‹ Étude historique sur ChouillyChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Villas gallu-romaine des Pétiosses , et gallo-lianque de la tùte Beeil. — Poste militaire et Tombeaux du Moiit-Jogasse.

La civitas Remorum dans la province Belgique, plus tard la seconde Belgique, avait pour frontière naturelle , au sud , le cours enchanteur de la Matrona. L'éclat de sa splendide métropole Durocortorum, Reims, ne pouvait que rejaillir sur ses établissements limitrophes, parmi lesquels Mareuil, et surtout Damery, atteignirent un degré de prospérité qu'ils ne reverront jamais.

Rien n'indique, cependant, que l'ancien Spaniacum, Epernay, sur la rive gauche de la Marne, ait eu part à ces faveurs.

Chouilly n'existait pas ; de sorte que, pour son histoire, l'époque gallo-romaine et celle de transition désignée sous le nom de gallo - franque , seraient comme non-avenues, si des vestiges de villas et de campements militaires ne s'étaient

60 ÉTUDE HISTttRIQUE

révélés dans l'enceinle plus moderne de ce territoire.

A l'extrémité d'une voie appelée le Chemin ferré, qui s'étend du nord au sud dans la direction de Saran , et va se perdre au pied de cette montagne; au lieudit les Pétrosses, se trouvent entassés, presque à fleur du sol, des grès, des pierres meulières, des fragments de poterie rouge, de tuiles courbes et à rebords, des clous, des anneaux et des crampons de fer, etc., indices manifestes de constructions bouleversées de fond en comble.

Sans doute, « bien des révélations sont écrites sur ces pierres, et elles nous apprendraient une foule de choses curieuses, si elles pouvaient redire leurs destinées ^ » Malheureusement, personne n'est là pour recueillir et interpréter leur muet langage. Il est même douteux qu'elles eussent jamais fixé l'attention publique, sans la récente découverte qu'il nous faut raconter.

Le 6 Janvier de la présente année 1866, en défonçant le sol de l'une de ses vignes, le sieur Legras- Garpentier fut tout surpris de ramener avec sa pioche, de dessous d'énormes pierres, un vase en

' M. l'abbô Cochet, la Normandie souterraine.

SUR CHOUILLY. 61

terre blanche, fabriqué au tour, et vêtu au-ciehors d'une couverte noire de graphite ou plombagine.

Aussi délicat de pâte que gracieux de forme, ce joli bol mesurait 5 centimètres seulement de diamètre à sa base, et 9 en hauteur. Sur ses bords amincis et légèrement évasés, tigurait une marque en creux qu'il eût été intéressant d'examiner intacte, si la maladresse d'un tiers n'avait fait voler le bol en éclats. Il renfermait trois monnaies romaines du Haut-Empire. La première, en cuivre rouge et de moyen module, à l'effigie de César- Auguste, provient de l'atelier monétaire de l'antique Lugdumim, ou cité Lyonnaise. La seconde, en bronze romain, sort de Nîmes. Elle porte à son avers le double type adossé d'Auguste et d'Agrippa ; et, à son revers, le crocodile enchaîné au palmier traditionnel de la colonie Néméenne'. La troisième pièce, de même provenance que la première, est à peu près fruste.

De l'ensemble de ces témoignages il résulte que nous sommes en présence des ruines de Tune de ces villas romaines qu'on sait avoir été à la fois

' On en trouvera la description au commencement de \' Appendice

62 ÉTUDE niSTOKIOfE

« (les vigirs militaires, des châteaux seigneuriaux, des exploitations agricoles, des centi-os d'industrie el des vHles de refuge ^ » La plupart de ces établissements n'ont pu survivre à la chute de leurs maîtres, tant les siècles suivants furent agités !

Déjà, dans les derniers jours de décembre 1865, un déblai ouvert au-dessus des dépôts d'alluvion du chemin d'Oiry, mettait à nu les fondations d'une rilla que la philosophie du rigide Socrate n'eût point désavouée, à raison de l'exiguité de ses proportions : elle ne mesurait guère que 5 mètres en longueur, sur 3 en largeur. Les parements encoi-e visibles du maçonnage consistaient en grès rouges, en meulières, en tessons de tuiles à rebords et de poterie noire. Il est vrai qu'à cette villa de la côte Beert, des plaques de mortier bâtard où reluisaient des morceaux de gypse non cuit, tels qu'on les retrouve dans les parois des sarcophages de Mareuil, accusaient une origine franque, sinon mérovingienne, tandis que les matériaux des Pétrosses ne peuvent évidemment se rapporter qu'à l'époque gallo-romaine.

