-à-dire, tous les animaux terrestres. » [De part. anim. m, 6.)

Cette opinion que les poissons ne respirent pas est réfutée par Pline, IX, 6.

(2) Les écrivains de l'antiquité étaient cependant pleins d'exemples qui montraient que les poissons sont capables d'une certaine éducation. (Plutarque, De solerlia animal. 2^ ; Pline, x, 79 ; xxxii, 2; Lucien, De Dea Syria.) On connaît l'épigramme de Martial sur les poissons apprivoisés de Doraitien :

Baiano procul a lacu, monemus, Piscalor, fuge, ne nocens recédas.

Sacris piscibus hae natantur undœ, Qui norunt dominum, manumque lambunt lllam, qua nihil est in orbe majus.

Quid, quod nomen habent, ut ad magistri Vocem quisque sui venit citatus ?

(Epigr. IV, 30.)

SEPTIEME HOMELIE. UUl

limaçons de mer, coquillages, et l'intinie variété des huîtres. Autre est celle des crustacés, les crabes et les écrevisses ; autre celle des poissons sans coquilles, à chair molle et tendre, comme les polypes et les sèches. Et parmi ces derniers, quelle innombrable variété ! Les dragons, les murènes, les anguilles qui naissent dans la fange des fleuves et des étangs, et qu'une ressemblance de nature rapproche plus des reptiles venimeux que des poissons. Autre est l'espèce des vivipares, autre celle des ovipares. Parmi les premiers sont les squales, les cynisques, en un mot, tous les poissons à peau cartilagineuse, et même la plupart des cétacés : les dauphins, les phoques, qui, dit-on, s'ils voient leurs petits, tout jeunes encore, ressentir quelque effroi, les reprennent dans leur ventre pour les y protéger (1).

Que les eaux produisent selon l'espèce. Autre est l'espèce des cétacés, autre celle des petits poissons. Pour ne parler que des poissons, quelle variété dans leurs espèces ! Des noms particuliers, une nourriture spéciale, la forme, la taille, la qualité de la chair, tout en eux varie à l'infini et les range en classes innombrables. Est-il un pécheur de thons qui puisse nous en énumérer les diverses espèces? Et pourtant l'on dit qu'à la vue de grandes troupes de poissons, ils vont jusqu'à dire le nombre des individus (jui les composent. Quel est celui qui, après avoir vieilli sur les côtes et les rivages, peut nous faire connaître avec exactitude l'histoire de tous les poissons? Autres

(1) • Le glaucus, voyant un de ses petits effrayé, ouvre la gueule et l'y » introduit. Puis, quand sa peur est passée, il le rend tel qu'il l'avait avalé, » et celui-ci se remet à nager. » (Elien. Anim. i, 16.)

UH HEXAMÉRON.

sont ceux que Ton pêche dans la mer des Indes, autres ceux que l'on prend dans le golfe d'Egypte; autres ceux des îles, autres ceux de la Mauritanie. Grands et petits, tous furent également créés par ce premier ordre, par cette ineffable puissance. Quelle différence dans leurs aliments! Quelle variété dans la manière dont chaque espèce se reproduit ! La plupart des poissons ne couvent pas leurs œufs comme les oiseaux : ils ne construisent pas de nids, ils ne nourrissent point leurs petits avec peine : c'est l'eau qui reçoit et vivifie l'œuf qu'ils laissent tomber. Chez eux, la reproduction de chaque espèce est invariable et les natures ne se confondent pas. Point de ces accouplements qui, sur la terre, produisant les mulets et certains oiseaux, dénaturent les genres. Chez les poissons, il n'est aucune espèce qui, comme le bœuf et la brebis, soit armée d'une demi-garniture de dents; aucune qui rumine, excepté le scare, à ce que rapportent certains écrivains (1). Toutes ont les dents serrées et très-aiguës, de peur qu'en mâchant longtemps leur nourriture, elle ne leur échappe. En effet, si elle n'était promptement broyée et avalée, à mesure qu'elle sérail divisée, elle serait emportée par l'eau.

