SIXIÈME ÉPOQUE
Le seizième siècle fut pour l'Angoumois la suite du développemeot de la ciTÎlisation , qui
restait encore bien in( omplèlc , quoique l'instruction, après de grandes secousses politiques^
39» ÉTUDES mSTORIODES
eût commencé à pénétrer danâ les rangs secondaires de la société. La féodalité, attaquée d'abord par le pouroir royal , puis souvent ébranlée par la résistance du peuple , n'avait fait que mieux formuler ses privilèges, surtout après Texpulsion des Anglais de cette province. Son concours, il est vrai de le dire, avait été utile dans cette lutte; aussi, fi ère de sa victoire, se releva*t-elle un instant aussi puissante qu'autrefms. Les serfs, qui, dans de nombreux combats, avaient mis toute leur énergie , tout leur courage , se courbèrent donc de nouveau sous le joug de leurs maîtres. Les droits seigneuriaux, multipliés par la faiblesse du pouvoir royal , par la domination étrangère , qui récompensait ainsi ses partisans , et^ plus tard, par les Rois de France , obligés d'appeler à eux les nobles de toutes les races , pour chasser T ennemi commun , avaient imposé aux catholiques, comme aux protestants, des obligations d'autant plus difficiles à remplir, qu'elles répugnaient à leurs désirs de liberté. Les guerres civiles, soulevées par le fanatisme religieux, en« traînèrent de nouveau le peuple dans ce drame sanglant, où se jouait le sort de la nation, sans rien diminuer des exigences de la Noblesse f le parti vainqueur n'eut de récompenses que pour les castes déjà privilégiées par les faits politiques
SL R LÂMGOUMOIS. 33S
aritérieun, «t la Noblesse conserva ses droits. La
population de l'Angoumois n'avaîL donc pas cessé d'être esclave , soumise qu'elle était aux lois du Moyen-Age, malgré rémandpatton des Communes ; avantage qui ne tourna guère qu au profit de la classe bourgeoise, résidant presque toujours dans les villes. Le peuple , en général , était traite par les Grands comme un peuple conquis. £n temps «de guerre , ceux des ser& qui n'allaient pas an combat, gardaient les châteaux des seigneurs; nostri Barones^ quasi im^ peratores, in suis terris dominantur, dit un an* cien interprète de la coutume d^Angoumois Il suffit , en effet , de parcourir les anciennes coutumes îudiciaires de cette province , pour se convaincre que les franchises, les droits féodaux s'appuyaient tous sur le souvenir de l'invasion Romaine* sur la domination Gallo- Franque, et sur les lois du Moyen- Age faites pour un peuple esclave. Partout on trouvait des désignations nobiliures, des Ducs , des Comtes, de» Barons , des terres libres de tout impôt , d'autres sorties des mains de leurs premiers possesseurs poilr passer dans celles des roturiers à titre de fiefs, et soumises à des corvées sans nom-
* Fanre» 4e leg. et ioit.
bre , selon le caprice des seigneurs. Le ciiàteau dominait la cabane où reposait l'esclave ; le noble foulait encore impunément sous ses pieds les récoltes des champs , tandis que le serf était sévèrement puni s'il tuait le gibier qui dévastait ses moissons. L'autorité puissante de Louis XI avait bien mis un frein à l'ambition des nobles, mais n'avah pas ânancipé le peuple.
La justice était rendue par des juges choisis
par la Noblesse , et le seigneur , haut justicier , vendait ses jugements au prix de Tor ou de l'honneur , dans ce tribunal d'exception , imité des temps anciens , où le maître était le juge de Fesdave. Tout Comte, ou Baron, avait encore, au seizième siècle, une haute , une moyenne ou basse justice. Le vassal nuisait^il à son seigneur? Il était appelé devant des juges qui ne manquèrent jamais de condamner le peuple taillable à merci. Les gibets , les fourches patibulaires étaient encore dressés sous les murs des cha* teaux féodaux, sinon comme instruments de mort pour le présent , au moins comme servant à épouvanter le peuple par le souvenir du passé et par la crainte de l'avenir. Combien de ibis, en effet , n'y avaitnm pas livré aux plus affreuses tortures, et ensuite à la fureur des éléments,
m L'ANGOtmOM.
le» membres des roturiers / Spectacle terrible de la tyrannie féodale , vivante ima^e de l'eadavage af^orté dans nos chamf)s par le despotisme des Druides , par la victoire des Aoniains et par la complète des Francs!
Les notaires ) qui recevaient les promesses des parties^ tenaient leur institution de km sci^ gneur. Le Comte d'Angouiéme pouvait e n nommer douae, et autant de sergenU; le Baron six, elle seigneur châtelain quatre (I). Comme la féodalité 11 avait pas pu administrer par elle-même toutes les terres conquises ou usurpées, de nombreux fiefs furent créés par elle, et donnés à des tiers, qui devaient bommage de leur personne , de leurs biens et de leurs en&nto au seigneur suEerain, qu'ils étaient obliges de suivre à la guerre , quand il les appelait. Ainsi s'explique comment une partie de TAngonmois suivit le parti des catholiques , et l'autre le parti des protestants^ chacun obéissait à 1 impulsion des nobles, et non à sa propre conscience. Gomme quelcpies fieft donnaient des titres de noblesse à leurs possesseurs, coutume adoptée seulement dans les derniers siècles , on vit s'augmenter le nombre des gens titres , et naître parmi eux de sanglantes rivalités. Ainsi, quand la fortune put
m ÉTUDES BBTORIOOES
acheter une terre noble ^ on vit des Marquis^ des Comtes et des Barons ^ dont les fiuoûUés
avaient été des premier* s dans la domesticité des châteaux. C'est surtout ce qui arriva souvent| quand la classe bourgeoise « par son indosirie et par 8011 commerce, eût commencé à rivaliser de fortune avec la Noblesse ancienne , alors, elle Toolat des titres, et elle les acheta au prii de l'or. La liberté el les honneurs ne pouvaient donc se trouver qu'avec la fortune; le laboureur, qui naissait dans la terre seigneuriale, devait aussi y moiuir. Conformément aux lois Romaines sur l'eselavage, il était attaché à la glèbe, et puni avec sévérité, s'il cherchait à se soustraire a oette humiliante condition. Ce souvenir de Tesclavage ancien se retrouve encore dans quelques parties de rAngeumois. Visitez l'Arrondissement de Gonfo~ lensj demandez au paysan que vous rencontrerez dans les champs qud est son nom, sa &milie , il vous répondra avant tout : « Je suis sous les » mains de telle personne, » On dirait l'esclave Romain, qui se faisait connaître en donnant le nom de son maître. Le temps seul ne suffit pas pour relever l'homme dégénéré par Tesclavage ; il faut que Finstniction vienne l'éclairer.
Tel était à peu près Tétat de TAngoumois à
SUR li AMGOUIIOIS. .
tette époque de notre histoire. Cependant , €ûmmo le pouvoir royal avait appris à redouter Vhétamcm des nobles , quelques Rois de France avaient allégé le poids de la féodalité : Henri II avail perisis a tout vaasal d'élever des tours cré^ nsiées, d'édiÉier dei ponts-levis et de creu&er des foesés autour de sa deneure Mais , à la même époque, comme il était de Tintéret du seigneur de connÉîM les mutations survenues dans les propriétés , pour lever les dîmes et les agrien , quiconque frisait une aequisition était dans 1 obligation de présenter ses titres au seigneur, dans un temps donne; et, selon la couttnne d'Angoumois , le seigneur pouvait prendre la propriété au même prix : la même formalité de* vait être remplie envers réyêque diocésain , qui avait les mêmes privilèges. Le cens et les rentes devaient être portés dans la demeure des sein gneurs^ ainsi, il arrivait souvent que certaines rentes étant dues au Due, il fiiUait fidre une longue route pour payer cet impôt ; car le noble privilégié Inbitsôt toujours là où il trouvait jdiis de ressources pour les plaisirs.
Sdon la contum de cette province, le peuple
* Ordonnance de 1552.
SS8 ÉfDDIS DSTOUQQIS
était obligé de faire moudre son blé et cuire son pain dans des lieux désignés , et placés dans la juridiction seigneuriale (2). Les nobles de race n'étaient pas les seuls privilégiés j certaines fonctions administratives ou judiciaires jouissaient dea piivilcges de cette puissante aristocratie ; ainsi , les maires , les écbevins et les conseillers de la 'ville d'Ângoulême , au nombre de vingt-duM]^ ^ cl leurs descendants, en vertu des ordonnance» de Charles Y et de ses successeurs , étaient exempts des charges publiques. Ces ordonnances avaient été rendues pour récompenser la ville d'Angouléme de s'être soustraite à la domination Anglaise : telle fiit l'origine de la Noblesse de robe.
