‹ Étude historique (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Enfance de M. Letcllier, «a jeunesse, ses études classiques et légales. —Deux citoyens modèles.— Indices du caractère de M. Letellier.— Son mariage. - Son séjour à Québec.

Nous avons dit, au chapitre précédent, que, de la résidence de M. Letellier,on aperçoit, à environ deux lieues de distance, le collège de Sainte- Anue-la-Pocatière, assis sur une montagne qui est séparée de la chaîne des Alléghanys par une large vallée, au milieu de laquelle passe le chemin de fer Intercolonial. On sait que ce collège classique est un des plus florissants de la Province de Québec; mais s'il est remarquable par son cours d'étude, il ne Test pas moins par son site, l'un des plus beaux que présente le parcours du Saint-Laurent.

Le collège est formé d'un vaste corps de logis flanqué de deux ailes, couronné d'un toit mansard et d'un beau dôme qui lui donne un aspect fort imposant. Il est environné d'un bocage toujours vert, au milieu duquel se trouve la cour des élèves, qui, avec ses jardins, est

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certainement Tan des plus agréables lieux d'amusements qu'on puisse imagiuer.

C'est dans ce c )llège que le jeune Luc Letellier fut placé au sortir de l'enfance, pour y commencer son cours d'études. Le premier corps de logis alors construit était loin d'être le grand et bel édifice qu'on admire aujourd'hui. Il n'était composé que de ce qui forme maintenant l'aile droite de la maison.

Avant d'y entrer, l'enfant avait fréquenté l'école priminaire de sa paroisse, tenue par M. Sleven, que l'on dit avoir été un homme fort instruit, et possédant des aptitudes excellentes pour l'enseignement. Le jeune Letellier fut ensuite placé à Kamouraska, où il suivit les leçons de M. Béchard. Ce M. Béchard avait fait l'école un peu partout, et, par une curieuse coïncidence, il avait eu pour élève un enfant qui plus tard devait occuper une place dans l'histoire politique du pays, et qui devait rencontrer dans M. Letellier un de ses adversaires les plus redoutables, nous voulons parler de Sir George Etienne Cartier. Un autre enfant, qui occupe aujourd'hui un rang distingué parmi nos polémistes, M. J -C. Taché, s'assit alors sur les bancs de la même école. Le jeune Luc montra dès ses premières années les mêmes tendances d'esprit, les mêmes dispositions île tempérament, qui firent dans la suite le fort et le faible de son caractère, et qu'on observa dans sa vie publique comme dans sa vie privée ; une intelligence ou-

verte et pénétrante, une volonté ferme jusqu'à la ténacité, une nature énergique, mais qui avait besoin d'une forte impulsion pour être mise en mouvement.

De là résultait chez Jui une certaine insouciance, une indolence générale, d'où il n'était pas toujours facile de le faire sortir.

Mais quand une fois son esprit était frappé par un objet, quand sa volonté était déterminée vers un but, alors il déployait une activité qui dépassait celle de ses condisciples. *

Tout de même les rudiments prirent place l'un après l'autre dans son jeune cerveau. La facilité à apprendre avait suppléé à l'application, si bien qu'au jour où il avait pris son rang dans sa classe au collège, il n'était pas parmi les plus bibles, sans toutefois être parmi les plus forts.

• Le iéc"t suivant d'une h:stoire répétée par plusieurs biographes, et entre autres par M. Dent dan* le Canadien Portrait GaUery, se rappoite au pèr de M. Letellier et non h ce dernier, comme on l'a cru. 11 nTy a que les noms à transposer et nous le faisons. u La discipline du collège lui paraissait un f.rdeau, les règlements autant d'empiétements sur sa liberté individuelle, et. dégoûte de ce genre de vie, qui contrariait ses inclinations naturelles, il pria son père de lui permettre d'abandonner les études classiques, pour se livrer à l' agriculture.

