‹ Étude historique sur l'Évangile selon Saint JeanChapitre 2 sur 6 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

‘O Xototo 6 üuog tou Oeou.

Nous abordons notre étude par l'examen de deux questions principales qui formeront le contenu de ce premier chapitre. La première concerne les déclarations des disciples de Jésus sur sa dignité messianique, le sens de ces déclarations et l'attitude que Jésus prend à leur égard; la seconde, les déclarations explicites de Jésus lui-même sur sa personne et le sens qu'il y attache. Nous nous arrêtons donc tout d’abord à une scène qui, d'après le quatrième évangile, forme le début même du ministère public de Jésus.

Deux disciples du Baptiste, nous est-il raconté chap. Ier, 35, frappés par une parole prophétique de leur maître à la vue de Jésus, se mirent à suivre un jour le mystérieux inconnu , «l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde.» Gelui-ci les ayant invités à l’accompagner dans sa demeure, une entrevue eut lieu entre lui et les deux israélites et se prolongea jusqu’à la fin du jour. L’évangéliste ne nous raconte pas ce qui s’y passa; mais elle fut décisive pour les deux disciples de Jean. Car l’un d’eux, André, nous est montré allant trouver son frère Simon pour lui annoncer une nouvelle bien étonnante : « Nous avonstrouvé le Messie.»

Le jour suivant, Jésus sur le point de partir pour la Galilée, trouve un compatriote des deux fils de Jona, Philippe de Bethsaïde, et d’après notre récit, une seule parole d'appel que nous retrouvons dans les synoptiques

suffit pour gagner au Messie un nouveau disciple. Philippe enfin rencontre Nathanaël de Gana et annonce à ce véritable israélite qu’il a trouvé «celui dont Moïse a écrit dans la loi ainsi que les prophètes : Jésus, fils de Joseph de Nazareth.» Nathanaël accueille avec méfiance une si grande nouvelle en entendant prononcer le nom méprisé de Nazareth; mais il se rend à l’invitation de Philippe pour s'assurer par lui-même de la réalité d’un événement aussi capital. On sait l’accueil que lui fait Jésus, sa mystérieuse allusion à une circonstance particulière dans laquelle il a vu lisraélite sans fraude, Aussi Nathanaël saisi d’étonnementet de joie, s'écrie-t-1l pleinement convaincu d’avoir lui aussi trouvé et reconnu le Messie: «Maître tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël ! »

C'est de cette manière que le quatrième évangéliste introduit l’activité publique de Jésus en nous racontant tout d’abord l’impression extraordinaire qu’il produisit sur ceux-qui devinrent ses premiers disciples, et la rapide, la franche conviction de ceux-ci d’avoir trouvé en lui le Messie attendu par le peuple Juif. Gette introduction caractéristique est frappante par la couleur locale, la véracité des détails, surtout lorsqu'on compare ce premier récit à celui des lémoignages rendus par le Baptiste au Christencore inconnu à son peuple ({, 26). On se trouve pour ainsi dire transporté d’un seul coup dans le domaine de la vie active de Jésus en Galilée; car ce fait de la vocation des premiers disciples semble inaugurer son ministère et forme certainement le début de son activité officielle. En second lieu, aucun des synoptiques ne rend si bien compte de ce même fait assez difficile à comprendre

sans les détails contenus dans notre récit. Car ce fait, tel qu’il est raconté par les trois premiers évangiles, ne laisse pas que d’avoir quelque chose d’incomplet, sil faut admettre que par un simple appel sans motif exprimé (Aeure omow uou Où éxokoue uoi) Jésus ait pu déterminer des hommes qui paraissent lui être étrangers, à quitter leurs habitudes, leur famille, pour le suivre sans retard !. Mais ce n’est pas ainsi sans doute qu'il faut comprendre ce récit; car immédiatement avant de raconter cette vocation, Matthieu nous avertit que Jésus avait commencé à annoncer la venue du royaume messianique ?, et après un événement aussi important, il est plus naturel de penser que des hommes qui avaient sans doute assisté à une de ses prédicalions, aient suivi avec empressement le fils de Joseph de Nazareth dans lequel ils voyaient probablement autre chose qu’un simple nazaréen. Or c’est là précisément ce que nous dit le quatrième évangile en nous donnant les détails les plus intéressants sur un fait entouré d’obscurité dans Îles synoptiques. Les premiers disciples ont trouvé en Jésus le Messie (v. 42 et 50), le prophète annoncé par Moïse (E, 46); ce fut là le motif important de leur résolution subite à tout quitter pour le suivre. Après cette réflexion , qui pourrait nous prévenir en faveur de la valeur historique de la scène qui nous occupe, examinons les déclarations d'André, de Philippe et de Nathanaël sur la dignité de celui qu’ils ont choisi pour leur maître. Dans quel sens pouvons-nous entendre ces déclarations; et qu’il nous soit permis d'appliquer à ce sujet 1 Matth. IV, 48, 22 et parall.

2 Matth. IV, 47.

à l’exégèse des faits racontés par l'Évangile selon saint Jean, la même méthode historique qu’on applique ordinairement aux faits racontés par les synoptiques. La suite de notre travail justifiera peut-être celte méthode, quelque puéril que puisse paraître un procédé pareil, en présence des doutes soulevés contre le caractère historique de cet évangile!. Trois désignations difiérentes sont appliquées à Jésus dans le récit évangélique tel que nous l’avons exposé. André et un disciple anonyme annoncent à leurs frères qu'ils ont trouvé le Messie, et il ne sera pas nécessaire d’insister sur le sens nalional de cette désignation; ce sens ressort du terme même qui n’est que la reproduction grecque de l’hébreu F8, l’oint, probablement le titre le plus usilé parmi les Juifs contemporains de Jésus pour désigner celui qui devait venir selon la prophétie. Philippe d’un autre côté annonce à Nathanaël que le Messie dont

111 nous semble en effet qu’il ne suffit pas de constater simplement que dans le quatrième évangile la dignité messianique de Jésus est proclamée dès les premières pages par les disciples qui viennent à peine de s’attacher à lui (1, 40) ou de le voir pour la première fois (1, 49), et de conclure d’un fait qui paraît étrange, que les choses n’ont pu se passer ainsi en réalité, qu’il n’y a là aucune trace d’un développement historique quelconque, soit dans les opinions des disciples, soit dans les déclarations de Jésus sur lui-même. En procédant ainsi, on est amené à faire complétement abstraction de la signification réelle des faits, de la situation dans laquelle ils nous transportent, des nuances exprimées dans les paroles et dans l'attitude des personnages qui nous sont dépeints, et surtout de l’état de leurs convictions. Si nous envisagions notre évangile comme le fait l’école de Tübingen , ou que nous y vissions une libre production de l’auteur plus préoccupé d'exposer ses idées religieuses que des faits historiques réels, nous devrions sans doute renoncer à un travail tel que le nôtre; mais avant de nous résigner à des résultats si peu consolants, nous avons le droit de nous assurer s'ils sont fondés.

