‹ Etude historique sur Douillet-le-JolyChapitre 85 sur 188 · Chapitre douzième il · texte numérisé non relu

Chapitre douzième il

Heureusement ces procès sont compensés par des actes de probité dignes des générations précédentes, tels qu'un don de soixante-douze sols fait à la fabrique, « pour demeurer en seureté de conscience par Pierre Julienne de « Brantalon, sur ce qu'il avait oui dire qu'une pièce de terre à lui appartenant « devait autrefois un pain bénit au jour de l'Annonciation (1) » ; cet acte était d'autant plus méritoire que Julienne n'était pas l'héritier du fondateur de la rente et que sa famille possédait ledit champ, sans en rien payer, depuis plus de cinquante ans. — De même, en ce qui le concerne personnellement, M" Claude Guyon place la conscience au-dessus des termes de la loi ; il se reconnaît sans peine débiteur chaque année, dans le mois d'aoiît, de « vingt-deux boisseaux trois quarts de bon « blé seigle, et de onze boisseaux d'orge, mesure de Fresnay ou d'Assé-le-Boisne, « envers les religieux de la Couture, à raison du droit de dime que possédait à Douillet leur prieuré Saint - Sauveur de Fresnay ; puis il renouvelle les conventions déjà conclues, au sujet des dîmes, avec son voisin le curé de Montreuil (2).

Le 1"' octobre 1701 la paroisse reçoit avec joie et empressement la visite de l'évêque M?'' de la Vergue de Montenard de Tressan, qui vient administrer le sacrement de confirmation. M<^ Claude Guyon saisit cette occasion pour faire interdire les deux petits autels de la Vierge et de Saint-Jean qui masquaient le grand autel. Déjà en effet il avait en vue toute une série d'améliorations ou de travaux, mais les événements le forcèrent à en ajourner la réalisation.

La guerre de la succession d'Espagne était engagée, et en 1702 le bruit de la lutte arrivait jusque dans nos contrées. Au mois de juillet la Normandie fut menacée d'une descente des Anglais et on dut envoyer en toute hâte sur les côtes les troupes de la milice, ainsi que la noblesse de la généralité d'Alençon : pendant trois mois les populations normandes vécurent dans des craintes très vives, partagées, dans une certaine mesure, par leurs voisins du Bas-Maine.

Néanmoins , comme la seigneurie de Douillet était alors entre les mains de Marguerite Maudet , veuve de Jean de Montesson , dont le fils Jean - Thomas de Montesson avait à peine quatorze ans , les événements militaires ne pouvaient modifier sa situation, et cette funeste guerre de la succession d'Espagne qui éprouva si cruellement la noblesse française, n'atteignit pas directement les seigneurs de Douillet. Au contraire, M™« de Montesson, non contente de poursuivre les travaux entrepris au château par son mari, acheta en 1702 le fief de Courtoussaint de René de Jajollet, prêtre, curé de Larré en

(f) Arch. paroissiales, 11^ ii' 18.

(2) Archives paroissiales.

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Normandie, neveu et héritier de l'ancien receveur des finances deCaen ; non-seulement elle augmentait ainsi la puissance territoriale delà famille de Montesson à Douillet, mais encore elle faisait une spéculation avantageuse, payant 10,500 livres une terre achetée 18,000 livres en 1660 (1). Cette acquisition dut être renouvelée, il est ^Tai, en 1709 ;i la suite de la faillite des Jajollet, dont les créanciers firent saisir les biens. M™" de Montesson mourut deux ans plus tard, le 10 décembre 170-4. Par son testament du 14 août 1702 elle avait légué deux cents livres à l'église de Douillet, et confié la garde de ses trois enfants mineurs, Jean-Thomas, Marie- Marguerite et Françoise, à son beau-frère et à sa belle-sœur M. et M""*^ de Montesson de Ve/.ins. Ce fut une perte sensible pour le curé, que M"!" de Montesson avait pris en affection au point de le choisir pour exécuteur testamentaire (2).

