Chapitre premier
Malheureusement il était trop tard, même à Douillet, pour arrêter le mouvement. Les événements se succédaient avec une rapidité inouïe. Le 2i juin le district apprenait à la municipalité la fuite du roi et lui ordonnait de faire monter la garde jour et nuit ; le lendemain il lui annonçait son arrestalion, la priant de faire chanter un Te Deum et de « répandre partout cette flatteuse nouvelle (1) ». Dans ces conditions les imaginations se montaient et les tètes s'échautlaient de plus en plus : des hommes, modérés tout d'abord, se laissèrent peu à peu déborder et suivirent une pente fatale qu'ils ne pouvaient plus remonter, parce qu'ils avaient abandonné les principes sociaux sans lesquels il n'y a pas de résistance possible. Comme il arrive aux hommes politiques de toutes les époques, le maire de Douillet, entraîné par les témoignages de confiance que lui prodiguaient les électeurs, fut pris dans l'engrenage ; bien que remplacé à la mairie par Pierre Langlais vers la fin de 1791, il resta l'agent du district, le représentant de l'ordre de choses nouveau. Cette situation lui attira plus tard de regrettables mésaventures, car l'honneur d'être chef de parti s'achète parfois assez cher. La fin de l'année fut moins agitée cependant que le commencement; le 14 juillet le serment fédératif fut renouvelé en grande pompe; le 46 septembre le district apprit aux municipalités l'acceptation de la constitution, « qui fut lue le dimanche suivant en grand appareil, au prône de la messe parois- » siale et dans les places publiques », puis accompagné d'une fête solennelle « pour » éterniser un événement aussi heureux, pour annoncer l'allégresse publique et » la liberté des Français ! » (2) ; les élections se firent à Fresnay sans incident ; enfin les membres du district, après avoir envoyé une adresse à l'Assemblée législative pour lui assurer de nouveau que <.(. fidèles à leurs serments ils ne » voulaient plus être qu'une seule famille, une société d'hommes libres qui mour- » raient à leur poste plutôt que de se laisser enlever une liberté qui a coûté tant de » sang (3) », s'occupèrent, ce qui valait mieux, de rectifier les limites des communes et de faire remettre 6000 livres en petits assignats au sieur Lemarchand, maitre de la forge de l'Aune, pour lui permettre d'entretenir ses trois ou quatre cents ouvriers (4).
La situation financière, comme toujours d'ailleurs, s'embrouillait en même temps que la situation politique, et les Français en conquérant la liberté n'avaient pas trouvé moyen, parait-il, de supprimer les impôts. L'année 1792 apporta sous ce
(1) Arch. de la Sartlie, L. 5 : 8. p. IGO.
(2) Arcli. delà Sarthe, Ibid. p. 219.
(3) Arch. de la Sarthe, L. 5 : 1, p. 250.
(4) Arch. de la Sarthe, Ibid. p. lU.
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rapport de singulières étrennes ;i la commune de Douillet. Le 5 janvier, le procureur-syndic du district l'invitait à payer 16146 livres, 3 sols, 6 deniers, pour la contribution foncière (1) et 2891 livres pour la contribution mobilière ; en même temps il lui imposait 215 livres d'assignats, somme qui devait être portée à 610 liv. en février, à 500 liv. en mars et octobre (2). La note était un peu lourde à payer : aussi le procureur-syndic a-t-il soin de « rappeler pour un instant le souvenir de » ces impôts désastreux sous lesquels on a gémi si longtemps », et prie la municipalité « de vouloir bien calculer ce que coûtaient le sel, le tabac, les droits » d'aides, la capitation, les cors'ées, les vingtièmes, les dîmes etc. (3) ».
Les habitants de Douillet n'en comprirent pas moins l'avertissement ; ils prévirent un effondrement prochain, et pour empêcher l'Etat de s'emparer des économies de la fabrique, ils résolurent de les employer sans retard. Le5 février, le conseil de la commune, réuni à l'issue des vêpres, à la requête du procureur François Blanchard, sous la présidence du maire Jean Châtelais, décida de reconstruire la chapelle de la Vierge, de réparer le pinacle et le mur du cimetière (4). Les travaux commencèrent immédiatement et absorbèrent les ressources, à l'exception de 300 livres que M. Amiard consacra à racheter au district le dais de l'église de Ségrie et une croix de procession. Cette mesure fait honneur à la perspicacité des habitants de Douillet, et prouve qu'ils n'étaient guère partisans de l'abolition du culte. Il est vrai qu'à ce moment le hasard des élections avait appelé à la mairie M. Jean Châtelais, qui fut toujours le chef du parti modéré à Douillet et même « un royaliste dangereux », s'il faut en croire la police : il fut soutenu en outre dans cette affaire par M. Amiard et par Michel Le Roy, homme intelligent et honnête, alors procureur de fabrique.
Quoi qu'il en soit, il était temps. La déclaration de guerre à l'Autriche était imminente, et six jours seulement après la délibération du conseil de la Commune, des commissaires étaient envoyés par le district dans tous les chefs-lieux de canton, « à l'effet d'inviter les citoyens à voler à la deffense de la patrie et de la » liberté, et d'inscrire tous ceux qui voudraient contracter un engagement dans » les troupes de ligne (5) ». A partir de ce moment les préoccupations militaires absorbèrent toutes les autres. Dès le 11 mars le disti'ict de Sillé parvint à décider un habitant de Douillet, Jean Thomas, domestique, âgé de 22 ans, à s'engager au
(1) Arch. de la Sarthe, Ibid. p. 155, 172.
(2) Arch. de la Sarthe, Jbid. p. 171, 179, 189, 231.
(3) Arch. de la Sarthe, L. 5 : 8. p. 273.
(4) Archives paroissiales.
(3) Ai-ch. de la Sarthe, L, 5 ; 1. p. 182.