‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ACTION DE SAINT BASILE SUR l'ÉGLISE d'oRIENT.

I. Anarchie de l'Eglise d'Orient. — Hérésies et schismes qui la déchirent.

— Divisions entre les membres d'une même communion. — Forces relatives des différents cultes.

II. Saint Basile entreprend de faire sortir l'Eglise de cette anarchie. — Dispersion et défiances mutuelles des Orthodoxes. — Il les réunit en une vaste communion qui embrasse tout l'Orient.

III. Ses efforts pour réconcilier avec l'Église les sectes les moins hostiles, principalement les Macédoniens. — Ses condescendances irritent les moines et ne gagnent pas les hérétiques. — Il échoue contre Eustathe de Sébaste et Atarbius de Césarée. — Ses conquêtes.

IV. Raideur de saint Basile à l'égard du Saint-Siège. — Tendances indépendantes des évêques grecs au quatrième siècle. — Saint Basile demande vainement au pape Damase un concile général ^e l'Occident et une députation d'évêques pour venir en aide aux Orientaux. \ — Ses emportements contre Rome. — Il refuse de se soumettre à sa décision sur le schisme d'Antioche.

— Inconséquence de sa conduite.

Par sa volonté ferme et énergique, inflexible ou conciliante, au besoin, toujours prudente et digne, Basile s'élait fait respecîer de ses sufl"raganls. Voyons-le maintenant aux prises avec les divisions et les hérésies qui travaillaient l'Eglise d'Orient. Pour nous faire une idée des ressources qu'il lui fallut déployer dans cette longue lutte, essayons de retracer le tableau qui s'offrit à son esprit effrayé, quand, se vouant à la pacification de l'Eglise, « il leva la tète, tourna de toute part l'œil de l'âme et vit l'héritage du Christ déchiré par une infinité de sectes et de partis (1). »

{{) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 345.

Quel spectacle affligeant lui présentèrent les divisions religieuses de l'empire de Valens î Là, vivaient pêle-mêle tous les cultes anciens et nouveaux ; là, toute religion avait son autel ; toute opinion , toute rêverie, pourvu qu'elle trouvât des adeptes, formait une Église, qui, grâce à cette instabilité des esprits, à cette intempérante curiosité, à cette démangeaison de disputer et d'innover sans fin que déplorait Bossuet à une autre époque, était bientôt remplacée par une autre ou se divisait en sectes rivales. Là, tout le monde dogmatisait , le prêtre dans la chaire , le savant dans le silence du cabinet, l'oisif sur la place publique, l'ouvrier dans l'atelier. Point de question si ardue, qui ne fût comprise, commentée, soutenue ou rejetée par la populace. La langue grecque, si claire et si propre à tout exprimer, la mettait à la portée de tout le monde. Aussi des soldats, des matelots (1) , des esclaves (2) arrivaient à l'épiscopat ; un brodeur (3) montait sur le trône patriarcal de Constantinople et fondait une puissante hérésie; un chaudronnier (4) devenait l'un des coryphées de l'arianisme, comme un porte-faix avait été le fondateur de l'Ecole d'Alexandrie.

Sans parler des anciens cultes , du Judaïsme, du Mazdéisme et de l'Hellénisme, qui s'affaiblissaient de jour en jour; sans parler non plus des religions d'un jour, de tant de sectes d'illuminés, renfermées dans les murs d'une ville ou dans les limites d'un canton (5) , combien d'hérétiques, Ariens, Sabelliens, Macédoniens, Apollinaristes, s'agitaient

(1) Sancti Greg. Naz., t. ii. — (2) Ibid., t. i., p. 800.

(3) Macédonius. — (4.) Aétius.

(5) Par exemple, la secte du diacre de Vénèse. Sancti Basilii, ep. 169.

à côté des Orthodoxes et se combattaient sans relâche sur celte terre sans cesse remuée ! Les Orthodoxes étaient euxmêmes divisés par des schismes, et, depuis longtemps, Antioche avait deux patriarches, deux Eglises et deux communions. Il y a plus : l'Orient tout entier se trouvait partagé en deux camps : les Orientaux et les amis de l'Occident, qu'on traitait d'Occidentaux (1). D'un côté, étaient les évêques des diocèses d'Asie, du Pont et d'Orient, qui, avant l'apparition de Basile, avaient pour chefs Basile d'Ancyre, Eustathe de Sébaste et Silvain de Tarse (2) ; de l'autre, ceux d'Egypte et de Macédoine , disciplinés et dirigés par Athanase. Les premiers condamnèrent plus d'une fois le patriarche d'Alexandrie (3) ; les uns et les autres, unis, un instant, par le ressentiment, firent descendre du siège de Constantinople le pacifique Grégoire de Nazianze, qui avait tenté entre eux une réconciliation impossible.

En présence de la guerre implacable que se livraient tant de sectes ennemies et souvent les membres d'une même église, le mal pouvait-il s'arrêter à des divisions religieuses? « La gravité sacerdotale s'en va, disait Basile avec amer- » tume. Ils ne sont plus ceux qui paissaient avec science » le troupeau du Seigneur. La méchanceté est sans bornes, » les peuples sans lois, ceux qui sont proposés à leur sur- » veillance sans liberté. Déjà même, il en est qui, dans » leurs guerres particulières, se font une arme de la dé- » fense de l'orthodoxie ; ils cachent leurs inimitiés et les » exercent au nom de la religion. D'autres, voulant échap-

(1) Sancti Greg. Naz. t. ii, De vila sua.

(2) Sancti Basilii, ep. 223 ; Pliilostorgun, 1. iv. — (3) Sancti Basilii, ep. 82.

i\S ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

» per à de honteuses accusations, excitent les peuples à de » mutuelles discordes, pour se mettre à l'ombre des maux » publics. Aussi les incrédules rient, les faibles sont dans î. l'agitation, la foi est incertaine et l'ignorance se répand » sur les âmes, parce que, dans leur malice, ceux qui altè- » rent l'Écriture , prennent les couleurs de la vérité (1). » Et ainsi l'on arrivait à ces terribles conséquences qui faisaient gémir Bossuet après nos discordes religieuses : « Pendant que les uns ne cessaient de disputer ou de don- » ner leurs rêveries pour inspirations, les autres, ne pou- » vaut plus reconnaître la majesté de la religion déchirée » par tant de sectes, allaient chercher un repos funeste et w une entière indépendance dans l'indifférence des religions ») et dans l'athéisme (2). »

Il serait impossible de fixer d'une manière précise les forces respectives des différents cultes qui se partageaient l'Orient, d'autant plus qu'elles variaient souvent au gré des chances de la guerre et de l'inconstance des peuples, et que des villes et des populations entières, soit d'elles-mêmes, soit par contrainte, passaient alternativement d'une communion dans l'autre (3). Voici pourtant ce qu'on peut dire en général. Les SabelHens étaient répandus partout, et les Macédoniens avaient de nombreux sectateurs en Thrace et surtout dans l'Hellespont (4). Atarbius de Néo-Césarée et Eustathe de Sébaste servaient de centre à ces deux sectes

(1) Sancti Basilii, ep. 92.