Privé de l'appui que lui donnait la dame de Douillet, M" Claude Guyon n'en persista pas moins dans les louables elTorts qu'il faisait pour entretenir la foi de ses paroissiens. Il fut secondé d'ailleurs par deux vicaires intelligents et dévoués, originaires de Douillet : M. Pierre Lemoine , procureur de fabrique de 1696 à 1700, qui mit en ordre la comptabilité de la fabrique depuis longtemps mal tenue et fit placer dans la sacristie un coffre à deux clefs pour consen'er les archives ; M" Nicolas Pelard arrière neveu de l'évêque de Nimes, appelé à Douillet en 1706, dès que ses études furent terminées, par M" Guyon dont il était l'élève. Vers la même époque, M« Guyon sut procurer à tous un salutaire exemple en préparant par ses conseils la dame de Corbon, Anne de Courtarvel veuve de René de Barville, à mourir dans des sentiments véritablement admirables. Nous connaissons en effet peu de testaments aussi édifiants que celui d'Anne de Courtarvel, tant par ses nombreuses générosités à la fabrique, à l'église, aux pamTes, aux capucins et aux Sainte Claire d'Alençon, que par l'esprit de foi et d'humilité chrétienne qui se révèle à chaque ligne. La dame de Corbon demandait en outre qu'il fut fait deux voyages h son intention, l'un à N.-D. de la Délivrande, l'autre à N.-D. de Chartres, et elle désignait elle aussi pour exécuteur testamentaire Mi= Claude Guyon (3).

Mais hélas les événements ne destinaient pas seulement le curé de Douillet à assister ses paroissiens de son ministère spirituel ; ils devaient bientôt le mettre en demeure de les secourir aussi au point -de vue matériel, de leur prouver son inépuisable charité. Nous arrivons à l'année 1709, une des années terribles que la

(1) Minutes Urb. Deshais.

(2) .\rch. paroissiales.

(3) Arcli. paroissiales.

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France ait traversées. Aux déluiLes trune guerre iiiallieureusc vient s'ajouter le plus cruel hiver dont on ait peut-être gardé le souvenir. A Douillet les registres de la paroisse le résument en deux lignes d'un laconisme éloquent : « Tous les arbres « fruitiers gelèrent, et il n'y eut point d'espérance de récolte ». Pour développer cette seule phrase, pour décrire les souffrances qu'endurèrent les campagnes depuis le jour des Rois, 6 janvier 1709, jusqu'à la récolte de 1710, il faudrait un volume ; bornons-nous à rappeler que des hommes et des bestiaux moururent de froid dans les maisons, que les bêtes fauves gelèrent dans les champs, et que la ville du Mans fut envahie par une armée de 18,000 mendiants ! Toutefois, si- la paroisse de Douillet, comme toutes les paroisses du Maine, fut profondément atteinte par ce désastre, si le nombre des pauvres «. réduits à la dernière nécessité » s'éleva tout à coup de 30 à 187 , le dévouement des autorités locales se montra à la hauteur des circonstances. Après avoir épuisé les ressources de la charité privée, et en vertu d'un arrêt du Parlement en date du 19 avril, elles imposèrent une taxe spéciale sur tous les propriétaires indistinctement, prêtres, nobles et bourgeois, établissant ainsi, on peut le dire, l'égalité devant le malheur. La répartition de cette taxe destinée à nourrir les pauvres fut faite par une commission composée du curé, de M" Urbain Deshais, notaire royal, de Jacques delà Cour, procureur-syndic, et de Guillaume Jory, procureur de fabrique. M. de Montesson souscrivit pour 75 livres, M. Guyon pour GO livres ; le chapitre, l'abbaye de la Couture envoyèrent également leur offrande à cause des dimes qu'ils percevaient à Douillet, et la commission parvint bientôt, malgré la misère générale, à s'assurer une somme de 414 livres. Pour gagner du temps le curé en avança une partie, et fut chargé de distribuer immédiatement les secours aux indigents qui comprenaient : seize familles de bordagers, cinq de fermiers, onze de journaliers, et quinze habituellement pauvres, en tout 187 personnes. Puis, lorsque le rôle eut été approuvé par le juge général de la baronnie de Sillé, l'imposition fut recouvrée à domicile par un collecteur spécial, Joseph Julienne ; ce qui permit de rembourser le curé et de continuer les secours jusqu'au 1" décembre (1).

Comme on le voit par ces détails, la paroisse et la communauté s'étaient réunies dans un même effort pour faire face au désastre. Quant à la noblesse elle ne parait plus ici comme un élément distinct : ses membres sont taxés individuellement et confondus sur le rôle au milieu des autres propriétaires. C'est qu'effec-

(1) Areh. puroi-ssiales. — V. en outre sur l'hiver de 1709 dans le Maine les documents que nous avons publiés sous ce titre ; « Observations ayricolei et météorologiques sur les années remarquables dans le Haine de 1544 à il89. Le Mans 1881, p. ta et suiv.

