Chapitre deuxième
)) réquisition » (1). Bien plus, clans la nuit du 7 au 8 avril, il fait partir deux détachements de volontaires et de gardes nationaux avec ordre de bivouaquer dans les communes de Saint-Aubin, Douillet, Montreuil et Saint-Georges, « tant » pour parvenir à l'arrestation de plusieurs prisonniers évadés, qu'à celle des » prêtres réfractaires que je sotqjçonnais, dit-il, devoir sortir de leur gîte cette nuit » ^à, à cause de la fête de Pâques » (!) (2).
Le piège ne réussit pas heureusement. Si quelques habitants de Douillet avaient pu en effet subir de regrettables influences, beaucoup étaient restés fidèles fi la raison et à leur foi. Malgré tous ses instincts de fin limier. Posté ne put jamais découvrir les ecclésiastiques réfugiés à Douillet : il ne trouva pas un dénonciateur, pas un traître ! Et cependant on vit successivement circuler dans la commune : l'abbé Bréard dont nous avons déjà parlé, l'abbé Chappedelaine (3) et l'abbé Guillemin. D'après les Chroniques ce dernier serait resté longtemps caché à la ferme de Montlouvcau, dont le fermier, le sieur Blanchard, lui avait offert l'hospitalité au péril de sa vie. De tels faits font honneur à une population et suffisent pour effacer le souvenir de bien des faiblesses.
Le printemps se serait donc écoulé sans incident à Douillet, bien que Posté y eut semé de nombreux germes de division, si tout à coup, vers la fin de juin, un événement dramatique n'était venu mettre en scène, d'une part la garde-nationale de la commune, d'autre part quelques-uns de ces aventuriers qui sillonnaient alors le pays et qu'on appelait des « Chouans rendus ».
Quatre de ces individus, ayant à leur tête un nommé Perdreau dit Trompe la mort, s'étaient entendus pour enlever de nuit un « pataud » de Saint-Georges , fermier de biens nationaux, appartenant jadis à un émigré.
D'après leur plan, l'un d'eux, Pierre Aubry, portant pour marque distinctive un chapeau à la Henri-Quatre, bordé de blanc et décoré d'une grande cocarde blanche, devait venir frapper à 9 h. du soir, le 17 juin, à la porte de la ferme sous un prétexte quelconque ; puis tous devaient se précipiter sur les habitants, les désarmer et s'emparer de leur argent. Saisi de remords à la dernière minute, Aubry va prévenir les autorités de Saint-Georges, leur découvre le complot, et, ce
(1) Arch. de la Sarthe. Ibid.
(2) krcYi. de la Sarthe. Ibid.
(3) D'après les Chroniques, M. l'abbé Chapedelaine serait mort à Douillet. Il y a sur ce point peut-être erreur ou confusion, car nous ne connaissons pas d'autre prêtre de ce nom que l'ancien vicaire de Hené, M. Julien Chappedelaine, qui parcourut en elTet le canton de Fresnay dans tous les sens, et dont l'arrestation, opérée le 11 janvier 1799, fit grand bruit dans le département ; M. Chappedelaine fut alors déporté à l'île de Ré. — Arch. de la Sarthe, L. 19 : 14. — 22 ; 47 — 19 : 6. — Dom Piolin. tiist. de l'Eglise du Mans etc.
§56 DouiUet-Ic-Johj depuis il89
qui est plus odieux, s'engage à leur livrer ses camarades. Comme la gardenationale de Saint-Georges n'était pas encore reformée, on vient en toute hâte l'equérir la compagnie de Douillet réorganisée depuis peu. On en cache une partie dans l'intérieur même de la ferme menacée, l'autre partie derrière une haie voisine, et le traître va rejoindre ses compagnons. Par un singulier hasard, un seul de ceux-ci se trouve au rendez-vous. Après avoir attendu longtemps les autres, Aubry le décide à tenter le coup quand même ; mais lorsque les deux scélérats se présentent à la porte de la ferme, les gardes nationaux de Douillet, impatientés et peut-être aussi légèrement émus, tirent trop tôt... Aubry, qui a oublié de mettre à son chapeau la cocarde convenue, est atteint et tombe en ci-iant : Vive la République ! Le coup était manqué ; le traître seul avait reçu la récompense qu'il méritait, d'autant plus que sa blessure était peu grave et qu'il en fut quitte pour la peur. Posté n'en considéra pas moins cette aventure comme une victoire et adressa au commissaire du département un long rapport qui commençait ainsi : « Citoien, le bon pied sur lequel se tient la garde nationale de » la petite commune de Douillet vient de lui valoir la gloire et la satisfaction de » sauver la vie à plusieurs hommes... (i) etc ». En outre, toujours d'après Posté, la vigilance et l'activité de la garde nationale de Douillet, la découverte du complot, et les discours que lui-même prononça à cette occasion « devaient con- » tribuer à améliorer l'esprit public du canton, et à donner à tous une leçon dont » la malveillance aurait beaucoup de peine à arracher le fruit (2) ».
