Chapitre premier
autres citoyens, « patriotes enragés ou impies publics », donnant pouvoir aux » soldats connus sous le nom de Chouans de les fusiller partout où ils les rencon- » treraient, ainsi que tous ceux qui continueraient à exercer les lois de l'abomi- « nable république, source de tous les forfaits dont l'ho mme est capable ». Datée de Misdon le 6 février de l'an de gloire 1795, elle portait les signatures de Jean Chouan, capitaine, de Tranchemontagne, de Gabriel Hiron, sous-lieutenant et de plusieurs autres Chouans (1). Il est probable qu'elle avait été fabriquée sur les lieux mêmes par quelque Chouan inconnu, dans le but de terroriser le pays, car Jean Chouan était mort depuis sept mois sans laisser un seul ordre écrit. Quoiqu'il en soit la manœmTS avait réussi, et la terreur si profonde que les troupes durent rester à Saint-Paul jusqu'au lendemain soir pour calmer les autorités. De là elles se replièrent sur Montreuil en traversant de nouveau Douillet.
Ces marches de nuit étaient fort pénibles d'ailleurs et t oujours infructueuses, car les Chouans connaissaient à l'avance les itinéraires. Aussi le zèle des patriotes ne tarda guère à se refroidir comme on peut en juger par le rapport suivant, que le commissaire du détachement adressa le 17 aux administrateurs de Fresnay : « Citoyens, nous avons exécuté vos ordres avec ponctualité, mais toujours sans » succès ! Nous n'avons pas entendu le moindre bruit dans notre marche qui a » été très pénible ; les chemins, peu connus des conducteurs, étaient abomi- » nables. Nous n'avons arrivé à Montreuil qu'à 4 heures du matin ; les hommes » n'ont été logés qu'à 5 heures, de sorte qu'ils sont très fatigués. Ils ne trouvent pas » de lits dans ce petit bourg, et la jilupart nedormentpointoune dorment que sur des » chaises ; ils se plaignent beaucoup. Je vous engage à ne pas envoyer de nouvelle » patrouille, d'autant plus que je ne crois pas que nous soyions plus heureux cette » nuit. Les Chouans savent notre marche et voudront sans doute faire carnaval » avec leurs familles (2) ».
En d'autres termes, vers la fin de février, l'insurrection était maîtresse des campagnes voisines de Fresnay. A Mont-Saint-Jean le 26 de ce mois, trente Chouans arrêtent le citoyen Remondy, chef de l'atelier de salpêtre, lui ordonnent de se mettre àgenoux, font le simulacre de lui couper la tête, mais se contentent en réalité de lui couper les cheveux (3). A Sougé le 8 mars, un certain nombre de citoyens refusent de marcher avec les patriotes contre les insurgés qui menacent la commune (4). A Douillet enfin vers la même époque une bande de Chouans arrive
(1) .\rch. de la Sartlie, L. 12 : 9.
(2) Arch. de la Sarthe. Ibid.
(3) Arch. de la Sartlie, L. 20 ; 11.
(4) Arch. de la Saithe, L. 5 : 10,
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pendant la nuit, saisit dans son lit le notaire Rrou-sset, un des membi'es les plus exaltés de la municipalité, l'amène en chemise sur la place publique et le force à abattre lui-même, au clair de lune, l'arbre de la liberté! De là ils vont au château, qui servait de mairie, brûler les papiers de la municipalité, puis ils se reti' rent en parfaite sécurité emportant tous les fusils de la commune et le drapeau tricolore qui surmontait le pinacle de l'église (1).
L'élan était si bien donné que la publication bruyante de la soumission de Charrette, anoncée à toutes les municipalités aux cris de « Vive la paix, l'union, » la liberté des opinions religieuses », et accompagnée d'une éloquente proclamation de Hoche, n'arrêta pas les mouvements des Chouans dans le district de Fresnay. Ce ne fut qu'à la suite du traité de la Mabilais signé le 19 avril, et surtout à la suite d'une entrevue qui eut lieu presqu'à la même date entre les administrateurs de Fresnay et un chef de Chouans, que l'ordre public commença lentement à se rétablir. Les mesures pacificatrices adoptées par Aubert-Dubayet, nommé commandant en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, qui établit son quartier général à Alençon, y contribuèrent beaucoup « L'impression que vous avez faite » sur l'esprit de nos concitoyens, écrit le 10 mai à ce général l'agent national de » Fresnay, produit chaque jour de nouveaux effets. Le brigandage disparait dans » les campagnes, et si vous pouviez vous y montrer encore un instant avec la » confiance que doivent vous inspirer vos premiers succès dans ce district, je ne » doute pas que je n'eusse bientôt à vous apprendre que l'ordre y est entièrement » rétabli ». Le général répond le 22 mai : « La certitude que j'avais qu'il se trouvait » au nombre des Chouans beaucoup de citoyens égarés m'a déterminé à faire » d'abord usage des moyens de douceur et de persuasion. Ils m'ont réussi. Je les » emploirai encore parce qu'il est dans mon cœur de ne répandre le sang que » lorsque j'y serai absolument contraint. Je retournerai à Fresnay, je parlerai aux » citoyens, je tâcherai de les ramener à la paix, à l'union, à la fraternité, à la » soumission à la République (2) ».
Aubert-Dubayet tint parole. Il arriva peu à peu à pacifier les esprits, et l'été de 1795 fut l'elativement calme dans le district de Fresnay. La commune de Douillet put jouir enfln de quelques jours de répit ; le 5 juin, elle reçut même un secours de 140 livres à distribuer entre ses pauvres, et le 9 une lettre très bienveillante de l'agent national du district faisait espérer à son ancien seigneur devenu le citoyen Montesson, qui habitait toujours Paris oii il était tombé dans
(1) Chroniques, f» 45.
(2) .Vrch. de la Sarthe, L. 5 : 10 — -22 : 47.