Chapitre trûisième
daire. Peu importe qu'Alain et sa femme aient eu ou non des révélations, qu'ils aient obéi à tel ou tel sentiment ; le seul point capital, c'est qu'ils possédaient un domaine et qu'ils l'ont donné à l'Église du Mans après la mort de leur fils unique. — Or , un tel fait , ainsi dégagé , est parfaitement conforme aux mœurs du temps. Le Vil" siècle est, entre tous, l'époque des grandes donations aux églises ; les rois eux-mêmes donnent l'exemple, et on ne peut ouvrir l'histoire du temps sans trouver aussitôt des fondations de monastères ou de paroisses. Les leudes, devenus grands propriétaires territoriaux, expient leur vie h moitié barbare par leurs générosités ; ils se dépduillent avec cette ardeur propre aux nouveaux convertis, ou aux âmes énergiques subjuguées par une foi vive; a fortiori, lorsqu'ils ont été victimes d'une de ces douleurs terribles, qui, à notre époque de scepticisme, ont encore pour résultat de produire le même dégoût de la vie, le même détachement des richesses. La donation du domaine de Doliacus à l'Eglise du Mans, dans les conditions et à l'époque fixées par les Gestes de saint Hadouin, est donc en elle-même parfaitement naturelle, si on la dégage des formes légendaires dont le pieux auteur a revêtu son récit.
Ceci posé, le récit dos Gestes de saint Hadouin s'applique-t-il au domaine qui pouvait exister sur l'emplacement du village de Douillet ; en d'autres termes, Doliaaus peut-il se traduire par Douillet? Cette troisième et dernière question mérite d'autant plus d'attention qu'elle contient la conclusion même de cette discussion, et qu'elle a été jusqu'ici résolue de diverses manières (1).
En serrant le texte mot pour mot, il est à remarquer d'abord que l'idée qu'il donne de la villa de Doliacus, correspond exactement à la situation topographique de Douillet. Il dépeint effectivement un bois, ou mieux un terrain très favorable à la chasse, voisin de l'iiabitation elle-même, et dans lequel aurait eu lieu l'accident qui coûta la vie au fils d'Alain. Or, quel site peut mieux s'appliquer à cette description que celui de Douillet avec ses rochers et ses futaies contigus au château, avec ces escarpements si rapides de la vallée de l'Orthe, qu'un cavalier emporté par son cheval y trouverait infailliblement la mort '?
De même l'étymologie donnée au nom Doliacus par l'auteur des Gestes de saint Hadouin est admissible d'après les règles posées récemment pour la formation des noms de lieux. La désinence iacus, qui affecte peut-être le vingtième des
{i)\.eCorvaisier, dims les Vies des Evîcjues du Mans, p. 224, hésite à traduire Doliacu» par Douillet ou par Dollùii, autre paroisse du diocèse du Mans. Le Paige, dans son Diclioimaire du Muine senibie adopter cotte dernière traduction ; l'esche, dans son Dictionnaire de la Sarllte hésite de nouveau ; enfin Cauvin, (ians sa (JL'otjrapliie ancienne adopte franchement la forme de Douillet, opinion suivie plus rèccmnieut par Dom Piolin.
§4 DouilIef-le-Joly avant il 89
noms de lieux les plus anciens, rcpiésente un suffixe celtique employé pour la composition au moins jusqu'au VIP siècle, et qui donnait aux noms propres un sens de propriélc : Salviniaciis par exemple, signifiait domaine de Salvin (1). D'où celte même désinence iactis, appliquée au inénie radical que celui de dolere, dolor, doloris, peut se traduire logiquement par îieti de la doulexr. En outre, d'après une règle générale, aujourd'hui reconnue, iacu^ ayant donné primitivement en français et dans les provinces de l'ouest la finale e (2), Doliacus a du prendre la forme Doilié, latinisée plus tard, lors de la seconde formation des noms de lieux en Dûililum, Doiletum, d'où est venu Doillet, et enfin par contraction Do wiZiet (3) ; tandis que Doliacics n'a jamais pu donner la forme actuelle Dollon, comme on a voulu le dire. Ajoutons que les changements de noms propres ne furent pas rares jusqu'au VIP siècle, et que l'on connaît d'autres exemples de transformations analogues (4).
