CHAPITRE III
LE DOMAINE DE DOUILLET A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE FONDATION DE LA PAROISSE
Le Pagus Silviacinensis après les invasions. — FonJations de monastères et établissement de domaines agricoles ; le monastère de Vendoeuvre ; le domaine de Douillet. — Etymologie du nom de Douillet. — Fondation de la paroisse.
U commencement du VI" siècle les grandes invasions étaient enfin terminées pom- le territoire des Cénomans. Après deux siècles (' d'excursions, de pillages et de misères», les campagnes étaient devenues la proie de trois bandes barbares principales : les Saxons, les AJains et les Francs, qui, après les avoir sillonnées en tous sens, s'y étaient établis définitivement. Les Francs, plus nombreux et les derniers venus, avaient même pris possession de la capitale et fondé vers 477 le royaume du Mans ; mais dès l'année 511 Clovis faisait assassiner le roi Rignoraer, s'emparait du Mans et annexait le territoire de cette cité à son royaume. Dès lors commençait une ère plus calme, pendant laquelle devait s'organiser une société nouvelle, « à l'aide des débris communs du monde romain et du monde barbare, sous l'influence vivifiante du christianisme ».
De cette transformation considérable, accomplie après les invasions et qui aboutira à la fusion des races, le fait dominant, l'événement capital pour le territoire de Douillet, fut le passage des envahisseurs à l'état de propriétaires, la cessation de la vie errante et l'établissement de la vie agricole. Ce fait s'accomplit successivement, lentement, inégalement, pendant tout le cours du VP siècle ; sa première conséquence fut de provoquer sur divers points la création de domaines agricoles, et par suite de rendre aux campagnes, annulées par les villes, leur antique prépondérance.
Or, l'Eglise qui s'était emparée des cités depuis longtemps, comprit aussitôt
Chcqnlrc troisième il
ce déplacement de la puissance sociale et le danger qu'il y aurait à laisser en contact des barbares païens et des rustres idolâtres. Elle dirigea donc tous ses efforts vers les campagnes, et s'y assura, elle aussi, des positions importantes par la fondation de nombreux monastères.
A l'époque mérovingienne, comme jadis au IP siècle, les solitudes les plus sauvages furent ainsi envahies par deux armées : celle des moines et celle des barbares deve^nus agriculteurs. Mais cette fois l'envahissement fut plus général, plus méthodique, et la conquête plus durable. D'une part les barbares, jeunes, vigoureux, actifs, et bientôt chrétiens, offraient d'autres ressources que les populations gauloises décimées par la guerre, démoralisées par l'esclavage et par le paganisme ; d'autre part les moines, tant par leur nombre que par leur organisation ou leur invincible courage, étaient assurément les plus rudes pionniers que la civilisation ait jamais eus à son service.
Dans \e pagus Silviacinensisreàexexm en partie désert après ladestruction des établissements gallo-romains, ce fut l'élément chrétien qui semble tout d'abord avoir repris vigueur, car, dès le milieu du VP siècle, les rives de la Sarthe sont déjà peuplées de solitaires. Bien mieux, sous l'épiscopat de Saint Innocent (532 à 543), un des plus illustres d'enti'e eux. Saint Léonard, fonde un monastère considérable dans la solitude de Vendœuvre, slu* les bords de la Sarthe, à six kilomètres à peine au Nord du village actuel de Douillet. D'après la légende de saint Léonard, une des meilleures de l'époque (1), ce monastère serait devenu bientôt un établissement célèbre, visité par tous les habitants du pays, par l'évèque du Mans en personne, et même par des commissaires du roi Clotaire qui protégeait spécialement le pieux abbé. Au YP siècle Vendœuvre doit donc être considéré comme un centre de civilisation au triple point de vue moral, intellectuel et matériel. Il prend sous ce rapport la place qu'occupait dans le pays, aux siècles précédents, la villa de Roullé, avec cette différence essentielle que l'influence chrétienne succédait à l'influence romaine corrompue et impuissante.
De cette prospérité exceptionnelle du monastère de Vendœu\Te, et en même temps de la transformation générale qui fixait les envahisseurs sur le sol conquis, résulta l'établissement dans notre contrée de plusieurs domaines agricoles, dont l'un, s'il faut eu croire les Gestes de saint Hadouin, évêciue j}\i Mans de 623 à 654, eut occupé l'emplacement actuel du village de Douillet (2). Ce manuscrit
{l) ActaSanctorum, ad diem XV octobi'is. Vita Sancti Leonardi. — Dom Piolin. Histoire d» l'Église du Mans I, p. 2Î27.
(2) D'après Cauvin {Géorjraphie ancienne, p. 320), il eut existé peut-être aussi une villa sur l'emplacement actuel de Fresnay, mais aucune découverte archéologique n'est venue conlirmer ce fait. Dans tous les cas l'histoire de Fresnay ne prend d'importance qu'au XI" siècle.