il s’agit est celui dont parlèrent Moïse et les prophètes, et en employant cette circonlocution, il semble avoir en vue le N°23 de Deut. VII, 45, le prophète attendu, que les Galiléens au chap. VI, 15 veulent entraîner à Jérusalem pour le couronner roi. En tous les cas cette seconde désignation messianique est essentiellement judaïque dans-sa forme compliquée, et ne semble pas dépasser l'idée populaire qu’on se faisait du Messie et la signification politique que lui attribuent les Galiléens près du lac de Tibériade. Philippe du reste ne voit en Jésus ni plus ni moins que le fils de Joseph de Nazareth (I, 47). Ces désignations ne contiennent donc aucune trace d’un caractère spirituel ou d’une nature supérieure attribués à Jésus par ses premiers disciples. Ceux-ci semblent montrer, au contraire, par l’empressement avec lequel ils se communiquent réciproquement la nouvelle qu’ils ont trouvé le Messie, par la joie qui éclate dans leurs paroles, et dont l’évangéliste semble avoir reproduit le souvenir dans son récit entrecoupé, que leurs espérances messianiques sont bien loin d’avoir subi la transformation radicale que nous verrons exprimée plus tard dans lexclamation de Simon Pierre (VI, 63). Mais voici Nathanaël, qui, frappé par une parole mystérieuse de Jésus, et convaincu que ce rabbi de Nazareth dont il espérait si peu (v. #7) est véritablement le Messie, le proclame «le Fils de Dieu, le roi d'Israël » (6 wiog tou Oeov , 6 Baokeug to Togan). Dans quel sens pouvons-nous entendre ces deux expressions, mais surtout la première; car la seconde ne souffre guère de difficulté. L’exégèse vulgaire a vu de tout lemps dans le titre de Fils de Dieu un sens dogmatique, le caractère divin de Jésus tout

particulièrement relevé par le quatrième évangélistef. Nathanaël exprimerait dans cette profession le saisissement que lui aurait fait éprouver la. connaissance surnaturelle du Messie lorsque celui-ci lui adresse la célèbre parole: «Avant que Philippe t’appelât quand tu étais sous le figuier, je ’ai vu » (v. 49). Baur et son école ont confirmé cette interprétation dans un intérêt tout différent, il est vrai, que celui de l’orthodoxie. D’après cette école, en effet, le sens messianique attaché aux titres donnés à Jésus dans notre évangile a disparu pour faire place à la dogmatique de l’auteur?. En d’autres termes, nous n’aurions là qu’une abstraction métaphysique, un synonyme du terme de oyos appliqué au Christ johannique dans le prologue de ce même évangile; car l’auteur, loin de raconter des faits historiques, n’a voulu développer que ses propres idées gnostiques en les revêtant d’une forme historique. Mais examinons jusqu'à quel point le sens dogmatique chrétien du titre de Fils de Dieu est justifié par le contexte dans lequel nous trouvons cette expression dans notre récit.

À côté de ce terme, Nathanaël en emploie un autre encore, celui de roi d'Israël considéré généralement comme un synonyme du titre de Messie. Aussi plusieurs exégètes, et parmi eux surtout Lücke et Meyer, se sont-ils appuyés de ce fait pour ne voir dans le titre

‘Qu'on nous permette de faire remarquer que nous faisons ici complétement abstraction du sens que le titre de Fils de Dieu a pu avoir pour Jésus lui-même. Nous ne nous occupons dans cette étude que du sens historique des différents titres messianiques donnés à Jésus dans notre évangile.

?Baur, orlesungen über neutestamentliche Theologie, et Hilgenfeld, dans son ouvrage déjà cité, p. 268.

de Fils de Dieu placé dans la bouche d’un israélite qu’un équivalent du terme de Messie. ‘O vios vou Teov serait ici employé dans le sens théocratique du mot comme dans le deuxième psaume (v. 7), auquel Nathanaël ferait allusion. C’est du reste ainsi, nous dit-on encore, qu'il faut l’entendre dans les synoptiques quand il est placé dans la bouche des Juifs,ou des disciples de Jésus!. Mais tout en admettant cette dernière signification de Fils de Dieu, la succession de deux titres qui exprimeraient la même chose serait une tautologie inutile qui semble du reste exclue, comme on l’a trèsbien fait remarquer, par la répétition de ov at ajoutée par Nathanaël à chacun des deux titres. ‘O Baouevs cou Iogant a donc sans doute un sens plus précis que celui de Fils de Dieu, et ce sens, que nous trouvons fixé par des détails caractéristiques dans les synoptiques ainsi que dans le quatrième évangile, va nous aider à déterminer celui de 6 toc tou Yeov.

Un détail de peu d'importance historique en apparence tiré de l’évangile de Matthieu nous fournit quelque lumière à ce sujet. On nous permettra de le considérer comme caractéristiqu e pour les croyances mes sianiques dominantes lors de la naissance de Jésus s’agit de la visite des mages au roi Hérode et de l’émoi que ce dernier éprouve avec loute la ville de Jérusalem en apprenant la naissance du roi des Juifs?. Évidemment dans l'intention du narrateur, Hérode considère cet événement comme un danger sérieux pour sa dypastie. De là son effroi, l'inquiétude avec laquelle 1l

? Voyez principalement Matth. XIV, 33; XXVI, 63, cf. Marc HT, 41; Luc XXIT, 70.

2Matth. Il, 2-3.

s’enquiert de l'enfant nouveau-né, et le massacre qu'il fait ordonner plus tard à Bethléhem. Le roi des Juifs ou le roi d'Israël est d’après ce récit un roi politique, un successeur légitime de David. Un récit de Luc nous fournit un détail semblable. Nous voulons parler des paroles placées dans la bouche de Zacharie au sujet de la naissance de son fils1. À ce propos le père du Baptiste fait allusion au Messie qui «sauvera son peuple de ses ennemis et de la main de ceux qui le haïssent?.» Ici encore l’avénement du descendant de David est manifestement envisagé comme un événement politique, une délivrance du joug des païens. Ces deux détails nous montrent que le sens véritable du titre de roi appliqué au Messie était un sens essentiellement politique pour ceux mêmes des Juifs du temps de Jésus qui attribuaient un caractère religieux et spirituel au prophète annoncé par Moïse. En tous les cas le caractère uniquement religieux attribué au serviteur de Jéhova, par un Ésaïe par exemple et par ses successeurs, n’occupait certainement pas une grande place dans les espérances messianiques du peuple juif à l’époque où nous transportent les récits de nos évangiles. Car selon tous les indices fournis par ces derniers, on était revenu à cette époque avec plus de passion que jamais, à l'idéal messianique des Psaumes (Ps. Il et LXXID), à l'espoir d'une restauration du royaume d’Israël ÿ. Mais nous reviendrons sur ce dernier sujet.

Si donc le titre messianique de roi d'Israël qui équi-

1 Luc 1,71-74.

?Luc I, 69 : «la corne de salut suscitée dans la maison de David.»

‘Les premiers disciples de Jésus, tout pénétrés qu’ils aient pu être de la prédication du Baptiste et de sa prophétie (1, 29, 35) qui se

vaut à celui de roi des Juifs avait dans l'opinion des Juifs une signification essentiellement politique; s’il n’a jamais eu d’autre signification que celle-là, il est difficile de donner au titre de Fils de Dieu, placé dans la bouche de Nathanaël, un autre sens que le sens strictement historique de Messie. Car il n’est pas possible que l’évangéliste, en employant expressément un titre national qui lui rappelait les espérances messianiques les plus charnelles du peuple juift, ait pu faire prononcer aux disciples dont il nous parle dans son récit, une formule théologique totalement inconnue aux contemporains de Jésus. La réponse de Jésus, du reste, ne laisse aucun doute à ce sujet; car en disant à Nathanaël « parce que je t'ai dit que je l'ai vu sous le figuier, lu crois, » il approuve manifestement sa foi en sa dignité messianique telle que l’avaient formulée André, le disciple anonyme, et Philippe de Bethsaïde. Mais il ajoute immédiatement après: «tu verras de plus grandes choses que celles-ci» (1, 51), bien convaincu que le «vrai Israélite» dans sa droiture finirait par mieux comprendre sa mission ?.

rattachait à celle de son grand devancier Ésaïe, nous montrent par toute leur conduite que le messianisme spiritualiste, dont Jean même fut loin de saisir le vrai caractère (Matth. XI, 3), était resté pour eux à l'arrière-plan.