(2) Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

(3) Églises de Tarse, de Nicopolis, de Nysse. Sancti Basilii, ep. 34 , 287 et seq., 225.

(4.) Presque tous les évêques macédoniens du 2»^ concile œcuminique étaient de l'Hellespont.

dans le diocèse dii Pout. Les Orthodoxes se voyaient disputer TAsie-Mineure par les Eunomiens et la Syrie par les Apolliuaristes (1). La communion la plus nombreuse, celle qui était à peu près également répandue dans les cinq diocèses, était celle de l'Empereur et du patriarche de Conslantinople. La protection impériale et la persécution lui livraient la plupart des églises. Les Orthodoxes, forts de la foi de Nicée, qu'eux seuls n'avaient point altérée, soutenus et animés par de grands évèques, malgré les schismes et les désordres intérieurs qui les travaillaient, tenaient télé partout à la secte impériale, tantôt perdant, tantôt gagnant une église. Ils partageaient TEgypte et la Syrie, et dominaient dans le Pont ; mais, dans les dix provinces d'Asie, saint Hilaire n'avait trouvé qu'un très-petit nombre de prélats qui conservassent la connaissance du vrai Dieu (2). C'était beaucoup pour les Orthodoxes d'avoir résisté à Constance, à Julien et à Valens. Mais ils étaient aux abois, et, sans un suprême effort, la lutte lirait à sa (in. Basile seul s'était fait respecter de l'Empereur (3) ; ou n'avait osé exiler de nouveau Athanase ; mais il allait mourir, après quarante-six ans de combats, aussi peu avancé qu'au premier jour. La séduction ou l'exil avaient raison des autres évêquos. Les bouches des hommes pieux étaient condamnées au silence, les églises livrées à l'hérésie, et les peuples, restés purs, fuyant les temples, comme des écoles d'impiété, allaient cacher leurs prières dans la solitude (4). C'en était fait peut-être de la foi de Nicée, en Orient, si

(1) Sozom., VI, 27. — (2) Sancti Hilar. De Synod., c. 63. (3) Voyez plus loin, ch. vi. — (4-) Sancti Basilii , ep. 92, 2.

t20 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

Basile n'en eùl réuni les restes épars , s'il ne les eût ranimés et fortifiés, et n'eût, par la seule persuasion, préparé les voies à Théodose, qui triompha définitivement de l'Arianism.e par les moyens qui l'avaient fait longtemps triompher de l'orthodoxie.

Tel était l'état de l'Église d'Orient, quand, dès l'année 371, Basile entreprit de la lirer de cette anarchie. Réunir tous les évêques orthodoxes d'Orient et concerter leur action ; faire disparaître les schismes et rattacher à l'Eglise, en les ménageant, les sectes les moins hostiles, pour n'avoir à combattre que les plus déclarées ; faire appel à l'Occident, réunir ses évêques les plus considérables à ceux de l'Orient dans un concile général, et, par leur moy^n, obtenir de Valentinien une pression sur Valens en faveur des Orthodoxes , tel est le plan dont l'archevêque de Césarée va entreprendre l'exécution. Son nom, son génie et l'autorité du siège qu'il occupait, lui promettaient le succès. Sa santé, qui, lorsqu'elle était la plus grande, n'était que la langueur d'une personne mourante (1), lui fit seule défaut, entrava, chaque année, son action par de cruelles maladies et le fit mourir à la peine.

Il n'était pas facile de réunir les évêques orthodoxes. Dans l'état de délabrement et de trahison continuelle où se trouvaient les églises (T), ils s'accusaient et se soupçonnaient tous (3). De plus, ils étaient isolés, séparés les uns des autres par des églises rivales et surveillés par les offi-

(1) Sancti Basilii, ep, 136. — (2) Ibid., ep. 136, 2. — (3) Ibid., ep. 258.

SUR SAINT BASILE. 13i

ciers impériaux. Le secret de leur correspondance était violé par l'infidélité des porteurs ou la violence de leurs ennemis. Enfin, les plus considérables étaient ou allaient être exilés. Rien n'arrête Basile : tantôt par des voyages et des entrevues avec les évêques voisins, tantôt par des lettres que portent ses clercs ou qu'on est loin de soupçonner dans les paquets des messagers impériaux , il entre en relation avec tout l'Orient.

Il est probable qu Eusèbe de Samosate et Mélèce d'Antioche furent, hors de la Cappadoce, les premiers confidents et les premiers membres de sa ligue religieuse. Il s'adresse ensuite à Athanase, lui soumet ses plans et lui en offre la direction (1). Le vieux patriarche, heureux de voir que son œuvre ne périrait pas avec lui et de se trouver un digne successeur dans l'éloquent archevêque , se met d'accord avec lui, adopte ses idées en les modifiant (2) , et semble l'avoir chargé de réunir les Orthodoxes de TAsie-Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie, se réservant pour lui ceux de la Palestine et de l'Egypte. Dès l'année suivante (37^) Basile faisait signer une lettre aux Occidentaux par trente-deux évêques (3). Tillemont (4) a retrouvé les sièges de quatorze de ces évêques. C'étaient en Cappadoce, le vieux Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse et Anthime de Tyane ; dans la grande Arménie, Josaque; dans la petite, Théodote de Nicopolis et probablement Eustathe de Sébaste; dans la Mésopotamie, saint Barse d'Édesse et saint Vite de Carrhes ; en

(1) Sancti Basilii, ep. 66 et 69. — ('2) Ibid., ep. 80, 82, 89. (3) ll)i<l., ep. 92. — (4) Tillcmont, t. ix, p. 172.