Le père, qui connaissait le caractère pr'me-sautier de son fils, et savait qu'il réussirait mieux à le guider par l'expérience et la persuasion qne par contrainte, fit semblant d' acquiescer volontiers à c'tte propo- 8:tion. Il s'eutendit avec l'un de ses voisins, et engaxea le jeune François» qui laissa le collège avec enthousiasme, pour se livrer aux travaux des champs, à cette vie delà campagne, pleine d'indépendence et de liberté, qui s'alliait si bien avec son caractère.

Mais la réalité vint bientôt refroidir cet enthousiasme. L'uniformtié

En revanche il n'avait pas de supérieur aux jeux dans les récréations. Quoique le jeune Luc ne fût pas ce qu'on peut appeler un écolier turbulent, il n'y en avait pas de plus enjoué ; il n'y en avait pas non plus de plus aimé ; c'était une nature essentiellement sympathique; il possédait cette attraction qui émane comme naturellement de certaines personnes.

11 C'est un don qu'avec soi l'on apporte en naissant."

Letellier attirait par ce don secret, et par d'autres qualités; par sa franchise, parfois un peu brusque, mais entière; par sa générosité naturelle, poussée dans la suite jusqu'à l'imprévoyance. Ce furent là les premières

des travaux de la ferme ne pouvait pas satisfaire cet esprit plein d'initiative et d'activité, ce tempérament fait pour la lutte et la vie mouvementée. Du reste le patro.i avait reçu instruction de faire tout ce qui était en son pouvoir pour détourner le jeune Fiançois de la culture des champs, et, sans rien exiger au delà de ses forces, il remplissait fidèlement ses instruc.ions.

La raison fit bientôt place aux velléités de l'imagination, et le jeune disciple de Cet es manifesta à son père le désir d'abandonner l'agriculture pour retourner au collège. Le père qui voulut profiter de l'occasion pour donner une grande leçon à son fils, lui répondit qu'il ne pouvait acquiescer à son désir tant que le patron n'aurait pas consenti à révoquer son engagement, puisque ce serait manquer à la parole donnée. Toute décision fut suspendue pour le moment, et le jeune François, comme Cincinnatus, retourna courageusement à sa charrue. Au bout de quelques semaines, le patron, après s'être entendu avec le père, feignit quelque prétexte pour renoncer à son engagement, et le jeune Letellier entra de nouveau au collège pour y continuer sea études classiques."

On doit se rappeler que le père de M. Luc Letellier était mort ayant l'entrée de son fils au collège.

causas de sa popularité, mais aussi les causes de plus d'un embarras financier. Voilà comment les succès dans la vie publique deviennent souvent la source des embarras dans la vie privée.

Le jeune Letellier était né avec le don de la parole, et lorsqu'il contait quelque récit, ses camarades faisaient cercle autour de lui. Déjà l'homme public commençait à poindre daus le collégien. C'était alors un beau jeune homme, mince, élancé, droit, marchant ferjne, ayant un air décidé qui annonçait son caractère. Sa figure était brune, ses cheveux noirs et plats, avec un nez légèrement aquilin, et un menton bien dessiné. Quand on avait conversé quelque temps avec oe jeune homme et qu'on avait observé l'éclat de ses yeux si expressifs, si pleins de vie, on n'oubliait plus sa figure. Mais ce qui frappait à première vue chez lui, c'était ce regard sous les arcades puissantes de ses sourcils; ses yeux noirs flambloy aient comme des escarboucles. Ils prenaient les expressions les plus diverses, tour à tour d'une grande douceur ou d'une extrême énergie, selon les impressions dont ils étaient les interprètes. ,

De ses années d'études au collège de Sainte- A une il n'avait guère gardé qu'un grand souvenir; mais ce souvenir était ineffaçable, et se rattachait au fondateur de cette maison. M. l'abbé Painchaud, né d'une famille honorable de l'Isle-aux-Grues, était allé passer héroïquement les premières années de son sacerdoce dans