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tivement dans le premier quart du XVIII<^ siècle la disparition de la noblesse rurale achève de se consommer. — La terre de Courtoussaint vendue en 1702 par René de Jajollet à M""' de Montesson, saisie ensuite par les créanciers de la famille de Jajollet et revendue par eux en 1709 à Jean-Thomas de Montesson, est devenue une simple ferme (1). — La Bouteveillère est abandonnée vers 1709, après la mort de Françoise de Courtarvel veuve de François de Loubat, par son fils le sieur de Caries, Camille Charles de Loubat,, qui habite la maison seigneuriale du Pont de Monnay à Neuvillalais (2). — La duchesse d'Elbœuf propriétaire de More ne vient pas plus à Douillet que la maréchale de Navailles sa mère (3). — La Courbe, (lualifiée désormais du modeste titre de métairie, saisie elle aussi sur la famille de Jajollet, a été adjugée en 1700 pour 7200 livres à un bourgeois de Paris nommé Antoine Gislard (4). — Lorière et la Beauce appartiennent aux Tavernier de Boulogne, famille de bourgeoisie de Fresnay. — Corbon a été abandonnée à son tour api'ès le décès d'Anne de Courtarvel, veuve René de Barville, puis vendue en 1711 par sa sœur, M"'^ de Baudry, à une famille étrangère au Maine, les de Versoris, qui concéderont peu après cette terre à Marc Antoine Jory, sieur de Louville, maitre des forges d'Aubes, « y demeurant près de la ville de Laigle (5) ». — Les Roches enfin seront dépecées en 1718, après la mort d'Antoine René Le Feron, « assassiné à l'épée vers 1713 à la porte de l'auditoire du bailli d'Assé-le-Boisne » (6). — Seule, la Droulinière sera habitée jusqu'à la Révolution par les Herbelin, seigneurs de la Heulière, famille originaire de Saint-Calais-du-Désert, à laquelle avait appartenu un ancien curé de la paroisse et dont un membre, Jacques Charles de Herbelin, épousa dans l'église de Douillet le 17 janvier 1709 demoiselle Marie Brière, nièce de M° Jean Brière curé du Vul. — En définitive la noblesse fixée sur le sol de Douillet est réduite, à partir de la fin du règne de Louis XIV, à deux familles, les de Montesson et les de Herbelin. La transformation que nous avions fait pressentir s'est accomplie, la bourgeoisie a pris dans les campagnes la place de la petite noblesse rurale, élément si actif jadis. Dès lors l'histoire de la noblesse n'est plus à Douillet que l'histoire de la seule famille de Montesson.

D'un autre côté, par une sorte de réaction contre la politique du gouvernement, la foi diminue ; le clergé voit ses rangs s'éclaircir ; les prêtres

(1) Arch. de la Sartlie E, 226.

(2) Arch. paroissiales.

(3) .\rch. municipales du Mans.

(i) Titres de propriété delà Courbe.

(ô) Arch. paroissiales.

(G) Minutes Urb. Deshais. — A. Leguicheux. Chron. de Fresnay, p. 50.

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habitués sont moins nombreux ; les bénéficiers, M"-'* Jérôme de Sageon, chapelain de la Courbe, Julien Bigot et Jean Pichereau, titulaires de la prestimonie Bigot, Jean Bedeau et Pierre Glopeutre, chapelains du Plessis, ne résident pas ou n'exercent qu'une très faible influence. L'élément religieux n'est plus guère représenté que par le curé.

Le curé, le seigneur, la communauté, tels sont donc les éléments qui subsistent dans la société paroissiale après Louis XIV. Les règnes suivants seront témoins de l'affaiblissement pi'ogressif des deux premiers et des progrès rapides du troisième qui tendra à devenir prédominant.