Syrie, saint Mélèce d'Antioche, saint Eusèbe de Samosale, saint Pelage de Laodicée, Abraham d'Urimes, Abraham de Batnes et Zenon de Tyr. Bientôt la communion s'augmente et l'on y voit figurer Otrée de Mélitène(l), depuis célèbre au concile de Conslantinople , Euphronius que Basile fit métropolitain d'Arménie ("2), Péménius de Satale (3), Patrophile d'Eges (4), saint Épiphane de Chypre (5). Des soupçons séparaient de l'archevêque les évêques maritimes du Pont, qui, d'ailleurs, sur leurs rivages éloignés, se croyaient à l'abri de tous maux et pensaient n'avoir besoin de la communion de personne (6). Il leur écrit une lettre éloquente (7), va les trouver et, à l'aide d'Elpidius (8), l'un d'eux, achève de les rallier. L'année précédente (374), Amphilochius, son disciple, avait été conduit au milieu de la Pisidie pour prendre des hommes au Seigneur (9). Devenu évéque d'Iconium, il avait rattaché à son maître la Lycaonie, la Pisidie et l'isaurie (10). Déjà l'archevêque, qui voyait encore les deux Phrygies dans sa communion (11), poussait plus loin ses conquêtes dans l'hérétique diocèse d'Asie. Malgré la surveillance des Ariens, ses émissaires pénétraient partout, découvraient les orthodoxes cachés (12) et les affiliaient à cette communion dont

(1) Sancti Basilii, ep. 181. — (2) Ibid., ep. 195. — (B) Ibid., ep. 103.

(4) Ibid., ep. 244. — (5) Tbid., ep. 258. — (6) Ibid., ep. 203, 3.

(7) Ibid., ep. 203. — (8) Ibid., ep. 205. — (9) Ibid., ep. 171. (10) Ibid., ep. 161. — (11) Ibid., ep. 204, 7.

(12) « Je te prie, écrivait-il à Amphilochius, d'envoyer quelqu'homme ha- » bile pour s'informer de ceux qui sont dans la bonne voie. On ne doit pas » les négliger, si, comme me l'a dit un homme pieux, qui a voyagé en ce » pays, ils veulent nous recevoir à leur communion et sont entièrement » éloignés des opinions asiatiques. Si tu envoies quelqu'un en ce pays, qu'il » cherche, à Corydale, Alexandre, qui, de moine, a été fait évêque ; à Ly-

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les rainiliculioMs s'élcndaienl daus la plus grande partie de l'empire de Valens. Ils s'inlrodiiisirent jusque dans Conslantinople, et ce furent les instances de Basile qui décidèrent Grégoire à s'aller mettre à la tète des Orthodoxes dans cette capitale de l'hérésie aussi bien que de l'empire (1).

Quand la persécution frappe ses alliés, ses lettres vont les trouver dans leurs divers exils, Eusèbe en Thrace, iMélèce en Arménie, Pierre d'Alexandrie à Rome (^). Elles les consolent, les animent et continuent de leur faire proclamer la foi de Nicée. En même temps, il encourage leurs peuples restés sans pasteurs (3), dirige leurs clergés (4), et soutient dans la foi la partie saine des églises tombées au pouvoir des hérétiques (5).

Non content d'écrire et d'envoyer des émissaires, presque chaque année, malgré des maladies doulouieuses, il parcourt le diocèse du Pont et les provinces voisines. Vers le commencement de 372, il est à Sébaste (6) ; aî)rès sa querelle avec Anihime, il revient visiter l'Arménie (7) ; en 373, on le retrouve encore dans cette province, au concile de Nicopolis (8). En 375, il va en Pisidie rétablir l'église

» mire, Diatime; à Cyros, les prêtres Tatien et Macaire ; à Patare, l'évêquc » Eudème ; à ïelmesse, Ililaire,é\êque, et Lycien, évêque, à Phélos. On m'a » (lit qu'ils sont tous dans la bonne doctrine. J'ai rendu grâce à Dieu de ce » que l'on trouve encore en Asie des gens que l'hérésie n'a point infectés. » S'il est possible, il faut les visiter, et, quand on les aura persuadés, on » leur écrira, et, si l'on peut, on les réunira en assemblée. » (Ep. 218.)

(1) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 377 ; t. ii, p. 18.

(2) Lettres à Eusèbe, à Mélèce, à Pierre, passim, et principalement les lettres 264, 265 et 267. — (3) Ep. 139, 183. — {A) Ep. UO, 182 et 219.

(5) Ep. 113, 1 U, 237 et 218. — (6) Kp. 98. — (7) F.p. 99. (8) Ep. 126, 128.

d'Isaure (1), et, de là, dans le Pont, réunir à sa communion les évoques maritimes (2).

Il ne suffisait pas à Basile de rassembler en un seul faisceau les églises orthodoxes qui tombaient en dissolution. Il entreprit de réconcilier avec elles les communions les moins hostiles. « L'état de l'Église, écrivait-il, aux prêtres » de Tarse, est celui d'un vieux vêtement qui se déchire à » toute occasion et qui ne peut revenir à sa première » force. Dans un pareil temps, le bien des églises consiste » à réunir leurs membres dispersés, et cette réunion se » ferait si, sans blesser nos âmes, nous voulions être in- » dulgents pour les faibles (3). »

En quoi consistait cette indulgence ? A ne proposer que la foi de Nicée à ceux qui voulaient s'unir à lui (4). « Je » ne veux pas, disait-il ailleurs, laisser d'ouvrage sur la foi, » ni en écrire différentes professions... Nous engageons » ceux qui espèrent dans le Christ à ne pas sortir par cu- » riosité de l'ancienne foi, à mettre en rapport la foi avec » le baptême, et le baptême avec la doxologie. Nous nous » contentons de reconnaître les noms que nous avons reçus » de la sainte Ecriture et d'éviter ainsi la nouveauté. Car » ce n'est pas dans l'invention des noms nouveaux qu'est » notre salut, mais dans la saine confession de la divinité, » en laquelle nous croyons (5). »

Une grande partie du mal venait de disputes de mots et

(1) Sancti Basilii, ep. 217. — (2) Ep. 203, 216. — (3) Ep. 113. (4) Ibid. — (5) Ep. 175.

