CHAPITRE XIX
Kiilliousiiistiio (les voloiilaircs lefioidi. — Abolition des signes île federati.tme. — On brûle les titres léoilaux. — Guérin cesse les fonctions d'ollicier civil. — Il se marie. — Fête de la prise de Toulon — Dépoiiillcraent de l'église. — Guérin quitte l;i paroisse. — Courageux ruinisti're de l'abbé Ludinarl — Sotte dénonciation. — Fête de l'Klre- Suprême.
La mort de Louis XVI, qui plongea la France dans la stupeur, fournit au citoyen Guérin l'occasion de glorifier ses bourreaux. L'un d'eux, le régicide Michel Lepelletier-Saint-Fargeau, qu'une main vengeresse venait d'immoler à son tour, eut les honneurs d'un service solennel, célébré pour le repos de son dîne, dans l'église de Chouilly.
L'ardent civisme des volontaires de l'année précédente donnait lieu d'espérer que l'appel du 7 mars 1793 provoquerait les mêmes transports. Mais, après trois jours d'enquête et proclamation
à son de caisse, le racoleur municipal eut le chagrin de constater que personne ne s'était présenté.
Cela ne faisait plus le compte du district d'Epernay, qui réclamait quinze volontaires. Le 12 mars, un tirage fut prescrit d'office, et ceux que le sort désigna partirent immédiatement.
Au mois d'août, trente-sept autres rejoignirent leurs compagnons : au total, cinquante-quatre, en huit mois, pour un seul village !
Ces derniers reçurent 400 livres « votées à titre d'encouragement. »
Nous touchons au règne de la Terreur, l'une de ces crises où Dieu livre la société aux pervers et aux scélérats.
Le 25 septembre 1793, an n de la République française, une et indivisible, un officier municipal, c'était Guérin, fait observer « qu'il subsiste encore dans la commune des signes de fédéralisme et des attributs consacrés à l'ancien despotisme ; que, pour un peuple libre, c'est se méconnaître ; ces signes, aux termes du décret de la Convention nationale, devant être pulvérisés. »
Sur cette motion, quatre officiers municipaux, les seuls qui n'aient pas reculé devant de tels excès.
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arrêtent que le lendemain , à cinq heures du matin, des ouvriers désignés à cet etîet passeront en revue l'intérieur et l'extérieur de chaque maison, y compris l'église, et dans le cas où ils découvriraient tour, tourelle, girouette, armoirie ou autre marque distinclive des ci - devant seigneurs, ils aient à les anéantir. « Enjoignons, ajoutent-ils, et requérons les ouvriers dénommés d'obéir, sous peine d'être déclarés suspects, et poursuivis comme contre-révolutionnaires, » formule obligée de politesse républicaine.
Bon gré, malgré, il fallut donc se mettre à l'œuvre.
Chez Nicolas Humbert, on enleva deux girouettes à fleurs-de-lis; chez François Humbert, l'écu de France ; chez Louis Vallois, les fleurs-de-lis et la girouette de la chapelle du ci-devant château (le double écusson des fondateurs fut seulement déplacé); chez Pierre Mahuet, une girouette; à l'église, les fleurs-de-lis de l'horloge.
Proportionnellement aux services reçus, Nicolas Humbert et Louis Vallois durent payer chacun cinq livres ; François Humbert et Pierre Mahuet, chacun une livre; le trésorier communal, pour l'église, trois livres.
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La guerre aux parchemins devait être le digne pendant de la guerre aux girouettes.
Le quartidi de la première décade de vendémiaire (27 octobre), le citoyen Louis Perrier, régisseur de la ci-devant seigneurie, est requis de livrer tous les titres féodaux restés entre ses mains. Ce sont des actes d'enregistrement, des lettres - patentes pour foires et marchés obtenues en 1612, des aveux et dénombrements, une liasse de papiers contenant foi et hommage des ci-devant seigneurs.
Le conseil général observe que les pièces essentielles n'ont pas été remises et devraient l'être ; pai-ticulièrement « le terrier, gros in-folio qui luus les ans était vu et apporté à Chouilly '. » Pour ce qui est « des titres, chitïons et papiers qui viennent d'être déposés sur le bureau, ils seront livrés au feu, en présence de tous les citoyens réunis sur la place publique. »
L'auto-da-fé eut lieu le 2'' décadi de brumaire (10 novembre).