En réalité, le seul résultat pratique de l'affaire fut l'arrestation du chouan Trompe la Mort, que les héros de Douillet saisirent à son domicile quelques heures plus tard, bien qu'il niât énergiquement sa participation au complot ; et l'aventure se l'éduisait à un acte de brigandage de droit commun, sans portée historique. Toutefois elle montre combien il était facile, avec un peu de bonne volonté, de confondre les vrais Chouans, les soldats royalistes de Charles de Tilly, avec ces brigands sans foi ni loi qui trahissaient tour à tour la Royauté et la République. Elle explique la déconsidération qui environne dans certaines communes, peu révolutionnaires cependant, le nom de Chouans compromis par ces aventuriers. Enfin elle impose à tout historien impartial une très grande réserve dans l'appréciation de la conduite des deux partis pendant la lutte.
Nous ne nous permettrons donc à ce sujet qu'un seul reproche direct et précis, parce qu'il est justifié par des documents officiels : c'est au gouvernement républicain d'avoir accordé sa confiance, dans le canton de Fresnay, à des dénon-
(1) Arch. de la Sarthe, L. 21 : 21.
(2) Arch. de la Sartlie. Ibid.
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dateurs, à des commissaires (jiii iiV'laieiit que des policiers vulgaires et nullement des administrateurs. A l'appui de ce reproche et pour achever de révéler la singulière morale des agents du Directoire, nous citerons ce fait que le citoyen Posté propose la trahison d'Aubry « comme le seul acte digne de figurer pour le y> canton de Fresnaij dans le recueil des belles actions du département de la » Savthe (1) ». Nous citerons encore la liste des hommes dangereux, dressée par le même Posté à Fresnay, le i"' complémentaire an YI. On y trouve les noms d'hommes d'une honorabilité parfaite, tels que MM. Contencin, Rigault de Beauvais, Chàtelais de Douillet etc ; on y surprend sur le vif toutes les préoccupations mesquines d'un parti peu scrupuleux (2). • — Ajoutons il est vi"ai, à l'honneur des habitants de Fresnay, que Posté se fit tellement mépriser qu'il dut bientôt demander son changement, « parce qu'il éprouvait à Fresnay, dit-il, beau- » coup de contrariétés, qu'il y était mal vu, cju'on lui faisait payer le moindre » service le double de sa valeur, et enfin qu'il avait des dettes (3) ».
Or, tout gouvernement qui se respecte ne doit pas employer de tels agents, s'il veut prétendre à l'estime publique. Il s'efforce de satisfaire les intérêts administratifs des populations, et repousse loyalement des dénonciations dictées le plus souvent par des passions inavouables. Ces tendances policières, cette influence accordée à des gens peu honorables, sont essentiellement contraires à la vraie Liberté, à l'honneur même du Pays. A défaut des excès de la terreur et des orgies de la guillotine, elles aident à comprendre la prise d'armes générale de 1799, car un gouvernement n'a plus le droit d'exiger la soumission aveugle d'un peuple généreux quand les procédés ou les hommes qu'il emploie ne sont pas honnêtes.
Aussi, bien que le commissaire Posté ail pu encore écrire à la fin d'octobre cette phrase mémorable : « Le thermomètre de l'esprit j'ublic est à peu près au » même degré que le mois précédent (4) » , dès le commencement de décembre 1798 a l'orage grondait dans les environs de Sillé et paraissait sur le
(t) Arch. de la Sarthe. Ibid,
(2) Arch. de la Sarthe L. 20 21.
(3) Arch. de la Sarthe, L. 21 21.
(4) Arch. de la Sarthe. IbUl.