(Je misérables chicanes. Cet homme pratique les néglige, remonte à la foi de Nicée , et , la prenant pour point de départ, prétend réconcilier tous les dissidents. Il se contente « que les Macédoniens ne disent pas que le Saint- Esprit est une créature (1) ; » que les Sabelli^ns reconnaissent les trois personnes, qu'Apollinaire, « qu'il ne regardait pas comme un ennemi et estimait (2), » ne parle pas de rincarnalion. Il pousse plus loin les ménagements et sur les points contestés garde la réserve qu'il exigeait des autres (3). Mais il comptait sans l'esprit disputeur des Grecs , plus amoureux de leurs imaginations que de la paix. S'il rallia beaucoup de Macédoniens et d'Ariens, s'il finit par ramener les Marcelliens à l'Église (4), le compromis qu'il proposait aux différentes sectes mécontenta tout le monde, Sabelliens, Macédoniens, Apollinaristes et Orthodoxes, le fit accuser par les uns ou les autres des erreurs pour lesquelles il montrait de la condescendance, et le força, enfin, d'attaquer ceux auxquels il s'était présenté en conciliateur.

D'abord, il irrita les Orthodoxes, quand, pour gagner Euslathe et les Macédoniens, il alla jusqu'à dissimuler la divinité du Saint-Esprit. Les plus ardents le suspectèrent, ou, tout au moins, trouvèrent plus de politique que de foi dans sa conduite (5). Sans doute, il avait plusieurs fois,

(1) Sancti Basilii, ep. \li. — (2) Ep. 244.

(3) Sancti Gregorii Naz., t. i, p. 364 et 790,

(4) Sancti Basilii, ep. 266. Quelques années après cette lettre où saint Basile espère la conversion des Marcelliens, saint Jérôme, faisant l'énumération des sectes qui déchiraient Ancyre, ne parle pas d'eux. (Saint Jér. In Galat., II).

(5) Sancti Gregor. Naz., t. i, p. 790.

dans des discours (1) ou dans des lettres destinées à être publiques (5), proclamé la divinité de la troisième personne ; mais ces temps étaient si féconds en apostasies ! Savait-on qu'il avait prolesté à Grégoire de Nazianze par une imprécation terrible, qu'il voulait perdre le Saint- Esprit, s'il ne l'adorait avec le Père et le Fils, comme leur étant consubstantiel et égal en honneur? Savait-on qu'il était convenu avec son ami que, pendant que l'un userait de réserve, l'autre publierait hautement la vérité ? Savait-on qu'en lui-même il demandait pardon au Saint-Esprit de toutes les précautions qu'il prenait contre lui (3) ? Ainsi, l'un des quatre principaux défenseurs de la divinité et de la consubstantialité du Saint-Esprit, au quatrième siècle (4), celui qui depuis a fait un livre pour la démontrer, se voyait accusé d'impiété ou, au moins, de lâcheté et de complicité avec les ennemis de sa foi. En 372, quand il allait pacifier TArménie, son très-vénérable frère Théodote, ne veut l'admettre ni à la prière du malin, ni à celle du soir, parce qu'il a reçu Euslathe dans sa communion (5). Mais le plus grand chagrin lui vint des moines, qui poussèrent le zèle pour la pureté de la foi jusqu'à s'élever contre celui-là même qui leur avait inspiré une foi si vive et si ardente.

Grégoire de Nazianze nous fait assister à cette rupture, dans une lettre qui renferme de curieux détails de mœurs. il se trouvait à un festin avec un vieux moine, qui faisait

(1) Sancti Greg. Naz., t.. i, p. 365. — (2) Sancti Basilli, ep. 8. (3) Sancti Grégor. Naz,, t. i, p. 364 et 36b, 789 et 790. (A) Les trois autres étaient Atlianase, Grégoire de Nazianze et Apollinaire. (Sozom. VI, 2.) — (5) Sancti Basilii, ep. 99.

étalage de piété et arrivait de Césarée, où il avait entendu Basile. Quand on en vint aux coupes, la conversation, comme à l'ordinaire, roula sur Basile et Grégoire. On les admirait, on parlait de leur amitié, d'Athènes, de leur accord en tout. Cela déplut à notre philosophe. « Qu'est-ce » à dire ? s'écrie-t-il, en vrai jeune homme, comme vous » mentez et que vous êtes flatteurs ! Louez ces hommes » dans tout le reste, je le veux bien : mais je ne vous acy> corde pas le premier point, l'orthodoxie. En vain on » loue Basile, en vain on loue Grégoire : l'un trahit la foi, » l'autre est complice de cette trahison. » — « D'où te » vient cette arrogance, reprend Grégoire avec la même » aménité de paroles, ô homme vain, nouveau Dathan, » nouvel Abiron ? Que viens-tu dogmatiser ici ? Toi , te » mêler de juger en pareilles matières ?» A cette apostrophe, qui fait penser au seizième siècle, le philosophe répond froidement : « J'arrive du synode du martyr Eu- » psychius et là j'ai entendu ce grand Basile et sa théologie. » Sur le Père et le Fils, il a été parfait, supérieur. Mais il » a tourné l'Esprit, comme les fleuves qui passent à côté » des pierres et creusent le sable. D'ailleurs, ô homme » admirable, ajouta-t-il en regardant Grégoire, d'où vient » que tu parles clairement de la divinité de l'Esprit, et que » lui, n'en parle qu'obscurément ? » Grégoire a beau défendre l'archevêque ; le moine et la compagnie traitent sa prudence de lâcheté et ne veulent pas comprendre qu'on mette des ombres à la vérité (1).

D'abord, Basile s'emporte contre « les langues sans

(1) Sancti Gregorii Naz., f„ i, p. 789 o.t 790-

frein » qui le calomnient. Il avait, il est vrai, bien d'autres préoccupations. Il venait à peine de faire la paix avec ses suffragants et s'apprêtait à recevoir Valens. Aussi est-il prêt, dit-il, à aller partout pour les églises, mais il n'a pas le temps de se justifier de telles calomnies (1). Il fut bien obligé d'y répondre et même d'avoir recours à l'intervention d'Athanase, quand il vit se soulever contre lui tous les moines, ceux de Césarée les premiers; et il fallut que l'autorité du vieux patriarche vînt les rassurer sur la foi de leur fondateur, leur montrer que c'était pour le bien de l'Église qu'il se faisait faible avec les faibles, et que, loin de détruire la vérité, il était son plus ferme soutien (2).