111. La nourriture des poissons diffère selon leur espèce. Ceux-ci se nourrissent de fange, ceux-là mangent les algues, d'autres se contentent des herbes qui poussent dans l'eau. Mais la plupart se dévorent l'un l'autre, et le plus petit sert de pâture au plus grand; e!, si celui qui s'est emparé d'un poisson plus faible vient à devenir lui-même la proie d'un

(1) Aristote {Hist. anim. yiu, 2) et Elien (ii, 54.)

SEPTIÈME HOMÉLIE. k!:\)

autre, le vainqueur et le vaincu sont tous deux engloulis dans le ventre de ce dernier. Et nous mortels, faisons nous autre chose quand nous opprimons nos inférieurs ? Dilleret-il de cet animal, celui qui, poussé par une cupidité dévorante, engloutit les faibles dans les replis de son insatiable avarice ? Cet homme possédait les biens du pauvre , tu l'as pris lui-même et tu en a grossi ta fortune. Tu t'es montré plus injuste que l'injuste , et plus avare que l'avare. Crains d'avoir la fin des poissons ; crains l'hameçon , la nasse ou le filet. Car, à force d'iniquités, nous n'échapperons pas au châtiment suprême.

Maintenant, vois que de ruses, que d'artifices dans un faible animai, et apprends à ne pas imiter les méchants. Le crabe aime la chair de l'huître ; mais c'est une proie ditïicile à saisir, à l'abri de ses écailles, solide rempart dont la nature à muni sa chair molle et délicate. Aussi appelle-t-on l'huître animal à peau d'écaillé. Grâce aux deux écailles dont elle est enveloppée et qui s'adaptent parfaitement l'une sur l'autre, les pinces du crabe sont tout à fait impuissantes. Que fait-il ? Quand il la voit, à l'abri du vent, se chauffer avec volupté et entrouvrir ses écailles au soleil (1) , il y jette furtivement un caillou, les empêche de se refermer et prend par la ruse ce qui avait échappé à la force (2). Telle

(1) C'est le charme des descriptions de La Fontaine :

Parmi tant d'huîtres toutes closes, Une s'était ouverte, et, haîllant au soleil,

Par un doux zéphyr réjouie, Humait Tair, respirait, était épanouie, Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, sans pareil.

Le Rat et t' Huître, vin, 9.

(2) Pline altrihue cette ruse au polype, {Hist. nut., ix, 48.)

est la malice de ces animaux privés de la raison et de la parole. Je veux que, tout en rivalisant d'adresse et d'industrie avec le crabe, tu t'abstiennes de nuire à ton prochain : cet animal est l'image de celui qui s'approche frauduleusement de son frère , s'attache aux contre-temps du prochain, et fait ses délices du malheur d'aulrui. Garde-loi d'imiter ceux que tu condamnes : contente-toi de ta fortune. La pauvreté, avec le juste nécessaire, a plus de prix aux yeux des sages que toutes les jouissances.

Je ne passerai pas sous silence la rase et la fourbe du polype, qui prend la couleur du rocher où il s'attache. Une multitude de poissons, nageant sans précaution, se jettent sur le polype comme sur un rocher, et deviennent d'euxmêmes la proie du trompeur (1). Tels sont les hommes qui courtisent toujours les puissances dominantes , se plient à toutes les circonstances et n'ont pas un instant la même volonté ; qui, prompts à changer de personnage, tempérants

(1) « Le polype fait la chasse aux poissons, en changeant de couleur et » en prenant celle des rochers dont il s'approche. » (Aristote, Hist. anim. IX, 37.) Avant Aristote, Théoguis et Pindare avaient chanté cette ruse du polype. (Voyez Plutarque, De solertia anim.)

Comparez avec le texte de saint Basile, l'élégante imitation de saint Ambroise {Hexam. y, 8) : « Polypus, vadoso in littore petram nactus, affigitur » ei, atque ejus nebuloso ingenio colorem subit, et, simili specie terga ob- » ductus, plurimos piscium sine uUa suspicione fraudis allapsos, dum notara » non prsecavent, et saxura opinantur, cassibus furtivse artis includit. »

Le polype était donc l'emblème de la fourberie : il était encore celui de la rapacité :

Ego istos novi polypos, qui, ubi quid tetigerint, lenent.

(Plaute. Aulularia, se. iv.)

Et même de l'inconstance :

« Ces hommes qui changent avec les temps et revêtent mille couleurs, » comme on voit les polypes prendre celles des rochers où ils s'attachent. » (Saint Grég. de Naz. Hom. 27.)