Les libertés publiques étaient donc peu avancées dans l'Angoumois, à la mort tie Henri IV , et cependant , que de révolutions avaient bou-» le versé le sol et la société! Pendant toute la vie de ce Prince , les prolestants avaient professe librement leur religion; mais, sous la minorité de Louis XIII , les passioins religieuses réveillèrent de nouveau les partis \ la haine des protestants oontre les catholiques fit songer à une résistance armée. Gondé et les principaux personnages de la cour entretenaient des intelligences avec, les
reUgionnaires dam toute la Guyenne, et peu s'en fiillut que eette nouTelle confédération ne fit encore couler des flots de sang dans TAngoumois Dan» cette circonstance , Tambition ca-> chak Ms projets contre Marie de Médicis et tes partisans , sous le prétexte de défendre la religion de Calvin. Cependant , tous les préparatifs • n'aboutirent alors (fu'à des récriminations écrites de part et d'autre. L'année suivante, les confédérés appelèrent auprès d'eux leurs partisans. L'Ângonmois fournit son contingent ; et ainsi se forma une nouvelle armée protestante dont lea Chefs firent légitimer la révolte par le synode de Grenoble Gondé occupait le Poitou, tandis que le Duc de Rohan, avec une armée assez nombreuse , ravageait le Périgord et une partie de l'Angoumois , et principalement les églises de campagne. Louis XllI , âgé de sdze ans , passa alors à Aogonlême en allant à Bordeaux au-devant de la Princesse d'Espagne ; sa fiancée j triste union où , dès le lendemain du mariage , la haine prit la place de l'amour Il fat harangué à son entrée par Jacques Lemeunier. Sieur De Kouffîgnac. En revenant de
Bordeaux , il pana à La Valette , on le Duc d'Épenion YÎnt le joindre avec cpiatre mille hem*
mes d'infanterie et cinq cents de cavalerie*
Les haines continiiaient a fermenter, loraqae
la cour, désiraiil faire la paix avec les mécontents» réunit un eongrès a Fontenay-le-Gomte , et ensuite i LÀndun> où lurent représentées les différentes églises réformées de l'Angoumoîs *, Pen- '4bnt ces négociations , Louis Xlil repassa & Angouléme, en se rendant à Paris arrec la Rdne. Dans la suite , des mésintelligences étant surrenues entre Louis XllI et sa mère, celle-ci fkA reléguée à Blm^ et gardée à Yue, pour qu'eOe ne pût conmiuniquer avec ses partisans i mais l'un d*enx, de concert avec le Duc d'Épemon , qui avait encore le gouvernement de FAngoumois, parvint à la rendre à la liberté : ainsi recommencèrent, pour finir dans l'exil, les intrigues de la veuve de Henri IV. Le Duc d'Épemon quitta iurtivement la ville de Metz avec un fort détadkement, et arriva à marche forcée dans TAngoumois, au milieu de Tliiver, pour y attendre la Keine **. Il s'arrêta à Gonfolens, on son fils,
* 1616.^1lefcan, Umm Vi^ft^ 4». 1619,
Sim L*AN601IIICR9. 341
Tarehevéque de Toulouse, vint le joindre avec trois cents gentilshommes *. Impatient de ne pas yoir arriver Marie de Médicis , craignant que le complot n'eût été découvert, il se rendit à Angouléme, ou la Reine arriva, quelques jours, après, arec une nombreuse escorte de gendlskom* mes. Des négociations ayant été entamées pour, rapprocher de son fils la royale fugitive, Richelieu vint à Angouléme, et, par ses secrètes intrigues auprès des gentilshommes de la Reine, parvint à laire réussir ce projet, au détriment du Duc d'Épemon. Ainsi commença le crédit de ce ministre > qui> des marches de Tau tel, s'éleva jusqu'au trftne, qu'il domina par la puittance de son talent. Un des articles du traité conclu à Angouléme portait que le chapeau de cardinal serait donné au rusé négociateur'^.
Cette même année, Louis XI 11 donna le duché d'Angouleme à Charles de Valoia, fils naturel de Charles IX, après la mort de Diane, fille légitimée de Henri U , qui le possédait en vertu d'une donation de Henri III , à titre de réversion à la couronne. Quoique les protestants de cette pco-
" Âa({iieUl, Histoire de France.
tramts msTéniQues
vince Ausent toujours en état de reyolte, ibii^oppoterent aucane résistance à Louis XIII, lorsque, après la prise de Saint-Jean-d'Angély, il trayersa le pays^ pour se porter avec son armée dans le Périgord *. Pour calmer ensuite les mécontents de la Guyenne et du Poitou , ce Prince, accompagné de sa mère, parcourut ces deux proTinces; mais les plaintes du peuple ne furent point écoutées ; le pouvoir était devenu depuis long-temps la proie des courtisans; les seigneurs seuls obtinrent quelques concessions , parce qu'on n'osait pas leur résister **.
Depuis les premiers temps de la réforme religieuse, le nombre des protestants s'était prodigieusement augmenté, surtout dans les Arrondissements de Ruffec et de Cognac ; la défiance et la crainte de l'avenir y entretenaient toujours des germes de discorde* Toute l'attention des religionnûres se portait sur le gouTemement de Louis Wll et sur l'administration de son ministre, qui , n'osant pas encore les attaquer ouvertement, cherchait secrètement les moyens de les perdre.
* Itôi. — Biercure de France.
€ondé et pluueiurs autres étaient prêts a pren* dre les armes de nouveau; car lès protestants étaient devenus plus inquiets depuis les assem<* blées générales de Loudun. On voyait donc dans l'Angoumois les partisans des deux religions rivales s observer en ennemis, les yeux attachés sur quelques positions militaires , enviant certaines loealités, où Vun ou l'autre parti planterait son drapeau, sll fallait en venir aux mains.
Cependant, la guerre n'éclata point dans celte
province, lorsque Louis XIII la porta dans le Béam, quoique les protestants fussent d accord avec ceux de La Rochelle, et leur envoyassent des secours en hommes et en argent. Us avaient aussi des députés accrédités dans cette ville , considérée comme le boulevart du protestantisme, où. devançant une autre époque, on devait tenter rétablissement d'une république *, Mais . pour punir les habitants de l'Angoumois d'avoir pris part à cette révolte, lorsque îuchelicu résolut de faire le siège de La Rochelle, il frappa sur la ville de Cognac une contribution de quatrevingts paires de souliers et autant d'habits destinés aux soldats de l'armée royale. Après une
su ÉTuiMBs mnomoB»
délibératioi^ du Conieil municipal, des ré€laiiia« tiont furent adrettéet au Maréchal De Schombergr
et des commîasaires furent envoyés à La Rochelle pour réclamer au nom de la TÎlie de Copiae : il est probable que des impôts du même genre furent eiigés de plusieurs autres localités ; mai» il n'en reste pas de preuves. Telle était l'agitation qui régnait dans ce pays, alors couvert de partis ennemis , que ces commissaires , pour éviter toute rencontre lâcheuse, employèrent quarantetrois jours à laire uii voyage si court. On ne leur avait alloué pour leurs frais qu'une somme de vingt-sept francs (5). Aussitôt après la prise de La Rochelle , le Maréchal De Schomberg en transmit la nouvelle a la ville de Cognac , annonçant aussi la démolition des remparts^ pour intimider les protestants de TAngoumois. Ainsi, cette ville, où naquit François et qui fut si souvent le théâtre des luttes de la liberté reli* gieuse ^ assista , pour ainsi dire , aux derniers eflforts de Tindépendance nationale^ voilée du prétexte de la religion.
La corruption des mœurs de cette époque de fanatisme religieux était portée au plus haut degré ; car on trouve , dans une délibération de rhôtel-de-ville de Cognac , qu'il fut enjoint , la
6U& L'AMCOCltfHS. 34»
mène année > aux femmes de mauvaise vie d aller habiter le» iauboorgi) tan<lti que y par un zèle rdigieux , peu d'aceord avec cette dépravatioo , on cédait aux bouchen , à prix d'argent^ le droit de Tendre de la viande en carême ; le plus offirant jouimit de ce pririlége
Depuis cette époque jusqu'à la mort de Louis XIII9 nous n'avons plus à mentionner de fiiits politiques dans l'Angoumois; nuds comme les sodé-^ tés suivaient leur marche de progrès, et que Tinstmction commençait a féconder l'inteUigence ^ on vit naître dans cette province quelques hom-^ mes d'un talent remarqiMble dans divers genres de littérature. François-Faure ** illuëtra l Eglise de France par son éloquence , qm lui mérita l'é- Tecké de Glandève, et ensuite celui d'Amiens. Devenu sous-précepteur de Louis XIV ^ il aug*-* menta sa réputation par plusieurs oraisons fii^ nèbres et par une censure des lettres provinciales du célèbre Pascal (4). Un autre ecdésiastique, Trotti de la Chétardie , se distingua par ses con* naissances en théologie. Né sans ambition, il ne profita point de son talent pour s'élever dans
* Segiiira dM iMHiéffiiioM niMcl-^e-fiBe.