Basile s'était compromis pour Eustathe. Des mœurs sévères, une vie sainte, des efforts communs le lui faisaient aimer et le rendaient indulgent pour ses erreurs. Il crut, un instant, l'avoir gagné, en lui faisant signer une profession de foi, qu'il avait rédigée lui-même (3). Mais ce Protée , qui fut , tour à tour, arien , semi-arien , macédonien , presque orthodoxe, et, en fin de compte, redevint arien, lui échappa. Contraint de se prononcer entre Basile et Euzoïus, patriarche arien d'Antioche, il se brouilla avec l'ennemi du pouvoir, fit circuler une lettre de l'archevêque, où il avait glissé les erreurs d'Apollinaire, l'attaqua

(1) Sancti Basilii, ep. 7î,2.

(2) Sancti Athan., ep. ad Pallad, p. 952. « Je suis étonné, écrivait encore Atlianase à deux prêtres de Jérusalem pour répondre aux accusations qui de cette \ille s'élevaient contre son éloquent collaborateur, je suis étonné de la témérité de ceux qui osent parler contre notre cher frère Basile, ce véritable serviteur de Dieu. Cette impudence suffit pour faire voir qu'ils n'aiment point la foi des Pères. » (Ad Joan. et Ant., p. 951.)

(3) Sancti Basilii, ep. 125.

ouvertemonl et le força de sortir du silence, où, malgré leur rupture, l'avait retenu le respect d'une ancienne amilié (1). L'amilié d'Eustalhe avait été pour Basile une source d'amertume. Il n'eut pas moins à se plaindre d'un évéque, qui était son parent, d'un clergé longtemps ami du sien, d'une ville quil considérait comme sa patrie. Je veux parler de Néo-Césarée et de son évéque, Atarbius. La division entre les deux églises avait commencé du vivant de Musonius, qui n'était pas en communion avec le clergé de Césarée, bien qu'ils eussent la même foi. A sa mort, Basile avait envoyé une lettre de consolation aux Néo-Césariens, pour renouer les liens d'amilié entre les deux églises (^). Mais, loin de prendre la main qui lui était tendue, le clergé de Néo-Césarée s'était jeté dans le sabellianisme, et, des jalousies de cité et de famille s'en mêlant, ne cessait de poursuivre l'archevêque de ses calomnies. En 375, pendant que ce dernier allait rallier les évêques maritimes à sa communion, il voulut tenter de nouveau un rapprochement entre les Néo-Césariens et lui. Les belles lettres qu'il leur écrivit, font mieux apprécier, que tout ce que l'on pourrait dire, la générosité de sa conduite dans celte pacification de l'Église, la dignité de ses condescendances, la supériorité qu'il savait toujours garder, même en priant et en se justifiant. Mais, en même temps, elles montrent l'inutilité de sa tentative sur ces esprits aussi entichés de leurs vieux usages ou de leurs nouveautés, qu'étroits et jaloux, qui, plutôt que de se rendre, se jettent dans les

(1) Saint Basile, passim et surtout lettres ^23, 244- et 263.

(2) Ibid., 1. 28.

iôO FlTUDE HISTORIQUE ET LlTTÉRAinE

plus misérables prétextes et prennent des calomnies pour des raisons. « 11 y a longtemps, leur écrit Basile, frères » très-honorés et très-chers, que nous gardons entre nous » le silence de la colère. Mais peut-on être assez irrité et » implacable, pour faire durer son ressentiment pendant » presque toute une génération ? Nous avons les mêmes » maîtres, les mêmes précepteurs des divins mystères, » les mêmes pères spirituels, qui, au commencement, fon- » dèrent votre église. Je parle de Grégoire, ce grand » homme, et de ses successeurs sur le trône de l'épisco- » pat, se levant l'un après l'autre, comme des astres. « Pourquoi donc, ô la plus auguste des villes, ne nous » vient-il de vous aucune lettre de mansuétude, aucune » parole amie ? Pourquoi vos oreilles s'ouvrent-elles à » tous ceux qui entreprennent de nous calomnier? » Puis l'archevêque justifiait sa doctrine et citait, ou plutôt condamnait l'évêque calomniateur devant le tribunal du monde entier. « Fuir ma communion, disait-il en termi- » nant, c'est se séparer de toute l'Eglise (1). »

On ne répondit à cette éloquente apologie que par un concert de haine. Basile ne garde plus de ménagement avec Atarbius. Il dénonce son hérésie au clergé et détruit les misérables prétextes dont il colore sa conduite. « Pre- » nez garde, ajoutait-il, de vous inquiéter pour un mou- » cheron et de faire grand bruit pour un ton de psal- » modie (2), tandis que vous violez les principaux pré-

(1) SancliBasilii, ep. 204.

(2) Les Néo-Césariens reprochaient à Basile, comme des nouveautés, ses monastères et une nouvelle psalmodie qu'il avait introduite dans son église. (Ep. 207.)

» ceples. Nous vous passons tout, quoique rien iréchappe » à l'œil de Dieu. Seulement, ne touchez pas aux prin- » cipes, quittez ces nouveautés sur la foi ; ne rejetez point » les hypostases ; ne reniez point le nom de Jésus-Christ ; » ne donnez point de mauvais sens aux paroles de Gré- » goire (1). « Basile avait beau faire : aux yeux des Néo-Césariens , c'était lui, et non Atarbius, qui était le novateur. Telle était leur admiration pour le fondateur de leur église, « qu'ils n'ajoutèrent jamais un mot, un acte ou un rite mystique à ses traditions ("2). » Or, de fait ou d'intention , Grégoire Thaumaturge avait été sabellien , quand il avait dit , dans une exposition de foi , que « le Père et le Fils sont deux dans la pensée et ne sont qu'un suivant l'hypostase (3). »

Basile avait un parti dans la ville (4). Ses ennemis, apprenant que, de retour de sa conférence avec les évêques maritimes, il est dans leur voisinage, à Annési, près de son frère et de sa sœur, s'imaginent qu'il voulait venir dans leur ville pour poursuivre ses calomniateurs et s'y attirer les applaudissements du peuple. L'alarme se met dans le parti. Les uns fuient, les autres se cachent, et l'on envoie « des conteurs de fables et des rêveurs » qui, « contrefaisant les prophètes, » annoncent que l'archevêque a une doctrine dangereuse et un poison capable de tuer les âmes (5). Ce fut pour celui-ci l'occasion d'une nouvelle lettre. S'il est dans son ancienne solitude, il y est venu respirer, loin des affaires , sans avoir envie de