Une troisième rcmartjue au sujet du texte que nous examinons, c'est qu'en adoptant l'assimilation de Doliacus h DouiHet, on arrive à comprendre mieux encore la détermination d'Alain par les exemples que donnaient depuis cinquante ans dans cette contrée les bienfaiteurs du monastère de Vendœuvre. Plusieurs leudes s'étaient déjà dépouillés de leurs biens en sa faveur, à tel point qu'on avait accusé saint Léonard auprès du roi Clotaire de détourner ses sujets de son obéissance : le souvenir de ces actes de générosité, très admirés des contemporains, était encore pi'ésent à tous les esprits, et il aura frappé particulièrement le leude Alain, atteint au cœur par la plus grande douleur qu'un père puisse éprouver.
Mais nous arrivons à des preuves plus positives. En 1841, M. l'abbé Ripault, curé de Douillet, écrivait en tête de ses Clironiques la légende suivante, recueillie
(1) J. Quielierat. De la formation française des anciens noms de lieux, 18(37, in-12, ch. II. — M. de Mas-Latrie. Cours de Diplomatique professé à l'école des Chartes.
(2) ,1. Quielierat, op. cil. — M. Meyer, Cours de lanr/ues rotimnes prores.sé à l'école des Cliartes.
(3) Les formes Doliacus et Doilittum sont c}r.ployées concurremment dans les Gestes des Evêques du Mans ; Doiletum se trouve au XIII» siècle dans le Cartulaire et dans le Martyrologe de la cathédrale du Mans; Doillet se rencontre à la même époque dans les Carhdaires delà cathédrale et de l'abbaye do la Couture, puis dans une charte de 1170.
(l) Dans la légende de S. Domitien, il est dit qu'un homme riche, propriétaire d'un domaine appelé Colonia, d où .sortait une fontaine, voulut que le domaine et la source prissent .son nom, et comme il s'appelait Lalinus, la source devint Fons Lalinus et le domaine Latiniacus. De même S. Lucain, ayant été mis à mort par les Alains et les Suèves en 409, le lieu qui fut témoin de son martyre et qui est situé en Deauce, porta depuis le nom de Lucaniacum. — J. Quielierat,. op. cit.
Cliopilrr troisU'mc 25
dans les souvenirs Je ses paroissiens, dont aucun, bien certainement, ne soupçonn;iit même l'existence des Gestes des évêques du Mans :
« D'après une \ieille tradition et des chroniques populaires, le seigneur de « Douillet, dont on ne peut lire le nom, n'ayant qu'un fils unique eut le malheur « de le perdre fort jeune((i!a)is une partie de citasse) (1). Il le fit chcrclior pendant « deux jours et employa tous les moyens en son pouvoir pour retrouver un enfant « qui lui était si cher. Enfin il promit, s'il le retrouvait, d'embrasser la religion R chrétienne qu'enseignait alors au Mans Saint-Julien, apôtre de cette province, « et dont les miracles avaient déjà retenti partout. Au bout des deux jours il le « retrouva dans le bois, au lieu même où est située l'église de Douillet. Plein de « reconnaissance, il fit bâtir une petite chapelle à l'endroit même où l'enfant B avait été trouvé, et il venait y prier souvent, ainsi que ceux qui, à son exemple, « s'étaient convertis (2) ».