Deux jours auparavant, le malheureux duc dUrléans avait porté sa tête sur l'échafaud.
1 C'est l'Atlas in-i° dos propriétés seigneuriales doiil on a parlé. Il apparlieiu à M. LaureiU-Perrier.
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Ce fut dans ces conjonctures que le citoyen Guérin, docile exécuteur de la loi qui interdisait h tout curé ou vicaire les fonctions administratives, déclara renoncer à celles d'officier municipal et d'officier civil qu'il remplissait encore.
Le conseil, profondément ému de cette mesure, arrête que la Convention nationale sera priée de laisser ledit Guérin à son poste. Il lui représenteia c( que c'est un sans-culotte patriote qui ne craint rien; l'un de ceux qui doivent être en place pour déjouer les malveillants, soutenir l'unité, l'indivisibilité de la République dans les circonstances actuelles. »
Comme il arrive en pareil cas, la supplique demeura sans réponse, et le fonctionnaire sans emploi.
Pour occuper ses loisirs, Guérin résolut de prendre femme, et, trouvant sous la main ce qu'il ne rougissait pas de convoiter, il épousa civilement^ le 29 brumaire an ii (19 novembre 1793), sa propre domestique, Anne Lormant, âgée de trente-et-un ans, native de Sotzeling, département de la Meurtbe.
L'épouseur avait alors cinquante-six ans !
Aux scandales du ministre succèdent les profanations du temple.
« Le 11 frimaire (l" décembre), le conseil arrête (lue deux ouvriers de Mareuil ' viendront à Chouilly pour y abattre les tleurs-de-lis et les deux bras de la croix du clocher, moyennant 43 livres. » Ce qui fut accepté.
La prise de Vinfdme Toulon valait bien les honneurs d'un décadi.
Le 10 nivôse (30 décembre) un feu de joie fut disposé sur la butte, en avant du cimetière. Pour ajouter à la pompe de la cérémonie et prévenir tout conflit de préséance entre les dignitaires, il fut réglé que les olïiciers municipaux alternant sur deux rangs avec les membres du comité de surveillance, et précédés d'une compagnie de volontaires, feraient escorte à un chœur d'enfants chantant l'hymne patriotique : Amis, assez et trop longtemps^ ; puis viendraient six jeunes filles décorées de rubans tricolores ; une seconde compagnie de volontaires fermerait la marche. On profita de l'occasion pour livrer aux flammes quelques « puants restes de féodalité, n Et tous les citoyens, sans distinction
' Les nonunés Noël Savarl et François Pauraux. — Registre des délibérations. — Arch. commun.
5 Clianson des Sans-Culolles. sur l'air : C'est ce qui me console.
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d'âge ou de sexe, de danser autour du feu, en chantant l'hymne des Marseillais.
Une sainte lille, la demoiselle Gauthier, restée au logis, sous prétexte que les cabrioles sans-culottides ne lui souriaient nullement, fut traînée à l'eau par une troupe de mégères, et s'estima heureuse d'en être quitte pour un bain forcé et quelques horions en guise d'étrennes. Et vive donc la liberté !
Volontiers ces saturnales associaient le grotesque à l'odieux.
Le 23 nivôse an ii (12 janvier 1794), « le conseil arrête que, dans les vingt-quatre heures, toute matière de cuivre, de fer, d'étain, et généralement tout mobilier d'église pouvant servir aux besoins de la république, » serait envoyée au directoire du district d'Epernay, et toute somme due à la fabrique, versée dans la caisse du receveur des droits d'enregistrement.
En conséquence, main-basse fut faite sur les objets du culte * et sur cinq titres de fondations
1 L'inventaire ofiSciel porte : 14 chapes, 18 chasubles, 14 tuniques. 24 surplis, 10 nappes d'autel. 115 purificatoires et corporaux, 3 aubes, 2 dais, 2 bannières, 2 nappes de communion, 14 serviettes, 3 dominos (camails), 5 bonnets carrés, 21 volumes, « un très-beau pupitre en fer », etc. — Àrch. de la Marne.
perpétuelles attachées à Téglise. L'une des deux cloLlies, la Marie-Anne-Ursule de 1719. convertie en fragments avant sa descente du belîroi. fut emmenée avec le reste.