(1) Sancti Basilii, pp. 207. — (2) Ihid., De Spirit. sancto, c. 29; 7-4, (3) Iliid., ep. 210, r). — (4) Ibid.^ op. 2H. — (5) Il)id., cp, 210.

chagriner personne. « Qu'est-il donc besoin d'avoir re- » coursa des rêves, de payer des interprètes de songes' et » de le rendre la fable des festins, au milieu des fumées » du vin? Je prie chacun de vous, ajoutait-il, de se rap- » peler le passé, lorsque votre ville m'appelait à conduire » sa jeunesse et me députait ses magistrats. Comme le » peuple accourait en foule autour de nous ! Quels pré- » sents! Quelles promesses! Rien ne put nous fléchir. » Comment celui qui ne prêtait pas l'oreille à votre » appel, voudrait-il s'introduire chez vous comme un » intrus (1)! »

L'archevêque ne put rien obtenir., 11 revint tristement en Cappadoce (5), déplorant la stupide indolence du peuple et l'incurable entêtement des chefs, voyant ses propres parents à la tête de l'hérésie (3) et laissant sa patrie « à » ces têtes appesanties par l'ivresse (4) ». Son ami Eustalhe et son parent Atarbius lui avaient fait cruellement expier ses torts envers Grégoire de Nazianze.

Eustathe et Atarbius l'avaient fait sortir du rôle de conciliateur pour prendre celui d'agresseur. Dès lors plus de ces ménagements équivoques, qui avaient scandalisé les moines et permettaient à ses ennemis de faire passer son indulgence pour de la connivence. II écrit le livre du Saint- Esprit, à la prière d'Amphilochius (5), attaque dans ses lettres et dans ses prédications les Macédoniens, les Sabelliens, les Apollinaristes, non moins que les Ariens, et les dénonce tous également aux Occidentaux, toujours prêt

(1) Sancti Basilii, ep. 210. — (2) Ibid., ep. 213, 1.

(3) Ibid., ep. 210, 4. — (4) Ibid., ep. 210, 3. -- (5) (En 376), ep. 243.

néanmoins à leur ouvrir les bras, avec la même indulgence, mais avec plus de réserve.

Qu'avait-il obtenu des sectes dissidentes? Il n'avait gagné ni Atarbius, ni Eustathe, et laissait à l'hérésie des provinces entières. Mais que de faibles, que d'incertains il avait rattachés à l'orthodoxie. Combien d'évêques qui, à Lampsaque, avaient voté pour les Ariens, étaient entrés dans sa communion ! Aussi ne voyaient-ils pas sans effroi Alhanase, qu'ils avaient tant de fois trahi, à la tète de la ligue î Et, pour calmer leur crainte, Basile dût prier le patriarche d'oublier le passé (1), et de leur envoyer une circulaire où il les rassurât, sous prétexte de leur donner ses instructions (2).

Cet esprit, conciliant avec les Orientaux jusqu'à soulever l'intolérance orientale, est aussi inflexible avec les Occidentaux qu'avec le pouvoir impérial. On sent dans ses lettres la révolte de l'Orient qui réclame ses prérogatives, ses droits d'ancienneté ; l'esprit d'indépendance de la Grèce, qui, si elle supporte le joug matériel de Rome, refuse de reconnaître sa suprématie spirituelle. Si Basile ne va pas, comme la majorité du concile de Conslantinople, jusqu'à traiter l'Occident d^élranger ; s'il ne prétend pas que l'empire appartienne à l'Orient, parce que l'Orient voit naître le soleil, et que c'est en Orient que Dieu brilla dans une enveloppe charnelle (3), ne

(1) Sancti Basilii, ep. 82. -- (2) Ibid., ep. 69.

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voudrait-il pas, dans l'ordre religieux, l'union indépendante qui, depuis Constantin, rattache, dans Tordre politique, ces deux parties du monde Romain ? A ses yeux, rOrient et l'Occident ne sont-ils pas deux frères, dont les droits sont égaux, sans suprématie, sans aînesse ? Il semble, au premier abord, que cet homme, dont la vie se passa, en Orient, à combattre l'anarchie et à faire respecter l'autorité de l'Eglise, eût dû, plus qu'un autre, comprendre la nécessité d'un pouvoir central, qui protégeât la vraie foi au milieu du débordement de tant d'opinions contraires. L'Occident l'avait bien senti. Contents d'être dans les conciles les législateurs de l'Église, en union avec le Souverain-Pontife, ses évéques ne prétendirent jamais à l'indépendance de leurs églises particulières, et reconnurent toujours, non-seulement la primauté d'honneur, mais encore la juridiction de l'Eglise romaine sur l'Église universelle. Les Grecs n'ont jamais complètement consenti à ce sacrifice, en renonçant à leur autonomie. Chez eux, personne ne veut perdre sa part de gouvernement ; il leur faut des synodes et des conciles pour régler les affaires particulières ou générales des églises. Pour eux, le pouvoir qui domine l'Église, en maintient l'unité et règle la foi, le tribunal qui juge sans appel les divergences d'opinions, dont les arrêts ont force de loi et font courber toutes les tètes, c'est le concile général. Le concile de

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Sancti Gregor. Naz,. t. ii, p. 26 et 28.

Nicée, telle est l'autorité suprême devant laquelle s'inclinent Basile et tous les orthodoxes d'Orient. Une belle part est faite au Pontife romain dans ces grandes assemblées : la présidence lui appartient de droit ; et, s'il ne prend point part au concile, on le prie d'en confirmer les décrets (1). Mais, à part cette prérogative, son rôle, aux yeux des Orientaux, semble peu différer de celui des autres évêques, ou, du moins, des patriarches et des exarques. Sans doute, les papes protestèrent plus d'une fois contre cette prétention par des actes de juridiction (2) ; sans doute aussi, de grands esprits, un Alhanase, un Chrysostome, s'inclinèrent toujours devant l'autorité suprême du siège apostolique ; mais aussi, comme le remarque le savant Gorini (3), il ne manquait pas de gens, qui, tout en nommant Rome Vorigme et la métropole de la piété, ne laissaient pas de ne lui reconnaître aucune prérogative spéciale, Si l'on est surpris de trouver saint Basile parmi eux, il faut s'en prendre à l'indépendance de son caractère, à l'éducation qu'il avait reçue de Diauius,

(1) Le concile œcuménique de Constantinople demanda au pape la confirmation de ses décrets, et celui-ci loua les évêques d'avoir rendu au siège apostolique l'honneur qui lui est dû. Théodoret, v. 10,

(2) « Ne savez-vous pas, écrivait le pape Jules aux Eusébiens, que c'est » la coutume de nous écrire d'abord, afin que l'on puisse après cela décider » ce qui est juste? » (Labbe, Concil. ep. Jul. ad Orientales.) « En agissant » ainsi, dit Socrate, il usait de la prérogative de l'Eglise romaine ; la règle » ecclésiastique ordonnait de ne rien décréter sans le consentement de l'évè- » que de Rome. » Socr. ii, 15 et 17. Sozomène dit la même chose, m, 8 et 10. Au concile d'Antioche (370), quand le pape Libère eut exposé la véritable doctrine sur le Saint-Esprit^ « La controverse, dit Sozomène, se » trouvant terminée par le jugement de l'Eglise romaine, tous se tinrent en » repos, et la question semblait avoir pris lin. » Sozoni. vi^ 21.