Né iUûâ i AoguuittOtf ea 1611 , mort eu 1687.
tÂlè ÉTUDES mSTORIQUËS
les dignités de l'Église; il relusa l'évéclié de Poi^ tien par humilité, et se contetita de remplir
les devoirs d'un bon prêtre , dan» la cure de Saint"*Sulpicej à Paris (5)* Cette même famille eut aussi deux autres membres distingués par leur savoir : le chevalier de la Chétardie , frère du précédent, homme plein d'esprit et d'une politesse t*emarquaMe (6); un autre du même nom contribua à la gloire du siècle de Louis XIY^^ par ses services militaires. Entré de bonne heure dans la carrière des armes , il devint ambassadeur de France en Russie , où il gagna les bonnes grâces de llmpératrice Élisabeth , qui , plus tard , excitée par la jalousie de ses courtisans , lui ordonna de quitter ses Étal» dans vingt-quatre heures , et le dépouilla de tous les Ordres Russes dont elle l'avait honoré. La cour de France paya aussi ses services de la même ingratitude , en l'envoyant prisonnier à la citadelle de Montpellier, d'où il sortit pour prendre part aux expéditions de la France en Italie et en Al* lemagne.
Quelques hommes d'une naissance obscure , et dont la vie semblait alors devoir s'écouler loin
des honneurs, iavoriséî» par de grands seigneurs, dans ce siècle où la féodalité des temps anciens.
sim L*AN€oi»oii5: %tr commençait à se dépouiller des préjugés de naissance , prirent une place importante dans la
société ; de ce nombre fut De Gourville , faible enfant né d'une famille pauvre de La Rochefoucauld; l'amitié de Fauteur des Maximes, né dans la mcmc ville, contribua à rendre célèbre le nom de son jeune compatriote (7). On le retrou- ▼era dans la guerre de la Fronde prêtant Tappui de son talent à son noble protecteur.
La ville d*Angouléme, témoin des premiers essais politiques de Richelieu pour s élever à une place d'où il devait commander au Monarque et a la nation , vit une des victimes du despotisme du Ministre-Cardinal gémir sous les verroux d'une prison politique. Le Marquis de Châteauneuf, qui avait présidé à la condamnation du Duc de Montmorenci, étant tombé en disgrâce dans les dernières années de Louis XiU , était renfermé dans le diâteau d'Angouléme, quand ce Prince mourut ; il en sortit immédiatement après par ordre de la Régente, Anne d'Au^ triche ^. Un an auparavant , le Duc d'Ëpemon , dont la vie avait été livrée à tant d agitations po-
* 1613. — >AiiqiiMfl, But de Fnnco.-^liéiiMm de ia RochefiMi-
Ô48 ÉTUDES mâTORIQUES
litîqiies , mourut a Loches» Voulant donner unepreuve d'attachement à la vilin d Angoulême , dont il avait été gouverneur , et dont plusieurs de* habitanU avaient été ses amis politiques, il ordonna que son cœur y fui transporté. On le plaça sous le chapiteau d'une colonne de marbre noir, dans une chapelle sépulcrale de la cadié« di aie , où les prêtres de cette église disaient une messe tous les matins à six heures.
Lorsque F administration publique fut confiée aux nudns d'une femme régente guidée par des courtisans, et dont l'autorité s'appuyait sur la faiblesse d'un Roi enfant^ de nouveaux signes de discorde ne tardèrent pas a se numifester* Cependant, l'Angoumois s'abstint, pendant qudhfue temps, de prendre part auiL agitations des Mécoti" teniSj et à ces entreprises ambitieuses d'une partie de la Noblesse, qui préparait ainsi les journées des barricades et les combats ridicules de la Fronde* Au milieu de cet acharnement des partis, la ville d*Angôuléme , calme , comme sf l'orage des factions n'avait pas dû gronder {dus tard sous ses remparts, s'augmenta de quelques établissements élevés par la piété religieuse aux douleurs de l'humanité. Déjà, une révolution s'était &ite dans les idées religieuses; on n'éle*
SUR L'AMGOUMOIS. 349
irait plut d'Abbayes , car le peuple n'y aurait
pas porté ses aumônes, et plusieurs de celles qu'avait ya fonder le Moyen-Age étaient TeuTes de leurs pasteurs; leurs revenus servaient à entretenir à la cour le luxe et la licence 4e certains sbbes, prostituant lesTéritésdu christianisme à la dépravation qui coulait à pleins bords autour d'un trdnetm la voix puissante de Bossuet devait rappeler le Prince à lu pureté évangélique. Ainsi, la belle Abbaye de la Couronne, enrichie par quatre ou cinq siècles de puissance ecclésiastique, avait été accordée au cardinal de Retz, qui ca prit possession par procuration Apres en avoir joui quelque temps, ce prêtre aux mœurs corrompues, aux habitudes galantes, obtint de Louis XIII qu'elle serait unie au collège de France, terni par les Jésuites. Quelques années auparavant, des personnes pieuses fondèrent à Cognac le couvent des Récollets, dans le but d*y faire instruire les enfants pauvres.
Au milieu de la dépravation presque générale, l'Angoumois fut assez heureux pour avoir un évéque cpii comprit les intérêts de la vraie religion en appelant la piété des bdèles au secours de
isao.
^ ÏTUDE8 BISTOUOm
l'humanité souffrante ; Péricard, évêque d'Angoulême , fit bâtir rHopitai-géneral et 1 Hôtel- Dieu, et légua pour leur entretien la moitié de sa fortune *, il convertit en chapelle la grotte de Saint-Cybard , que le peuple n'avait paa discontinué de visiter; puissante influenee de la religion que Thomme ne renie jamais entièrement, et à laquelle il recourt dans Je malheur! Il agrandit cet asyle de la pénitence et de la prière; fit tailler dans le rocher un autel, au>desT sus duquel on voit un bas-relief représentant le Saint solitaire du Moyen- Age , appuyé sur le bras gauche, les yeux hxés sur un Christ, et derrière lui un ange qui, du sein d*un nuage, prononce ces mots : Eparchi , hïc mane !
Éparche, demeure icil Souvenir de cette voix de la conscience qui engagea le noble fiigitif des grandeurs humaines ù iaire sa demeure sous ce rocher désert Cette grotte , qu'on ne visite plus« où l'historien retrouve cependant les souvenirs d'un autre temps et des noms fameux dans notre histoire, a été respectée par les révolutions des hommes , parce que humble , ignorée et pauvre comme son maître, elle est cachée aux yeux de la foule. L'autel est intact, beau par sa sim-
* Vers l'an 1673.
SUE L'AMGOUMOIS. 351
{4icité> mais reuf des cérémonies do culte : peutêtre la foi, qui craint de se montrer au grand jour pour ne pas attirer sur elle le dédain des hommes irréligieux, y va-l<-elle prier quelquefois, et en sort-elle consolée. L'inscription que Féricard fit graver sur le rocher existe encore; puisse notre époque de destruction la respecter comme l'ont fait les temps passés ! (8)
La Fronde en étant venue au point de disputer
iscs iritcrêts et ses pictenûons par la force des armes, le Duc de La Rochefoucauld y prit une part active , et contribua beaucoup à agiter l'Angoumois, en attirant à lui la ÎNoblesse de ce pays *, Il fut puissamment secondé , de même que le Prince de Gondé , par GourviUe , qui se dévoua tout entier au parti de son prolecleur, en s'cxposant à toute sorte de dangers. GourviUe ne recula devant aucune entreprise, même celles qui pou\ aient le déshonorer, pour ])roriirer de l'argent au Prince de Condé , Chef de cette nouvelle ligue conduite par quelques femmes dont la beauté trafiquait des intérêts de la nation. La France était sur le point, comme Ta dit un écrivain illustre, de se courber en riant sous
S5t ËTUDES HISTORIOŒS
le despotisme de Louis XIV (9). Le zélé Frondeur de l'Ângoamois porta un jour le dévouement jmqu'à yolér les fonds d'une caisse publique^ et à rançonner un directeur des postes, tant la probité est eipoèée à faire naufrage' dans les guerres civiles. Cependant, Gourville répars plus tard les dommages faits à autrui. Il resta jusqu'à la fin attaché à son protecteur, et négocia sa rentrée à la cour avec tant d'adresse, que le cardinal Mazai-in se servit de lui pour faire la paix avec d'autres Frondeurs (10).
