CHAPITRE XYIU
Fêle (le la fédéialioii. — Action contre les ci-dfvant seigneurs. — Omission réparée. — Le duc d'Orléans vend sa terre de Ghouilly. — La patrie en danger. — Départ en masse pour le camp de Cbàlons. — Merle du régiment Walsh-Irlandais. — Enrôlement des volontaires. — Zèle de la municipalité blâmé. — Garde nationale désarmée. — Inauguration de l'état civil. — Nouveau projet d'instance contre les ci-devant seigneurs.
Un décret de l'Assemblée nationale exigeait de chaque citoyen la prestation du serment civique de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi.
Le jeudi 14 juillet, second anniversaire de la prise de la Bastille, parut convenir pour cette fédération.
«A la réquisition du maire, la messe et les vêpres furent chantées, comme un jour de fête, et le serment prêté dans l'église. «
Une si édifiante solennité ne pouvait mieux se clore que par un banquet patriotique, dont le menu
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d'ailleurs dut être fort modeste, à en juger par le chiffre de la dépense, qui n'excéda pas cent dix-neuf livres.
Et puisque les choses étaient en si bon chemin, pourquoi ne pas revenir sur l'onéreuse conversion du droit de ravage des ci-devant seigneurs ? « Alors que toutes les voies de la conciliation ont été épuisées, Messieurs d'Orléans et Dorçay pensent-ils qu'une lenteur affectée de leur part rebutera la commune et lui fera sacrifier ses plus chers intétérêts ? Non ! La municipalité est résolue à se pourvoir contre eux, prendre telles conclusions qu'elle jugera opportunes, plaider, opposer, et faire généralement ce qui sera expédient pour obtenir la nullité de l'acte, i. »
Voilà un fier langage. Reste à savoir si les cidevant sont de nature à s'effrayer du bruit.
En attendant, le scrutin électoral du 14 novembre donnera pour maire Pierre Leclerc, et pour procureur, Claude Leclerc.
A peine installée, la nouvelle administration s'aperçoit qu'au jour de la fédération, un oubli des
* Délibération du 21 août 1791
plus graves a été commis par « Tancicnne » munipalité, celui de faire prêter serment, devinez à qui? au maître d'école, Adrien-Isidore Lestrelin.
Le 22 janvier 1792, après la messe paroissiale, réparation eut lieu, « d'autant plus volontiers, dit le bonhomme, que c'était d'esprit et de cœur. »
Si le duc d'Orléans pensait encore à Chouilly, ce n'était pas, certainement, pour entrer en litige avec son édilité courroucée ; mais, criblé de dettes, il fallait aviser au moyen de les couvrir. A cet elïet, le 22 mai, sa baronnie de Mareuil, comme premier lot, et sa seigneurie de Chouilly, comme second, furent adjugées en la salle du Palais- Royal, au mineur émancipé d'âge, Marie-Jacques-Thomas de Pange, chevalier non-profès de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, moyennant 566,000 livres de prix principal, outre les charges qui s'élevaient à 33,005 livres.
Une des clauses du contrat de vente portait obligation pour l'acquéreur de rembourser à trentedeux créanciers dénommés la somme de 564,738 livres 4 sols. De sorte que, tout compte fait, il ne revenait au vendeur ((uc rinsignifiant avoir de 1,261 livres 16 soif;.
suit CMOUILLY.
Le second loi, évalué à 216,000 livres, comprenait :
1» Le dix-huilième au total de la terre, fief el seigneurie de Ghouilly, ayant droit de haute, moyenne et basse justice, chasse et pêche.
2» La totalité de la maison seigneuriale dudil Ghouilly, appartenances et dépendances.
3" Deux cinquièmes dans une place où il y avait un moulin, et moitié de la maison voisine.
4^ Une garenne de huit arpents quatre-vingtquatre verges et vingt-cinq verges de prés non reconnus.
5° Un dix-huitième dans les mêmes cens, dont plusieurs héritages situés sur le terroir de Ghouilly sont charges, et une rente appelée le Boisselet de Saran, qui consiste dans un boisseau de seigle par ménage, el différents autres droits qui n'ont pas été évalués. 6" Un droit de pâture dans les prés du terroir de Ghouilly (le droit de ravage) converti par acte du 30 octobre 1775, en cinq arpents de pré appelé le Pré de Binse, faisant pour un dix-huitième, vingtsept verges trois dixièmes.
70 Tout ce que dessus tenu en liefdc M. de Bouillon, suivant un aveu du 12 décembre 1732.
El 8" douze livres de rente foncière due par le nommé Bourbon, au lieu de Claude Coinon de Cliouilly.
En franc-alleu ou censives, d'après ledit aveu : soixante -dix -huit arpents quarante -trois verges trois dixièmes de terre, pré, vigne, clos, bois, garenne et saussaie, en cent trente pièces.