LETELLIER DE SÀINT-JTJST

1^3 rudes missions de la Gaspésie, d'où son évêque lavait ensuite rappelé pour lui confier l'importante cure de Sainte-Anne-la-Pocatière. C'était un esprit large, qui voyait dans l'avenir. Excellent prêtre, il rtait en même temps homme du monde, avec les manières les mieux policées. Doué d'un bel extérieur, il D€ paraissait pas dans une réunion sans être aussitôt fort remarqué. Il avait sur plusieurs de ses confrères J'avantage d'appartenir à une famille qui était en relation avec la meilleute société canadienne; il y avait appris à regarder au delà du clocher de sa paroisse, et il entretenait des correspondances au loin, même avec < bateau briand, qui le félicita de son œuvre patriotique. Le curé Pain chaud voyait que, pour la race canadienne, l'avenir était tout entier dans l'éducation. Outre un clergé instruit, il fallait, selon lui, de toute nécessité, f i mer une classe d'hommes publics plus forte et plus nombreuse que celle qui s'était vue depuis l'octroi de ];i constitution de 1791, pour défen-lre les intérêts du peuple.

Pendant son séjour dans le Golfe, l'abbé Painchaud avait été témoin de l'impuissance où languissaient les pauvres Acadiens de ces parages, précisément à cause des l'absence d'instruction parmi eux. Il entreprit la fondation d'un collège. Il n'avait, pour bâtir l'édifice, d'autres ressources que le revenu de sa cure, son zèle IOQ activité et la générosité de ses amis, parmi le clergé

et les laïques. Les obstacles et les oppositions à son projet se multiplièrent sur ses pas ; il lui en vint même de quelques-uns de ses confrères, qui ne comprenaient pas assez l'utilité de son œuvre et la hauteur de ses vues. Il vainquit toutes les difficultés, mais il y laissa sa vie. D'une grande ardeur de tempérament et d'une sensibilité d'âme incomparable, il eut le cœur brisé par des chagrins qui abrégèrent ses jours. Il est mort, mais il vit dans une institution où son nom n'est jamais prononcé sans attendrissement.

Le collège venait de s'ouvrir quand le jeune Letellier y entra. De même que ses camarades, il eut plusieurs privations à souffrir, à cause de l'état de gêne où se trouvait ce nouvel établissement. On ne pouvait qu'avec peine se procurer les choses les plus indispensables. M. Painchaud avait puisé si souvent dans la bourse de ses amis, qu'il hésitait à recouru de nouveau à leur générosité.

Quand la pénurie devenait trop sensible et que les élèves en étaient fatigués plus que d'ordinaire, alors M. Painchaud apparaissait au milieu d'eux, il leur parlait avec tant de bonté, et leur racontait ses embarras avec une si aimable ingénuité, que personne n'avait plus l'idée de se plaindre. Au contraire chacun s'efforçait, par sa gaieté, ses prévenances et sa bonne humeur, de faire oublier à l'excellent fondateur les soucis qui l'attristaient. M. Painchmd s'en retournait consolé et en-

courage, parce qu'il emportait avec lui le cœur de ses enfants.

Ceux qui ont connu intimement M. Letellier ont pu juger de l'impresion profonde que M. Painchaud avait laissée dans l'âme de ses élèves, e"n observaut avec quel respect et quel plaisir M. Letellier aimait, jusqu'à la fin de sa vie, à rappeler son souvenir, à raconter ses traits d'esprit, à dire quelle joie il éprouvait à se trouver au milieu de ses écoliers, à les amuser, à les élever à des sentiments d'honneur; combien il les aimait et combien il en était aimé.

La discipline, ou plutôt l'indiscipline des écoliers, dans ces commencements, est devenue légendaire ; ce sont les temps héroïques de cette maison. Ce qui avait augmenté cet esprit d'indépendance, c'étaient les théories qu'avait mises en pratique un des premiers directeurs, jeune prêtre fort intelligent et vertueux, mais d'une exaltation d'idées trop peu contenue. Devenu curé peu de temps après, il embrassa avec enthousiasme la cause des patriotes de 1837, et fut obligé de s'enfuir aux Etats-Unis, d'où il ne revint que dans les derniîres années de sa vie.

A l'époque de son directorat au Collège de Sainte- Anne, sous prétexte d'accoutumer les jeunes gens à la liberté, il leur laissait interpréter le règlement à peu pi es à leur guise. Ou i>eut se figurer la confusion qui en résultait.