Anne d'Autriche, espérant calmer la Guyenne par la présence de son fils, s'y rendît avec lui, accompagnée du Duc d'Anjou et des principaux seigneurs. Louis XIV « avant d'arriver & Angon- I£me . avait fait annoncer de ne pa. faire de préparatifs pour le recevoir ; mais le Maire , Jean- Guymard , Sieur du Jalleys et du Banchet, fit décorer la porte du Palet, par laquelle il fit son entrée Le gouverneur vint au-devant de Is cour jusqu'au Pontouvre* Le Maire et les échevins reçurent le Roi à la porte de la ville , où Jean-Guymard, un genou en terre , lui adressa
• J5juilit'i 1650. Voyei la lettre de Girard à Goorart , cooservée par Tallemant des Aéaux.
m VAMGOmiOiS. 359
«a iiaranguei et lui remit les clefs de la cité. Le Monarque les ayant reçues les donna à sa mère , qui les rendit au magistrat, en hiî disant : « Mon* » sieur, le Roi et moi vous remerciooë ^ et, >» pour TOUS témoigner la confiance que nous » avons en votre fidélité ^ nous vous remettons Il TDS clefs , sachant bien qu'elles ne pourraient n être en de meilleures mains; continuez comme * M vous avez commencé* »
Le Roi logea dans la maison de Monsieur De
Villoutreys , près de la place de Marengo. Le lendemain , pour témoigner sa satisfaction aux habitants , ii traversa toute la ville à pied , en se rendant à la cathédrale , où il entendit la messe.
Alors un lioiiime dv Lettres , retiré dans son château , quoique vivant dans la solitude , jouis^ sait encore du plus grand crédit, et pouvait contribuer au triompht: de la cour sur hi Fronde; cet homme était £alzac , l'oracle du bon goût dé son siècle , dont rinfluence en littérature fiit au&si grande que celle de Voltaire retiré à Ferpey. Richelieu , Masarin et Gondé avaient tour à tour désiré d'être loués par lui. Anne d'Autriche 9 en passant à Angoulême , eut plu-
sieurs eiUrevues avec lui , et lui fit des oflfre» pour qu'il devînt rennemi de« Frondeurs . Si fon en croit la lettre que Girard"; archidiacre d'Anproulême , écrivit à ce sujet à Courait , ce* offres durent séduire rkomme de Lettres. Quoiqu'il en ioit , ce voyage fat d'un faible résultat pour la tranquillité de ce pays. L'année suivante, toute la Guyenne était sous les armes , poussée par divers Chefs entreprenants. Le Duc de La * Rochefoucauld agissait de la même manière dans TAngoumois ^ où se trouvaient les Princes de dondé , de Conti et de Marâllac.
Bientôt Vannée royale , poursuivant les Fron- «deurs , marcha sur Poitiers dont elle s'ènipara.
De là, le cardinal Mazarin ût avancer une partie des troupes, sous le commandement du Comte OUarcourt, au secours de la ville de Cognac qu'assiégeait Condé, maître depuis quelques jours de tout le littoral de la Charente, à Teiceplion de cette ville , où commandait le Comte de Jon* Zàc , lieutenant du Roi en Saintonge *. Ce Chef s'y * était retiré à la nouvelle de l'approche des {'rondeurs , dont il partageait les projets, résolu -de se servir de cette position pour traiter avec
^ TeitaiMnt palflM|iw d» H. De Colbert, p. 46 , édit. de U Hajc , IGdi.
em avec plus d^avantage , si tes intérêts exigeaient qu'il favorisât ouvertement les entreprises du Prince. En effet, plnsieors lettres avaient été échangées entre le Comte de Jonzac et Gondé qui , persuadé que la ville lui serait remise, s'il avait Tair de venir Fassiéger, avait 6it partir de Bordeaux le Duc de La Rochefoi»cauld , avec ordre de se porter sous les remparts de Cognac , où devait aussi se rendre le Duc de Tarente , afin de prendre part à l'attaque de la place, dans le cas où elle ne serait pas livrée«
A la nouvelle de l'approche des ennemis , les Iisbitants de la campagne se réfugient dans la ville , emportant avec eux des vivres et ce qu'ils avaient de plus précieux. .La Noblesse des environs <^it de même , moins par attachemedt pour h cause royale , que pour sauver les richesses qu'elle avait transportées à la hâte Les portes de k Tille furent aussitôt fennées , et les habitants observèrent attentivement toutes les démardies du gouverneur ^ dont ils soupçonnaient la fidélité ; mais celui-ci , réduit à l'impossibilité d'agir en laveur du parti de Condé^ se déter-
*Tie do Piinoe de CoMié, édit. de Cdogne, iC95. — Méaoac» de lit aechrfwMinld»
35e ÉTUDES mSTORIQUES
mina à défendre la ville. Le siège dura huit jeun : Toici les détails qui ont été consignés dans un écrit inédit de cette époque. Tout en conservant l'ordre des faits , nous avons cru de-
>oir changci^ quelque chose à la lédaclion.
Les habitants de Cognac, à la nouvelle de li
prise de la ville de Saintes , certains d'être alla- ^qués , se préparèrent à se défendre avec courage. Aussitôt, par rorclre du Sieur des Foiiteiielles , capitaine du régiment de Piémont, ils se mirent à réparer leurs remparts, à ouvrir des brèches pour tirer sur l'ennemi , et a entourer de palissades les c&tés les plus faibles. Après avoir ainsi pourvu à tous les moyens de défense , les habi* tants , en état de porter lés armes , se rendent sur la place publique, où leur nombre s'élève à huit cents hommes , avec les gentikhommes ve« nus dans la ville *. Alors, le Maire , nommé Cy- Tadier , parcourt les rangs, et leur fiiit Êiire ser^ ment de mettre tout leur courage à défendre k place : ceux-ci répondent par le cri de : Vive le Roi ! De ce moment , il fut pourvu à la garde de tous les postes, et la population resta sous les armes.
i" Novembre 1651.
SUR L'ANGOUHOIS. 357
L^ennemi ne s'était point encore présenté «
lorsque, deux jours après ^ les habitants , informés que Louis XiV était à Poitiers, envoyèrent, vers lui Cooibizant, président et lieutenant au àége de Cognac, Se Romas^ éckeTin, et Âllenet, pour assurer Sa Majeslc de leur fidélité et de la résolution prise de mourir pour la défense des droits de la couronne. Ils lui demandèrent aussi de donner le commandement de la ville au Sieur des Fontenelles. La Teille du départ des dépotés, un conseil de guerre , composé de quatre gentilshommes, de quatre échevins, du lieutenaut*général et du procureur du Roi, s'était réttni sous la présidence du Maire, afin de délibérer sur les moyens de défense, et sur la conduite qu'on devait tenir à l'égard du Comte de Jonzac , qui , ce même jour , entra dans la ville avec soixante cavaliers et quelques hommes d'infimterie, qu'il plaça dans le château^ séjour ordinaire des Chefs qui avaient le commandement de la ville*
Beux jours après le Sieur de ReUefiMnd,
Maréchal de camp , vint, par Tordre du Roi
* 3 Novembre.
* 5 Hotenlice.
SS8 . tirOBES mSTORKHTBS
prendre le commandement de la place. La journée du Imdemain * fut employée à Gonttruirc sur les remparts une demi-lune, sous la direction du Sieur des Fontenelles , chargé de couvrir la porte Angoumoisine. On y travaillait avec empressement, lorsque « le même jour, on fut Infor* mé que Pennemi était campé à une demi-*lie«e de la ville, sur la route d'Angoulême, et que déjà quelques coureurs s'étaient montrés k une moindre distance. Aussitôt, des Fontenelles et Belle* fond, suivis de quelques cavaliers, marchent en avant et repoussent les coureurs à coups de pistolet jusque sur les escadrons de la cavalerie ennemie,
qui se trouvait à un quart de lieue de la ville. On apprit ainsi que le Duc de La Rochefoucauld , l'un des lieutenants-généraux du Prince de Condé, était logé au petit village de rÉclopart,à une demi«Ueue de Cognac.
Le lendemain le Duc de La Rochefoucauld, à
la tête de deux cents chevaux, vint reconnaître la place. Aussitôt, la population s'émeut et court aux armes : les principaux Chefs , De Blenac , De fiellelond, des fontenelles, le Marquit
* s NovonliffiB'* •* 7 Novembre.
SUK L A.NGOUMOIS. 3!W
d'Ara, Ghateauebenel, de.Réal, Sûnt-Trojean^,
Duvernou , d'Estré , d' Au thon , Beaulieu, de La Soge , de Kigiioltes , le Chevalier de MarcU-- . lac, sama de aoiaante habitants et de quelques^ gentilshommes, forment un escadron, et s avancent à la portée du mousquet, au-devant du Duc de La AochefbueauU, tandb que le Baron D'An,, avec trente mousquetaires, prend une autre poailion pour favoriser la retraite , s'ils étaient repoussés* Toute la journée se pasia en escaimou' cheSj parce que, sans doute, les Frondeurs attendaient Texécution des promesses du Comte de Jonaacy et ne connaissaient fias Tarrivée d'un. Chef envoyé par le Roi; de leur côté, les habitants craignaient de compromettre k saiut de la place en sortant de leurs remparts, et ignoraient d-aiW leun le nombre de leui^ ennemis, qui occupiaient les environs. Le Duc de La Rochefoucauld se lotira vers les trois ou quatre heures du soir,, après avoir fait tirer douze volées de pièces de campagne sur quelques maisons voisines des remparts.