1 Ce titre n’apparaît que deux fois dans l’évangile de Jean, et une seule fois dans la bouche d’un disciple de Jésus, ce qui prouve que nos observations sont fondées. Car les disciples et les apôtres ne s’en servent plus du tout quand ils commencent à comprendre la mission de leur maitre.

2[] va sans dire que pour les Juifs contemporains de Jésus le Messie n’était pas uniquement considéré comme un roi humain , mais qu’on lui attribuait une puissance miraculeuse, un rapport exceptionnel avec Dieu. De là le titre de « Fils de Dieu» ou «du Très-Haut», plus par-

Revenons maintenant, après ce rapide examen des titres donnés à Jésus par ses premiers disciples, au fait que nous examinons. Comment Jésus accepte-t-il leurs hommages? Nous venons de voir qu'il approuve leur foi en sa dignité messianique ; mais il n’ajoute aucun éclaircissement sur le caractère de cette dignité, et au lieu de refroidir leur enthousiasme, il paraît plutôt vouloir augmenter leur vénération par une parole étonnante: «En vérité, en vérité, je vous dis, que dès maintenant vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l’homme.» — Quel est ce Fils de homme, ou plutôt quel fut pour Jésus le sens de ce nouveau titre que nous lui voyons ici prononcer pour la première fois devant des hommes qui venaient de le reconnaître pour le Messie? C’est là ce que nous examinerons dans un second chapitre. Qu'il nous suffise pour le moment d’avoir constaté dans cette première scène racontée par le quatrième évangéliste, que les premiers disciples, par les titres qu’ils donnent à Jésus, se rattachent aux espérances messianiques nationales des Juifs contemporains du Sauveur. Quant à Jésus lui-même, il ne désapprouve pas leurs opinions; car leurs convictions devaient sans doute se développer librement avec lexpérience journalière qu'ils firent plus tard sous sa conduite et son enseignement. Mais une autre conclusion encore ressort de ce récit. Évidemment si l’auteur qui nous dépeint si ad-

ticulièrement employé par ceux qui demandent un miracle, une guérison à Jésus (comp. Mare IT, 44; V, 7 et parall.). Pour ce motif aussi Nathanaël emploie ce titre à la place de celui de Messie (comp. IX, 35, où Jésus lui-même s’en sert devant l’aveugle-né guéri). Ce titre,

du reste, était usité chez les Juifs avant Papparition du Messie (voy. Duc)

mirablement les débuts du ministère dn Messie , avait été fidèle au plan qui, d’après l’école critique citée plus haut, consistait à relever partout dans les désignations appliquées à Jésus la naiure divine du Logos, il aurait choisi d’autres désignations pour caractériser son Christ. Mais son intention fut sans doute de raconter des faits historiques et non d'exposer un système théologique; car les personnages qu'il amène dans ses récits parlent dès la première page non comme des mélaphysiciens, mais comme de vrais juifs.

Nous passons de là à une autre scène qui a lieu en Galilée à peu près dix-huit mois plus lard d’après la chronologie de notre évangile. Il s’agit de la profession de Pierre (VI, 66-71), fait qui nous transporte au centre du ministère de Jésus à la fin de son activité missionnaire en Galilée. Là Jésus, après un discours célèbre prononcé dans la synagogne de Capernaüm, est abandonné par un grand nombre de personnes qui s'étaient . déclarées pour lui et qui paraissent avoir été considérées comme ses disciples. Cette désertion générale, un de ces moments douloureux de la carrière de Jésus, qui nous mène bien loin des premières journées d’'espérance de son ministère, le décide à faire un appel décisif à la foi des douze apôtres dont il s'était entouré depuis la vocation des premiers disciples. «Et vous, leur dit-il, ne voulez-vous point aussi vous en aller?» A cette question, Simon Pierre répond par-une déclargtion solennelle : «Seigneur, à qui irions-nous ? tu as des paroles de vie éternelle; quant à nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le saint de

Dieu. »

On a voulu rapprocher celle scène d’une autre ana-

logue racontée par les synoptiques , et y voir un seul et même fait. Mais l'événement que nous examinons ne peut s'être passé à la même époque que celui que les trois premiers évangiles placent peu avant la transfiguration qui précède immédiatement le dernier voyage de Jésus à Jérusalem. En second lieu les paroles de Pierre ne sont pas les mêmes dans les synoptiques ; car les mots 6 Xouotog, 6 viog tou Oeov tou bwyros, ajoulés à sa déclaration dans quelques manuscrits du quatrième évangile, sont probablement empruntés à celui de Matthieu. Le fait qu'il s’agit 1c1 de deux circonstances différentes ressort enfin clairement de la réponse de Jésus (VI, 70), réponse qui diffère complétement de celle que les synoptiques lui mettent dans la bouche avant la transfiguration. Assurément, si les deux récits se rapportaient à la même circonstance, l’évangéliste, si attentif à reproduire les paroles mémorables de Jésus à l’occasion des faits qu'il raconte, n'aurait pas oublié de mentionner une parole qui se présentait si naturellement à sa mémoire. Nous voulons parler de l’éloge donné à Simon Pierre et de la distinction particulière dont ce disciple devint l’objet à cette occasion. Mais si nous n’avons pas là un seul et même fait, le sens de la profession de Pierre est le même dans les deux cas, et il est parfaitement compréhensible qu’à deux époques différentes une circonstance semblable se soit reproduite dans la vie de Jésus.

Nous trouvons en effet plusieurs récits dans les synoptiques, où le titre employé ici par le fils de Jona est appliqué à Jésus comme un synonyme de Messie. Dans

? Matth. XVI, 13-20 ; Marc VIII, 27-30; Luc IX, 43-21.

l'évangile de Marc, par exemple, un démoniaque l’apostrophe pendant une prédication dans la synagogue de Capernaüm avec les paroles : «nous savons qui tu es, le saint de Dieu‘. » En rapprochant cette désignation d'un autre passage, où Marc nous raconte que les démoniaques à la vue de Jésus se précipitaient sur lui en criant : tu es le Fils de Dieu ?, nous pouvons conclure avec quelque probabilité que le titre de &y10ç tou Seov employé par Pierre avait une signification analogues. Dans notre évangile enfin, Jésus répond aux Juifs qui lui reprochent de se faire Dieu (X, 33-86) : « celui que le Père a consacré (rysaoey) et envoyé dans le monde, vous lui dites : tu blasphèmes, parce que j'ai dit: Je suis le Fils de Dieu.» De cette réponse il résulte clairement que Jésus se considérait non-seulement comme celui auquel on appliquait le titre de «Saint de Dieu» ; mais que pour lui ce titre n’était qu'un synonyme de celui de Fils de Dieu; car nous voyons paraître 1c1 les deux termes dans une seule et même phrase. Celui que le Père, a consacré ne peut donc être un autre que le Christ que Pierre proclame une seconde fois avant la transfigurationt. Ces preuves suffisent ample-

1Marc I, 24 ; comp. Luc IV, 34.

2Marc IN, 41. '

3 Une remarque ajoutée par Luc au texte cité ([V, 34) justifie pleinement notre interprétation : Jésus, nous raconte-t-il, réprimandait les démoniaques et ne leur permettait pas de dire cela parce qu'ils savaient qu'il était le Christ

4 Qu'on compare encore à ce sujet le passage des Actes où l’auteur, en faisant allusion an Ps. Il, appelle le Christ de Jéhova : rov &yrov rauda couv Ancouv ôv éypuoac; et l’auteur de l’Apocalypse qui appelle celui qui a la clef de David : 6 &yvoç, 6 dAnbvoc.