Heureusement que le régime inauguré par ce directeur ne fut pas de longue durée, et qu'il eut pour successeur un homme aussi habile que ferme.

Ce dernier racontait (était-ce par plaisanterie?) que parfois, sous son prédécesseur, à l'heure où la cloche sonnait la fin de la récréation, deux ou trois élèves seulement revenaient de la* cour. Tous les autres étaient dispersés sur le flmc de la montagne. Alors un écolier était envoyé armé d'un " bourgaud,' pour convoquer les antres au son de cet instrument.

Le souvenir de ce régime était encore frais dans les mémoires, et se reproduisait plus ou moins dans les allures et les habitudes écol i ères au temps de M. Letellier; ce qui ne l'empêcha pas d'arriver à la fin de son cours avec la réputation d'un jeune homme de marque et de promesses pour l'avenir.

Les sciences naturelles n'étaient pas encore enseignées à Sainte- Anne, et il dut aller terminer son cours au Séminaire de Québec, d'où il sortit en 1837, en même temps que M. Chauveau, qu'il devait rencontrer plus tard dans la vie publique.

Son oncle- maternel, le juge Panet, qui s'était fait son protecteur, le fit entrer dans l'étude de Mtre Pierre Garon, notaire, à la Rivière-Ouelle. Ces deux hommes ont contribué puissamment à faire l'éducation de M. Letellier par leurs exemples et leurs conseils. D'une famille très ancienne dans le pays, et où la vertu était

héréditaire, M. Garon était le type de l'honnête homme et du philanthrope. L'exercice de sa profession était pour lui, comme il l'avait été pour le père de M. Letellier, l'occasion d'un ministère de paix et d'union parmi ses concitoyens, dont les tendances litigieuses sont connues. Le désir de garder la boune entente et la paix parmi eux était devenu une passion chez lui. Il mettait autant d'ardeur à éteindre une querelle ou un procès, que d'autres en ont à les entretenir. A ce sujet, M. Letellier a été témoin, de la part de son patron, d'actes vraiment admirables, et qui méritent d'être cités.

En certains cas épineux, quand M. Garon avait épuisé tous ses motifs de persuation, il avait recours à un moyen suprême pour trancher la difficulté. "Tenez, " disait-il au plaignant, prenez ceci et ne parlez plus de " cette affaire."

En même temps il tirait de sa bourse l'argent nécessaire pour renvoyer d'accord les deux plaideurs.

M. Garon et M. Letellier étaient deux hommes faits pour se comprendre, et ils se comprirent. La valeur de l'un était surtout dans sa vertu, la valeur de l'autre principalement dans son avenir. Le jeune homme admirait la vertu du vieillard, et celui-ci devinait l'avenir du jeune clerc. Il le suivit dans sa carrière avec un vif intérêt, et un peu avec l'orgueil d'un père. Tous deux se vouèrent un attachement qui n'a été brisé que par la mort du vieux notaire.

fe.

En ce temps-là (1841), les commissions de notaire émanaient de la main du Gouverneur. Celle de M. Letellier, signée par Lord Sydenham, lui fut expédiée de Kingston, alors siège du gouvernement. Cette commission avait été mise à la poste en même temps que plusieurs commissions de conseillers législatifs. Les journaux publièrent le nom de M. Letellier parmi ceux des nouveaux conseillers. Cette méprise donna occasion au juge Panet, qui avait su apprécier les talents de son neveu, de lui faire un agréable compliment, en lui écrivant que si les journaux s'étaient trompés, ce n'était que par anticipation : " Car, ajouta-t-il, si tu n'es pas " encore conseiller, tu es du bois dont on les fait." L'avenir justifia cette prévision.

Il y a des hommes pour qui la vie est clémente, ils n'ont pour ainsi dire qu'à se laisser aller au courant de leur destinée. Pour d'autres, au contraire, la vie est âpre ; ils sont coudamnés forcément à refouler le courant. On dirait que les premiers sont créés pour le repos ; s'ils ont quel ,ue force morale, ils n'ont pas l'occasion de la développer. Les seconds sont nés pour la lutte ; la nature, en mère prévoyante, les a façonnés pour la résistauce. La vie apparaît aux uns sous l'aspect de la belle saison, aux autres sous le jour sombre de l'hiver.