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raconte en effet avec de grands détails un événement mémorable, qui eut pour théâtre un domaine nommé Doliacus et entraîna peu après en ces lieux la fondation d'une paroisse.
Voici les termes mêmes de ce passage que son intérêt fondamental pour l'histoire de Douillet nous force à reproduire en entier.
« Au temps de saint Iladouin vivait un seigneur nommé Alain, qui possédait tt un grand nombre de terres et qui n'avait qu'un fils unique, qu'il aimait comme « sa propre vie. — Un jour que ce jeune homme chassait dans une des villas de « son père nommée depuis Doliacus (à cause de la douleur qu'y ressentit Alain, « car auparavant elle portait un autre nom), et qu'il poursuivait une biche dans le « breuil (1) de la villa, son cheval s'emporta et le jeta à terre si malheureusement « qu'il se tua dans sa chute. Alain, témoin de l'accident de la terrasse (2) même de « sa demeure, fut frappé de la plus vive douleur ; cependant il put trouver assez « de force pour apprendre la nouvelle à son épouse, et il lui fit remarquer pour la « consoler que cette mort était survenue sans aucune des causes ordinaires. — « Invoquant ensuite avec une grande dévotion le Dieu du ciel, il le pria de rece- « voir pour son culte les biens qu'il possédait, et de l'inspirer dans la distribution 8 de ces biens, afin qu'il suivit exactement sa volonté et qu'en échange il méritât « lui-même le royaume éternel.
6 II se mit donc avec son épouse à visiter à pied les monastères et les lieux « saints, à se rendra auprès des corps des saints, jour et nuit suppliant Dieu avec « une grande fei'veur de lui faire connaître par inspiration à quelle église son « Créateur voulait qu'il donnât ses biens en offrande au Seigneur pour le repos de « l'âme de son fils et pour son propre salut. — Ainsi, tout rempli de cette ardente « dévotion, il allait priant, faisant des aumônes, visitant les saints parvis, les « reliques et les églises d'un grand nombre de saints, dans le but d'obtenir, « comme nous l'avons dit, que Dieu lui fit connaître à qui léguer ses biens, car il « devait laisser un grand héi'itage, et il ne lui restait plus d'héritiers, ni fils « ni fille.
« Un jour il revenait, poursuivant ce dessein, du monastère de Saint-Martin- « de Tours. Un grand nombre de serviteurs de Dieu l'avaient déjà prié de léguer « ses biens aux lieux saints où ils se trouvaient eux-mêmes, et de plus, on offrait
(t) Brogilutn, Broilum ; nemus silva aut saltus, in quo ferarum vcnatio exercetur. Du Gange : Clossariuin.
(2) Solarium : domus contignatio, vel cubiculum majus ac superius. — Du Gange : Glossarium. Terrasse située à la partie supérieure des bâtiments. Batissier. Hist. de l'art monimental, 1860 p. 287-289.
CluipUrt' Irulaiùine i9
« de lui en donner le prix, en sorlc qu'il aurait eu duuble avantage ; il aurait reçu « leur aumône et leurs, présents. C'était \h ce que lui conseillait l'abbé du inonas- « tère de Tours dans lequel repose le corps de saint Martin ; il en était de même « pour l'abbé du monastère dit des Deux Gémeaux, et pour un grand nombre de « prévôts, d'abbés et de serviteurs de Dieu : cependant son intention ne fut dirigée « pour aucun de ces dits lieux, et sa dévotion n'était pas portée de ce côté : ce « n'était pas sans doute la volonté du Seigneur ; car lui ne se sentait point inspiré « de donner ses biens pour les susdits lieux, et cependant il cherchait avec « beaucoup de dévotion à connaître en cela la volonté du Seigneur. Sur ces entre- « faites il revenait du monastère de Saint-Martin-de-Tours et se dirigeait vers la « ville du Mans, dans le dessein de visiter la sainte église-mère de la Cité, dédiée « à la sainte mère de Dieu, Marie, et aux saints martyrs Gervais et Protais, église « où le Seigneur opérait beaucoup de miracles en vue de leurs mérites.
« Comme il s'avançait et se rendait à l'hospice de Pontlieue, situé à un mille « de ladite ville, des serviteurs de Dieu attachés audit hospice de Pontlieue et « dépendant de l'Evèque Hadouin, vim-cnt à sa rencontre, le reçui'ent silencieu- « sèment, l'emmenèrent en récitant des prières, et avec beaucoup de soin et « d'empressement lui servirent tout ce dont il avait besoin ; ils le traitèrent avec « beaucoup de distinction. — Cet hospice de Pontlieue avait été construit, pour « cette œuvre, en l'honneur de saint Martin, par saint Rertichramme, évèque de « la même ville, de manière à ce que tous ceux qui arrivaient, riches ou pauvres, « pouvaient y avoir une réception convenable, et y trouver abondamment les « aliments et toutes les choses nécessaires.