SEPTIEME HOMELIE. iU

avec les tempéranîs, libertins avec les liberlin?, accommodent leurs scnlimenls au gré de chacun. Il est difficile de leur échapper et de se mettre en garde contre leurs coups ; car c'est sous le masque de l'amitié qu'ils cachent leur adroite méchanceté : véritables loups ravissants couverts de peaux de brebis, comme les appelle le Seigneur (1). Fuis ce caractère variable et souple ; recherche la vérité, la sincérité, la simplicité. Le serpent est trompeur : aussi a-l-il été condamné à ramper. Le juste est sans feinte, comme Jacob (T). Le Seigneur fait habiter dans sa maison ceux dont le cœur est simple (3).

Voici la grande et vaste mer ; là sont d'innombrables reptiles ; là sont de petits animaux avec des grands (4). Cependant il règne parmi ces animaux un ordre sage et merveilleux. Les poissons ne méritent pas toujours nos reproches ; souvent ils nous offrent d'utiles exemples. Comment se fait-il que chaque espèce de poissons, contente de la région qui lui a été assignée, ne franchisse jamais ses limites pour passer dans les mers étrangères ? Jamais géomètre ne leur a distribué leurs habitations, ne les a renfermés dans des murs, ne leur a assigné de bornes : d'ellemême chaque espèce s'est fixée dans les parages qui lui convenaient. Ce golfe nourrit certains poissons, celui-là en nourrit d'autres ; ceux qui pullulent ici manquent ailleurs. Point de montagne qui élève entre eux ses cimes aiguës, point de fleuves qui leur barre le passage : c'est une loi de

(1) Saint Mallliieu, vu, i j. — (2) Gcnhe, xxv, 27. (3) Ps. Lxvii, 7.

{i) Ps. c\, 25.

àm IIEXAMERON.

nature (jui, selon les besoins de chaque espèce, leur a partagé leurs demeures avec égalité et justice (1).

IV. Il n'en est pas ainsi de nous. Pourquoi? Parce que nous remuons sans cesse les bornes immuables qu'avaient posées nos pères. Nous empiétons, nous ajoutons maison à maison, champ à champ, pour nous enrichir aux dépens du prochain (^). Les cétacés connaissent le séjour que leur a assii^aié !a nature ; i!s occupent, par delà les plages habitées, la mer sans îles, la mer qui ne voit s'élever devant elle aucun continent, cette mer qu'on n'a jamais parcourue parce que ni la science ni aucune nécessité n'ont pu persuader aux navigateurs de l'aflronter. Habitants de cette mer, les cétacés, semblables aux plus hautes montagnes, disent les témoins oculaires, ne franchissent jamais leurs limites, pour venir ravager les îles et les villes maritimes. Ainsi chaque espèce, comme si elle était cantonnée dans des villes , dans

(1) Saint Basile parle souvent dans les mêmes termes de ce premier ordre de Dieu qui, devenu la loi de la nature, reproduit et conserve fatalement les êtres dans la suite des temps. (Voyez, hom. v, p. 4-03 et 394. ; hom. ix, 2.) On reconnaît facilement dans cette loi de la nature une ressemblance avec l'Ame du monde des Stoïciens et des iSéo-Platoniciens. (Voyez Juste Lipse, PhysioL Stoic, i, 7 ; Ritter, Histoire de la Philosophie grecque , t. m, p. 579; le docteur .lahn , Gregor. Nyss. De anima, p. 177 et seq. et notre Étude sur saint Basile.) Cette doctrine n'avait pas échappé à Aristote. « Dans le ciel comme dans les parties les plus éloignées, il est » une force qui est cause pour tous les êtres de leur conservation. » {De Mundo, 6.) C'est elle qui a inspiré à Virgile ces vers bien connus : Deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris, cœlumque profundum ; Hincpecudes, armenta, viros, genus omne fcrarum, Qui'nique sihi toiiuos nasc«nteni arcessere vitas.

[Géorgiquts, iv, 221.) (i Prov XX 11^ 28.

StPTIEAlh: HOMELli-:. ir^i^

des bourgs, dans mie aniique patrie, a pour srjour les ri'gioiis (le !a mer qui lui ont été assignées.