M. Letellier eut ce dernier sort en partage. 11 lui échut ce qui fait la vie dure, mais aussi en compensation ce qui fait les caractères.

Orphelin à huit ans, il dut en partie son éducation à la généreuse protection d'un allié de sa famille. A peine était-il sorti de la jeunesse qu'il connut le réalisme de la vie.

Il vit sa mère privée à la fois d'une protection qu'elle était en droit d'attendre, et exposée à de grands revers de fortune. Un procès avait été intenté par elle au sein même de la famille, et la perte de ce procès aurait été la ruine. M. Letellier était l'aîné des enfants, et madame Letellier devait compter sur lui. Elle ne fut pas déçue dans son attente : il devint son conseiller et son soutien. Le procès, qui dura plusieurs années, fut porté de tribunal en tribunal jusqu'en Angleterre. Madame Letellier avait gagné sa cause en Canada; le Conseil Privé de la Heine confirma la senti nce. M. Letellier avait montré, dans la conduite de cette affaire, un amour filial et une délicatesse de procédés qui lui concilièrent l'estime et l'approbation universelles. M. Jean Thomas Taschereau, ci-devant juge de la Cour Suprême et maintenant dans une honorable retiaite, peut le témoigner mieux que personne. Son estime et son amitié pour Mv Letellier dateni de cette époque.

La clientèle de notaire dans une campague est d'ordinaire trop restreinte pour occuper toute l'activité d'uu homme intelligent. M. Letellier remplissait les loisirs que lui laissait sa profession en complétant ses études. Les livres étaient assez rares, et le journalisme canadien,

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quoique dirige d'une manière plus convenable qu'aujourd'hui, n'offrait qu'un intérêt secondaire. Il s'était fait le lecteur assidu du Courrier des Etats- Unix, auquel son ami M. Chauveau donnait une actualité particulière, depuis qu'il en était devenu un des correspondants. Ce journal, sous la direction de M. Gaillardet, était sans contredit le plus important de la langue française en Amérique.

Les plaisirs du sport étaient héréditaires dans la famille où M. Letellier avait été élevé. Tl avait pris de bonne heure le goût de la chasse, de la pêche et de l'équitation. Il était devenu un cavalier aussi solide qu'élégant. Amateur de chevaux et vraiment connaisseur, il se faisait une recréation favorite de maîtriser un cheval difficile et fougueux, que lui seul pouvait monter. Cet exercice violent et salutaire avait développé sa force physique, naturellement puissante. A sa démarche noble, presque militaire, on reconnaissait que chez lui l'éducation physique avait marché de pair avec le développement intellectuel.

La chasse a été pendant presque tonte sa vie une passion pour M. Letellier. Il était reconnu pour un adroit chasseur, soit au vol soit à la levée, quand, au crépuscule, le gibier se distingue à peiue dans l'air comme un point noir. Qu'on interroge les anciens tireurs de l'endroit, comme, par exemple Pierrot Dubé, un vieux type du genre, il saura dire en quelle estime

était le coup de fusil de M. Letellier. Suivi de ses chiens, qu'il dressait lui-même, il parcourait soit la plaine, soit les champs désertés, ou les anses, et revenait sa gibecière pleine de bécassines, de canards, de corbigeaux, ou d'autres gibiers estimés. Sur la fin de sa vie, on le voyait encore s'animer quand il rappelait ses grands coups de chasse soit aux environs, soit aux confins de la seigneurie de la Bouteillerie, autour des lacs qui sont cachés aux creux de ces montagnes, moin fréquentées alors qu'aujourd'hui, et qui sont encore couvertes de forêts primitives.