Le jour suivant * , De Boismorin, prévôt des maréchaux de la ville , suivi de cinq ou six de ses*
* 8- NOvenbK.
360 ÉTUDES UISTORIQUëS
gem, entré dans la place «ont les yeux de Ten*^ nemi, qui comptait toujours sur la trahison du Comte de Jonsac. Cependant, le même jour, à midi, Tordre d'attaque fiit changée lie IHie de La Rochefoucauld, voyant la ville déterminée à résister, se porta Ters la porte Angonmoiame , avec onze eseadrons de caTalerie et quatre bataillon» d'infanterie , environ trois mille hommes, tandis que le Prince de Tarente armait par la route de Saintes avec dix escadrons, environ mille horanes, et avec quatre bataillons réunissant quinze cents hommes. On n'en vint point aux mains dana cette journée; man pendant la nuit, les troupe» des confédérés prirent ainsi leurs positions : le régiment d'infanterie de La Rochefoocaold , à la métairie de Ca^ouillet et au Temple ; le régiment D'Albret, dans un champ^ voisin appelé le Clos-de-la-*chambre; le régiment du Comte de rOrge , à la Perdasse et à la métairie de Touillet; le régiment d'Ënghien, dans le couvent des Cordeliers, à Gasdebourse (11).
Le plus éloigné de tons ces jpostes était pres^ que à une portée de fusil des rempart» de la
* Ce Imh » placé en-dehcrt d« li TiOe , était «iim appelé , parce qa*U ferndt aux cMnomes dn colle proteitant.
SUR L ÂMGOUMOIS. 361
TiUe. Le neuvième jour, après toutet ces dispo- «tiens , les confédérés établirent une communication entre les deux corps d'armée par un pont de bateaiu sur la Charente ; occupèrent ainsi le faubourg et le pont abandonnés par les habitants, et y placèrent les régiments d'infanterie de Guyenne et de .Tarente. ils reçurent , le même jour^ deux petites pièces d'artillerie venues de TaiUebourg, qui furent transportées près du couvent des GordeUers, i cent pas des remparts. Le soir, ils commencèrent le feu entre la porte Saint-Martin et une brèche palisaadée; attaquant ainsi la partie la plus forte des remparts à la fa** veur de celte position avantageuse. Ils envoyèrent en même temps un trompette déclarer aux habitants que s'ils attendaient pour se rendre que le canon tirât davantage, on ne leur ferait pas de quartier. Cette menace n'effraya, point la ville. Aussitôt, les habitants augmentent leurs postes, principalement celui du point attaqué, où se trouvaient BeUefond et des Fontenelles : Boismcnrin Yeillait à la palissade , et le Comte de Blenac au corps-de-garde de la tour de Lusignan (ifi).
Craignant que Tennemi n'eut recours à la mine pour détruire cette partie des remparts, ils
m tnam rasTOEioofis
jetèrent dans les fossés des cercles et des sar«^ inents goudronnée , pour éclairer le danger. Le feu des ennemis continua pendant trois nuits, et les assiégés y rcpondirenf , dkns le même temps , par plus de deux mille coups de fusil. Les jours suiirants*, Tartillerie des assiégeants ruina une partie de la porte de Saint-Martin où les ennemis ouvrirent une tranchée jusque dans le fossé. Cette circonstance fit craindre au Chef des Fonteneiles que le mineur ne fut attaché à la muraille. Alors , Boismorin^ accompagné de qusH tre f usiliers , descendit dans le fossé , à la faveur de rartillerie de la courtine , et ne vit aucune trace de travail. Le même \oux, le feu des ennemis fit quelques victimes parmi les Chefs de la ville : des Fonteneiles fut couvert de débris par un boulet; Guay , son beau-frère, fut en même temps frappé d'un éclat à Tépaule, et Boismorin renversé à la palissade quHl gardait.
Le jour suivant, les ennemis continuèrent leur feu, au moym de la. même batterie, ^ firent de nouveaux progrès dans le fossé,, ou Boismorin descendit encore pour s^assiuer s*iU
faisaient usage de la mine. La pluie abondante ^
* 11 , 12 et 13 du même moif .
SDR vàsfGoimm. m
tombée pendant la nuit et les jours précédents , ayait grossi la Charente. Les habitants , pour ajouter k l'inondation , avaient ouvert les digues de l'étang du Soullanson , qni se dégorge dans la rivière, à un quart de lieue de la ville (14). L'abondance des eaux , nuisant aux communications extérieures des ennemis, les obligea alors à &ire passer toute leur armée du coté de la porte Angomnoisine, laissant le régiment de Guyenne, composé de vingt compagnies , environ huit cents hommes , pour garder le passage du pont. Cependant, les munitions commençant à manquer aux amégés , ils envoyèrent de Châteauchenel vers le Comte D'Harcourt pour Tinformer de l'état de la place. £n effet , ce gentilhomme «ortit de la ville au milieu d'une nuit obscure et orageuse, traversa la rivière dans un bateau, mns être aperçu des ennemis, et fat trôuyer le Comte D Uarcourt , qui promit de venir au lecoiirs de Cognac. Chiteavchenel rentra dans la place deux jours après.
Sur ces entrefaites, le Prince de Condé, étant arrivé à famée des confédérés, visita tous les
postes, et résolut de changer le point d'attaque et de frapper la tour de Losignan , à la ûiveur d'une Uuàie porte de cette iqur, qui conduisait
S64 tiTODGS mSTOlUQVES
dsuài le foMé* 11 iit avancer cinquante de ses hom« mes d'armes pour soutenir la garde ordinaire de service devant cette partie du rempart, et cinq d'entr'eux, sous le commandement de Duples»
sis, descendirent dans le fossé avec des madrierl et deux mineurs qui devaient s'attacLer au mur, pendant la nuit. Alors» le Comte De Blenac fit jeter dans le fossé des cercles allumés pour sur-' veiller le mouvement des ennemis et servir à la garnison à diriger ses coups : de leur coté , des Fontenelles et Bellefond , campés près de la porte de Saint-Martin, firent de nombreuses décharges d'artiUerie, et tuèrent tous ceux qui étaient dans le fossé , à l'exception d'un mineur fait prisonnier. Les assiégés apprirent par lui l'arrivée du Prince de Gondé. Mais dans la nuil du même jour, de plus en plus inquiets sur leur position» ils envoyèrent Dubreuii, gentilhommer de la contrée , et Guimbert, receveur des tailles^ demander du secours au Comte 1) liarcourt.
£nfin , le lendemain , ranonée royale parut
devant la ville sur la rive droite de la rivière. Aussitôt, les ennemis doublèrent leurs postes sur l'autre rive, le long du Petit-Parc, persuadés que le Comte D'Harcourt allait traverser la Charente sur les bateaux que les habitants de Cognac &i*
SUE L'AMGOUHOIS. S6S
«aient diriger de ce coté; mais ces bateaux^ arrêtés par le feu continuel des ennemis y et ayant perdu quelques rameurs , furent dan» l'impossibilité de dépasser les moulins. Alors, pour s'entendre avec le Comte Dllarcourt, Boismorîn traverse la rivière en bateau, au milieu du ièu des ennemis , reçoit les ordres du Comte, et revient avec De Rocqueservière , qui Tavait accompagné dans cette entreprise périlleuse. Pour s'opposer à son retour, les confédérés firent avancer huit cents mousquetaires, de sorte qu'il fut obligé de remonter plus haut et de traverser toulc la plaine alors couverte par l'inondation . Mais le bateau s'étant atterré, De Blenae se mît dans Teau, |[agna le canal du moulin où Teau lui montait jusqu'au cou; il allait peut-être périr, lorsque quelques habitants de la place vinrent le chercher avec un autre bateau qui recueillit isuisi Rocqneservière, alors caché sous des arbres du rivage.
L'ordi*e du Comte D'IIarcourt portait que les habitants devaient sur le champ faire une sortie, hs chemises hors des chausses , pour se reconnaître , tandis que lui-même agirait de l'autre côté dupuiit. En effet, 1 attaque ayant commencé sur ce point de la part des troupes royales , tous les gentilshommes déjà nommés, et cin*
quante liabitanto de la compagnie de ftobiquet ,
l'un deux, et autant de celle de Lacouture, sortirent avec tant d'impétuosité qu'ilg renversèrent les barricades de leur côté ; après avoir massacré les ennemis qui leur résistèrent , ils se trouvèrent au milieu du pont , en face des Suisses et des autres troupes royales, qui avaient aussi &it un grand massacre des Frondeurs ainsi attsr qués des deux cotés. Le Comte D Harcourt ayant laissé la vie à cinq cents prisonniers faits dans cette attaque, on vit alors les citoyens et les soldats rentrer dans la place au cri de : Vive le Roi !