Autres héritages déclarés en franc-alleu-roturier : cent cinquante-quatre arpents quarante-neuf verges, en cent quatre-vingt-huit pièces'.
Cependant les Prussiens de Brunswick menaçaient nos frontières. La patrie fut déclarée en danger.
A partir du 22 juillet, l'an iv de la liberté (1792) le conseil général de Chouilly, en permanence, fait monter la garde par deux sentinelles à chaque entrée du village.
Le 30, ordre de M. Moreau, commandant la 2'' légion du district d'Epernay, que « sans égard pour l'arrêté précédent, il y ait tous les jours une patrouille composée d'un sous-ofiicier et de quatre hommes, depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures du matin, n
» Procès-verbal d'enchères et d'adjudication de la terre de Marenil. — Communication rie M. Foncher.
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Les nouvelles deviennent de pins en plus alai -
niantes.
Le 30 août, le conseil général du département de la Marne prie la municipalité de Ghouilly de donner ordre aux grenadiers envoyés en état de réquisition permanente, de se rendre à Châlons, le 1" septembre prochain, avec les autres citoyens qu'on invite à se joindre volontairement à eux.
Dans la soirée du même jour, instance plus pressante encore d'accourir en masse au-devant de
l'ennemi.
Parvenu le 1" septembre, vers neuf heures du matin, ce dernier avis est sur le champ mis à exécution.
Au milieu d'un tumulte indescriptible, les gardes nationaux et tous les hommes valides, armés de fusils, de piques ou de faulx, se mettent en route pour Châlons. Ils sont accompagnés du trésorier de la commune, muni de ses fonds, et de trois voitures chargées d'environ cinq mille livres de pain.
Nuit et jour se succèdent d'interminables bandes de soldats improvisés, dont les discordantes clameurs et les chants belliqueux glacent d'effroi.
En même temps . repassent les prisonniers de
guerre que la capitulation de Verdun a renvoyés sur promesse de ne plus servir. Leurs récits ne font qu'augmenter l'épouvante; et déjà l'on regardait comme perdus tous nos volontaires, lorsque, après quelques journées d'absence, la disette de vivres les rendit sains et saufs à leurs familles éplorées.
On n'était pas au terme des émotions publiques.
Le 8 septembre, le district d'Epernay avait envoyé logera Chouilly, un bataillon du 92° régiment Walsh-Irlandais , composé de quinze officiers, de trois cent-lrente-et-un sous-officiers et fusiliers.
A quatre heures du soir, pendant qu'une partie de la population assiste aux vêpres, le village, en un clin-d'œil, est investi par la garde parisienne et celle d'Epernay ; tous les postes sont occupés ; une pièce d'artillerie est braquée à chaque issue. Aussitôt les commissaires du pouvoir exécutif font publier à son de caisse que tous les citoyens aient à rentrer dans leurs maisons, et n'y réfugient rien de ce qui appartient audit régiment, officiers, soldats ou bagages. Les malheureux, s'imaginant qu'on va les égorger, se pressent dans les rues, en poussant des cris lamentables. Vains efforts, officiers e( soldats sont pris et désarmés.
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Vers sept heures, quand la razzia parait complète, la garde parisienne, ses captifs au centre, reprend la route d'Epernay.
A neuf heures, un des soldats est retrouvé dans un grenier et reconduit comme les autres. Enfin, dans la matinée du 10, on retire, plus mort que vif, d'un grenier à foin du pâtre communal, un jeune milicien de seize ans, appelé Pierre Fèvre, et originaire de Saint-Denis en France. La frayeui' qu'il eut d'apprendre que la garde nationale de Paris venait passer au fil de l'épée le régiment irlandais, lui avait causé un tel saisissement, qu'il était resté quarante heures blotti dans sa retraite, sans la moindre nourriture. Dès qu'il parut un peu remis, on l'adressa aux corps administratifs d'Epernay. Le régiment fut licencié. Son crime était sa fidélité au roi, dans la journée du 10 août. On l'accusait aussi de conduire des caisses de cocardes blanches !
La violence allait tête haute. H ne s'écoulait guère de semaine qu'on ne rencontrât sur la route des voitures chargées de nobles et de prêtres catholiques destinés au couteau de la guillotine. D'autre part, une exaltation fébrile, une délirante ardeur semblait faire bouillonner tous les cerveaux.
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Aussi, le 16 septembre, lorsque le commissaire du district d'Epernay se présenta pour l'enrôlement des volontaires, <( toute notre brave jeunesse, sans vouloir entendre parler de tirage au sort, et résolue de voler au secours de la patrie, de conserver la liberté et l'égalité au péril de sa vie », allait, le soir même, remettre à la municipalité la liste de ceux qui se disaient prêts à partir au premier appel.
