‹ Etude historique sur Douillet-le-JolyChapitre 6 sur 188 · Chapitre deuxième · texte numérisé non relu

Chapitre deuxième

espaces neutres, car les peuples de la Gaule n'avaient pas l'habitude de tracer avec rigueur la ligne de démarcation de leur domaine respectif (1).

Il est présumable que la forêt, qui séparait ainsi les Cénomans des Diablintcs et qui comprenait le territoire de Douillet, s'étendait au nord jus(iu'à la foret d'Andennes {Silva Andena), h. l'Est jusqu'à la Sai'the qui la séparait du massif de Perseigne (Silva Persenia) ; au sud jusqu'aux bois de la Charnie ; enfin à l'ouest jusqu'à la chaîne des Coevrons, dont les liauts plateaux, moins favorables à la végétation et recouverts seulement de buissons ou de landes, constituèrent plus tard un i^agus qui prit le nom de Désert. Cette immense forêt, connue sous le nom de Pagus Silviacinensis englobait la forêt actuelle de Sillé-le-Guillaume, les bois de la Moussaie, des Boulais (2), de Chemasson, ainsi que les forêts de Pail et de Monnaie, (Silva Pallium — Silva Monela), qui nous offrent encore aujourd'hui des lambeaux considérables de l'ancien massif.

Il est impossible nécessairement de préciser à quelle époque, ni de quelle manière, l'homme pénétra pour la première fois dans ces solitudes, « car il semble qu'une loi providentielle nous défende de franchir une certaine limite dans la connaissance du passé , et qu'il en soit de l'histoire des peuples comme de l'histoire des familles ». Bien que plusieurs blocs granitiques , qui peuvent être des pieri'es druidiques, aient été aperçus sur divers points (3), rien ne prouve que les druides aient particulièrement choisi nos vallées et nos bois pour y pratiquer leur religion mystérieuse. Il nous faut donc arriver sans plus tarder à la période gallo-romaine, avec laquelle seulement commencent, pour le territoire de Douillet, les temps historiques.

Après la conquête des Gaules par César, la situation morale et matérielle du pays se modifia profondément : l'adoption par les vaincus des mœurs , de la religion, et des arts des vainqueurs amena en peu de temps une transformation générale qui devait avoir de grandes conséquences. Dans les villes s'élevèrent des monuments pour lesquels l'art romain déploya ses magnificences ; de toutes parts s'ouvrirent de larges voies reliant les unes aux autres les cités voisines ; et bientôt le noble gaulois, copiant servilement le patricien romain, eut comme lui des palais et des villas , des clients dévoués et de nombreux serviteurs ; mais en même temps la classe inférieure, plus misérable, plus attachée à ses mœurs et à sa religion , se trouva refoulée dans les campagnes, où elle pouvait là seulement

(i) A. Maury. Les forêts de la Gaule, Paris 1867, p. 43.

(2) Conim. de Douillet, c»" de Frosnay, arr. de Maniers.

(3) Entre autres à Saint-Léonard-des-Bois, à Saint-Cénery, à Hesloups et dans la forêt de Sillé.

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garder son indépendance. Elle s'y livra avec ardeur à la culture, d'abord pour vivre, et peut-être aussi dans l'espoir secret de conquérir par le travail la situation plus heureuse de l'habitant des villes. La politique romaine favorisa d'ailleurs, dans les premièi'es années de la conquête , cette dispersion des populations rurales qui devait amener bientôt la désagrégation des cités gauloises. Une triple cause politique , religieuse , économique , prépara ainsi l'invasion générale des forêts, et cette invasion ne tarda pas à atteindre la partie du pagus Silviacinensis qui nous occupe.