La plume se refuse à décrire les scènes révoltantes de cynisme et d'impiété qui accompagnèrent cette œuvre de sauvagerie. Ainsi le voulaient, d'ailleurs, les hommes de la Commune de Paris, au nom de la déesse Raison, dont le culte, substitué à celui de Dieu, se vit bientôt éclipsé par celui de l'Etre- Suprême de l'incorruptible et féroce Robespierre.
Tout cela simpliîîait énormément la besogne du sans-culotte Guérin, qui. d'ailleurs, n'y tenait guère, et Huit par abjurer publiquement son sacerdoce. Le premier ventôse (19 février!, il osa proférer en pleine assemblée « que tous les cultes doivent être intérieurs; que le temple de la Raison sera désormais consacré à la lecture des lois de la Convention et au récit des actions héro'iques des soldats républicains. Haine aux tyrans! — burlail-il en terminant; — haine aux hypocrites! haine aux fanatiques! haine à tous les ennemis de la République ! d
Prêtre apostat, il eût mieux fait d'écouter la voix du repentir: et. au lieu de déverser ces flots de
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bile, se rappelci' les doiiccs paroles tlu Maître qu'il Iraliissail : « NescUis cujus spirilûs esfis... orale pro persec/uentibus et calumniantibus vos '. »
Deux mois afirès ce suprême témoignage de plélc et (\& patriotisme, Guérin et sa digne moitié allaient cacher leur honte au hameau de Monligny, près Châtillon -sur-Marne, jus(|u'à ce que mort s'en suivît-.
Devenu libre, le presbytère lut immédiatement cédé à rinstituleur et à Tinstitutrice, et le jardin mis en location au prolit du budget ; mais cet immeuble ne tarda pas à être vendu, comme bien national, aux enchères publiciues, à l'hôtel de ville de Chàlons. Si, plus tard, il fut donné à la commune d'en recouvrer la jouissance, elle ne le dut (^u'à la délicatesse et bonne foi de l'agent national, Uemy Humbert, envoyé sous main pour contracter en son nom.
Cependant, au fort de la Terreur, un excellent
' '■'■ Vous ne savez de quel esprit vous êtes. . . priez pour ceux qui vous persécutent et vous calonjnient. ■■>
2 En mai 1826, on aperçut un jour la veuve Guérin se glisser furlivenienl jus(iu';i l'entrée du [iresbylère, et regarder, à travers le grillage de la porte, celte maison dont les murailles lui parlaient un langage compris par ses remords. . . .
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prêtre de Reims, l'abbé Ludinarl', parcourait les campagnes, distribuant, au péril de sa vie, les consolations d'un ministère proscrit. Il était accueilli avec joie par la plus saine partie des habitants de Chouilly, demeurés lidèles à leur foi. Un obscur réduit, situé à l'extrémité d'une grange contiguë au presbytère, tenait lieu de sanctuaire et d'autel. On se croyait ramené aux temps héroïques de l'Eglise naissante. Ce n'est pas sans émotion que nous avons visité cet humble oratoire, aujourd'hui supprimé*. D'ingénieux mots d'ordre conviaient aux cérémonies saintes, et la Providence permit qu'en ces nouvelles catacombes, pas un faux frère n'exposât à de plus cruelles épreuves la courageuse piété de nos pères.
Un jour, pourtant, l'alerte fut vive.
La commune de Chouilly venait d'être dénoncée à la Société populaire d'Epernay, par un notable de
' Il logeait, nie des Salines, avec Dom Varré, dans la maison du fervent Povillon, père de l'infatigable écrivain de ce nom. Il s'y trouvait encore le 4 prairial an m (23 mai 1795) suivant la déclaration que ledit Povillon se (;rut en sûreté de faire à cette époque.
- Souvent aussi les saints mystères étaient nuitamment célébrés dans les combles d'une maison de la rue du Chemin-dc-Fer. (lui appartient à M Vallois-Debas
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cette ville, comme ayant solennisé la Fête-Dieu (vieux style), et fait la procession avec « un Saint- Sacrement de bois (sic). »
Suivant ce même rapport, la cérémonie aurait été présidée par un simple manouvrier, remplissant les fonctions de prêtre , et les ci - devant religieuses d'Epernay auraient été remarquées parmi l'assistance.
Par suite, le comité de surveillance mettait la commune inculpée en demeure de se justifier. L'extrait de la délibération, sous la date du 1" thermidor au ii (19 juillet 1794), porte ces mots à l'ordre du jour : liberté, égalité, fraternité, ou