Malgré les variantes de cette légende, qui ne sont confirmées d'ailleurs par aucun texte, malgré la différence même d'une conclusion opposée, il est difficile de ne pas y retrouver quelque lointain souvenir de l'épisode d'Alain. Il en résulte entre autres que l'église de Douillet doit son origine à un événement arrivé dans les bois, pendant une chasse, et à un acte de foi accompli par un seigneur du pays. Ce sont précisément les deux faits essentiels qui ressortent d'autre part du récit des Gestes des évêques du Mans. Nous sommes donc porté à croire que la légende conservée sur les lieux mêmes par la tradition, a eu le même point de départ que la narration du IX" siècle, et qu'elle a été simplement dénaturée, quant aux détails, dans le cours de ces douze siècles pendant lesquels elle s'est transmise pieusement de génération en génération (3).
Quoi qu'il en soit, une découverte archéologique importante est venue récemment fortifier ces conjectures. Le 30 janvier 1878, au moment de la reconstruction de l'église, des fresques murales très anciennes, peut-être même de la fin du XII" siècle (4), ont été retrouvées sur les murailles de la nef, sous une triple couche de
(1) Ce détuil important est ajouté invarialjlement par la tradition, comme le constatent les ■ notices de MM. Pasquiei- et Leguicheux.
(2) Clironiiiues, f. 9.
(3) Tout au plus serait-il possible de concilier les deux versions, en distinguant deux faits successifs. En effet .Main, déjà chrétien d'après les Gestes, pouvait avoir dans son domaine un ovatorium à la fondation primitive dufjuel il n'est pas impossible d'appliquer la légende de l'enfant perdu dans les bois. Puis, ce même enfant, devenu jeune homme s'étant tué plus tard, en tombant de cheval, sa mort eut déterminé ,\lain à donner ses biens à l'église du Mans. Ce ne sont là, bien entendu, cpae des hypothèses toutes gratuites.
i'i) V. [ilus loin, ch. V.
DouiUet-k-Joly avant 1180
badigeon. Elles représentaient une forêt, et un buisson au milieu duquel on distinguait une tète d'enfant ; puis, plus loin, la chasse miraculeuse de Saint Hubert. Partout en un mot apparaissaient ces souvenirs de chasse et de forêt, qui dominent dans l'histoire des origines de la paroisse de Douillet.
Ce dernier fait, qui est précis, joint aux considérations précédemment exposées, donne une valeur plus grande assurément au récit des Gestes. Il autorise, jusqu'à preuve contraire, à admettre son authenticité et à l'appliquer au domaine de Douillet.
Nous croyons donc pouvoir dire, pour résumer ce long chapitre, qu'un domaine agricole semble avoir existé dès le VU" siècle sur l'emplacement actuel du village de Douillet. Ce domaine, dont nous ignorons le nom primitif, aurait appartenu à un leude nommé Alain, et l'habitation principale étant située au sommet de la croupe, comme le château d'aujourd'hui, ce seigneur aurait été témoin de l'accident arrivé à son fils, du solarixnn sorte de terrasse qui surmontait les bâtiments, et d'où on pouvait découvrir en etfet les pentes escarpées de la vallée de l'Orthe. Après la mort du jeune honune, le domaine d'Alain aurait pris le nom de Doliacus (lieu de la douleur), et aui-ait été donné à l'Eglise du Mans.
Dès lors la paroisse de Douillet était fondée, car l'évêque saint Iladouin dut s'empresser d'y bâtir une chapelle, si elle n'y existait déjà. C'est à ce moment aussi qu'il imposa sans doute à la nouvelle église, en faveur de la cathédrale, cette redevance annuelle d'un triens, une livre de cire et deux mesures d'huile, dont nous avons parlé plus haut ; elle s'expliquerait sans peine, et représenterait en partie les fermages dus par le domaine de Douillet.
L'événement mémorable qui entraîna ainsi au VU" siècle la création de la paroisse de Douillet eut des conséquences heureuses pour la contrée ; il fit naitre un nouveau centre de civilisation ; il assura aux habitants un avenir de douze siècles, et, en consommant la diffusion des doctrines chrétiennes, il donna la vie au territoire tout entier.
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