Cependant des poissons voyageurs, comme si une délibération commune les transportait en des régions étrangères, à un signe convenu, se mettent tous en marche. Quand vient le temps marqué pour la fécondation, comme éveillés par une commune loi de la nature, ils émigrent de golfe en golfe et se dirigent vers la mer du Nord. Et, à l'époque de leur montée, tu verrais, comme un torrent, tous ces poissons couler en masse à travers la Propontide vers le Pont- Euxin (1). Qui les met en marche! Où est l'ordre du prince? Un édit affiché dans la place publique a-t-il indiqué le jour du départ ? Qui leur sert de guide ? Vois comme les dispositions de Dieu embrassent tout et s'étendent aux plus petits objets. Les poissons ne résistent point à la loi de Dieu, et les hommes n'obéissent pas à ses salutaires préceptes î Ne méprise pas les poissons parce qu'ils sont muets et entièrement privés de raison : prends garde d'être encore moins raisonnable qu'eux, toi qui résistes aux dispositions du Créateur. Écoute les poissons : il ne leur manque que la

(1) « Alors leurs mille tribus s'ouvrent d'humides sentiers à travers les » flots de l'Kuxin et couvrent au loin la mer. » (Oppicn, Halieut. i.)

« Comme ces rois à qui l'étendue de leurs provinces permet d'habiter, » l'été, les pays froids, l'hiver, les pays chauds, les poissons quittent ou » regagnent le Pont-Euxin. » (Aristote, Hist. anim., vin, 12.) • Les thons » entrent dans le Pont-Cuxin, au printemps, et y passent l'été. Ils y trouvent » une nourriture plus abondante et meilleure, à cause de l'eau douce, et » moins de grands animaux. Car, excepté le dauphin et le phoque, le Pont- » Euxin ne renferme pas d'animal malfaisant. Ils y viennent autant pour faire » leurs petits que pour trouver de la nourriture. Ces mers, en effet, sont ). favorables à leur enfantement, et l'eau, qui est potable et plus douce, » nourrit leurs petits. Quand ils ont mis bas et que leurs petits sont devenus » forts, ils se mettent en marche vers la Pléiade. » (Ibid. 13.)

kVA HEXAMERON.

parole pour te dire : C'est pour la conservation de notre espèce que nous entreprenons ce long voyage. Ils n'ont point le don de la raison ; mais la loi de la nature, fortement imprimée en eux , leur montre ce qu'ils ont à faire. Allons, disent-ils, dans la mer du Nord. Son eau est plus douce que celle du reste de la mer : car le soleil y séjourne peu, et ses rayons n'en pompent pas toute la partie potable (1). Les poissons de mer aiment l'eau douce (5) : aussi les voiton souvent entrer dans les fleuves et les remonter loin de la mer. Voilà le motif qui leur fait préférer le Pont-Euxin aux autres golfes, comme le plus propre à recevoir et à nourrir leur petits. Ont-ils atteint l'objet de leurs vœux, toute la nation rentre dans ses foyers. Et quel est le motif de son retour ? Écoulons ces êtres muets : La mer Septentrionale, disent-ils, a peu de profondeur : toute en surface, et exposée à la violence des vents , elle présente peu de rivages et de retraites. Aussi les vents la bouîeversenl-ils aisément jusqu'au fond de ses abîmes et mèlent-ils à ses vagues le sable de son lit. De plus, elle est froide en hiver, remplie de tous côtés par de grands fleuves. Ainsi, ils jouissent de ces eaux, pendant l'été, tant qu'elles conservent leur tiédeur ; puis, quand vient l'hiver, il s'empressent de gagner des abîmes plus tièdes et des parages échauflés par le soleil ; et, fuyant les flots battus des vents

(1) On a vu, page 869 et, même page, note 1, que les anciens croyaient que le soleil n'absorbait que la partie douce et potable de la mer.

(2) « Aristote, Démocrite avant lui, et après lui Théopbraste, disent que les » poissons ne se nourrissent pas d'eau salée, mais de l'eau douce que con- » tient la mer : fait presque incroyable, que prouve le fils de Nicomaque. • (Elien, ix, 64.)

septentrionaux , il vont chercher un port dans des mers moins agitées.