De bonne heure l'oppidum des Cénomans, Subdunum, ville principale de la contrée, s'était transformée en cité gallo-romaine ; de bonne heure cette cité avait été reliée à celle des Diablintes, JSoiodunum, par une voie militaire qui passait au sud de la forêt de Sillé, et au pays des Esuvii par une autre voie remontant vers le nord le cours de la vallée de la Sarthe (1). Le territoire de Douillet se trouva situé sur la bissectrice de l'angle formé par ces deux voies. Mais de quel côté l'homme aborda-t-il les rochers et les bois de la vallée de l'Orthe? Est-ce par la voie des Diablintes en descendant la vallée , ou par celle des Esuvii en remontant son cours, après avoir franchi le plateau boisé qui sépare le confluent de la Sarthe et de l'Orthe de cette dernière voie ? C'est là un point difficile à déteraiiner. Remarquons toutefois que la voie qui unissait Subdunum à Noiodunum , les deux villes . d'une même confédération et mieux d'un même peuple, dut être de beaucoup la plus ancienne et la plus fréquentée ; les rapports étaient assurément plus étroits entre les Cénomans et les Diablintes qu'entre les Cénomans et les Esuvii. Dès lors le courant civilisateur dut suivre de préférence la voie militaire de Noiodunum, et descendre , comme nous l'avons dit précédemment , des hauteurs de Sillé dans la vallée dl l'Orthe, qui devint ensuite la route de communication entre les deux voies.

Dans tous les cas, les premières traces de civilisation dans notre région apparaissent sous deux formes résultant évidemment des causes qui déterminèrent l'invasion des forêts. A l'époque gallo-romaine on trouve en effet dans les environs de Douillet plusieurs villas et de nombreuses ferrières. En d'autres termes, d'une part l'aristocratie vient y chercher les plaisirs de la chasse et y bâtir des habitations rurales sur le modèle des villas d'Italie ; d'autre part la classe inférieure s'efforce d'arracher au sol les richesses devenues nécessaires à la vie, ou révélées par les progrès industriels.

(1) L'abbé Voisin. — Les Cénomans anciens el modernes. Paris, 1852, in-S», p. 45-49. — D'après M. Voisin, cette dernière voie se dirigeait sur Vieux. Or, suivant M. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, II, les Esuvii séparaient les Cénomans des Viducasses.

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Ces deux tendances au fond paraissent corrélatives et ont pu se produire simultanément. Peut-être les populations n'ont-elles compris l'importance d'exploiter les minerais du pays que par suite du développement de l'industrie, ou de l'impulsion donnée aux arts par la construction des villas ; elles auraient alors en quelque sorte travaillé sous la direction et au compte des nobles gallo-romains. Peut-être aussi cette pénétration et cette persévérance dont les Gaulois ont toujours fait preuve dans l'art de découvrir les métaux, les avaient-elles déjà poussés, à une époque antérieure, ;i établir des forges à bras, afin d'utiliser les minerais abondants du pagus Silviacinensis ; ils auraient alors frayé les premiers la route des forêts et y auraient attiré la civilisation romaine. On serait tenté de le supposer lorsqu'on se rappelle que l'exploitation du fer était déjà très prospère à l'arrivée de César, et que les Gaulois se rendaient redoutables dans les sièges par leur habileté à creuser des mines.

Quelle que soit l'hypothèse qui paraisse préférable, les traces de forges à bras et les amas de scories retrouvés sur certains points de la forêt de Sillé remontent à une haute antiquité (1). Bien qu'elles ne permettent pas de préciser avec détail les procédés de manutention, on peut dire en général que les lieux où le fer était ainsi travaillé à l'époque gallo-romaine présentent un talus circulaire au centre duquel le feu devait être concentré et activé au moyen de soufflets placés à l'entour. Le calcaire était déjà employé comme fondant, mais on se montrait fort peu difficile sur la qualité des minerais, et on perdait au moins 40 pour 100 de métal par suite de l'insuffisance du procédé d'extraction (2). Aussi ces forges primitives, dont l'emplacement était modifié dès que la veine de minerai paraissait épuisée, eurent-elles peu d'influence sur le développement de la civilisation, comparativement aux riches villas qui devinrent bientôt les centres de grands domaines ruraux.