Ve

ment pour justifier le titre de saint de Dien comme un titre messianique employé par les Juifs du temps de Jésus, comme un synonyme de Fils de Dieu. |

Mais ce qui nous frappe dans cette première profession de Pierre, c’est un élément que nous chercherions vainement dans les déclarations des premiers disciples de Jésus sur sa dignité messianique. Nous voulons parler du sens essentiellement religieux que cet apôtre donne à sa déclaration catégorique, au nom de ceux qui sont restés fidèles au Messie. Ce sens semble maintenant avoir pris la première place dans l'opinion que les apôtres se sont formée sur le caractère de la mission de leur maître. Le Messie d’après les expressions de Simon Pierre est: «celui qui a des paroles de vie éternelle,» et c’est là la puissance irrésistible qui attache les disciples à ses pas, qui les empêche de prendre part à la défection générale. Mais malgré cette transformation évidente, signalée ici par l’évangéliste avec une intention marquée, ils sont loin de comprendre encore le véritable but de la mission du Messie. Aussi Jésus ne répond-il pas, comme sur le chemin de Césarée, par l’exclamation de joie qui récompensa plus tard de témoignage de son ardent disciple ; il exprime plutôt le sentiment douloureux que lui inspirent les dispositions funestes de celui qui devait le trahir. CN’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze? et l’un de vous.est un démon. » Cette parole contraste singulièrement avec celle que nous lui voyons adresser plus tard à Simon Pierre.

‘Il semble même que le titre de 6 &ytos vou Oeou, donné très-rarement à Jésus dans nos évangiles, exprimait dans l'opinion des Juifs cette mission toute religieuse du Messie, Ainsi l’homme possédé d’un esprit impur (Marc I, 24) lui donne ce titre en l’entendant enseigner avec puissance dans la synagogue de Capernaüm.

Mais tout en s’affligeant de l’infidélité de l’un de ceux qu'il a élus, Jésus approuve d'une manière indirecte, le titre que Pierre vient de lui donner. C’est ainsi du moins que nous pouvons expliquer sa réponse. La déclaration qu'il vient d'entendre a pleinement justifié le choix des douze, et pour cé motif il semble louer leur constance. « Vous êtes dignes de ma prédilection par ce que je viens d'entendre; mais parmi vous se trouve un traître ; » c'est là à peu près le sens de ses paroles. Il accepte donc ici comme au début de sa carrière un hommage de la plus haute importance, un titre messianique généralement employé par le peuple. Mais ce qu'il importe surtout de remarquer dans ce fait, c’est la circonstance sérieuse dans laquelle il accepte cet hommage, au moment où sa cause éprouve un de ces échecs qui devaient amener la catastrophe de Golgotha. Aussi nous semble-t-il extrêmement caractéristique pour la question que nous examinons, que dans les moments les plus importants de son ministère, lorsque sa mission rencontre les plus graves obstacles, lorsqu’elle paraît compromise par lhosulité des Juifs, lorsque lui-même est menacé par ses ennemis, Jésus est plus qu’à l'ordinaire préoccupé de faire reconnaître sa dignité 1. C’est dans ces moments là surtout qu'il provoque chez ceux,qui lui sont restés fidèles et accepte de leur part les témoignages les plus solennels. Il semble que la résistance même qu’il rencontre soit pour lui un motif important de faire valoir ses droits; c’est dans la, lutte, dans l'épreuve qu'il sent plus profondément sa” réelle grandeur , et les hommages qui lui sont dus.

Nous arrivons à une troisième scène, qui est placée

‘Comp. Matth. XVI, 43 et suiv., 21 et parall.

vers la fin de la carrière de Jésus par notre évangile, peu de temps avant son entrée triomphale à Jérusalem. Il s’agit des circonstances qui accompagnent la résurrection de Lazare, et d’un fait qui précède immédiatement ce miracle. La nouvelle de la mort d’un homme que Jésus aimait, Lazare de Béthanie, le décide à revenir dans les environs de la capitale, dont il connaissait les dispositions hostiles à son égard. Lorsqu'il approche du village, Marthe, la sœur de Lazare, vient à sa rencontre et exprime le douloureux regret que Jésus n’ait pas prévenu par sa présence la mort de son frère. Jésus lui promet alors la résurrection de celui qu’elle pleure et ajoute immédiatement après les paroles connues: «Je suis la résurrection et la vie etc.» A ces mots, qui dépassent la compréhension de Marthe, qui lui rappellent sans doute vaguement une fonction principale du Messie ou un événement du royaume messianique : la résurrection des enfants d'Abraham, elle répond en exprimant la conviction depuis longtemps vivante dans son âme: «Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu , qui doit venir dans le monde » (XI, 27).

En examinant de près cette déclaration de la sœur de Lazare, on est frappé d’y trouver quelque chose de beaucoup plus décisif, de plus explicite que dans les paroles de ce genre prononcées jusqu'ici par les disciples. Elle semble renfermer, en effet, le même élément religieux que nous avons cru remarquer dans le atémoignage de Simon Pierre. L'élément national ou plutôt politique ne ressort plus autant des titres donnés à Jésus par ses disciples vers la fin de son ministère ; mais un autre, celui de l'attente religieuse, prédomine

‘Comp. Dan. XII, 2.

singulièrement à l’époque où nous transporte notre récit. C’est sous ce rapport que les paroles de la femme de Béthanie nous paraissent dignes d’un intérêt particulier pour notre étude. Nous croyons, en effet, pouvoir distinguer dans ces paroles quel était l’état des espérances messianiques des disciples de Jésus, ou du moins de ceux qui s'étaient attachés plus étroitement à sa personne. Le titre de Fils de Dieu, que Marthe ajoute à celui du Christ, n'implique pas ici encore, comme nous avons essayé de le montrer auparavant, un sens différent de celui de Messie. Mais ce n’est pas ce litre essentiellement national donné explicitement à Jésus qui nous frappe autant que l'expression que Marthe y ajoute : celle de 6 eig toy xoouov épyoueros. Ges mots sont généralement considérés comme une espèce de formule consacrée ajoutée au titre de Messie, exprimant la pensée que Jésus est réellement celui qui avait été annoncé par la prophétie, «celui qui devait venir.» C'est aussi de cette manière que Lücke et d’autres exégètes expliquent ces mots, et ce sens, en effet, paraît le plus simple et le plus conforme au titre auquel ils se rattachent. Mais en étudiant la scène si pleine de vie et de vérité qui forme le cadre de ces paroles, que nous considérons, non comme une amplification de l’évangéliste, mai$ comme un souvenir historique qu’il reproduit intégralement, nous leur trouvons une signification toute différente. Et d'abord en les traduisant, comme font la plupart des exégètes, on ne peut s'empêcher d’y voir une répétition mutile de ce que le titre de Messie ou de Fils de Dieu renfermait déjà en lui-même ; car nulle part dans le Nouveau Testament nous ne voyons ces mêmes titres accompagnés

d’une formule semblable. Puis, mises en rapport avec les paroles de Jésus qui précèdent immédiatement, elles n'auraient aucun sens. Sa promesse «ton frère ressuscitera,» et surtout sa question : « Croïs--tu cela ?» resteraient sans réponse. Or il faut au moins admettre que, dans l'intention de l’évangéliste, Marthe ait répondu d'une manière directe à Jésus, en exprimant dans sa déclaration ses convictions surla mission et la dignité du Messie. En troisième lieu, elle n’emploie pas le passé en parlant de la venue du Messie, mais le présent (épxouevos), qui équivaut ici à un futur (cf. Matth. XI, 3, et Jean I, 9)'. Il faudrait donc traduire ce terme par «qui vient ou qui doit venir.» Et c’est là aussi le sens véritable de cette parole, qui exprime d’une manière frappante la situation historique où nous transporte le récit de la résurrection de Lazare. Or cette situation était, comme nous l'avons déjà dit, caractérisée par une attente religieuse des disciples de Jésus. Déjà Marthe exprime clairement cette attente par l'espérance que son frère ressusciterait au dernier jour, lors de la grande résurrection messianique (XV, 24) attribuée au Fils de Dieu. Puis Jésus n'avait rien moins que réalisé les hautes espérances de ceux mêmes qui comprenaient le mieux sa mission; il devait se manifester encore, et subitement peut-être, dans sa gloire 2. Or cette mani-

! C’est bien dans ce sens que le Baptiste fait demander à Jésus par ses disciples : cv si épyouevos, à Étepov rpocdoxwmev ; COMP. Matth.

