G ÉTUDE HISTORIQUE
pour code et pour maxime de ne consacrer à la divinité que des pierres brutes, des monuments « que le fer ne devait point loucher ' », et dont la grossièreté accuse moins, chez les Gaulois, un étal de civilisation rudimentaire, qu'elle ne révèle une persévérante fidélité aux traditions, qui semble former un de leurs caractères propres. Aussi s'abstenaient-ils encore, à l'époque de l'invasion romaine, d'élever à Dieu des édifices fermés.
Et puis, de l'aveu même des chefs de la nouvelle école ', cette distinction di'ûge de pierre, âge de
• « Et Eedificabis ibi altare Domino Deo tuo de lapidibus quos ferrum non tetigit, et de saxis informibus et impolitis. » (Deut. cap. XXVIL v. 5 et 6.) — Vide etiam Exod. cap. XX. V. 26. — Josuë, cap VIII, v. 31.
2 « Si l'on veut parler des haches de pierre d'un
tout autre Age , c'est-à-dire du commencement des âges historiques , elles n'appartiennent pas exclusivement aux Celtes; mais ils en avaient et en conservèrent l'usage assez tard comme armes et concurremment avec les haches de bronze (on ne fouille guère une de leurs mardelles sans en trouver), et ils les conservèrent jusqu'à la fin comme symbole religieux : il n'est peut-être pas un tombeau celtique où il ne se rencontre la hachette de pierre dont ils avaient fait le signe de l'immortalité ; c'est là le sens de la fameuse formule sub asciâ... Les monuments appelés druidiques ou celtiques — on peut le conjecturer avec vraiseini)lance — appartiennent originairement à une civilisation dont on ressaisit aujourd'hui les vestiges dans l'Asie centrale. Cette civilisation .... transmit aux druides primitifs.
SUU OHOLilJLLÏ. 37
bronze, n'est pas si rigoureuse qu'elle ne soit sujette à confusion. C'est ainsi qu'avec des haches et des couteaux en silex, on rencontre des colliers de verroterie qui supposent généralement une époque plus récente K
Donc, suivant cette opinion, bien que les cavernes de Saran puissent remonter à une très-haute antiquité, rien ne prouverait néanmoins qu'elles fussent antérieures à l'usage du fer chez les Gaulois.
Nous n'avons pas la prétention de trancher le débat. Nous dirons seulement que, malgré la faveur dont jouit la première opinion, et les graves autorités qui la patronnent, la seconde ne laisse pas de lui porter de rudes atteintes, outre qu'elle est plus conforme aux traditions chrétiennes.
en Asie, le symbolisme religieux ; et il est probable qu'elle leur transmit également, ainsi qu'aux ancêtres des Hébreux, l'usage des monuments en pierre brute... :> — Magasin Pittoresque, .1862. page 336. — Lettre de M. Henri Martin.
' Les fouilles opérées avec tant de succès à Saint- Etienne-au-Temple amènent la découverte de nombreux colliers gaulois en perles de verre colorié , en os de cerf et même en galets naturels, retenus, tantôt par un fll métallique , tantôt par une chaînette de cuivre oxidé. Cet assemblage d'éléments si divers est de nature à gêner plus d'une théorie. Qu'en pensent les partisans des i)ériodes distinctes?
Vient l'autre question : à quelle cause attribuer ces dépôts?
Tout le monde s'accorde à regarder les ossuaires de Saran comme de véritables sépultures gauloises. L'examen le moins attentif suffît pour en fournir d'évidents témoignages.
Ainsi, l'isolement de la montagne, l'ombre mystérieuse de ses chênes , la forme des cavernes , la dépression de leurs voûtes, leur mode d'excavation ; à l'entrée, ces deux sentinelles de la mort ; au-dedans , ces squelettes accroupis en hémicycle , ces instruments du sacrifice, ce bois sacré, ces urnes funéraires, cette image figurative, peut-être, d'une victime expiatrice : autant de symboles d'espérance et d'immortalité, que signifiait encore l'oculus au moyen duquel la parole des vivants essayait de ranimer la cendre des défunts ; ce sont là, pensonsnous , d'irrécusables preuves de la lugubre destination de ces monuments K
' Il est curieux de comparer les cavernes de Saran avec ce qu'un intrépide touriste écrivait. le 22 mai 1861, au sujet des sépultures égyptiennes qu'il venait d'explorer : « J'ai visité, dit-il. le village de Gournab. L'entrée de celui -des puits à momies que j'ai parcouru est fort difficile. On pénètre d'abord dans une première cavité on se courbant
SUR CHOUILLY 39
La difficulté consiste à savoir si ces cavernes sépulcrales servaient de dépôts sacrés aux victimes' qu'on dit avoir été oflfertes par les druides, ou bien, si elles étaient des lieux de sépulture ordinaire pour une fraction de peuplade gauloise.