La saison d'hiver le ramenait parfois dans les mêmes montagnes, à travers les neiges, accompagné d'un de ses plus fidèles compagnons, son cousin David Têtu, en qui il reconnaissait un maître, mais qui, lui, n'en reconnaissait pas. C'était alors la chasse aux animaux de hautes- futaies, entre autres à l'orignal. Ces fauves, aujourd'hui à peu près disparus de cette région, commençaient alors à être rares. Cependant il n'y a pas longtemps, on en a vu descendre jusqu'au bord du fleuve, errer à travers les champs, et quelques uns aller se faire tuer jusque sur la Pointe de la Eivière-Ouelle. Ce? expéditions avaient pour M. Letellier un autre genre de jouissances. C'était un esprit très sensible aux beautés de la nature, et il éprouvait un singulier plaisir à contempler les grands horizons qui se déroulaient devant ses yeux, et qui sont si variés daus cette partie du pays.

M. Letellier avait une vue d'aigle, ce qui doublait pour lui cette jouissance. Il était du petit nombre de ceux qui, par un temps bien clair, pouvaient apercevoir et suivre, de l'autre côté du fleuve, à plus de quatre lieues de distance, les voitures qui traversaient les champs sur la neige des montagnes du nord.

A la campagne, la causerie est plus qu'un délassement, c'est un refuge. Que faire, en effet, pendant les longues soirées d'hiver, par excemple, quand on a expédié la besogne de la journée, et qu'on a parcouru l'un après l'autre les journaux, qui, la plupart du temps, ne disent rien ? Souvent, quand M. Letellier n'attendait pas de visiteurs, il faisait atteler sa voiture, et se rendait chez quelque ami du canton.

Chemin faisant, quand la nuit était belle, il ne pouvait se lasser d'admirer la nature sous le nouvel aspect qu'elle présente alors, soit par un beau clair de lune, soifc aux clartés des étoiles qui brillent comme des diamants dans cette atmosphère si parfaitement sèche, dans ce ciel si pur de nos hivers. Bien des fois il ralentissait la marche de son cheval pour écouter les rumeurs de la nuit, qui lui faisaient toujours impression, le sifflement triste du vent dans les arbres dépouillés, le grondement du fleuve, dont il apercevait au loin les eaux noires parmi des champs de glaçons. Il y avait quelque souvenir pour lui dans chacune des maisons dispersées

dans la campagne, et dont il regardait les lumières luire aux fenêtres et la fumée blanche monter des toits.

M. Letellier était un grand causeur. Sans être profondes, ses connaissances étaient variées, et il savait en tirer parti pour donner à la conversation une tournure intéressante, utile et agréable Dans un âge plus mûr, cette conversation devint plus grave qu'enjouée ; elle dénotait l'homme de réflexion, qui a donné à sd vie un but et une signification. L'agriculture et la politique du jour en prenaient la plus grande partie ; ces sujets eurent toujours ses prédilections, mais n'en excluaient pas la gaieté. Il ne perdit jamais

"Ce rire d'autrefois, ce rire des nïeux

11 Qui jaillissait du cœur, comme un flot da via vieux"

Personne ne goûtait plus que lui une anecdote piquante, un mot gai, une bonne histoire. Il savait les amener à propos, en y mettant un grain de sel gaulois. Quand une fois il était en verve, et qu'il dégustait un cigare, ou sa bmne pipe d'écume de mer, après un de ces bons et copieux repas que nos dames canadiennes savent apprêter d'une manière si savoureuse et si appétissante, la nuit était fort avancée avant qu'il sentît la lassitude et le sommeil s'emparer de lui.

Il faut dire que la société à laquelle il était habitué lui apportait sa part de jouissances. Elle n'était pas nombreuse, mais de bon aloi. C'était à peu près la

même que celle au milieu de laquelle son père avait vécu. Quelques-uns de ceux qui la composaient jadis avaient disparu ; mais d'autres plus jeunes et plus instruits les avaient remplacés. Il faisait bon d'y vivre. On y menait une existence calme, mais intelligente, Un de nos auteurs canadiens a fait une assez bonne peinture de cette société.

Ce fut vers ce temps qu'arriva de Paris un jeune homme destiné à exercer sur M. Letellier une influence profonde. 11 lui était uni par les liens du sang, et était à peu près du même âge. Quoique de caractère différent, ou plutôt à cause de cela, il se lia avec lui, devint son compagnon inséparable et le plus intime de ses amis. Cette amitié a duré jusqu'à leur mort, arrivée pour l'un et pour l'autre à quelques mois seulement d'intervalle.