' M. de Caumont , Bulletin monumental, t. XV, p.

Un mol a été dit des exhumations de la garenne de Plume-Coq. Celles du Mont-Jogasse exigent quelques détails.

Situé au sud-ouest du village, entre le Mont- Saran et le Mont-Bernon, Jogasse, sans avoir l'aspect imposant de ses deux voisins, est assez élevé pour dominer la Marne et les vastes plaines qui courent à l'est. Son revers oriental, d'un sous-sol tufeux, exemptd'humidité,et dressé en amphithéâtre jusqu'à la butte appelée le Chapeau de Joyasse, offrait à la fois un accès facile, un séjour salubre, et une vue plongeante qui assurait la plus entière sécurité. Jogasse devait convenir comme poste d'observation, et de fait, il a été occupé pendant un temps considérable, si l'on en juge par le nombre des tombeaux qu'on y rencontre.

Groupées çà et là par inégales séries de sept à douze, ces sépultures ont pour caractères communs :

1° V orientation, qui est toujours de l'ouest à l'est, sauf les variations d'un quart de compas; c'est-à-dire, qu'elle va du nord-est au sud-est en passant par l'est, le lever et le coucher du soleil formant pour le fossoyeur l'orient et l'occident des différentes saisons.

2" L'absence de cercueils, soit en plâtre, soit en (oute autre matière. Il est possible, il est même probable que des cercueils en bois ont existé ; mais nous avouons n'avoir observé aucun sédiment de lignite ou bois fossile qui prouve leur existence.

3" Les dimensions de la fosse, qui a 2 mètres environ de longueur, 60 centimètres de largeur, et 85 de profondeur. Exceptionnellement , la fosse s'élargit, quand elle renferme plusieurs cadavres.

Dans leurs accessoires, elles diffèrent suivant le rang, sans doute, et la qualité des personnes dont elles ont dû admettre la dépouille.

• C'est ainsi qu'il se trouve tantôt une pierre brute posée à plat sur la poitrine du mort ; tantôt un vase de poterie ou de verre à ses pieds; en d'autres, une épée, un fer de lance ou de javeline, une libule, un collier en bronze, etc.; quelquefois deux vases, dont le moindre aux pieds, le plus grand vers le chef ; ou bien, le guerrier sera couvert du casque et de l'umbo '.

Plus rarement les parois de la tombe sont gar-

' Il y a lieu de croire que ce qui nous avait d'abord été signalé comme débris de cuirasse n'est autre que l'armature en fer de \'umbo ou bouclier franc. L'avenir résoudra ce doute.

SUR CHOUILLY. 65

nies d'un petit mur en pierres sèches, lesquelles, arc-boulées à 50 centimètres au-dessus du squelette, présentent par le travers une coupe irrégulièrement ogivale.

Replié sur lui-même, le squelette d'une jeune femme portait un bracelet de bronze au bras.

Nulle distinction n'accompagne ceux que nous appellerons les simples soldats, car tout était soldat parmi ces tribus d'envahisseurs.

On se bornait à les coucher sur le dos, la face vers le soleil levant , symbole qu'on sait avoir été consacré chez la plupart des peuples.

« Un noble instinct de la nature les avertissait sans doute qu'un nouveau soleil viendrait un jour raviver les corps que l'on contiail à la terre comme une impérissable semence. Le Christianisme seul a su donner à l'homme le mot de ce mystère '. »

Les spatha ou spada, épées à double tranchant, à lame plate et terminée en pointe, l'arme de la cavalerie romaine, et aussi, à l'époque franque, l'attribut du commandement ou de la supériorité militaire, mesurent 71 centimètres, non compris la

* M. labbé Cochet, la Normandie souterraine. Pans, 1855, 2' édition, p. -219.

noie que devaient recouvrir la garde et la poignée disparues.

Beaucoup plus commune, la lance ou la framée est au côté droit du squelette, la pointe vers le haut du corps et la douille vers le bas. Cette règle souffre néanmoins quelques exceptions.

La feuille de la lance est généralement étroite et ne dépasse pas 3 centimètres dans sa plus grande largeur (V. pi. XI, tig. 1'% et pi. XII, fig. 4). Sa longueur varie entre 12 et 15 centimètres, outre la douille circulaire qui n'a pas moins de 6 centimètres et loge encore le bois du manche, traversé par deux clous ou rivets en fer.