On pourrait former d'autres hypothèses : nous les négligeons comme peu vraisemblables.
C'était, assure-t-on encore, dans le silence des bois que se pratiquaient les rites celtiques. Une pierre brute ou dolmen * formait l'autel des sacrilices, sous lequel une grotte naturelle ou artiticielle attendait les restes des victimes.
et en marchant à quatre pattes. Cette première cavité se trouve remplie de têtes. Pour aller plus loin, je dus, avec mes guides et comme eux, me laisser glisser par un trou. Ce couloir étroit donne accès à une chambre souterraine où se trouvent entassées côte à côte des momies en nombre infini. Elles y sont si serrées, que pour avancer il faut marcher dessus...) — Lettre de M. le docteur Ernest Godart h sa mère.
1 Quelles victimes? Le conquérant des Gaules fut le premier à écrire que c'étaient des victimes humaines, pour avoir l'occasion de faire ressortir l'odieux de ces immolations barbares. Il convenait à la politique de Jules-César d'insulter à de tels vaincus, et de noircir une nation qui avait plus d'une fois humilié les aigles romaines. Mais de là au fait historique il y a loin, n'en déplaise aux historiographes qui répètent à l'unisson les dires justement suspects de l'auteur des Commentaires de Bello Gallico.
* Du celtique dol, table, et maen, men, pierre.
Or, aucune trace de dolmens n'a éié remarquée à Saran. A moins donc de supposer que le temps les ait tous détruits , il n'est guère possible d'admettre l'idée de victimes druidiques.
Le sentiment le plus probable est qu'il s'agit de lieux de sépulture ordinaire; non pas, il est vrai, pour le commun du peuple — autrement la découverte de ces tombeaux serait plus fréquente — mais pour une caste privilégiée, celle, par exemple, des chefs de tribus ou des druides eux-mêmes.
En effet, les squelettes étaient entiers, les os déposés dans l'ordre d'une lente et naturelle disjonction. On y retrouvait le mélange des âges; ce qui donne lieu de croire que l'inhumation des cadavres fut successive et non simultanée ; et si la seconde caverne contenait presque exclusivement des femmes et des enfants, au lieu que la première n'offrait que des squelettes d'hommes , cette séparation, toute de convenance, est un argument de plus en faveur de notre thèse.
Vdge de bronze, à son tour, voulut bien léguer ici aux générations futures un spécimen do la double hache gauloise.
Ramassée sur le versant méridional de Saran, celle
suit CHOCILLY.
rare el très-inléressante pièce, qu'on peut voir dans le cai)ine( de M. Paul Dinet, d'Avize, mesure 315 millimètres en longueur; sa largeur est de 45 millimètres à Tun de ses tranchants, de 37 à l'extrémité opposée, et de 30 seulement à la hauteur du trou d'emmanchement, qui, au lieu d'occuper le milieu des deux haches, s'ouvre à 176 millimètres du tranchant principal (V. pi. X, tig. 9).
Malgré les textes si formels d'Agathias * , de Sidoine Apollinaire-, de Grégoire de Tours ^ de Flodoart * et des premiers historiens des Francs, cités par M. l'ahbé Cochet, plusieurs savants antiquaires se sont crus en droit de contester l'existence de la fameuse bipenne ou hache à deux tranchants des anciens. La trouvaille de Saran est, à notre avis, la meilleure réplique qu'on puisse leur faire.
Reste à décider si cette arme redoutable appar-
' '.; Il£).£xsi; yàp à[A9i(jTO[j:ovç xat to'jç 'Ayywva:. » Agathias. Hùt. lib. II, c. 5.
- « ExcussJsse citas vastum per inane bipennes. > Caii ApoUin. Sidonii opéra, carmen V, v. 246.
' « Levata manu Mpennem cerebro ejus inlisit.» Greg. Turon. Hist. Franc, lih. II, c. 40.
'' « Franiisca quif vocalur bipenne
lient aux Gaulois de la dernière période plutôt qu'aux Francs, si habiles à manier dans les corabals la double-hache, autrement dit la francisque. Pour cela, il ne sera pas inutile d'observer que le bronze était beaucoup plus familier aux uns qu'aux autres, et que la bipenne franque paraît avoir été ordinairement en fer.
La montagne de Saran n'est pas le seul point du territoire qui présente des vestiges de la nation gauloise. Nous allons apprendre à connaître les autres.
SUR CHOUILLY. 43