V. J'ai vu ces merveilles, et j'ai admiré la sagesse de Dieu en toutes choses. Si des êtres privés de raison sont capables de penser et de pourvoir à leur conservation, si un poisson sait ce qu'il doit rechercher et ce qu'il doit fuir, que dire de nous, qui, honorés de la raison, instruits par la loi, encouragés par les promesses, éclairés par l'Esprit, nous conduisons néanmoins d'une manière moins raisonnable que les poissons? Ils savent prévoir l'avenir, mais nous, renonçant à l'espérance du siècle futur, nous dépensons notre vie dans des voluptés brutales. Un poisson parcourt l'étendue des mers pour trouver le bien-être : que diras-tu, loi, qui vis dans l'oisiveté, la mère de tous les vices ? Que personne n'allègue son ignorance : nous avons en nous une raison naturelle qui nous dit de nous identifier avec le bien et de fuir tout ce qui est nuisible. Je n'irai pas chercher des exemples loin de la mer, puisqu'elle est l'objet de nos recherches. J'ai entendu dire à un habitant du rivage que le hérisson de mer, ce petit, ce vil animal, prévient souvent les navigateurs du calme et de la tempête. Prévoit-il une agitation des vents : il se charge d'un gros caillou et, s'y cramponnant comme aune ancre, il ballote en sûreté, retenu par ce poids qui l'empêche d'être le jouet des vagues (1). C'est pour les matelots un signe

(1) • Quand s'agite le dos de la mer. chacun d'eux prend la plus lourde » pierre qu'il peut et la porte facilenienl dans ses épines. » (Oppien, Halient. II.) « Quand ils sentent qu'il doit avoir tempcste et tourmente en la ■ mer, ils se chargent eux-mêmes avec de petites pierres, de pcnr qu'ils ne » soient renversés et jettes ça et là par les flots de la mer, et demeurent

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certain qu'ils sont menacés d'une vi(3lenle agitation des venis. Jamais astrologue , jamais chaldéen, lisant dans le lever des astres les bouleversements de l'air, n'a communiqué sa science au hérisson : c'est le maître de la mer et des vents qui a imprimé dans ce petit animal une preuve manifeste de sa grande sagesse. Dieu a tout prévu, il n'a rien négligé. Son œil, qui jamais, ne s'endort, veille sur toutes choses (1). 11 est présent partout, et donne à chaque être le moyen de se conserver. Si ses regards se sont abaissés sur un hérisson, est-il sans sollicitude pour toi?

Maris, aimez vos femmes (^). Quoique formant deux corps, vous êtes réunis pour vivre dans la communauté du mariage. Que ce lien de la nature, que ce joug imposé par la bénédiction, réunisse ceux qui sont divisés. La vipère, le plus cruel des reptiles, vient s'accoupler avec la murène de mer, et, lui annonçant sa présence par un sifflement, elle l'appelle à l'union conjugale. La murène obéit, et du fond des eaux vient s'unir à cet animal venimeux (3). Qu'est-ce

» fermes en leur lieu, par le moyen de l'estage de ces petites pierres dont » ils se chargent. » (Plutarque, De solert. anim. 29 ; Trad. d'Amyot.) Voyez encore Elien, vu, 33.

(1) TLécna tocov Atbg ctoSal/zès xal Tràyra vo-hf^ix^. (Hésiode.) « L'œil de Jupiter qui voit tout et qui pense à tout. »

(2) EphcsienSyY, 25.

(3) Cette fable, réfutée par Athénée (1. vu, p. 312), était très-répandue dans l'antiquité. Voyez Oppien [Halieut, i.) « Elle s'arrête sur le rivage et » pousse son sifflement habituel pour l'appeler à partager son amour. La » noire murène l'entend aussitôt et s'élance plus rapide qu'un trait. » Voyez aussi Elien; <• Quand la vipère doit s'accoupler avec la murène, pour >• ressembler à un doux ot beau fiancé, elle jette son venin, et, faisant enten- » dre un sifflement pour chant nuptial, elle appelle sa fiancée. » [Anim. ix, 66.) « Gomme un libertin, dit-il encore ailleurs, s'annonce à la porte de sa » maîtresse par le son des flûtes, ainsi le mâle de la vipère siffle pour appe- » 1er son amante, et celle-ci s'élance du fond des eaux. » (Ibid. i, 50.)