Boismorin^ qui ne s'était pas trouvé a cette attaque , parce qu'il s'était tenu à la palissade de son poste, près de la porte de Saint-Martin, voyant défiler les ennemis sous les remparts, descendit aussitôt dans les fossés , suivi de quelques soldats, et s'élança sur les travaux des troupes de Condé, près de Gasdebourse. Les ennemis , saisis d'épouvante en se voyant ainsi attaqués jusque dans leurs retranchements, et repoussés sur un autre point, prirent la fuite, laissant sur la place deux cents mousquets, cinquaule boulets, soixante grenades, quelques barils de pou-
SUR L^ANGOmiOK. S67
dre, €t tou« les instrumenU qui avaient servi à leurs retranchements.
Ainsi se termina ce siège, où 1 on compta de part et d'autre six cenU morts ou blessés : d'un côté de beaux traits de courage , de Tantre la iuicur d une faction ambitieuse. Tous les assiégés, catholiques et protestants, rivalisèrent de zèle; l'un deui, DescouTrelle, gentilhomme âgé de soixante-dix ans , passait toutes les nuits à visiter les postes , il fut imité par ses autres con* citoyens , qui , pendant toute la durée du siège, ne prirent un peu de repos que dans les corpsde-garde. Les assiégés s'étaient partagés en quatre compagnies, dont deux étaient toujours de garde aux murailles. Ces compagnies avaient pour capitaines Bouiguignon , lieutenant-criminel, Lacouture, Guérin et Robiquet. L'adjoint du Maire, le Sieur Gay, était chargé de distribuer les munitions de guerre.
Tel fut le courage des habitants de Cognac , dam ces circonstances , qu'il fut même partagé
par leurs enfants , qui , réunis en deux compagnies, lançaient des pierres sur l'ennemi. Selon ^'historien, où nous puisons ces détails , les assiégés perdirent peu de monde. Pendant tout
le temps de l'attaque de Tarmée de Condé, Gombizant , De Romas et Attenet , qui avaient été envoyés à Poitiers pour demander des sccourSf tentèrent vainement à leur retour d'entrer dans la ville : ils demandèrent un sauf-conduit au Duc de Lu Kocheioucauld, qui dînait avec le Prince de Tarente au logis de Jersé , près de Herpins , et qui ne leur accorda la permissioa de rentrer dans Cognac qu'à condition d'engager les habitants à se rendre , ajoutant que d'ailleurs la ville était sur le point d^étre prisç. Ceux-ci refusèrent une telle mission , disant quHs seraient déchirés et mis en pièces , sHk avaient la fiiiblesse d^en gager leurs concitoyens à se rendre. Cependant, un trompette les accompagna à nuit close devant la porte Angoiimoisine ; mais la nuit étant devenue plus obscure, pendant qu'on réunissait le conseil de guerre pour savoir si l'on devait ouvrir les portes , les habitants , craignant une surprise , firent déclarer que les deux députés ne seraient admis que le lendemain à neuf heures. Ils furent alors obli* gés de se retirer et d'aller passer la nuit au * château de Salies , aujourd'hui entièrement détroit» Le lendemain , comme ik se rendaient a la ville , ua gentilhomme de 1 armée des Frondeurs vint les sommer de se rendre vers le
Prince de Gondé, occupé à faire pointer des pièces de canons contre rarmée royale , placée sur Tautre rive. A peine avaient-ils salué le Prince , que les assiégeants firent la sortie qui les délivra , et , à la laveur du tumulte général , profitant des conseils que leur donna un gentilhomme ennemi, ik se réiiigièrent au château d'Ars , occupé par une |^arni«on de leur parti. Le Prince de Gondé leva donc le siège , et s'éloigna , après avoir perdu une grande partie de son armée (lo).
Les habitants de cette ville , pour perpétuer le souvenir de leur délivrance et de leur courage , décidèrent qu'on ferait, tous les ans, le quinze novembre , une procession à laquelle assisteraient tous les corps d'état de la ville. Pour les récompenser, le Roi» qui était encore à Foitiers, accorda des titres de noblesse au Maire de la ville et à ceux qui lui succéderaient , et f exemption d'impôts à plusieurs autres (i6). Le Sieur des Fontenelles fut nommé immédiatement après pour remplir les fonctions de lieutenant du Roi dans la ville et dans le château. Selon notre historien , les ennemis avaient tiré contre la ville et sur divers points quatre cent-sept coups de canon. Les traces des projectiles ezis-
370 ennos bistoriques
tent encore. La ville d'Angoulême donna aiusi des preuves de fidélité au Roi , dès le commeacement des troubles de la Fronde , en envoyant à Poitiers , à la demande du Maire , Jean Lambert, Sieur des Ândreaux et du Maine, une députation qui porta au Monarque l'assurance du dévouement de leurs concitoyens.
Sous le règne précédent , peu d'habitants de
l'Angoumois suivirent les traces de Balzac dans la littérature, lin seul, à défaut de véritables talents , acquit une certaine célébrité par son zèle outré à défendre la religion catholique contre la nouvelle philosophie , qui , trop ambitieuse de détruire les préjugés, attaquait quelquefois les dogmes de la foi. Ce ministre de 1 autel, qui ne s'inspira pas toujours des préceptes de l'é-* vangîle , et qui partagea les passions fougueuses de rOrdre des Jésuites, dont il faisait partie, fut Garasse* , dont Voltaire a fait peut-être toute la réputation. 11 fut , pendant plusieurs années , employé dans i enseignement, dans divers établissements de son Ordre. U occupa ensuite la chaire évangélîque , et y fit entendre une éloquence emportée^ sans règles, mêlée de bouiionneries
* Me à Angooléme, ea 1585.
et de traiU satiriques , moyens dont il fit toujours usage contre ses ennemis. Retiré ^ ou , suivant d'autres | relégué à Poitiers par ses supérieurs , il y mourut , en ferrent apfttre de sa religion , d'une maladie contagieuse dont cette yille fut atteinte , et surtout l'hôpital dont il dirigeait les affaires spirituelles. Juscpi'a ce que sa voix s éteignît , il ne cessa pas de faire entendre des paroles de consolation aux midades et aux mourants. Si sa vie offrit souvent des occasions de scandale , sa mort ûi i'édiiication des malheureux atteints du fléau contagieux (17).
Quand le siècle de Louis XIV commença à briller de Teclat des Belles-Lettres, plusieurs littérateurs de cette province obtinrent un rang asses distingué parmi les savants de cette époque, où 1 esprit humain vit éclore les plus belles inspirations du génie créateur, alliant toutes les beautés de la littérature Française k la renaissance de tous les arts et de toutes les sciences. Voici les noms de ceux de nos compatriotes qui prirent part au mouvement progressif des études, ou qui se sont mêles aux agitations politiques par la puissance de leurs talents et de leurs convie-* tions.
m ÉTUDES HKTORIOnES
Bâizac avait donné de Télégance et de la dignité à la prose Française. Après lui^ Château* brun , né à Angouléme * , s'essaya dans une poésie quelquefois dépourvue de couleur , mail inspirée par les plus nobles sentiments. Devenu maitre-d'h&tel du Duc d'Orléans^ après avoir cté son sous-prcccptcur, il porta la déférence au caractère religieux de son maître jusqu'à garder, pendant quarante ans, ses ouvraj^es en portefeuille , avant de les donner au tkcàtre. 11 fut Tauteur de plusieurs tragédies, dont une seule, celle des Troyennes ^ est restée à la scène française ; les vers en sont souvent faibles , mais Faction épique est souvent bien conduite, Châteaubrun fut homme de Lettres, et avant tout, philosophe j tolérant dans un siècle fanatique , désireux de repos au milieu de plusieurs ambitions rivales , et dédaignant la fortune, quand il "pouvait en acquérir une bien grande* Ses travaux littéraires le firent nomjner à rAcadcniie Française, à un âge déjà avancé ^'^^ Buffon, chargé de fiiîre son éloge devant cette société savante , peignit avec éloquence et avec vérité les vertus et les talents de son prédécesseur (18).
** En 1753. Vojei le Cours de Littérature de La Uarpe.
De Nesmond, né dans rAngoumois d'une famille marquante , Sol aussi admit à l'Académie Française , à la place du célèbre Fléchier : il s'étail fait remarquer par son éloquence dans la chaire, et lut successivement archevêque d'Albi et de Toulouse. Son style est remaïquable par sa simplicité, au fond de laquelle se trouve cependant une i^rande énergie. Un jour qu'il haranguait Louis XIV , qui avait pour lui une estime particulière, le prélat manqua de mémoire. « Je » suis bien aise , lui dit le Roi , que vous me u donniez le temps de goûter les beiies choses » que vous me dites.j» U avait aussi beaucoup de talent pour la poésie ; mais T exercice de son ministère ne Im permit pas de s'y livrer (19).