XVI, 28; XXIV, 30, 44; XXV, 13 et parall. où ce mot a partout un sens apocalyptique.

? Nous rappelons ici la parole caractéristique d’un disciple de Jésus, de Jude, qui demande une manifestation publique du Messie (XIV, 22) encore après l’entrée triomphale à Jérusalem; et celle de Philippe dans le même chapitre (v. 3). Mais voyez surtout cette attente exprimée par les deux fils de Zébédée (Mare X, 37 et parall.) et le terme de àcËx qu’ils emploient pour désigner clairemenl cette manifestation glorieuse.

festation devait sans doute coïncider avec la résurrection des descendants d'Abraham , peut-être même avec le jugement des nations que la plupart des prophètes avaient placé avant la venue du Messie’. Mais S'il exislait au sujet de ces croyances messianiques des contemporains de Jésus la plus grande diversité, les paroles de la sœur de Lazare caractérisent bien les préoccupations des disciples dans la dernière période de son ministère. Ils étaient persuadés que leur maître, le Messie, devait enfin se montrer avec l’éclat de sa dignité et de sa puissance, entouré des armées célestes. C’étaient là leurs plus ardentes espérances, auxquelles ils revenaient sans cesse, et cela surtout aux moments où Jésus manifestait sa puissance par des miracles aussi éclatants que celui de la résurrection du mort de Béthanie.

Ces réflexions, qui se rattachent aux titres messianiques donnés à Jésus dans notre évangile par ses disciples, paraissent sortir du cadre étroit que nous prescrivons à la suscription de notre premier paragraphe. Mais en posant la question comme nous l'avons fait au commencement de cette étude, il était indispensable de faire allusion à l’état des croyances exprimées par les déclarations que nous avions à examiner. Or nous trouvons dans ces croyanées messianiques des disciples de Jésus, dans le quatrième évangile, la ressemblance la plus frappante avec celles que nous voyons indiquées dans les synoptiques. Nous avons cru, en effet, pouvoir constater un développement dans ces croyances, un progrès vers un messianisme plus religieux que politique. Les trois faits que nous venons d'examiner à ce

1Voy. surtout Dan. VIF, 40.

sujet semblent pour ainsi dire former les jalons de ce développement!. Mais, malgré ce progrès manifeste, le caractère essentiellement national de ces croyances est resté le:même. Les disciples du Messie, d'après notre évangile, pensent et parlent comme de vrais Juifs, et le prétendu spiritualisme de celui qui nous les dépeint ne semble avoir nullement transformé leurs opinions.

Mais nous revenons à la question posée au commencement de ce chapitre; c'est-à-dire à l'attitude que Jésus prend à l’égard des déclarations messianiques de ses disciples. Or nous le voyons ici encore, en présence du témoignage de la sœur de Lazare, tenir la même conduite comme à l’origine et au milieu de sa carrière. [l ne récuse pas les titres qu’on lui donne, au contraire, la profession de Marthe semble tellement conforme à la conscience de sa dignité et de sa mission, qu'il l’accepte sans ajouter uneseule restriction. L'hommage qu’on lui rend ne l’élonne, ne le surprend en aucune manière; bien plus il ne cache la joie que lui cause la foi qu'il provoque, que parce que les convictions de ses disciples sont encore trop entachées des espérances grossières de sa nation. Et néanmoins nous avons cru voir, dans les scènes que nous avons déjà examinées l'approbation de Jésus se manifester clairement dans ses réponses. Il en est de même encore de celle qui nous a occupé en dernier lieu. Car ici la profession de Marthe est confirmée d’une manière éclatante par la résurrection de son frère (XI, 40).

'L’évangéliste, du reste, semble lui-même accentuer ce développement par des paroles telles que celles-ci: xar mioreucuv eèc a0rov (IL, 443; cf. VI, 69: XI, 45; XIII, 495 XIV, 4; 41, 29: XVI, 30), là même où les disciples nous sont montrés convaincus de la dignité de leur maître.

Mais à côté des paroles d'approbation avec lesqueldes Jésus accueille les déclarations les plus explicites de ses disciples sur sa dignité messianique, on ne peut se défendre de l'impression qu'il les accepte avec une certaine réserve, qui semble l'empêcher d'insister sur de pareils hommages, ou de les provoquer plus souvent. Aussi ne voyons-nous les disciples se prononcer sur ce sujet que dans les occasions les plus solennelles, et même assez rarement. Ce fait ressort aussi clairement du quatrième évangile que des trois premiers. Évidemment Jésus ne doit pas s’êlre prononcé souvent sur sa dignité messianique, ni expliqué en détail sur une question aussi mystérieuse. Il ne le fait que lorsqu'une circonstance importante l’y amène, l’y oblige pour ainsi dire, et cela surtout devant les Juifs de la Galilée ou de Jérusalem. Mais c'est la question que nous allons examiner dans ce qui suil.

Parmi les faits qui peuvent servir à l'examen de la question qui forme le contenu de ce second paragraphe: celle des déclarations explicites de Jésus sur.sa dignité messianique et du sens de ces déclarations, nous en considérons un tout d'abord quia une importance toute particulière au point de vue des convictions du Sauveur sur le caractère de sa dignité et de sa mission. C'est assez dire pour désigner la scène admirable de la conversation de Jésus avec la Samaritaine (IV, 7-27), fait placé par notre évangile au début de son ministère en Judée. Jésus d’après ce récit avait pris la résolution de quitter la campagne, où ses disciples baptisaient à sa place. G’était nous dit l’évangéliste pour échapper aux intentions hostiles des pharisiens , mis en

émoi par sa première manifestation dans le temple à Jérusalem et par l'impression qu’avaient produite sur eux ses miracles. Obligé de traverser la Samarie! Jésus s'arrêta près d’un endroit nommé Suchar, et pendant que ses disciples étaient occupés à acheter des vivres, il s’assit près d’une citerne antique attribuée au patriarche Jacob. Une femme samaritaine vient en ce moment puiser de l’eau et Jésus lui demande à boire. La Samaritaine, qui reconnaît dans le voyageur un israélite , s'étonne qu’un ennemi de son peuple lui demande un service. Cette sincérité, mais peut-être aussi le souvenir attristant de l'accueil défavorable qu'il avait reçu de sa nation à Jérusalem (Il, 18-25), décide Jésus à parler à une étrangère du salut qu'il est venu apporter aux brebis perdues d'Israël? «Si tu connaissais le don de Dieu et qur est celui qui te dit: donnemoi à boire etc. »

Quand on étudie cette conversation, 1lestremarquable de voir comme Jésus, dès les premières paroles qu'il adresse à la Samaritaine, attire l’attention sur le caractère exceptionnel de sa personne. Aussi son interlocutrice ne peut-elle s'empêcher, tout en s’étonnant de l'eau vive qu'il lui promet, de lui demander s’il se considère comme plus grand que le patriarche qui leur avait donné la citerne où elle est venue puiser de l’eau. On distingue dans ce trait tout particulièrement

Ce ne fut pas là une simple nécessité topographique, mais une mesure de prévoyance; car l’évangéliste dit explicitement que Jésus dut (èei, IV, 4) passer par la Samarie , sans doute pour ne pas s’exposer à la violence d’Antipas, qui venait de faire saisir le Baptiste. La route suivie presque toujours par Jésus était celle des pèlerins de Ja Galilée, la vallée du Jourdain.