Ce jeune homme, c'était le docteur Ludger Têtu. d'une famille honorable et ancienne dans le pays. Après avoir fait un cours classique au séminaire de Québec, il embrassa la profession médicale, et sur l'avis de ses professeurs, il alla terminer son cours à Londres et à Paris. De retour au Canada, il vint se fixer à la Kivière- Ouelle, où il fit une heureuse alliance en épousant l'une des filles de l'honorable A. Dionne.

Le Dr Têtu était un de ces hommes sérieux et réfléchis qui paraissent n'avoir jamais eu de jeunesse. Durant son long séjour à Paris, il n'eut pas même l'idée de se livrer aux folies ordinaires à son âge; il ne songea

qu'à profiter des grands avantages qu'il avait de se perfectionner dans ses études médicales, sous la direction des meilleurs maîtres.

Caractère réservé, presque timide, observateur fin, parlant peu, mais toujours avec un grand sens, il était un de ces hommes sages et discrets qui inspirent la confiance. Mais il avait le défaut de ses qualités; sa défiance de lui-même paralysait son ambition. Il n'eut jamais d'autre but que de bien élever sa famille, et de pratiquer sa profession pour le soulagement de ses semblables, souvent même sans rémunération.

Tel était le meilleur ami de M. Letellier. Ils étaient souvent opposés de sentiments: l'un était entreprenant, hardi jusqu'à la témérité; l'autre indécis, modéré jusqu'à la faiblesse. Mais ils s'accordaient toujours sur les points essentiels, ayant les mêmes vues patriotiques et désintéressées ; les mêmes convictions politiques, les mêmes idées progressives. Ils contribuèrent ensemble à donner au comté de Kamouraska un mouvement agricole qui a été remarqué pour ses succès.

A cette époque, M. Letellier ne pressentait pas encore son avenir; mais il remuait trop d'idées dans sa tête, il avait trop besoin d'action, pour se résigner, sans efforts. à dépenser le reste de ses jours à instrumenter tranquillement et obscurément au fond d'une campagne. Cet horizon était trop restreint pour lui, il lui fallait plus d'espace. Il sentait sa force et le désir de l'employer ;

mais de quel côté? vers quel objet ? il l'ignorait encore. Les loisirs lui pesaient.

Il serait même parti pour aller tenter fortune ailleurs, si une affection profonde ne l'eût retenu attaché à l'endroit. 11 fut fiancé, pendant plusieurs années, à celle qui plus tard devait être la compagne de sa vie, mademoiselle Eugénie Laurent. Leurs amours eurent des traverses et des péripéties ; car la fortune n'avait départi ses faveurs ni à l'un ni à l'autre. Finalement, ayant résolu d'aller se fixer à Québec, où il était déjà avantageusement connu, et où il espérait exercer ses talents sur un champ plus étendu, il décida sa fiancée à l'y suivie, avec l'assentiment de sa famille. Leur mariage eût lieu le 9 février 1848. Il n'avait attendu que cette union pour prendre cette résolution importante.

Bientôt en effet il se vit entouré d'une clientèle qui promettait bien pour l'avenir, et il eût sans doute occupé à Québec une place distinguée dans sa profession, si un incident inattendu ne fût venu donner une direction toute différente à sa vie.

Le siège en Parlement pour le comté de Kamouraska étant devenu vacant par la mort de M. Marquis, arrivée ver3 la fin de l'année 1850, M. Letellier se décida à entrer daus la politique, vers laquelle l'entraînaient les instincts de sa nature, son esprit entreprenant et aventureux, ses connaissances légiles et sa facilité pour la parole.

C'est de ce jour que date la vie publique de M. Letellier. Elle a été la grande occupation de toute sa vie, et n'a été interrompue que par sa mort ; mais avant de raconter les luttes incessantes où il a été engagé pendant trente ans, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le passé, et de faire connaître en résumé l'état politique du Canada au moment où M. Letellier commença à y mêler son influence.

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