(3) Défense de l'Eglise, l. m, p. 177.

l'un des évoques qui, au concile d'Anlioche, avaient nié l'autorité du pape Jules, enfin, aux tendances jalouses de l'esprit grec, qui ont abouti au schisme et séparent encore aujourd'hui, quoiqu'avec la même doctrine, les orthodoxes d'Orient des catholiques d'Occident.

Pour achever la pacification de l'Église, il fallait arrêter la persécution et détruire l'autorité qu'avait en Orient le concile de Rimini. Valens était inflexible au sujet d'un nouveau concile qu'on avait espéré réunir à Tarse (1). D'autre part, les orthodoxes de la cour, les Térence, les Arinlhée, les Victor, après de courageuses remontrances (2), ne voulaient ou ne pouvaient plus rien faire pour ramener sur leurs sièges les évêques exilés (3). Dans celte extrémité, Basile s'adresse à l'Occident, et Je suis per- » suadé, écrivait-il à Âthauase en 871, que la seule voie » de secourir les églises est l'accord avec les évêques » d'Occident. S'ils voulaient montrer le même zèle qu'ils » ont fait paraître chez eux contre un ou deux héréti- » ques (4), peut-être la chose commune en retirerait-elle » quelque utilité. L'empereur respecterait l'autorité d'un » si grand nombre d'évêques, et, de toute part, les peu- » pies les suivraient sans résistance (5). »

Ce qu'il demandait aux Occidentaux n'était rien moins que la réunion d'un concile de tout l'Occident. Ce concile eût confirmé les décrets de Nicée, annulé ceux de Rimini, condamné les nouvelles hérésies, mis fin au schisme d'Antioche, et envoyé en Orient une députation considérable ,

(1) Sancti Basilii, ep. 66. — (2) Théodoret, iv, 29.

(3) Sancti Basilii^ ep. 68. — (4) Auxeuce. — (5) Sancti Basilii, ep. 66, 1.

qui, réunie en synode avec les Orientaux, put, à l'aide d'une pression de Valenlinien sur Valens, intimider ce dernier, entraîner les populations et faire respecter de tous les décisions de rassemblée souveraine (1).

Ce plan n'était pas sans difficultés. D'abord, Valentinien consentirait-il à convoquer un concile dirigé contre son frère 1 La suite montra qu'on pouvait l'espérer. Ce prince tolérant voyait avec douleur la persécution de l'Orient. Plus d'une fois, il usa vainement de son influence pour arrêter Valens ; il alla même jusqu'à lui refuser des troupes contre les Golhs, parce qu'il ne pouvait, disait-il, secourir un homme qui faisait la guerre à Dieu (T). Enfin, en 375, ce concile, l'objet des vœux de Basile, saint Ambroise l'obtint de Valentinien, mais seulement pour les évèques d'illyrie. Le concile décréta la consubstantialité et envoya l'évêque Elpidius la prêcher en Asie. Elpidius était accompagné d'un rescril où les très-grands, toujours augustes et victorieux empereurs, Valentinien, Valens et Gratien, ordonnaient ^ux évêques d'Asie de recevoir les décrets du concile et de ne point abuser de l'autorité de l'Empereur pour persécuter les Orthodoxes (3). Mais, presque aussitôt, Valentinien meurt ; Valens ne fait point exécuter l'ordonnance qui lui avait été imposée, et, loin de diminuer, la persécution redouble de violence.

La principale difficulté ne vint donc pas de Valentinien. D'où vint-elle, sinon de regrettables froissements entre le Pape et l'archevêque de Césarée ? Les Orientaux, Basile

(1) Sancti Basilii, ep. 66 et 69. — (2) Théodoret, iv, 28. (3) Ibiii., IV, 6, 7, 8.

en tête, en appelant l'Occident au secours de l'Orient, s'adressent, non an Pape, mais à leurs très-pieux confrères^ les évêques unanimes de la Gaule et de l' Italie {i). Si Basile écrit d'abord à Damase et le prie de faire revivre les lois de V antique charité et la paix des Pères (^), il le fait en son nom privé, et le ton de sa lettre laisse assez voir que c'est un égal qui demande l'assistance d'un égal, non un inférieur qui implore celle d'un supérieur. C'est un allié en détresse, qui appelle un puissant allié. Le Pontife que l'Occident avait habitué à plus de déférence, fut froissé qu'un évêque affectât de lui parler d'égal à égal, et que, s'il venait une lettre collective, elle s'adressât, non à lui, mais à tout 1 Occident. A Rome, ce qu'écrivaient Basile et ses alliés, déplaisait aux plus sévères, et saint Jérôme déclarait hautement qu'il n'y avait que trois orthodoxes eu Orient, Athanase, Paulin et saint Epiphane (3).