Matth. X, 5.

quel est aux veux de l’évangéliste le sentiment de Jésus au sujet de sa dignité; car on ne pourra pas nous objecter que sa réponse à la Samaritaine n’était qu’une allusion générale à sa mission de Sauveur. L'issue de sa conversation nous montre bien quelle était son intention en parlant du «don de Dieu» et de l'importance de sa personne. Mais arrivons à sa déclaration ellemême. Après que Jésus eut dévoilé à la Samaritaine sa vie tout entière, celle-ci le prend pour un prophète et lui pose une question qui montre jusqu’à quel point elle éprouve de la vénération pour lui. Aussi lorsqu'il prononce la parole admirable sur le culte en esprit et en vérité, elle est amenée involontairement à penser aux espérances messianiques de son peuple et lui dit: «Je sais que le Messie vient, celui qu’on appelle le Christ ; quand celui-ci viendra, il nous fera connaître toutes choses!. Et là-dessus Jésus lui répond: «je le suis moi qui te parle.»

Ce fait est le premier de notre évangile qui nous

1 Ces espérances se fondaient sur les prophéties obscures du Pentateuque (Gen. XV, 49 ; Nombr. X, 24 et Deutér. XVIII, 48) et sans doute aussi sur les croyances messianiques des Juifs. Les Samaritains avaient des noms différents pour désigner le Messie, qu’on faisait descendre de Joseph, leur principal patriarche. Ils Pappelaient 2nNN, «celui qui revient,» et lui.attribuaient le rôle d’un prophète et non celui d’un roi. Aussi leurs espérances messianiques n’étaient-elles pas aussi pénétrées de passions politiques que celles des Juifs, dont ils ne partageaient pas les rêves de liberté et de gloire terrestre. Néanmoins ils voyaient dans le Messie un restaurateur du royaume d'Israël et du culte de Garizim, un second Moïse (voyez, sur la christologie des Samaritains : Berthold). Le terme de Mecoiue employé par la Samaritaine de notre récit est parfaitement compréhensible dans sa bouche; ce titre devait être bien connu du temps de Jésus par un peuple qui vivait si près de la Judée et de la Galilée.

montre Jésus déclarant dune manière catégorique qu'il est le Messie, et nous pourrions nous élonner de le voir se prononcer si ouvertement devant une Samaritaine qui ne partageait en aucune manière les espérances messianiques qui se rattachaient à la prophétie juive. Aussi s’est-on appuyé de ce récit pour relever la tendance universaliste de son auteur, le soin avec lequel il place les Gentils sur la même ligne que les Juifs en accentuant leur réceptivité pour le salut apporté par le Messiel. Car, en définitive, nous dit-on, les Samaritains étaient considérés comme des paiens par le peuple Juif, et quoiqu'ils partageassent en quelque mesure ses espérances messianiques, ils n’en étaient pas moins exclus des priviléges attachés à ces espérances. Îl résulterait de là qu'il n’est guère possible que Jésus, qui nous est montré si exclusif dans les synopliques?, ait pu étendre son activité messianique à une population étrangère et se prononcer si explicitément devant elle. C’est là une des objections principales qu’on fait au caractère historique du quatrième évangile et particulièrement au récit dont nous nous occupons. Jésus dans ce récit aurait perdu complétement son caractère national ?. Mais c’ést là préci-

1 Voy. Hilgenfeld, Das Evangelium u. die Briefe Johannis, p.189.

2 Matth. X , 5; cf. XV, 24.

3 L’universalisme chrétien, relevé partout dans l’évangile selon Jean, dit Hilgenfeld dans son ouvrage déjà cité (p. 275), forme si bien la base de sa christologie; l'importance de la personne de Jésus pour humanité, à l'exclusion de toute nationalité privilégiée, est si bien la présupposition de tous ses récits, que là précisément où Jésus dépasse les limites de la nationalité juive, lors de son activité en Samarie, le Messie est désigné par un terme qu’on ne trouve que dans les écrits johanniques et qui correspond seul au point de vue de l’évangéliste , le terme de cwrnp zou xoounv (IV, &1; cf. 4 Jean IV, 14)

sément ce que nous trouvons entièrement contredit par les détails et le contenu du fait que nous examinons. Nous avons vu, en effet, Jésus insister d’une manière toute spéciale sur sa dignité, dès les premières paroles qu'il adresse à la Samaritaine. (était à sa dignité messianique dans le sens national du mot qu’il avait songé en prononçant les paroles : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui quite dit etc. » Aussi, lorsque quelques moments après la femme étrangère semble lui demander conseil sur le lieu où il faut adorer Jéhova, il lui répond par une parole brûlante d'esprit national: «Vous adorez ce que vous ne connaissez pas, quant à nous, nous adorons ce que nous connaissons ; car le salut vient des Juifs. » [ci nous voyons mieux que partout ailleurs s'exprimer la pensée de Jésus sur le caractère national de sa mission , car ce «salut» dont il parle et qui « vient des Juifs » n’est autre que lui-même, le Messie dont il dit un instant après : je le suis moi qui te parle. Et ce même esprit national C’est là, continue Hilgenfeld, un trait caractéristique de notre évangile, que les titres messianiques auxquels les Juifs croyants, tels qu’un Nathanaël, ne donnent qu’un sens national, reçoivent, dans la bouche

des Samaritains , un sens tout universaliste, que le Messie devienne pour eux le Sauveur du monde. — Aussi l’évangéliste, en écrivant les paroles : f cwrnpra x Twv ‘Foudaumv, n’a-t-il voulu que flatter le parti judaïsant de l’Église chrétienne ; mais il s’est hâté de corriger cette faiblesse par la désignation universaliste appliquée par les Samaritains à Jésus... Chaque parole, chaque fait qui, dans la vie de Jésus, dépasse le cercle étroit de sa mission nationale, doit être considéré comme un indice de la plus haute importance que notre évangile est rempli d’intentions cachées au lecteur superficiel ! — N'est-ce pas là attribuer à l’auteur de nos récits si simples , si naïfs souvent, des combinaisons artistiques qui ont pu naître avec la critique du dix-neuvième siècle, mais certainement pas dans la pensée du quatrième évangéliste, füt-il un autre que le disciple de Jésus ?

de Jésus pourrait-il mieux être accentué que par les paroles qui précèdent: « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas etc., » par l'énergie avec laquelle il insiste sur le privilége exclusif de sa nation qui seule connaît celui qu'elle adore: c’est-à-dire Jéhova le vrai Dieu? Ces mots ne sont-ils pas une protestation manifeste: contre la critique qui conteste au Messie, tel qu'il est dépeint par notre récit, son caractère essentiellement historique? Et n'est-ce pas là un des traits les plus caractéristiques du quatrième évangile que Jésus se prononce si catégoriquement sur l'importance unique de son peuple devant une Samaritaine, une païenne, qui d’après cette même critique est placée par notre récit sur la même ligne que «les brebis perdues d'Israël » des synoptiques ? Évidemment il n’y a là aucune trace du prétendu caractère universaliste attribué au Messie johannique par Hilgenfeld ; nous le voyons au contraire plus national dans son action et dans sa parole que devant les Juifs et devant ses propres disciples. C’est dans ce fait que sa conscience se dévoile tout entière, la conscience de sa dignité nationale, là même où son œuvre semble dépasser les limites d’une mission qu'il avait lui-même restreinte à son peuple. Les dispositions morales seules de la Samaritaine , à laquelle il fait part du salut sorti des Juifs, constituent un titre à sa confiance et provoquent de sa part des déclaraüons formelles sur sa personne. Aussi ce fait comme celui de son activité messianique parmi les habitants de Suchar sont-ils une de ces exceptions dans la mission de Jésus dont les synoptiques nous offrent des exemples dans la guérison de l’esclave du centurion romain! et dans l’exaucement de la prière de la cananéenne?.

