Chapitre quatrième S
n'y aurait même rien d'élonnant à ce qu'elle ait été alors une église privilégiée, possédant des fonts baptismaux et un cimetière, comme les églises des bourgs publics. Toutefois elle n'est pas comprise sur la liste, fort incomplète il est vrai, des bourgs publics mentionnés dans les annales ecclésiastiques du diocèse ; or on ne pourrait tenter de compléter cette liste sans substituer l'arbitraire à la réalité des faits.
Au reste, l'histoire des développements successifs de la paroisse de Douillet pendant la longue période qui s'étend du VIII» au XI" siècle, est très obscure et fort compliquée. Elle peut se résumer en une phrase : la nouvelle paroisse se débat péniblement contre la barbarie, qui menace pour la seconde fois d'étouffer les germes de civilisation semés par le christianisme dans la vallée de la Sarlhe ; lutte pleine de contrastes, de péripéties sanglantes, signalée tour à tour par des désastres et des périodes de calme.
Pendant le VU" siècle, sous les épiscopats de saint Hadouin et de saint Béraire, qui comptent au nombre de ses grands évoques, l'Église du Mans avait augmenté ses centres d'action par la création de paroisses ou d'établissements religieux. Dans notre contrée en particulier, saint Cénéry avait fondé sur les rives de la Sarthe , à quelques lieues de Douillet et non loin de Vendœuvre , un second monastère , devenu lui aussi un lieu de pèlerinage célèbre , où les populations accouraient en foule (1). Les progrès de l'élément chrétien se continuèrent ainsi, malgré la cupidité des leudes et l'envahissement périodique des biens ecclésiastiques, jusqu'à l'épiscopat funeste de Gauziolène (725-770). A ce moment le Maine tombe dans une anarchie complète ; un usurpateur s'empare de l'autorité civile et épiscopaie; les Bretons menacent la frontière, et Charles Martel s'avance vers l'ouest à la tête d'une armée. Au milieu de ces mouvements une troupe quelconque vient camper dans la vallée de la Sarthe, ravage le monastère de saint Cénery et toutes les campagnes voisines (2). Douillet est sans aucun doute sur son passage, et les premières années du VIII" siècle sont pour la paroisse une épo(|ue néfaste.
Charlemagne rétablit ensuite l'ordre dans le Maine qu'il vient visiter vers 77fi. Il donne à l'Église du Mans un pasteur dévoué, et lui rend la propriété d'une partie des biens dont elle a été dépouillée : le domaine de Douillet n'est ])as compris dans ces diplômes de restitution, soit qu'un seigneur franc l'eut usurpé
(1) L'aljbé P. — Saint Cciicrtj la Geiv, ses souvenirs, ses monuinenis. Le Mans 1805, in-t2. — Chapitres VII et VIII.
(i) Acla Sanctoruiii , 7 mai... Vila saiicti Ceiwici.
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définitivement à la favcui* des troubles précédents, soit qu'il eut été déjà concédé en bénéfice à quelque laïque.
La mort du grand empereur est d'ailleurs le signal de nouveaux troubles et de nouvelles usurpations. En vain saint Aldric, un des hommes les plus illustres qui aient jamais occupé le siège de saint Julien, s'efforce-t-il d'encourager les travaux agricoles par la création de métairies, dont l'une particulièrement est établie près de Douillet, sur le territoire de Mont-Saint-Jean (1) ; en vain ne cesse-t-il de défendre les intérêts temporels et spirituels des paroisses rurales, son épiscopat voit se succéder une alternative de quelques années calmes et de nombreuses années malheureuses. Enfin en 840, à la mort de Louis le Débonnaire, une révolte chasse saint Aldric lui même de la ville du Mans, et peu après commencent les guerres avec les Bretons, puis les invasions normandes, qui désolent tour à tour le pays jusqu'à la fin de l'époque carlovingienne.
L'histoire de cette funeste période est peu connue, et jusqu'ici la date de la prise du Mans par les Normands n'a même pas été précisée. Il n'en est pas moins certain que Bretons et Normands dévastèrent le Maine avec un égal acharnement, promenant partout le pillage, l'incendie et la mort (2). La paroisse de Douillet et ses environs ne furent pas épargnés. Nous en citerons pour preuves, d'une part la destruction des monastères de saint Cénery et deVendœuvre, dont les moines furent contraints de transporteries reliques de saint Léonard dans les montagnes du Morvan, au diocèse d'Autun ; d'autre part l'existence dans la forêt de Sillé, à une faible distance de Douillet, d'un oppidum destiné à protéger les populations qui venaient se réfugier dans la forêt, et à leur fournir en cas d'attaque un dernier point d'appui.
Situées sur les bords d'un vaste étang, au milieu d'un fourré épais et dans un site aussi pittoresque que sauvage, les ruines de cet oppidum, connu sous le nom romantique du vieux château de la forêt, ont soulevé longtemps de longues discussions ; tour à tour on les a attribuées aux époques les plus différentes (3), et en 1878 seulement un mémoire excellent décidait la question jusqu'à preuve contraire, en démontrant que le vieux château de la forêt devait être un refuge carlovingien (4).
(1) Dom Piolin. — Hist. de l'Kijlise du Mans, II, p. 231.
(2) G. de Lestang. — Dissertation sur les incursions normandes dans le Maine. Lo Mans, 1855.
(3) Ledru. Annuaire de la Sarthe. Le Mans, 1815, in-18, p. 14. — Pesche. Dictionnaire de la Sarthe art. Sillé. — De la Sicotière. Excursions dans le Maine. Le Mans, 1841, in-8°.