C'était une distinction honorilique de porter au cou un collier de bronze, plus ou moins richement ciselé. Celui que nous reproduisons (V. pi. XI, lîg. 3) est très -simple, et mesure 15 centimètres de diamètre. Une espèce de bouton aplati termine chacune de ses branches.

Semblable, pour la forme, à un grand anneau de bronze ayant 55 millimètres de diamètre, le bracelet (V. pi. XI, fig. 4) s'entr'ouvre et se resserre à volonté, au moyen d'une jointure mobile.

Parmi les vases, les uns sont en terre rouge (V.

pl. XI, lig. 5), ce sont les ordinaires; les autres, en terre grise ou noire, façonnés au tour, quelquesuns au moule, d'un galbe élégant, et de grandeurs qui varient entre 5 et 34 centimètres.

L'un de ceux que nous avons dessinés (V. pl. XII, lig. 2) porte à la partie supérieure de sa panse un cordon de losanges vermillonnés et du meilleur effet. Un autre, qu'une main ignorante a malheureusement brisé, était enrichi à l'extérieur d'écaillés imbriquées en relief; on en jugera d'après le fragment reproduit (V. pl. XI, fig. 2). Ces genres d'ornements, très -usités à l'époque gallo - franque , étaient déjà connus à l'époque gallo-romaine.

La figure 3 de la planche XII représente un bol en verre, flnement modelé, de matière verdâtre, et tenant parfaitement sur son fond. Il est donc impossible de le confondre avec le cyathe, ou coupe sans pied des Romains.

Plusieurs de ces objets ont été acquis pour le cabinet de M. Paul Dinet, d'Avize. Les autres appartiennent à divers habitants du pays. Le plus grand nombre n'a pu trouver grâce devant l'inexplicable vandalisme de ceux qui les avaient exhumés.

En continuant les fouilles sur ces hauteurs pour

en extraire du tuf, on finira par connaître l'étendue exacte et toute l'importance de ce cimetière antique, qui est loin, croyons-nous, d'être apprécié comme il le mérite.

Mais là où le rôle de l'archéologue finit, celui de l'historien commence. On ne manquera pas de nous demander à quelle époque remontent ces sépultures, à quelle race d'hommes ces débris paraissent appartenir : question fort délicate et qui rend indispensables certaines considérations.

Aux yeux du matérialisme gréco-romain, Vdme n'était qu'une ombre, et la conservation indéfinie du corps l'unique immortalité à laquelle il aspirât.

Dans son horreur de la décomposition et des vers, il demandait au feu de purifier ses restes avant de les confier à l'urne cinéraire. C'est ce qu'on appelait Vincinération ou sépulture à ustion, et il n'y en eut pas d'autres jusqu'au milieu du ni^ siècle de notre ère.

A Vâge de feu succéda la période de transition des IV* et v"" siècles.

On ne brûlait plus les corps, et à partir de Constantin l'inhumation redevint générale, sauf à conserver presque tons les caractères distinct ifs de la

SUR CHOUILLY. 69

sépulture païenne, l'entourage de vases à liquides, de fioles à parfums, de lacrymatoires, de bijoux el de fibules, de colliers et de bracelets, etc.

Les cercueils étaient en briques, en pierre ou en plomb.

Ceux de l'époque franque sont en bois ou n'existent pas du tout.

Cette dernière période se distingue encore des précédentes sous d'autres rapports.

Ordinairement, il n'y a qu'un vase par cadavre, et il est placé aux pieds. La longue épée plate, d'ailleurs très-rare, est à deux tranchants et terminée en pointe.

L'époque mérovingienne nous montrerait ses haches en fer, ses ceinturons à plaques damasquiquinées, telles qu'on en rencontre notamment à Gigny-aux-Bois, et le terrible scramasaxe, ou sabre à un seul tranchant, qui tenait le milieu entre le cuUellum et la spada des âges antérieurs.

On le comprend, les sépultures du Mont-Jogasse n'ont rien de commun avec les incinérations romaines. Déjà l'inhumation des corps et l'orientation des tombes présupposent d'autres doctrines qu'un désolant sensualisme. Mais nous n'entrevoyons pas

encore les mœurs et les pratiques de la grande lamille des chrétiens de Glovis et de Charlemagne.

Serions-nous loin de la vérité en affirmant qu'il s'agit ici de l'époque gallo-franque , et que ces hommes étendus au champ de repos sont ceux qui, au prix de longues résistances, réussirent à préparer le sanglant berceau de la dynastie mérovingienne ?

C'est aux savants de prononcer.

SUR CHOUILLY. 71

Page 1