1 Matth. VIII, 51. — 2 Matth. XV, 28.

Quant à la question historique de savoir si Jésns a déclaré lui-même être le Messie national des Juifs dès le début de son ministère, elle trouve une réponse explicite dans le récit que nous venons d'étudier. Mais cette déclaration est d'autant plus importante qu’elle est faite devant une femme étrangère aux espérances messianiques des Juifs. Il faut donc que la conviction d’être le Messie ait été pour Jésus le fond même de sa conscience. Nous ne voyons là aucune hésitation, aucun doute dans sa parole et dans sa conduite; mais la plus grande fermeté alliée à la plus grande simplicité dans le témoignage qu'il se donne à lui-même.

Abordons maintenant une seconde scène, formant le pendant de celle qui se passe près du puits de Jacob en Samarie. Nous voulons parler d’un fait qui se rattache à la guérison de l’aveugle-né à Jérusalem. Ce récit projette une vive lumière sur l’état des esprits dans la capitale juive à l’époque où Jésus accomplit ce miracle. Ses habitants nous sont montrés placés sous l’impression du châtiment, qui menaçait celui qui se déclarerait pour le prétendu Messie (IX, 22). Mais on voit par l’interrogatoire que les «Juifs» (sans nul doute le parti hiérarchique) font subir à l’aveugle guéri, que l’'hésitation , la crainte dominent parmi ce pari hostile à Jésus. Le nouveau miracle, qui avait probablement provoqué un nouveau retour de sympathie et d'intérêt chez le peuple; nous explique cette hésitation. L'irrésolution que dénotent les questions que les Juifs (v. 24- 85) adressent à l’aveugle, la hardiesse des réponses de ce dernier, la franchise avec laquelle 1l défend l’action de Jésus (v. 31-33); tout fait deviner une situation assez lendue entre ce parti et le peuple. Aussi Jésus

peut-il, sans être persécuté, parcourir Jérusalem et poursuivre son œuvre «pendant qu'il faisait jour, » comme il le dit lui-même (V, 4). C’est dans une occasion semblable qu’il rencontre l’aveugle guéri, qui avait été exclu de la synagogue à cause de sa courageuse Sympathie pour lui. Cette belle conduite lui avait sans doute fait supposer qu'il croyait en lui. Aussi lui demande-t-il sans détour s’il croit au Messie (IX, 35), et lorsqu'il se déclare prêt à croire en demandant qui est ce Messie, dont il était probablement tout aussi préoccupé que ses compatriotes de Jérusalem, Jésus lui répond ouvertement: «tu l'as vu; celui qui te parle, c’est lui. » Et sur cela, l’aveugle pénétré de reconnaissance et de saisissement par la présence du Messie et par la révélation qu'il vient d'entendre, lui dit: «je crois, Seigneur » et se prosterne devant lui. Nous avons vu dans le paragraphe précédent quelle est la signification du titre de Fils de Dieu employé par Jésus dans notre évangile. Nous n’y avons trouvé qu'un synonyme du nom de Messie, et nullement un terme métaphysique pour désigner la nature divine du Sauveur. Dans le fait que nous examinons, cette désignation semble avoir dans l'intention de l’évangéliste ce dernier sens, et l’on s’est fondé principalement sur l'acte d'adoration accompli par l’aveugle guéri, pour relever la valeur dogmatique de l’expression en question. Et en effet cette manière de voir paraît justifiée par le mot de xpooxvraw, qui ne se présente dans le quatrième évangile que lorsqu'il s’agit de l’adoration de Dieu, du culte proprement dit (FV, 20 et suiv. et XII, 20). Or cet acte, nous dit-on , se trouve dans un étroit rapport avec le titre de Fils de Dieu que Jésus se donne

dans la scène qui nous occupe; ee titre ne peut donc avoir que le sens exceptionnel et dogmatique que lui attribuent Baur et Hilgenfeld dans ce même évangile. Mais ce dernier argument mis aussi en lumière par les exégètes qui croient à l’historicité des récits de saint Jean et qui voient dans le terme de Fils de Dieu autre chose qu’un synonyme de Messie, n’a aucune valeur pour la thèse qu’il doit appuyer. Nous trouvons effectivement dans les synoptiques des scènes dans lesquelles Jésus, sans être considéré peut-être comme le Messie, reçoit des hommages pareils à celui que lui rend l’aveugle guéri. Dans l’évangile de Matthieu par exemple (VIIL, 2) un lépreux tombe à genoux devant lui pour lui demander la guérison, et l’auteur emploie absolument la même expression (rpooxuve a«drw) que notre évangéliste, c'est-à-dire le terme usité pour désigner l’adoration proprement dite. Luc dans un récit parallèle (V, 12) s’exprime plus fortement encore (xeowv ème rooowroy &dendn a«drou). Get acte accompli à l'égard de Jésus par des hommes qui le considéraient peutêlre seulement comme un prophète, ne prouve donc nullement que le quatrième évangéliste, en racontant un acte semblable, ait voulu relever par lui la nature divine du Fils de Dieu. En second lieu, Jésus en se ‘désignant par ce titre fait manifestement allusion à un fait qui précède la scène de l’entrevue avec l’aveugle guéri. [l pense ici à la défense faite aux habitants de Jérusalem de le reconnaître pour le Christ, le Messie (IX, 24), et pour ce motif il pose à son courageux défenseur la question s’il croit au Fils de Dieu. Le sens de cette question n’est autre que celui-ci: «toi, croistu donc à ma dignité de Messie que mes adversaires W.

me contestent ou qu'ils défendent de nr'attribuer?» Telle est la véritable signification de sa demande. Nous avons donc là dans la bouche de Jésus lui-même une preuve évidente que le terme de Fils de Dieu n’est employé dans notre évangile que dans le sens judaïque du mot.

Jésus déclare ici encore, comme dans la conversation avec la Samaritaine, qu'il est le Messie national, celui même dont les Juifs ou le parti hostile contestait la haute dignité. Et quel autre sens aurait-il pu donner à sa déclaration devant un Israélite qui ne savait absolument pas distinguer entre un Fils de Dieu dans le sens dogmatique du mot et le Christ national? Mais cette déclaration catégorique devant un habitant de Jérusalem pourrait nous étonner en quelque mesure. Car nous pourrions nous demander si cet homme, sans doute pénétré, comme tous ses compatriotes, des espérances politiques de son peuple, n'aurait pas pu, dans un premier moment d'enthousiasme, mettre Jésus à la merci d’une population passionnée pour l’avénement du Messie. Cette question offre une sérieuse difficulté quand nous songeons que le Sauveur ne s’est jamais prononcé qu'en termes indirects ou obscurs sur la dignité messianique devant le peuple, et qu'il défendait à ses disciples de divulguer leurs convictions sur sa personne. Mais cette difficulté perd de son importance lorsque nous nous représentons la situation exceptionnelle dans laquelle se trouvait le malheureux que Jésus honore d’une confiance si exclusive. Car selon le récit de notre évangile (v. 28-35), l’aveugle guéri était chassé de la synagogue, c’est-à-dire excommunié à cause de sa sympathie pour son bienfai-

teur!. Personne ou peu de Juifs auraient par conséquent ajouté foi à son témoignage. Son cœur, du reste, appartenait au Messie dès que celui-ci lui eut révélé sa dignité : nous le voyons par l’empressement qu’il met à croire tout ce que Jésus lui dit. Il n’y avait donc absolument rien à craindre du dévouement d’un pareil disciple ?.