SEPTIEiMK HOMKLIE. 457

à dire'? Si dur, si farouche que soit un époux, la leuime doit le supporter et ne vouloir sous aucun prétexte rompre leur mariage. Il (e frappe, mais il est ton époux. H s'enivre, mais il l'est uni par la nature, il est brutal et chagrin, mais il est désormais un de tes membres, et le plus précieux de tous.

VI. Que les maris écoulent aussi : voici une leçon pour eux. La vipère jette son venin par respect pour le mariage (1) : et toi, tu ne déposeras pas la barbarie et l'inhumanité de Ion àme, par respect pour voire union? Peut-être l'exemple de la vipère renferme-t-il un autre enseignement : l'accouplement de la vipère et de la murène est contre nature, c'est un adultère. Vous (jui attentez à la couche d'aulrui, apprenez à quel reptile vous ressemblez. Je n'ai qu'un seul but, c'est de tout faire tourner à l'édificalion de l'Église. Que les liberlins mettent donc un frein à leurs passions, instruits pur les exemples que leur oO'reni la terre et la mer.

La faiblesse de ma complexion et l'heure avancée me forcent de mettre un lerme à mon discours. Cependant j'avais encore bien des observations sur les produits de la mer à présenter à l'admiration de cet auditoire attentif. Pour parler de la mer elle-même, comment son eau se change-l-elie en sel ? Comment le corail, cette pierre si estimée, est-il une plante dans le sein des eaux , et , une fois exposé à l'air, devient-il dur comme un rocher? Pourquoi la nature a-l-clle enfermé dans le plus vil des animaux, dans une huître, un objet aussi précieux que la perle 1 Car

(1) Voyez la note précédenlc.

4SS ÏIBXAMÉRON.

ces perles, que convoitent les trésors desrois, ont été jetées sur les rivages , sur les côtes , sur les rochers escarpés, et sont enfermées dans des écailles d'huilres. Comment les pinnes marines nourrissent-elles cette laine d'or, que n'a jamais imitée la teinture (1) ? Comment des coquillages donnent-ils aux rois la pourpre dont la vive couleur ne le cède pas aux fleurs des prairies ?

Que les eaux produisent. Quel objet nécessaire n'apparut aussitôt ? Quel objet de luxe ne lut pas donné à l'homme ? Ceux-ci pour subvenir à ses besoins, ceux-là pour lui faire contempler les merveilles de la création. D'autres sont terribles pour réveiller notre paresse. Dieu créa les grands cétacés. L'Écriture leur donne le nom de grands, non parce qu'ils sont plus grands qu'une crevette et une mandole , mais parce que la masse de leur corps égale celle des plus hautes montagnes. Aussi les voit-on souvent apparaître comme des îles, quand ils nagent à la surface de l'eau. Mais ces êtres monstrueux ne fréquentent pas nos côtes et nos rivages, ils habitent l'Océan Atlantique (2). Tels sont ces animaux créés pour nous frapper

(1) « Aureum etiam vellus aqua nutrit, et lanam in memorati speciem » metalli gignunt littora. » (Saint Ambroise, Hex. v, \{.)

Voici ce que dit Aristote de cette excroissance lanugineuse : « Les pinnes » proviennent du lin de mer dans les endroits sablonneux et vaseux. Elles » ont en elles leur gardien, soit une petite crevette, soit un petit crabe. En >» sont-elles privées : elles ne tardent pas à périr. » [Hist. anim. y, 15.)

(2) « Les plus grands cétacés n'approchent pas des rivages et des bas- » fonds... La vue de l'un d'eux, le bélier, est terrible et dangereuse. D'aussi 1» loin qu'on l'aperçoit, il agite la mer et excite des tempêtes. » (Elien, ix, 4-9.) « Kes cétacés, masses énormes et d'une grandeur démesurée, nagent » au milieu des mers et, comme des montagnes, sont quelquefois frappés de » la foudre. » (Ibid,, xiii, 20.)