C'est bien vainement que, dans un mémoire joint à sa lettre, Basile, reconnaissant qu'il était difficile d'envoyer des évêques d'Occident, en vertu d'un décret commun et synodique^ priait Damase de prendre l'autorité en main, de choisir des hommes capables , par la douceur et la fermeté de leur caractère, de conseiller ceux qui n'allaient pas droit, de leur faire apporter les actes qui avaient suivi Rimini, pour annuler, de concert avec les Orientaux, ce qui s'y était fait par violence, de les faire venir secrètement, par mer et sans bruit (4). Il ne vint que des lettres, dont une d'un concile de quatre-vingt-dix évê-

(1) Sancti Basilii, ep. 90, 92. — (2) Ihid., ep. 70. (3) Ibid.^ ep. J38 ; Saint Jérôme, 1. 38, à Pammachius. (4.) Sancti Basilii, ep. 69.

ques , tenu à Home contre Auxence. Le concile condamnait toutes les hérésies, mais sans nommer personne, et, par conséquent, avait peu d'autorité. Chaque année, partent des lettres plus pressantes, adressées à l'Occident, tantôt.par Basile seul, tantôt par tout l'Orient orthodoxe (1). « Il faut se hâter, disait l'une d'elles , pour sauver ce » qui reste, et envoyer beaucoup de frères pour complé- » ter notre synode et lui donner du crédit par l'autorité » de ceux qui les enverront et par leur propre nom- » bre (5). » L'Occident ne répondit pas plus que Daniase à l'appel de ses frères opprimés. Seul, saint Ambroise obtint de Valeiitinien le concile d'illyrie et l'inutile ordonnance de 375. Quant au Pape, il se contenta d'envoyer des émissaires en Orient : Sanctissime, qui recueillait partout des signatures, faisait des propositions qui ne déplaisaient pas à Basile (3), mais travaillait autant pour Borne que pour l'Orient, et Evagrius, qui, travaillant plus pour lui que pour Bome, fut nommé médiateur entre saint Mélèce et Paulin, s'attacha à Paulin (à) et finit par lui succéder.

Basile était découragé. Aussi, quand, en 375, son envoyé Dorothée, pour donner plus de solennité à une nouvelle tentative, le pressait de le faire accompagner à Rome par Grégoire de Nysse, « Mon frère, répondit-il, » est sans expérience de l'Eglise. Son entretien serait » précieux à un homme bienveillant; mais avec ce prélat » orgueilleux, altier, placé si haut, et auquel ne peut

(1) En 372, lettres 90, 91, 92 ; en 373, lettre 129; en 376, lettre 2^3 ; en 377, lettre 263. — (2) Sancti Basilli, ep. 92, 3. (3) Ibid., ep. 120, 121, 129. — (4) Ibid., ep. 156.

» arriver la voix que la vérité élève de terre, de quelle » utilité serait pour la chose commune l'entretien d'un » homme dont le caractère ne peut se plier à une servile » adulation (1)? » Son mécontentement s'accroît avec les années : « Faut-il prier, quand on a du cœur (2) ! » s'écrie-t-il une ajutre fois, avec la fîère indignation de » Diomède. Les égards ne servent, en vérité, qu'à donner » plus d'arrogance aux orgueilleux. Si le Seigneur s'a- » paise, qu'avons-nous besoin d'aide ? Si sa colère s'ap- » pesantit, de quel secours nous sera le dédain des Occi- » dentaux ? ils ne connaissent pas la vérité et ne veulent y> pas la connaître. Aveuglés par de faux soupçons, ils » recommencent ce qu'ils ont fait dans l'affaire de Mar- » cellus : cherchant querelle à ceux qui leur annoncent » la vérité et fortifiant eux-mêmes l'hérésie. Je voulais » écrire à leur coryphée une lettre qui sortit de la forme » commune : je ne lui aurais rien dit des affaires ecclé- » siastiques, je lui aurais seulement insinué qu'ils ne » savent pas la vérité sur ce qui se passe chez nous, et » qu'ils ne prennent pas le chemin de la connaître; qu'en » général, il ne faut pas insulter à ceux qui sont affligés » par des épreuves, et prendre l'orgueil pour de la » dignité (3). »

Il se contenta d'adresser aux Occidentaux un cri de détresse, plein d'amers reproches : « Comment se fait-il » que rien ne nous soit venu, ni lettre de consolation, ni » visite de nos frères, rien enfin de ce qui nous est dû » d'après les lois de la charité (4) ? »

(1) Sancti Basilii, ep. 215. — (2) Homère, Iliade, ix, v. 625. (3) Sancti Basilii^ ep. 2.39. — (/*) Ibid.^ ep. 242.

SUR SAINT BASILE. ii\

L'année suivante (377), pari une lettre pleine de remerciements, qui, toutefois, prouve que les clioses n'étaient pas plus avancées qu'au premier jour. Basile, en effet, y demande encore la condamnation des Ariens, d'I]ustathe, d'Apollinaire et de Paulin d'Antioche (1). La réponse qu'il reçut dut l'accabler de douleur. Damase et Pierre d'Alexandrie avaient le courage de ranger parmi les Ariens des hommes alors même persécutés et exilés par les Ariens , Eusèbe de Samosate et Mélèce d'Antioche (^). L'archevêque de Césarée ne s'inclina pas plus devant cet arrêt qu'il n'avait fait, en 375, quand une lettre de Damase avait déjà donné l'épiscopat à Paulin et en avait frustré Vhomme de Dieu , le vénérable Mélèce. « Nous » félicitons, disait-il alors, ceux qui ont reçu des lettres » de Rome. Toutefois nous ne pourrons jamais nous ré-

(1) Sancti Basilii, ep. 263.

(2) Ibid., ep. 266. Saint Jérôme (lettre à Damase) est également plein d'injustice pour Mélèce. Il faut convenir, du reste, que cette question du schisme d'Antioche est une des plus difficiles et des plus compliquées que présente le quatrième siècle. Quand saint Eustathe eut été exilé par les Ariens en 330, son siège fut successivement occupé par des évêques tous ariens, bien que quelques-uns dissimulassent leur croyance. Une partie des orthodoxes ne voulut jamais reconnaître leur autorité et forma une communion particulière sous la conduite de quelques prêtres dont Paulin était le principal ; les autres subirent la domination des évêques ariens. Lorsque Eudoxe eut été transféré d'Antioche à Constantinople, Mélèce fut élu en sa place par les Orthodoxes et les Ariens réunis, chacun le croyant de son sentiment. 11 se déclara pour les orthodoxes. Les Ariens irrités le chassèrent, UD mois après son élection, et le remplacèrent par Euzoïus. Les Orthodoxes s'étaient alors séparés des Ariens et étaient restés dans la communion de Mélèce. Cette rupture eiit été utile, si les Eustathiens avaient voulu se réunir à la grande Eglise, dont l'orthodoxie était désormais incontestable. Mais ils refusent de reconnaître Mélèce, continuent de former une communion particulière et même reçoivent Paulin comme évêque des mains de Lucifer de Uagliari. Ainsi Anlioche avait désormais trois patriarches, l'arien Euzoïus

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