Le fait que nous venons de citer à l'appui de la question que nous examinons est placé à peu près au milieu de la carrière publique de Jésus, par l’évangile selon Jean. Transportons-nous maintenant à la fin de cette carrière et arrêtons-nous à un de ces récits dans lesquels l’auteur nous retrace les derniers moments passés par le Maître au milieu de ses fidèles disciples. Nous sommes ici loin des luttes journalières dans lesquelles nous transportent les scènes précédentes. La pensée de Jésus et toutes ses paroles portent l'empreinte d’une élévation sublime, et sa personne resplendit d’une auréole de paix et d'amour. Le Sauveur glorifié succède déjà au prophète souffrant «qui n’a pas été accueilli par les siens.» Entouré de ses disciples la veille du premier jour de la fête de Pâques, il célèbre avec eux le dernier repas (XII), et leur montre par un acte symbolique ce qu’au commencement de son ministère il avait essayé de faire comprendre aux habitants de Jérusalem par la purification du temple : le véritable but

‘Voy. XIL, 42; cf. XVI, 2.

2L’allocution adressée aux Pharisiens (IX, 39) ne se rattache pas directement à l’entrevue de Jésus avec l’aveugle guéri, car il est évi-. dent par toute la scène qui suit, surtout par celle qui nous est dépeinte au chap. X, 24 et suiv., que la foule n’a pas eu connaissance de cette entrevue, ou du moins de la déclaration de Jésus sur sa dignité.

de son œuvre. Dans cette soirée mémorable, et peu d'heures avant son arrestation, qui fut pour eux un si grand scandale, il cite, pour les prévenir du sort qui lui est réservé par les mystérieux"desseins de son Père, une parole du psalmiste attribuée à un souffrant persécuté par ses ennemis et (en faisant allusion à celui qui devait le trahir) devenu l’objet de la haine d’un ami en qui il avait mis sa confiance (Ps. XLI, 10)!. « Dès maintenant, dit Jésus, je vous le dis avant que la chose arrive, afin que, quand elle sera arrivée, vous croyiez que c’est moi» (67e &yw eèuu)?. Les disciples n'étaient donc rien moins que préparés à l’incompréhensible épreuve qui allait les surprendre dans peu d’instants. C’est ce qui nous fait comprendre plus clairement une attente toute différente de celle de la mort de leur maître, celle d’une manifestation messianique entourée de gloire dont nous avons parlé dans un paragraphe précédent.

Mais pour ce motif même Jésus accentue plus fortement que jamais sa dignité messianique, comme si de la foi en cette dignité dépendait sa cause tout entière. Le mot énigmatique qu’il emploie pour se désigner comme celui qui devait venir, le Messie, 1l l'avait déjà une fois employé devant le peuple dans ce sens (VIII, 24 et 28). Nous en parlerons dans ce qui suit. Mais ce désir d'affirmer sa messianité est plus évident encore dans la prière par laquelle 1l termine ses dernières exhortations à ses disciples , en demandant à son

1Ce Psaume, considéré comme messianique, présente sans doute des difficultés assez grandes; mais le passage dont Jésus s’applique ici le sens, correspond admirablement , avec trois versets suivants, à l’his-

toire de sa passion.

2Jean XII, 49.

Père la glorification messianique à l'heure de la mort qui approche! : « C’est ici, dit-il, la vie éternelle qu'ils te connaissent, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyét Jésus-Christ (6v axeotakag” Inoour Xçuovor). On objecte que cette formule, employée ici pour la première et la seule fois par Jésus, ainsi que la prière tout entière, appelée communément la prière sacerdotale, porte manifestement l'empreinte d’une libre rédaction de l’auteur. L'expression « Jésus-Christ» surtout, devenue plus tard le terme consacré pour désigner le Sauveur, a provoqué de sérieux doutes sur son authenticité. Jésus, nous dit-on, n’a pu se désigner ainsi dans une prière. Une objection semblable a été faite à la prière qu'il prononce lors de la résurrection de Lazare (XI, 41, 42). Mais nous faisons observer d’abord que le titre de Xquovog n’est pas, comine nous le trouvons dans les Actes (II, 38) et dans les écrits des apôtres, un nom propre ; il est plutôt, comme l'expression wovoy &Amduwoy %eov, un attribut, l'attribut de lobjet ov ameorakag. En second lieu, Jésus n’a pas prié en grec, mais en hébreu, et le terme ‘Inoovç Xovog ne peut être que la reproduction des mots MŸ27 DID), et la troisième personne, à laquelle cette expression est employée, convient entièrement au style de la prière. Enfin il n’est guère possible d'admettre, du moment qu’on reconnaît à cette invocation un fond historique ?, que l’évangéliste, en la reproduisant, se soit permis de placer dans la bouche de son maître une parole aussi solennelle, qu'il ait commis un anachro-

! Comparez le second chapitre de cette étude. 2Voy. Lücke citant à l’appui de cette opinion des critiques aussi

sévères que Berthold et Bretschneider.

nisme grossier, en attribuant à Jésus une désignation qui daterait de l'époque où il composa son évangile. Une pareille hypothèse est inconciliable avec le récit de circonstances aussi extraordinaires que celles qui suivent la prière de Jésus. Si donc ce mot a une valeur historique , il caractérise mieux que nul autre dans notre évangile nôn-seulement sa personne et ses convictions sur sa dignité messianique, mais encore cet évangile même, avec la tendance dogmatique ou universaliste qu’on lui attribue. Car si, en vérité, l'évangéliste, tel que nous le représente Hilgenfeld , avait voulu mettre l'accent principal sur la nature divine et sur le caractère universel de Jésus, n’aurait-il pas, dans une occasion semblable, employé une désignation toute différente pour caractériser son Messie : par exemple celle de viog ou de uovoyernç, qu'il emploie au commencement de son évangile (1, 14; cf. IIT, 16)? Mais ici, comme ailleurs, 1l ne songe qu’à reproduire les propres expressions de son maître : celui-ci est pour lui ayant tout le Messie national, le Christ, et cela dans les moments les plus importants de sa vie, dans les moments où 1l s'agissait de sacrifier celte vie pour la cause qui le raltachait à sa dignité messianique.

Jésus s’est donc, d’après les trois scènes que nous venons d'examiner, désigné explicitement comme le Messie des Juifs, devant ses disciples et d’autres témoins que nous pouvons considérer comme tels. Il le fait, selon notre évangile, à toutes les périodes de sa courte carrière, et, ce qui est le plus important, il le fait avec le plus d’insistance, plus ouvertement, à mesure qu'il approche de sa mort. I] le fait en dernier lieu dans une prière solennelle, lorsque, séparé du monde,

rejeté par sa nation, sa mission est confiée à un pelil nombre de disciples ébranlés par l’idée des souffrances qu’il leur présage (XVI, 1, 2 a 20-22), et qu'ils endureront à cause de son nom, c’est-à-dire de sa dignité (XV,21). C'est dans ces moments, lorsqu'il leur dévoile les profondeurs inconnues de son être et de ses rapports avec Dieu son Père, lorsque sa dignité de Messie ne semble plus qu'une dépouille mortelle de sa personnalité désormais éternelle et universelle — c’est dans ces moments mêmes qu'il accentue avec le plus de majesté cette même dignité. De pareils faits suffiraient pour projeter une lumière-éclatante sur la question examinée dans ce travail.

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