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y> point d'éclatei' (1) ». Les chefs de Chouans opéraient publiquement des enrôlements ; les populations, refusant de prendre part aux fêtes décadaires, observaient les dimanches et autres fêtes l'eligieuses ; « la plupart, dit le commissaire du » canton d'Assé, aimaient encore l'ancien gouvernement , rapport à l'ancien » culte (2) ». — L'agitation augmenta si rapidement qu'à la fm du même mois de décembre plusieurs patriotes étaient mis de nouveau à contribution, « pour conface » la guerre et avoir de la poudre (3) ». En vain les autorités font-elles arrêter et déporter plusieurs ecclésiastiques, rétablir jour et nuit dans les communes des corps de garde ou des patrouilles, le Directoire n'ayant tenu en rien les promesses de 1796, l'insurrection renait sur tous les points du département avec une vigueur d'autant plus grande que le gouvernement est plus corrompu et plus méprisé.
Toutefois la commune de Douillet demeure tranquille encore quelque temps. Le 30 mars, une assemblée électorale se réunit à 10 h. du matin dans la grange de l'ancien presbytère pour élire un agent national. Vingt-sept électeurs sont présents, sous la présidence de René Bo/o doyen d'âge ; le curé constitutionnel François Amiard, M. Chasserat, et P. Blanchard remplissent les fonctions de scrutateurs ; Antoine Galpin fils, celles de secrétaire. L'ancien agent, Antoine Galpin père, est réélu par 25 voix, presque à l'unanimité (4). « C'est un homme recommandable s par son civisme et par sa probité, a soin de nous apprendre le vigilant commis- » saire de Fresnay. C'est à lui en partie que la commune de Douillet est redevable » du bon esprit qui l'anime ; en outre c'est un républicain instruit (5) ». Malheureusement ces élections, nettement républicaines comme on le voit, devaient attirer sur la commune l'attention des Chouans, qui de leur côté étaient fort bien réorganisés et comptaient beaucoup d'amis dans la population. Il est des heures en effet où il est préférable de garder une prudente réserve, et où le zèle politique devient un danger. Les électeurs de Douillet en auront bientôt la preuve.
Vers le 20 mai, la garde-nationale de Douillet est déjà obligée de prendre les armes pour se défendre contre les « brigands (6) ». Au mois de juillet, les communes de Saint-Aubin, Montreuil et Mont-Saint-Jean sont menacées (7). Le 24, trois cents gardes-nationaux de Sillé, Fresnay et Douillet font une battue dans la forêt,
(1) Arch. de la Sarthe, L. 21 ; 11.
(-2) Arch. de la Sarthe. Ibid.
(3) Arch. de la Sarthe, L. 21 : 24.
(4) Arch. de la Sarthe, L. li : 7.
(5) Arch. de la Sarthe L. li : 27.
(6) Arch. de la Sarthe, L. 21 : 21.
(7) Arch. de la Sarthe, L. 12 : 9.
Chajntre deuxième ^59
mais comme toujours en pure perte (1) ; « les autorités ne sont instruites des » endroits où les coquins ont été vus, que lorsqu'il y a cinq ou six heures (piMls » sont délogés ; l'homme de la campagne cache les brigands, et prive les patriotes » des grands succès qu'ils remporteraient s'ils connaissaient leurs retraites (2) ». Le 28, on affiche dans la commune de Fyé une adresse aux acquéreurs des biens nationaux, les invitant « ù payer les deux tiers de leur revenu entre les mains d'un » receveur qui leur sera indiqué, pour remettre un tiran sur le trône ; le tout en » belle impression et beaux cai'actères, signé Charles, adjudant-général de l'armée » du Haut-Maine (3) ^i. Si donc jusqu'ici les environs immédiats de Douillet ne sont pas le théâtre de combats et d'escarmouches fréquentes, comme les communes de Ségrie et Saint-Christophe-du-Jambet, il n'en est pas moins incontestable qu'ils sont sillonnés journellement par de petites troupes de trente ou quarante hommes, à pied ou à cheval, presque impossibles à saisir. Le bois des Boulais, à la lisière de Douillet et Mont-Saint-Jean, est signalé particulièrement comme « une des » étapes ordinaires des Chouans, lorsqu'ils passent du département de la Sarthe » dans celui de la Mayenne (4) ». Encore heureux lorsque les gardes nationales ne fraternisent pas avec eux, comme à Rouez en Champagne, où l'on \'it, le 5 aoiit 1799, quatre ou cinq Chouans vider dix bouteilles de vin avec les patriotes de service au corps de garde ! (5).