Sur ces entrefaites, Jean-Thomas de Montesson était arrivé à sa majorité et devenu l'unique représentant de la branche de Douillet, ses deux sœurs Marie- Marguerite et Françoise-Adegonde étant entrées en religion. Capitaine d'une compagnie de cavalerie au régiment de Villeroi, il épousa le 15 fé\Tier 1711 dans l'église de Rouez, Madeleine Pauls du Prat, fille de Pierre du Prat, écuyer, seigneur de Rouez, et de Dorothée Lemaire de Minières (1) ; puis il fut nommé le 5 janvier 1713, maréchal général des logis de la cavalerie légère. Dès les premières années qu'il prit en mains l'administration de la seigneurie de Douillet, il eut à soutenir un long procès contre la duchesse de Sillé, Marie Anne de Bourbon princesse de Conty, au sujet de la terre de Courtoussaint. Depuis sept ans qu'il avait acheté ce fief des créanciers de Jajollet il était en droit de s'en croire propriétaire définitif, lorsque tout à coup la duchesse de Sillé le fit assigner aux Requestes de l'Hôtel, en conséquence de son commHtimus pour se voir condamner à lui délaisser Courtoussaint à titre de retrait féodal. Une sentence du 9 juin 171G ayant débouté de sa demande la princesse de Conty, elle en appela aussitôt au Parlement ; la lutte fut longue, mais enfin un arrêt du 12 mars 1717, basé sur les dispositions de la coutume du Maine, cassa le premier jugement et autorisa la duchesse de Sillé à exercer son di-oit de retrait ('2). Courtoussaint fit dès lors retour à la baronnie de Sillé dont elle devint une dépendance directe, comme les forges de l'Aune l'étaient déjà. Quant à messire de Montesson il dut renoncer à s'étendre de ce côté et bientôt nous le verrons prendre sa revanche en achetant les domaines de More et de Corbon.

Pendant que l'attention du seigneur de Douillet est ainsi absorbée par les événements politiques ou des afïlnres d'intérêt, le curé continue à se consacrer

(1) Rctj. de l'Etal-Civil de Rouez en Champagne. — CliarU'ier du cliûteau.

(2) Ari'est du la cour du Purleineiit concernant le /■cirait féodal et les drods seigneuriaux. Paris, Damien Beugnie, grand'salle du Palais, au pilier des consultations 1717, plaq. in-4', imprimée, très rax'e, conim. par M. l'abbé G. Esnault.

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exclusivement à sa paroisse. Elu procureur de fabrique en 1712, M" Claude Guyon remet en ordre la comptabilité, donne à l'église de ses propres deniers les statues de saint Pierre et de saint Sébastien qui existent encore aujourd'hui (1713), obtient des sentences favorables des baillis de Sillé et Assé contre les propriétaires de la Bouteveillère et les représentants de Claudine Le Roux qui refusaient de payer les rentes dues à la fabrique (1714-1718), fait refondre les cloches (1720) ; en un mot se montre jusqu'à la fin administrateur aussi dévoué qu'intelligent. Au reste la dernière aff;iire qu'il eut à traiter devait être à l'honneur de ses paroissiens. Par son testament du 22 août 1724 Léonard Aguillé, « marchand laboureur demeurant à la Bussonnière », avait fait des fondations qui absorbaient plus de la moitié de sa succession contrairement aux dispositions de la coutume du Maine. Or, au lieu de faire annuler purement et simplement ce testament illégal, les héritiers « pour le respect qu'ils doivent à la mémoire de leur père, ne « désirant rien davantage que de faire exécuter ses dernières volontés autant qu'il « est en eux », et afin que l'aflliire ne fut point portée devant un tribunal, proposent au curé de faire acquitter trois messes chaque année pendant vingt ans, deux messes par semaine pendant quatre ans et de donner 220 livres pour la décoration de l'église, « à condition que leurs dits père et mère seraient mis au « rang des bienfaiteurs de ladite église ». M. Guyon s'empressa d'accepter ces offres et les transmit à Mgr de Froullay ; il y joignit même en son nom une demande de réduction ou de déplacement de plusieurs subvenite qui devaient se dire ;\ l'issue de la procession et retardaient le service divin (1).

M. Claude Guyon, depuis longtemps atteint de la goutte au point de ne pouvoir plus signer, résigna sa cure le l»"' octobre 1725 à son vicaire Nicolas Pelard, dont il avait su apprécier les qualités, se réservant seulement une pension pour sa subsistance (2). Il mourut quelques mois plus tard, le 3 mai 1726, à l'âge de 69 ans ^3), après avoir été trente-neuf ans curé de Douillet. Sa mort causa dans la paroisse et dans le doyenné des regrets si unanimes qu'il y eut à ses funérailles un concours extraordinaire de peuple ; il fut enterré le 4 mai dans la chapelle du Rosaire par le curé de Saint-Ouen, en présence de tous les curés voisins (4). Par

(1) Arch. paroissiales.

(2) Insinuations. LUI, f' 367-372.

(3) Pierre tombale dans l'ancien cimetière de Douillet : « Isi gis le cor de FWe et discret maistre Claude Guyon, prestrc, vivant curé de séant, doyen rural de Fresné, décédé le 3 may 11Q6, âgé de 69 ant. R. q. P.

(4) Heg. de l'Etat-Civil.

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