Chapitre onzième loi
Il ne nous appartient pas, il est vrai, de soulever le voile qui couvre la naissance du nouveau curé de Douillet. Les Chroniques le présentent d'après la tradition comme le frère de René qui lui succédera ; mais leur auteur ne connaissait pas les renseignements que nous ont fournis les Insinuations. Dans tous les cas il ne peut être question de parenté légitime : aussi nous bornerons nous à constater que des liens étroits paraissent avoir existé entre Jean Cohon d'une part, Anlhyme- Denis et René d'autre part. Au reste Jean Cohon ne resta pas longtemps curé de Douillet, il résigna peu après cette cure à Antliyme-Denis pour devenir lui-même curé de Souligné-sous-Vallon.
A ce moment, c'est-à-dire vers 1631, Anthyme-Denis Cohon était déjà un personnage. Né le 4 septembre 1595 à Craon (1), il était fils de François Cohon, marchand cirier et de Renée Hallay : il avait été tenu sur les fonts baptismaux par Pierre Le Cornu, gouverneur de Craon pour la Ligue. Dès ses plus jeunes années on vit briller en lui beaucoup d'esprit, de la vivacité et un penchant naturel très prononcé pour les lettres, ce qui n'empêcha pas son père de le destiner à sa modeste profession. Ilevn'eusement le jeune homme, se sentant appelé vers une plus noble carrière et confiant dans sa destinée, quitta résolument la boutique paternelle et vint se jeter dans les bras de son oncle, M« Jean Cohon, l'ancien curé de Douillet, alors à la tête du Chapitre du Mans. Celui-ci l'envoya à Angers où il fit d'abord ses humanités avec beaucoup de succès ; il commença ensuite son droit à l'université de cette ville, et le termina en soutenant, au milieu des applaudissements de ses professeurs et de ses condisciples, une thèse des plus brillantes qu'il avait dédiée au Présidial. Son oncle, charmé de ces succès, l'envoya alors à Paris étudier en Sorbonne, puis peu après il le fit tonsurer et lui résigna sa prébende. A vingt-trois ans Anthyme-Denis Cohon était ainsi déjà docteur en droit et chanoine du Mans.
Mais ce n'était là que le commencement de sa fortune. Diacre en 1618 et prèti'e en 1G19, Anthyme-Denis fut bientôt pourvu de nombreux bénéfices. Il devint entre autres : prévôt de Mésanges dans l'église de Chai'tres, curé de Saint- Denis-de-Cormes 1621, de Saint-Picrre-la-Cour 1623, de Saint-Céneré 1626, et
(1) Bien que jilusieurs historiens aient fait naître Anthyme Denis Cohon à Izé (Mayenne), on ne peut douter qu'il ne fut originaire de Craon, en présence des termes formels de son épitaphe. Une copie de cette épitaphe, placée dans la cathédrale de Nimes, fut envoyée au XVIII'' siècle à il« Pelard, alors curé de Douillet et parent du prélat : elle est aujourdlnii insérée dans les Chroniiiuee. — Cette épitaphe donne également la date de 150."j pour la naissance de Cohon, et non 15'Ji. — V. encore : Ménard, llisloire cU'ile ecclésiastique et litléraire de la ville de Nimes. Paris, 1755, 7 vol. iii-4° : Jlenard cite les registres de baptême de Craon.
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prieur de Boère par la résignation que lui fit M" Guillaume Laurens(-l). En même temps il poursuivit avec ardeur ses études de théologie, et sur les conseils d'un dncteur en Sorbonne, Angevin comme lui, René Le Marchand devenu plus tard curé de Précigné (2) il résolut de cultiver ses aptitudes naturelles pour la prédication. Ses débuts furent malheureux. Son ami Le Marchand l'ayant fait inviter par l'abbesse de Montmartre à prêcher dans son église le jour d'une fête solennelle, Cohon fut trahi par sa mémoire et obligé de descendre de chaire sans achever son sermon. Par bonheur Le Marchand, qui avait lu le manuscrit et en avait été très satisfait, le força à prendre sa revanche peu de temps après et dans la même église. Cette fois le succès fut complet. « On trouva ce nouveau sermon solide et bien débité » ; on admira la persévérance et l'originalité du talent de Cohon, et bientôt on ne parla plus dans Paris que du jeune prédicateur, « qui était descendu et remonté dans la chaire de Montmartre ». Cohon devint l'orateur « à la mode » ; il eut des zélateurs passionnés qui prônèrent partout ses mérites : une élocution brillante et onctueuse, une noble tenue, un style correct et dégagé des frivoles ornements de l'érudiction pédantesque. La foule accourut à ses sermons et il monta successivement dans les chaires les plus importantes de la capitale.
Un incident imprévu et un trait d'esprit achevèrent, sur ces entrefaites, une fortune si bien commencée. Un jour que Cohon prêchait dans une église de Paris, il s'assembla tant de voitures aux environs de cette église que les cochers du cardinal de P.ichelieu ne purent fendre la presse et furent contraints de détourner leurs chevaux. Cet événement fit du bruit. Richelieu voulut connaître un homme qui jouissait d'une si grande faveur et le manda près de lui. Cohon s'empressa d'accepter l'invitation, et dès l'abord, en saluant le cardinal, il lui dit : « J'ai donc été plus puissant que l'Allemagne et que l'Espagne réunies, puisqu'en » arrêtant Votre Éminence, j'ai pu faire ce qu'elles ont tenté vain?ment ». Cette saillie plut si fort au cardinal, ajoutent les mémoires du temps, qu'il donna son amitié à l'abbé Cohon, à ce point qu'il le fit très souvent manger avec lui et lui accorda une confiance particulière.
Tel était l'honame qu'un hasard singulier avait pourvu, au miheu de ses succès, de la modeste cure de Saint-Pierre-de-Douillet. Est-il besoin d'ajouter que l'orateur favori de la société parisienne, le confident de Richelieu, auquel on
(i) Insiniiaiions XXIV f»= 126, 127, 129, 180, 231. — XXV f« 49 et 90.
(2) Le Marchand, accusé d'hérésie, fut poursuivi plus tard par ordre de Richelieu. Au cours du procès, on lui reprocha « de mal parler de l'évêque de Nimes et de se montrer jaloux de sa fortune parce que lui était resté simple curé de campagne, après avoir montré à prêcher à Cohon ». Communication de M. l'abbé A. Ledru, d'après un manusciit de la Bibliothèque d'Angers.
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