Le 5 septembre, la situation s'aggrave tout à coup pour la commune de Douillet. La veille en effet deux cents Chouans étaient entrés à Mont-Saint-Jean, tambour battant ; ils avaient coupé l'arbre de la liberté, puis étaient venus coucher à Montreuil, avec l'intention, disaient-ils , d'aller voir les patauds de Sougé. Heureusement les patriotes veillaient, et entre autres le commissaire du canton d'Assé qui s'écrie dans un mouvement d'héroisme : « Eh bien ! qu'ils viennent les » J. F... ; ils ne nous feront point de carticr, mais nous sommes fort décidés à » user de représailles (6) ». A 9 heures du soir, il part avec un détachement de vingt hommes de la garde-nationale de Sougé pour porter secours aux habitants de Douillet ; la garde de Fresnay y accourt de son côté, et les Chouans, effrayés par cette concentration de forces, changent leur itinéraire (7). Il est vrai que la bravoure des patriotes ne va pas jusqu'à les poursuivre.
(1) Arch. de la Sarthe, L. 21 : tt.
(2) Arch. de la Sarthe. Ibki.
(3) Arch. de la Sarthe . Ihid.
(4) Arch. de la Sarthe, 12 : a
(5) Arch. de la Sarthe, 21 : H.
(6) Arch. de la Sarthe. Ibid.
(7) Arch. de la Sarthe. Ibid.
S60 ' Douillet-le-Joly depuis il89
Aussi quelques jours plus lard, après les combats de Courcité et de Bais, une autre bande d'insurgés menace de nouveau Douillet. A 3 heures de l'après midi, le capitaine de la garde-nationale demande le concours des autorités de Fresnay et Assé pour repousser les Chouans « qui ont pris gite au hameau de Cordé ». Quarante gardes-nationaux de Fresnay, trente de Sougé, quatre d'Assé et vingt de Saint-Paul, arrivent en toute hâte pour se joindre à ceux de Douillet. A 4 heures du matin trois colonnes se mettent en marche ; mais, hélas ! elles arrivent trop tard comme toujours, et « elles ont le malheur de ne pouvoir attraper l'ennemi » qui vient de déloger ! ». En désespoir de cause les vigilants patriotes font une battue sur les limites de Mont-Saint-Jean, Saint-Georges, Douillet et Montreuil, et ils ont au moins la gloire d'arrêter au hameau de Pommereuil un jeune homme nommé Grudé, natif de Ségrie , « connu pour chouan », qui avoue avoir pris part à l'attaque de Bais, et qu'ils ramènent triomphalement à Fresnay (1).
Plusieurs jours se passent pendant lesquels les Chouans semblent être rentrés sous terre. Déjà l'intrépide commissaire du canton d'Assé se laisse aller aux plus douces illusions ; déjà il écrit : « que les habitants du pays ne craignent plus » l'ennemi, que les victoires du général Bonaparte ont réveillé les esprits, qu'elles » ont été accueillies aux cris de Vive la République ! et que les patriotes ont vidé î en l'honneur du général une bouteille du vin de gaieté (2) », lorsque le 14 octobre une nouvelle foudroyante vient subitement bouleverser la contrée entière. Le chef-lieu du département, la ville du Mans elle-même, est au pouvoir des Chouans ! Bien que le comte de Bourmont ait du abandonner sa conquête après une occupation de trois jours, ce brillant coup de main encouragea singulièrement les insurgés des cantons de Sillé et Fi'esnay. Le 3 octobre, ils désarment la commune de Saint-Léonard. Presqu'en même temps ils reparaissent à Saint-Aubin, au Guéliant et dans les bois voisins, où la colonne mobile de Fresnay, les gardes nationales d'Assé et de Douillet opèrent en vain une battue le 3 novembre (3). Le 8, le commissaire de Sillé écrit de son côté « que la situation du canton devient de » jour en jour plus alarmante, que les brigands sont cantonnés dans les bourgs de » Parennes, Rouessé, Torcé, Voutré, Saint-Georges, Rouez et Crissé, au nombre » de 50 à 200 dans chaque ; qu'ils ne quittent point ces endroits, et qu'enhardis par » l'impunité, ils mettent des voitures en réquisition pour leur apporter des subsis-
(1) Arch. de la Sarthe, L. li : 9 — 21 : 11.
(2) Arch. de la Sarthe, L. 21 : H.
(3) Arch. de la Sarthe, L. 12 : 9.