De Nesmond ne fut pas le seul ecclésiastique
de 1 Angoumois qui se distingua alors en littérature ; un autre, peut-être moins connu, parce
qu il fut moins élevé dans les dignités de TÉglise , cultiva aussi, après lui^ les muscs avec succès. Ce fut Tahbé De Villiers , né a Cognac Il faisait peu de cas «le ses vers, dont la diction est cependant élégante , facile et assez correcte ; sessermons portent l'empreinte d*une belle élo«-
tu ÉTUDES ffiSTOAIQtJES
quence, telle qu'on la trouve dans la plupart des prédicateurs de celte époque (âO). Rivet De La Grange, ne à Confolens, occupa ensuite un des premiers rangs dans le inonde savant; en« tré de bonne heure dans l'Ordre de Saint-Benoît, il y porta un goût décidé pour l'étude, et son instruction le fit appeler a Paris par ses snpérieurs pour travailler à l'histoire des homme» illustres de cet Ordre. Cette entreprise ayant échoué, il conçut un projet de travail d'une plus grande utilité pour les Belles-Lettres et pour la philosophie; c'était Thistoire littéraire de la France, ouvrage bien digne des grandes entreprises de cet Ordre fameux, et qui mérita bientôt a son auteur une grande réputation.
Avant de se livrer à cette étude, Rivet De La Grange avait pris part aux discussions théologiques de cette époque , et s était montré zélé partisan des écrivains de Port^RoyaU en faisant une forte opposition à la fameuse Bulle unigeni^ tus. il encourut ainsi la haine et la disgrâce de ses supérieurs, qui, par haine et par jalousie, le reléguèrent dans le monastère de Saint- Vincent du Mans , où il passa les trente dernières années de sa vie. Il y composa l'histoire littéraire de la France, ouTrage remarquable, dans lequel l'auteur fait connaître le caractère des
écrivains de chaque siède , le portrait de leur
esprit et de leur coeur , leur vie , leur mcrite et leur influence sur chaque époque de transi* tion littéraire (21).
Un autre ecclésiastique de TAngoumois, Gi«> rard, archidiacre d'Angoulême , avait, quelques années avant Rivet De La Grange , joui d'une' grande réputation par divers écrits rel^ieuz-, et par ses dissertations politiques (22). Il fut le secrétaire du Duc d'Épemon , dont il écrivit la ▼ie^ de même que celle de Balzac. Son frère , Michel Girard, abhé de Vertenil, eut aussi queW ques succès dans les disputes théoiogiques (25).
Dans un siècle où il y avait place pour tour
les genres d'illustration , un autre Angoumoisin recueillit sa part de gloire et de renonunée. La* quintinie, né è Ghabanais après avoir ùât de bonnes études à Poitiers , et s'être fait recevoir avocat k Paris , voyagea en Italie pour y étudier les créations du génie , et la disposition des monuments élevés à Timitatiou de l'architecture antique. Né avec le rare talent de l'observateur , il étudia aussi daiis ue pays la science agronomi-
que et horticulaire , et y consacra ensuite prêt* que toute sa vie. De retour à Paris , il fit en agriculture de nombreuses expériences, qui loi attirèrent une grande célébrité. Louis XIV l'appela à la cour; créa pour lui la place de dî« recteur-général des jardins et des maisons de la couronne , et embellit ainsi les jardins et le parc de Versailles par les soins de Laquintinie , à qui il donna sourent les preuves les plus éclatantes de gratitude et de générosité. Le grand Condé recherchait sa société, et n'avait pas de plus grand plaisir qu'à s'entretenir avec lui ; agréable conversation où Tun apportait le souvenir de ses victoires, l'éclat de sa gloire, et l'autre ses théories d'agriculture. Jacques II , Roi d'Ângle« tenre , tenta de l'attirer à sa cour par les offres les plus séduisantes ^ Laquintinie refusa , voulut que, jusqu'à ses derniers moments , sa patrie jouît seule du iruit de ses talents. U mourut à Versailles, regretté de tous les hommes savants de cette époque , appréciateurs ooasciendeui de son caractère doux et bieniaiiant, et de ses nombreux travaux (24).
Quand le Prince de Condé eut fait la paii avec la cour , et que Louis XIV eut pris en
main les icnes du gouvernemenLj la haine con-
SUR L'ANGOUIIOIS. 377
tre les protestants recommença. Ceux-ci cherchèrent à établir une discipline dans leurs rangs pour faire face à l'orage prêt à fondre sur eux; alors divers synodes furent réunis » et les églises de TAngoumois y furent toujours représentées par leurs députés. Le dernier synode autorisé fiit celui de Loudun il y fut fait mention de l'église de Jarnac et de M. liamiiton , son pasteur.
Les protestants cherchaient en vain par leur
modération à obtenir de l'autorité royale la protection due à leur croyance; l'Église Romaine avait résolu leur ruine. La cour suivit le torrent de la haine , et les protestants furent toujours persécutés par le petit-fils de cet Henri iV qu'ils avaient placé sur le tr6ne , malgré les factions de la ligue. Malheur à ceux qui , dans les troubles politiques , comptent sur la reconnaissance du parti vainqueur! Quand le moment ci>t venu de payer une dette sacrée , on allègue des raisons d'État ; on veut être prévoyant, et l'on est ingrat. On persécuta donc les pasteurs, pour inspirer de la crainte aux Fidèles ; on dispersa les assemblées religieuses ; on renversa les tem-
* Uni» de novembre 168S,
pies. Les raines de celui du Louis attestent en-'
core jusqu'à quel point se porta l;i pe rsécution. Les disciples de Galvin, dans TAngoumois, comme partout ailleurs, ne purent plus se réunir pour prier , ou ne s'assemblèrent qu'en secret dans des lieux isolés. Gomme il fidlait encore des prétextes de rigueur à la tyrannie qui pesait sur les consciences , on inventa divers motifs d'accusation contre les ministres protestants. Ainsi, Bâillon, de la famille des Comtes de Lude , né à La Rochefoucauld ** , ministre de l'église de cette ville , fiit accusé d'entretenir la foi de «es frères par ses exhortations Il fut traduit devant le parlement de Paris, et la même lentence, qui lui rendit la liberté , prononça la deàU uctioa du temple de sa ville natale. Pendant ces graves événements, une femme, née dans l'Angoumois, étalait a la cour sa beauté , son faste et son orgueil. Ses agaceries étaient parvenues à lui attirer l'amour du Prince, qui ne voulait pas T aimer, et la fastueuse Du* chesse régna dès lors avec empire sur le cœur de Louis XIV (âS).
* Commune de St.-Méme.
A la fin d« XVI* «iède.
SUR L'ÂNGOUMOIS. 379
Si la passion de Louis XIV pour Madame De
Montespan coûta des millions à la France, elle retarda au moins la rigueur des penécutions que ce Prince devait encore exercer contre les protestants. Madame De Monte&pan céda la place à la Teuve de Scarron, et, peu après, fut décidée, aux sollicitations de la maîtresse dévote d*un Roi adultère, la révocation de Tédit de iNantes. C'était encore comme un souvenir du fanatisme des siècles passés , qui voulait racheter de honteuses souillures en persécutant les partisans d'une autre croyance. Dès lors , les protestants furent privés de tous les droits de citovcii, obligés d aller chez lëtranger chercher un asylc et. une liberté quils obtinrent facilement, en portant avec eux leur fortune, leurs talenU cl leur industrie, dont l.i France fiit long->temps privée. Ceux qui restèrent forcément sur le sol ou avaient vécu leurs pères, trouvèrent en eux-mêmes des ressources pour acquérir de la fortune, ou pour la conserver.
Peut-être ponrrait-on ici expliquer, par suite
de 1 'oppression des protestants^ la difFérenee d'industrie et des progrès en agriculture qui distinguent l'Arrondissement de Cognac des autres
contrées de TAngoumois. Une grande partie de
380 ËTUUSS mSTORIQUES
la population de cet Arrondissement, étant protestante, dut beaucoup souffrir des persécntions. Quand la révocation de Tédit de Nantes les eut déclarés inhabiles à tous les emplois publics^ k toute noble profession, à tout avancement dans rarmée, pour soutenir leur fortune, ils durent recourir au commerce, et demander a la callure des champs un avenir de prospérité que leur refusait le pouvoir, dan» toute autre condition. C'est aussi à cette époque qu'on vit le commerce de cette contrée prendre un ^rand accroissement. Mous savons qu'alors la ville de Cognac fut abandonnée par un grand nombre d'habitants. On y comptait antérieurement onze cents feux, qui, après la révocation de l'édit de Nantes, forent réduits à sept cent soixante-quatre^. Les autres églises protestantes de La Rochefoucauld, de Saint* Claud, deRuflec et d'Âubeterre, se trouvant sans ressources, virent leurs Fidèles se disperser, et furent anéanties; TArrondissement de Cognac vit seul, plus tard^ relever les siennes > parce que plusieurs familles^ étant restées, et ayant aug-
* On ne peut expliquer celle diminulion dans la population que par la fuite (Its proleslants , dont plusieurs s étaieot reliré» à la campagne, ne pouvant continuer d habiter la vilk ^ où ils étaient exposéil à toute «orte de veulioai.