SEPTIEME HOMELIE. 459

(l'eirroi et d'épouvante. Si mainlenant tu entends dire que les plus grands vaisseaux, voguant à voiles déployées, sont arrêtés par un tout petit poisson, par la rémora, et si fortement que ie navire reste très-longtemps immobile, comme s'il avait pris racine au milieu de la mer (1), ne vois-tu pas dans ce petit être la même preuve de la puissance du Créateur? Les épées, les scies, les chiens, les baleines et les marteaux ne sont pas seuls redoutables : nous n'avons pas moins à craindre l'aiguillon du trygon, même après sa mort p) , et le lièvre de mer (3) dont les coups mortels sont aussi rapides qu'inévitables. Ainsi le Créateur veut que tout le tienne en éveil, afin que, plein

(1) « Brevis piscicuïus E.-îheneis tanta facilltate memoratur navem ingen- » tem slatuere, ut quasi radicatam mari haerere videas, nec moveri. » (Saint Ambroise, Hex.j v, 10.) Aristote se tait sur cette puissance merveilleuse de VEchéntis [arrête -vaisseau) ou Rémora {voy. Hist. nat. ii, 14.) ; mais toute l'antiquité s'accordait à la reconnaître. « Le vaisseau reste immobile, » comme s'il était renfermé dans un port à l'abri des vents. « (Oppien, Halicut. I.) Elien (ii^ 17), dit la même chose. Dans le Banquet de Plutarque, Chérémon rapporte que, dans la mer de Sicile, il a vu son vaisseau arrêté par ce petit poisson (ir, 7).

« Il commande à la fureur des vents, dit Pline, et force les vaisseaux de » s'arrêter. On rapporte qu'il arrêta celui d'Antoine au combat d'Actium. Il

• arrêta aussi le navire de Caïus César, et, attaché au gouvernail, il paralisa » les efforts de 400 rameurs qui traînaient cette quinquérême. » {Hist. nat. y XXXII, 1.)

(2) Trygon, grande raie à queue épineuse. « La médecine ne peut triom- » plier de l'aiguillon du trygon : la mort suit immédiatement la blessure. >> » (Elien, i, 56.) <- Rien de plus terrible que le dard qui s'élève sur la » queue du trygon, que les Latins appellent pasténayuc. Ce dard a cinq » pouces de long. Il fait périr les arbres dont il pique la racine. Il perce

• les boucliers comme un trait. A la force du fer il joint l'activité du poi-

• son. - (Pline, ix, 72.)

(3) « Les poils du lièvre de mer sont épineux et droits : ils blessent tout

» ce qu'ils touchent il nage très-vite Il ne peut nager quand il est

» malade, et est jeté sur le rivage. Si alors on le touche de la main, on périt

• infailliblement à moins de prompts secours. • (Elien, xvi, 19.)

4 GO Hf':XAiVn':HON.

d'espérance en lui, tu évites les maux dont lu es menacé. Mais sortons des abîmes de la mer et réfugions-nous sur le rivage. Car les merveilles de la création, venant Tune sur l'autre, comme des flots qui se succèdent sans cesse, ont submergé mon discours. Cependant je ne serais pas surpris, si, trouvant sur la terre de plus grands prodiges, mon esprit ne cherchait, comme Jonas, à retourner vers la mer. Mais il me semble que la rencontre de ces innombrables merveilles m'a fait oublier toute mesure et éprouver le sort de ceux qui naviguent dans la haute mer, sans point fixe pour mesurer leur marche. Ils ignorent souvent l'espace qu'ils ont parcouru. C'est aussi ce qui m'est arrivé : pendant que ma parole parcourait la création, je n'ai pu embrasser la multitude des êtres dont je vous parlais. Mais bien que cette vénérable assistance se plaise à noire parole et que le récit des merveilles du Maître soit agréable aux oreilles de ses serviteurs, entrons dans le port et attendons le jour pour achever cette instruction. Levons-nous donc, et, rendant grâce pour ce qui a été dit, demandons de pouvoir entendre le reste. En prenant votre nourriture, puisse l'entretien de votre table rouler sur ce qui nous a occupés ce matin et ce soir. Pleins de ces pensées pendant votre sommeil, puissiez -vous, même en dormant, trouver la joie du jour, afin qu'il vous soit permis de dire : Je dors, mais mon cœur veille (1), méditant jour et nuit la loi du Seigneur, à qui la gloire et la puissance appartiennent dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(1) Cantique j Vj 2.

HUITIÈME HOMELIE.

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