Cette opération fut suivie d'une commande au forgeron Jacques-Hilaire Jacquot, de cent quatrevingts piques, suivant modèle adressé par la municipalité du district d'Epernay. Trempées de trois pouces d'acier sur le bout, avec hampes de huit pieds entre les deux fers , elles devaient recevoir l'empreinte des lettres initiales A. N. (Armée du Nord), et coûter chacune & 10'.
« Surtout pas de zèle! n aurait pu dire aux habitants de Ghouilly, comme plus tard à ses subalternes, le fin diplomate Talleyrand.
Le 24 septembre, un ordre des corps administratifs d'Epernay , transmis par le commandant Moreau, portait en substance : « Informés que les communes de Chouillv et de Plivot arrêtent les
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personnes chargées d'ordres pour l'armée , et qui sont à la suite des convois, les faisant rétrograder lorsqu'elles ne sont pas munies de passeports. Sur ce ouï, les procureurs syndics du district et de la commune mandent et enjoignent aux conseils généraux de Chouilly et Plivot, de laisser passer librement, et sans exiger de passeports, les personnes susmentionnées. »
Un si dur rappel à l'ordre blessa jusqu'au vif l'amour-propre de nos fervents patriotes.
On commence par soulever des objections sur l'authenticité de cet arrêté ; et puis l'on se récrie « sur les dangers que court la patrie, si une police sévère n'est point exercée à l'égard de tous espions, malveillants, déserteurs, enfm de tous les ennemis de l'Etal.» Ce sont les expressions du terroriste Guérin.
Mais l'humiliation la plus sensible était réservée aux gardes nationaux de Chouilly, dont les armes, acquises à leurs frais, leur furent inopinément enlevées d'autorité.
<( Au moins, disaient-ils dans leurs réclamations, adressées le 6 octobre au citoyen - commissaire Valleric, si l'on tient absolument à nous en déposséder, qu'on nous les paye ! u
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Ils curent beau se plaindre et protester, force demeura à la loi. Ils s'en consolèrent en boudant. Et quand le citoyen Guérin viendra, le 18 octobre, de la part du citoyen Diol, évêque de la Marne, convoquer les dignitaires pour le chant du TeDeum suivi d'un feu de joie en l'honneur « des libérateurs de la patrie, des destructeurs des tyrans, des créateurs de la république française » , la garde nationale répondra que « si elle ne se met point sous les armes, c'est que de toute nécessité elle ne le peut pas (qu'en dites-vous, La Palisse?); Talfront qui vient de leur être fait ne lui permettant point de se réunir avec tous ses concitoyens, » L'argument était sans réplique.
La fureur d'innover accumulait sans cesse les ruines de Tancicn ordre de choses.
Le 21 novembre 1792, an 1" de la république française, eut lieu, dans la commune de Ghouilly, l'inauguration de l'état civil décrété par la Révolution. Le maire, accompagné de son secrétairegreffier, se rendit dans la sacristie de l'église, et là, s'étant fait délivrer les registres du culte catholique, il les mit sous clef dans une armoire, après avoir clos et arrête ceux de l'c.vercice courant.
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Ce ne fut néanmoins que le 18 décembre suivant, sous l'administration du maire Edme Moineaux, et du procureur Remy Humbert, que le citoyen Guérin a été élu pour remplir les fonctions d'officier
Le 22 décembre, à la réquisition du district d'Epernay, de deux volontaires pour compléter le cinquième bataillon de la Marne, Fiacre Legras, âgé de dix-sept ans, et Josepli Miltat, âgé de seize ans, « se dévouent spontanément au service de la patrie. »
Gomme témoignage de satisfaction particulière, le conseil et les habitants souscrivent en leur faveur pour une somme de 298 livres.
Il était de bon goût que l'affaire du droit de ravage converti revînt périodiquement sur le tapis.
Par arrêté du 23 décembre, « les officiers municicipaux sont autorisés à se pourvoir au tribunal du district, à l'effet d'obtenir que les citoyens soient remis en possession : 1" de cinq arpents de pré cédés aux ci-devant seigneurs par acte illégal signé de leurs fermiers ; 2" pareillement, de deux fontaines envahies depuis dix-huit ans par autorité des cidevant seigneurs qui les ont fait enclaver dans un
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clos muraille ; invasion d'autant plus préjudiciable aux citoyens, que, de tout temps, ces fontaines étaient les seules qui servissent aux lessivages et abreuvages des hommes et des bestiaux ; 3" pareillement, d'une pièce de terre proche le cimetière, occupée par le ci-devant seigneur Dorçay. »
On chargea aussi l'avoué Galopin, du ti-ibunal d'Epernay, de prendre instance contre l'acquéreur des biens du citoyen Egalité, ci-devant duc d'Orléans. Mais, pour un motif ou pour un autre, toutes ces velléités de procédure tombèrent à néant, sans jamais avoir pu aboutir.
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