« Alain sortant le lendemain dudit hospice, \int nu-pieds et très dévotement « prier dans ladite mère église ; car pendant la nuit dernière, lorsqu'il se trouvait « audit hospice de Pontlieue, appliqué avec beaucoup de ferveur à l'oraison, il « sentit son cœur enflammé par inspiration divine du désir de donner tous ses € biens à l'église mère de la Cité, fondée et consacrée en l'honneur de la Sainte « mère de Dieu, Marie, de saint Pierre, apôtre, et des saints martyrs Gervais et « Protais, et dans laquelle il venait prier. On ne peut douter que cela se fit par la « volonté de Dieu. Dans le but de suivre le mouvement de cette inspiration, il 8 envoya demander à l'évèque saint Iladouin de venir à sa rencontre, alin qu'ils « pussent tous deux s'entendre pour que lui, Alain, disposât de ses biens ; d'ail- « leurs il était très connu de saint Hadouin et son ami fidèle. Saint Hadouin, « obtempérant à sa demande, vint au-devant de lui, l'accueillit avec bonté, le con- « duisit dans les églises de la ville pour y faire des prières en le traitant avec « beaucoup de distinction et avec un grand respect,
§0 DuuiUet-îe-Jolij avant 1780
« Ils vinrent ainsi jusqu'à l'église mère, et en y entrant, Alain et son épouse « se mirent à prier en pleurant ; ils firent connaître leur volonté publiquement, « les yeux pleins de larmes, et ils ne purent sortir de ladite église de Sainte- « Marie, Saint-Pierre, Saint-Gervais et Saint-Protais, martyrs, avant d'avoir livré « par actes réguliers avec stipulation (1), et suivant la teneur des lois, tous leurs c biens propres audit Saint-Hadouin, à ses prêtres, à ses clercs et à ladite église « mère.
« Cela fait, ils se trouvèrent remplis d'un esprit de joie et d'allégresse qui « leur rendait le corps agile, et ils recouvrèrent la vigueur de leur première jeu- « nesse par la vertu de Dieu et l'intercession des saints susdits, de telle sorte que « tous ceux qui en furent témoins se trouvaient stupéfaits, et en versant des « larmes, ils avouaient que jamais ils n'avaient vu ni entendu raconter une mer- « veille semblable ; nul doute que cela ne soit arrivé par la permission de Dieu. « Ce fut donc en cette circonstance que ledit Alain, cet homme de Dieu, « par inspiration divine, donna au susdit évèque, en faveur de l'église mère, « douze excellentes villaî avec leurs dépendances : Juliacus (Juillé) (2), Lucdunus « (Loudon), RuUacus (Ruillé-en-Champagne), Ruppiaciis (Les Pioches), Sabo- « lolium (Sablé), Guih (Jupilles), Clidie (Celle), Vernum (Saint-Cosme-de-Ver), « Vencium (Viré), Tanida (Tannie), Doliacus (Douillet), où son fils était mort, « puis Camariacus (Chemeré-le-Roi) . II donna encore par transmission la « ferme d'Asinariœ (Asnières) et d'autres villœ de moindre importance dont nous 8 n'insérons point ici les noms pour ne point fatiguer et ennuyer les lecteurs ; « cependant ces noms sont insérés complètement encore aujourd'hui dans les « polyptiques et registres de la sainte église mère de ladite ville.
« Bien plus, ce même Alain et son épouse se livrèrent entre les mains dudit « évéque Saint-Hadouin et des serviteurs de Dieu occupés à servir le Seigneur « dans la susdite église, afin que l'on prit un grand soin de leur âme et de leur « corps ; afin que l'on nourrit leur corps et que l'on gagnât leur âme à Dieu. — « Saint Hadouin pourvoyait à leurs besoins et leur fournissait suffisamment ce « qui leur était nécessaire : de leur côté ils le servaient comme un esclave sert « son Seigneur. — C'est ainsi que ce même Alain et son épouse combattaient jour
(1) « Cum stipulatioiie subnexa » clause très fréquente au VII' siècle, mais qui a perdu alorsla signification juridique qu'elle avait dans la (ex coDiaiia Wisigothorum, et ne s'entend plus que des signes de validation, comme l'apposition du sceau et la souscription des témoins. — M. A. Tardif. Cours d'ancien droit, professé à l'école des Chartes.
(•2) Xous reproduisons sans commentaires les traductions adoptées par Cauvin dans sa Géographie ancienne. Quelques-unes sont incertaines et fort discutables ; les examiner en détail nous entraînerait trop loin.