(i) L'abbé R. Charles. Un oppidum carlovinrjien dans la foret de Sillé-le-GuiUaiune. Tours, Bouserez, 1878, in-8".
ChapUre quatrième Si
Tout en renvoyant pour les détails au mémoire qui lui est consacré, nous rappellerons ici que cette opinion ti-ès judicieuse semble résulter en effet de trois considérations importantes : remplacement, le mode de construcLion, les termes de certains textes du XV" siècle. — Placé hors du parcours des anciennes voies, au plus profond du bois, loin des rivières mais sur le bord des étangs d'où sortent les ruisseaux qui sillonnent le massif de la forêt, cet oppidum paraît avant tout un réduit pour l'occupation ou la défense de la forêt. Dominé par un coteau voisin, protégé par des marécages dont les eaux croupissantes rendent parfois son accès impossible, il ne présente en rien l'aspect de ces châteaux féodaux qui étaient dans la pensée du seigneur une menace plutôt qu'un refuge ; il semble qu'on ait voulu le soustraire à l'attaque, le dissimuler à l'ennemi, tout en permettant à la garnison de surveiller sans trop s'éloigner, les ravins environnants. — De même le plan, qui comporte une enceinte rectangulaire, flanquée de tours rondes, se rapproche bien plus du plan des constructions gallo-romaines que de celui des forteresses postérieures au XI" siècle : en même temps l'appareil grossier et irrégulier, le peu d'épaisseur des murailles, leur faible élévation, indiquent une défense improvisée et ne témoignent nullement d'un art militaire avancé : c'est, dans l'ensemble, une chétive construction due à une époque de transition, un mélange de souvenirs romains et de souvenirs barbares. Enfin dès 1409 on avait perdu toute donnée historique sur le vieux chûteau de la forêt, ruiné depuis bien longtemps déjà.
« Item, dit par exemple un aveu du baron de Silié du 20 août li09, mon » habergement du Defays ainsi comme il se poursuit, avecques les foussés et » cloyson d'environ, auquel souUoit avoir chastel, lequel est situé et assis dans » ma dite forest (1) ». D'où il résulte que l'oppidum qui nous occupe était abandonné au moins antérieurement au XIV*^ siècle et qu'il n'a joué aucun rôle militaire dans les guerres du moyen âge.
Si donc l'étendue relativement restreinte de son enceinte ne pei'met pas de le considérer comme un refuge destiné h abriter quelque temps une nombreuse population, à l'exemple de ces vastes refuges de la vallée de la Moselle qui contenaient des moulins et des églises (2) , il n'en est pas moins probable que l'oppidum de la forêt de Sillé fut construit en toute hâte, et peut-être même par ordre de Charles le Chauve, au moment des invasions du IX" siècle : il aurait eu pour objet alors de donner un point d'appui aux populations que la fureur des Normands ou des Bretons obligeait à quitter leurs villages pour fuir dans les bois.
(i) Archives de la Sarthe. E. 227.
(2) M. R. de Lasteyrie, Cours d'archéologie , professé à l'Ecole des Chartes.
DouiUet-le-Joly avant 1780
C'est en effet dans la forêt de Sillé que les habitants de Douillet accouraient se réfugier avec leui's familles et leurs bestiaux, lorsqu'on signalait la présence des envahisseurs dans la vallée. C'est autour de l'oppidum, si bien dissimulé dans le taillis et occupé par quelques soldats, qu'ils venaient chercher un abri momentané, après avoir abandonné leurs miséi-ables cabanes et leur modeste église. Là ils trouvaient les ressources nécessaires à la vie : l'étang leur fournissait du poisson, la forêt du gibier. Puis l'invasion terminée et la horde embarquée pour une autre région, les populations reprenaient possession de leurs villages ; elles relevaient les ruines de leur église, qui souvent n'était qu'une construction en bois ; elles construisaient de nouvelles huttes, et vivaient dans un calme relatif jusqu'à une prochaine alerte.
Cette situation pleine d'angoisses, qui mettait le clergé et les habitants des campagnes aux piises avec la barbarie toujours renaissante, se prolongea pendant tout le X" siècle. Elle eut pour effet de suspendre les défrichements et les travaux agricoles entrepris au siècle précédent, par conséquent d'arrêter le développement intellectuel et moral des populations rurales. Le clergé régulier dispersé par les barbares , le clergé séculier discrédité par l'ignorance et la simonie, se trouvèrent dans l'impossibilité de soutenir leur rôle ; les seigneurs, avides et puissants, profitèrent de l'occasion pour s'emparer des biens ecclésiastiques et faire peser sur tous le joug de la force brutale ; de telle sorte que la société, ébranlée par ce retour offensif de la barbarie, fut sur le point de s'effondrer, comme jadis au V« siècle.
Sur ces entrefaites heui'eusement, l'approche de l'an mille, qu'une fausse interprétation des Écritures désignait comme l'époque de la fin du monde, vint ranimer puissamment la foi des populations et rendre aux idées religieuses leur influence moralisatrice ; la piété redoubla à mesure qu'approchait le danger, et bientôt il y eut dans toute la terre une inquiétude inexprimable. L'épouvante ne fut pas moins vive sur les rives de la Sarthe que dans les autres pays de la France ; chaque jour de l'année funeste s'écoula au milieu d'angoisses et de prières ferventes. Or ce furent précisément cette foi profonde et cette crainte salutaire de la justice divine qui préparèrent peu à peu le grand mouvement d'enthousiasme et de renaissance religieuse , dans lequel la vie rurale devait puiser, au XI» siècle, une vigueur nouvelle.
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