Chapitre 'premier S
Quelques jours après l'exécution des terroristes parait la fameuse proclamation du général Vachot, qui vient de remplacer Kleber à la tête des troupes réunies contre les Chouans ; elle est envoyée aussitôt à la municipalité de Douillet avec injonction de la lire aux citoyens assemblés dans le temple de la Raison : « Pénétrez-vous bien de ses dispositions, écrivait le district de Fresnay : elles » doivent frapper le cœur de tout bon républicain ... Electrisez les courages et le » patriotisme ; dites aux citoyens que le seul moyen de consei'ver leurs femmes, » leurs enfants et leurs propriétés est de se lever en masse. Qu'ils s'y préparent en » s'armant de la foudre qui doit écraser le dernier brigand (i) ». Malheureusement pour les « bleus », Vachot était de l'école des Léchelle et des Rossignol ; d'une incapacité notoire, d'une cruauté monstrueuse, il ne sut pas comprendre le plan habile que Kleber avait tracé, et même ses excès furent tels qu'on l'accusa de multiplier les Chouans pour étendre son commandement. A la fin du mois le district de soie était envahi, les patriotes des communes menacées prenaient la fuite avec empressement, « la terreur s'était emparée de leurs âmes pusillanimes », et les administrateurs de Sillé apprenaient avec une pi'ofonde émotion que le bataillon de la Dordogne « avait aperçu dans la forêt, sur la route de Fresnay, une perche » surmontée d'un bouquet de bourdaine, attachée avec une corde à un chêne, » laquelle perche ne pouvait être qu'un signal de ralliement (2) ».
En vain le général Hoche, commandant en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, imprima-t-il aux opérations militaires une direction plus énergique ; en vain adressa-t-il à son tour, le IG septembre, aux citoyens des départements de l'Ouest une proclamation aussi modérée que rassurante, les Chouans se multipliaient chaque jour. Le 27 septembre, la commune de Montreuil, « depuis long- » temps en crainte d'aistre enceveli par l'anemi nommé l'armée des Chouans » qui cotoye présantement la forêt de Sillé (3) », suppliait le district de Fresnay de lui envoyer quelques armes. Le 30, la nouvelle « d'un attentat horrible » se répandait dans le pays ; les Chouans avaient envahi les communes de René, Thoiré et Grandchamps, et coupé les arbres da la liberté (4) ! Les autorités perdaient un temps précieux en paroles inutiles, en proclamations violentes, en mesures vexatoires, faisant faire par exemple dans chaque commune, le 5 octobre, un appel
(1) Arch. de la Sarthe, L. 22 : 43.
(2) Arch. de la Sartlie, L. 9 : 6.
(3) Arch. de la Sarthe. L. •12 : 10.
(4) Arch. de la Sarthe, L. 5 : 5. p. 53. — 12 : 9.
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général de tous les citoyens de seize à soixante ans et les contraignant à déclarer aux officiers municipaux où ils avaient passé leur temps depuis le 27 septembre (1)! Une telle situation favorisait l'anarchie et encourageait les mécontentements ; la commune de Douillet voulut en profiter pour se soustraire aux réquisitions qui l'écrasaient, et se mit ainsi sur les bras une affaire fort amusante.
Le 40 août avait eu lieu dans tout le district de Fresnay une réquisition « des cochons âgés de plus de trois mois ». Dans chaque commune ces gracieux animaux avaient été réunis à l'endroit fixé par la municipalité, passés en revue par un commissaire spécial nommé par le district, assisté de la municipalité, et on en avait choisi « pour le service de la République » un certain nombre que leurs propriétaires avaient été invités à bien nourrir jusqu'à l'époque de la livraison. Or, la fatalité voulut que sur les six cochons choisis à Douillet, deux « vinrent à dépérir et ne se trouvèrent plus en état de marcher le 13 octobre, au moment où le district les réclama ». C'était un cas évident d'incivisme et d'insouciance, une injure faite aux vaillants défenseurs de la Patrie qui attendaient ces cochons avec impatience pour ne pas mourir de faim. Le district voulut faire un exemple. Il donna ordre à la gendarmerie de Fresnay « de s'emparer par force de deux cochons de remplacement », dont un appartenant à un officier municipal (2).
Ce fait sans précédent excita dans les cœurs des habitants de Douillet de ■sàolentes rancunes. Ils ne purent pardonner à la République d'avoir fait emmener leurs cochons entre deux gendarmes; et il en résulta une guerre de taquineries continuelles avec le district de Fresnay. Le l"'' novembre, la municipalité ayant été invitée à fournir une voiture attelée de quatre bons chevaux pour transporter des outils au camp de la Flèche, « demeura sourde à la voix du devoir ». Furieux, l'agent national de Fresnay lui envoya deux jours de suite les gendarmes sans pouvoir rien obtenir. Enfin le 4 novembre, à bout d'arguments, il en arriva aux grands moyens : « Votre insouciance provoque l'animadversion des lois, écrit-il à » la municipalité. Je fais une dernière tentative pour vous ramener à l'obéissance, » et je vous déclare que si elle est infructueuse je vous dénonce sur le champ au » comité révolutionnaire (3) ». Ces menaces, hélas, firent peu d'impression aux
(1) Arcti. de la SarUie, L. 5 : 5, p. 16.
(2) Arch. de la Sarthe, L. 5 : 4, p. 230-294 — 5 : 5, p. 32. — Afin qu'on ne puisse suspecter l'authenticité de ce singulier épi.sode, nous rappellerons que la réquisition de cochons fut générale sur tout le territoire de la République, et ordonnée par un arrêté du comité de salut public du 22 germinal an II. Dans certains pays on fit paître les cochons requis dans les bois nationaux; dans d'autres on les laissa chez les cidtivateurs, en payant pcnsioiv pour chaque hôte, jusqu'au jour de son départ pour l'armée !!
(3) Arc'.i. de la Sarthe, L. 5 : 10.