Ce fut donc un événement important pour la contrée que la construction, sur la frontière même du territoire de Douillet, delaplus intéressante peut-être des villas gallo-romaines du pagus Silviacinensis. Les ruines, découvertes le 13 septembre 1844, s'étendent au milieu des prairies, près du confluent de deux ruisseaux qui descendent des hauteurs de la forêt de Sillé, à quinze cents mètres tout au plus de la rivière d'Oi'the qui foniie sur ce point la limite sud de Douillet. Abi'ité contre les vents du sud par le massif montagneux de la forêt, exposé en avant aux rayons

(1) On a trouvé à plusieurs reprises des médailles romaines au milieu de ces scories. — L'abbé Voisin. Les Cénoinans p. 53. — Pesclie. Dictionnaire de la Sarlhe VI p. IGO.

(2) Congrès scie7Uilique tenu au Mans en 1837. Paris 1839, I. p. 'à&S. Observations de M. J. Triger.

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du soleil, et protégé par des rochers abrupts entre lesquels le ruisseau s'est ouvert un étroit passage pour rejoindre l'Orthe, le site de Roullé (1) offre tous les avantages que recherchaient si habilement les Gallo-romains. Là, dans cette solitude accessible seulement par une gorge facile à défendre, au centre de ces bois peuplés de gibier, sur le bord de ces ruisseaux poissonneux, le maitre pouvait se livrer en toute sécurité aux plaisirs de la chasse ou de la pèche, tandis que le voisinage des minerais de fer et les l'ichesses naturelles du sol semblaient provoquer les efforts des colons, en promettant de récompenser largement leurs travaux. Il serait même permis de croire que cet emplacement, si conforme au type ordinaire des villas gallo-romaines, dut attirer de bonne heure l'attention, soit qu'il eut été révélé par l'existence antéricui-e d'une forge, soit qu'il eut été découvei't par quelque noble chasseur.

Ce qui est certain, d'après l'étude archéologique des ruines, c'est qu'il devint le centre d'une habitation rurale importante (2). Le bâtiment principal, probablement réservé au seigneur, comprenait quatre appartements d'inégales dimensions. L'un d'eux, terminé par une abside semi-circulaire, avait pour pavage une curieuse mosaïque d'un dessin fort l'iche et assez compliqué (3) ; des fresques de divers tons recouvraient les murs et complétaient la décoration véritablement luxueuse de cette chambre. Les autres pièces du bâtiment principal, ainsi que les constructions groupées autour de lui et destinées sans doute aux colons, paraissent avoir été plus simples : les murailles, comme celles de la célèbre villa d'Allonnes, sont formées d'un blocage à bain de chaux et de ciment, revêtu de pierres en petit appareil, sans cordons de briques ; les aires reposent sur une couche de ciment mêlé de briques pilées. Il est à peine nécessaire d'ajouter qu'on a retrouvé dans les ruines une grande quantité de débris d'amphores, de fresques, de tuiles, de poteries, de tuyaux, des défenses de sanglier, un éperon en fer, des médailles de Claude le gothique et de Tetricus. On y a découvert aussi, détail plus original, une curieuse statuette en pierre, de 0,60'' environ de hauteur, représentant un personnage vêtu du costume national gaulois, dont la pièce caractéristique était la cuculle à capuchon, et tenant dans ses mains un arc et une serpe. Cette statuette , bien que postéiieure de plusieurs siècles à la période d'autonomie

(1) Comm. de Mont-Saint-Jean, C" de Sillé, arr. du Mans. — Les prés, dans lesquels les ruines principales ont été découvertes, appartenaient à M. de Dreux-Brézé.

(2) E. Hucher. Notice sur la mosaïque de Roullé dans l'ouvrage intitulé : Etude sur l'histoire et les monuments du département de la Sarlhe. Le Mans, "1856, in-S» p. 239.

(3) Cette superbe mosaïque, étudiée lieureusement avec beaucoup de soin par M. E. Hucher, n'existe plus. Faute des précautions les plus élémentaires on l'a laissée se désagréger.

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