SU& L AliGOUMOlS. 38t
menté rtpidemeiit leur fiNtaiie , parrinrent à exercer imc grande ioMuence dan» le pays« Haillon, niniitre de La Roehefeacanld, quitta h France. Plein de oinTiction dans les principes de sa religion, ne poorant plot la profietser Ubrment, il se retira en Angleterre , où il mourut ministre del'égiUae de Catteiiough. Emporté par son zèle, il fit de4»ct luU i' les discussions théoloai^ues |usqn'aoi puérilités ; mais il est vrai de dire que le même aLuii n'ctait introduit à cette épot^ue dans la controrerte de tontes les doctrines religieoses. U entreprit de prouver, contre le fameux Bekker, que le démon n'arait pas de puissance* L'évan* gile, selon lui , en parimt du démon « a désigné les inlirmités humaines (â6). Le frère de Daillon , qui, comme Talné de la famille , portait le nom de Comte l>e Lude, s'était aussi retiré en Angleterre, lonff-lemps avant la persécution, il y fiit un des xélés partisans du Roi Jacques, et se livra tout entier atn discussions religieuses.
Au milieu de ce conflit d'opinions , la foi ca«*
tkolique inspira à plusieurs personnes deë pensées philanthropiques. L'Angoumois, sons l'administration spu iluelle de l'évéque Pcricart , marcha dans la réforme sociale, en ouvrant des
styles de paix à la pauvielé icduile , dans les
«iècles précédents, à mendier sur les grandes
routes, ou à expirer loin des regards d une population inhabile à la secourir. De la dégrada* tien où le Moyen-Age et les dernières révolutions avaient plongé les classes pauvres, de la suprématie des cloîtres^ et de la fortune , sortirent enfin des sentiments d'humanité. Le christianisme , qui sortait <le l'ère poUtique et entrait dans Tère philosophique^ retrouvait sa morale dans de pieux souvehirs, et semblait ne devoir plus être que le plus ferme appui de rhumanité, en restant étranger aux commotions politiques de l'avenir. Ainsi furent fondés les divers hospices de l'Angoumois , à une époque de transition entre la haine des partis et les convictions les plus secrètes de Tame religieuse. Madame Villechaise fonda à Montbron, sa ville natale, un hôpital destine à recevoir les vieillards infirmes et pauvres de la Commune *. Déjà, la ville d'Aube terre avait vu ses seigneurs consacrer aussi à la bienfaisance une partie des revenus de leurs privilèges féodaux , en ouvrant un asyle aux indigents Les époux Pascaud et Géiusviève Ghocœur accordèrent à
** 1S36. — Les reveDUft de la ±t donatioR étadenl de 730 firanc^.
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la petite ville de Chalais le même avantage * , et Jacques Duclo&, curé d'une des paroisses de Confolens, montra la même charité chrétienne. Louise Hugonneau ionda aussi l'hospice de Brigueuil , et Martial-Rousseau de Fréneau celui de Ruffec.
Ces établissements existent encore ; un seul a cessé d'être ouvert aux malheureux , parce que les administrateurs de la localité ont méconnu la pensée charitable des seigneurs de Sourdy , fon* dateurs de l'hospice de Chabanaîs. Mais , gloire à Balzac, à Gourvillc et à Péricart! Ces trois hommes , célèbres dans des carrières différentes, donnèrent à l'Angoumois l'exemple de la bien* faisance , dans un siècle tout d'égoïsme et d ambition : que n'inscrit-on aujourd'hui leurs noms en lettres d'or à la porte des hospices de La Rochefoucauld et d'Ângoulême! Les hommes de notre époque ne doivent pas oublier les bienfait teurs de i humanité, alors même qu'il ne reste plus rien de leurs nobles actions.
La ville d'Angouléme commençait à s'embellir ; l'administration plus régulière tendait , de
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tous ses efforts, à un perfectionnement nécessaire. Alors ^ Etienne De Ghérade, ccuyer, dont un des enfants * acheta la seigneurie de Montbron , étant Maire de la ville , enjoignit aux hahitants, après une délibération du corps de viUe^ de faire paver à leurs frais la portion de me placée devant leurs maisons. Sous ce règne , le comté fut possédé successivement par plusieurs grands personnages. Louis XIII Tavait donné à Charles De Valois ^ Louis XIV lui en continua la jouissance sa vie durant. Charles De Valois étant mort , la même année, le duché fut donné au Duc De Joyeuse , qui épousa Françoise, ûUe unique du précédent. Celui-ci étant aussi mort des blessures qu'il reçut au siège d'Arras , fut remplacé par son fils, le Prince de Joinville **• Après lui , Louis XIV le transmit au Duc d* Alençon, puis à Elisabeth d Orléans^ et à Charles de Bourbon , son petit-fils , à titre de Duché- Pairie
Après la mort de Louis XIV , dont le règne consola la Franpe des persécutions religieuses
* Chérade , lieuseiuuit-géDéral de la SénéchauMée d'Angoumois , i6S3.
sua L'ANGOUMOIS. 38S
par quelque gloire dam les combats, par des
succès immenses dans la littérature et dans les beaux-arts , les protestants de TAngoumois crurent que le moment était venu de relever leur croyance presque anéantie , en réunissant les débris épars de leur doctrine , et en posant de nouveau les i^jgles de la discipline ecclésiastique, qui devait fortifier le courage de leurs coreligioimaires. Ainsi eut Ueu au Désert, dans le bas- Languedoc , un synode national , où furent appelés les députés de toutes les contrées protestantes de la France. Le Calviniste , fier d'avoir bravé le danger , plus fort de conviction , parce que sa doctrine survivait à la persécution, accourut à la voix de ses ministrCvS pour sanctionner , par sa présence^ la foi de ses pères. L'Angoumois y fut représenté par M. Loire ; mais il est vrai que peu de protestants de cette province accompagnèrent ce zélé pasteur. Plusieurs étaient encore dans l'exiL Les ministres se livrèrent donc , avec une noble persévérance , à l'enseignement de leur religion. Cbaque jour, ils rénnissaient les Fidèles dans des lieux écartés ; car l'État ne leur permettait .pas encore de reconstruire leurs temples ; ils étaient même souvent retenus par la crainte d'attirer sur eux de nouvelles vengeances. Ceux de Jarnac, de Segonzac
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et des environs se rendaient , à des jours convenus , dans la Commune de Mainie , dans un lien appelé la Combe-Des-Loges. Ainsi, ce siècle, dont la philosophie sceptique détruisait ilans ses progrès le respect pour le culte catholique, n'avait rien détruit des principes de la croyance de Calvin : c'est que le catholicisme s'était fait trop long-temps persécuteur, tandis que le protestantisme persécuté avait grandi dans le péril. •
Les protestants de la ville de Jarnac se réunirent long-temps au village de Julienne. Enfin, la tolérance du pouvoir permit a ceux de Cognac, de Segoncac, dé, Linières et de Jarnac de se
pi ocurer des niuisons pour la prière. Cependant, la persécution avait porté ses fruits^ elle lut trop longue pour qu'il en advint autrement; il ne resta dans l'Angoumois d autres églises protestantes que celles de l'Arrondissement de Cognac ; les autres ne purent jamais se relever. On sait que ce ne fut que plus tard, que les protestants obtinrent la possession d'État Cependfint la laison publique avait fait des progrès au milieu du choc des révolutions , et la société entière adopta plus tard la liberté des cultes et l'égalité des
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droits. Mais , ayant cette époque , les églises ré<» formées de l'Angoumois tinrent des registres
de ljaj)lenie et de mariage ; leurs pasteurs curent des demeures iixes , et consacrèrent dès lors totts leurs soins é^angéliques à des localités particulières *. Enfin le synode tenu à Jarnac, dans une propriété de M. Delamain, fut un des plus remarquables de la province Jamais peut-être le zèle des réformes ne lut plus grand que dans cette circonstance ; c*était , pour ainsi dire , la dernière pierre mise a leur édifice religieux^ aussi, y accoururent-ils de tous les. cotés. Les proYinces de Bordeaux , de la Saintonge et du Poitou y envoyèrent des députées- uu grand nombre d'autres protestants se joigiiirent à eux, et là, sous la présidence de M. Delamain, dont les vertus faisaient l'édification de ses coreligionnaires, on traita les questions religieuses les plus importantes» Le souTenir de la persé» cution n'était pas encore é teint , il pouvait encore entretenir dans les cœurs quelques sentim«nU de haine; mais, tel était le caractère de cet homme de bien, qu'il n'y lit entendre que des paroles *