CHAPITRE IL
€ O vios tou avépwrou.
Dans ce second chapitre nous examinerons si Jésus, dans l’évangile selon saint Jean, se désigne explicitement comme le Messie devant le peuple juif en général. S'il le fait, nous avons à nous demander quel est le sens des désignations qu'il emploie, et si ces désignations étaient comprises par les Juifs devant lesquels il s’en sert. Cette question nous a engagé à remettre jusqu'ici l'étude d'un titre employé assez souvent dans le quatrième évangile, et que Jésus s’applique presque exclusivement devant le peuple, à l’exception de deux circonstances, où 1l s’en sert devant les disciples seuls (1,52 et XIII, 31). Nous voulons parler du titre de «Fils de l’homme,» qui dans les synoptiques apparaît très-fréquemment dans la bouche de Jésus, et le plus souvent devant les foules ou devant les scribes et les
pharisiens. Ce fait nous autorise à croire qu'il se servait de préférence de ce terme pour désigner ou pour câractériser sa personne devant les Juifs.
Mais qu’on nous permette d’abord quelques réflexions générales sur ce titre mystérieux avant d’aborder les différentes circonstances où il est employé dans le quatrième évangile.
Parmi les exégètes qui se sont particulièrement occupés de cette question, les uns ont considéré le titre de Fils de l’homme comme une allusion manifeste à l’image de la vision de Daniel (VIT, 43), et l’ont pour ce motif envisagé comme un titre messianique usilé dans cette acception parmi les Juifs contemporains de Jésus. D’autres encore n’ont vu dans le SN 723 de la vision du prophète qu’une personnification du « peuple des saints du Très-Haut,» dont il est question dans celte même vision !. Celle-ci ne ferait donc aucune allusion au Messie juif, et il est, en effet, difficile de résoudre ce problème par la simple voie de l’exégèse. Mais, quoi qu'il en soit de l'interprétation de ce Lexte obscur, nous sommes en droit de considérer la vision du «royaume des saints» de Daniel comme une image essentiellement messianique , qui ne peut avoir tiré son origine que de l’idée du Messie personnel et de son royaume, Ou qui, du moins, a un étroit rapport avec les prophéties messianiques proprement dites.
Dans les évangiles et surtout dans les synoptiques le terme de Fils de l’homme apparaît dans la bouche de Jésus dès les premiers temps de son activité publique. Il l'emploie dans des circonstances les plus diverses. Aussi les exégètes qui lui contestent un sens messia-
1 Voy. Dan. VIT, 43 et 27.
nique, se fondent-ils sur certains contextes où il est parlé soit du dénuement, soit de la vie humble et souffrante du Fils de l’homme‘ pour voir dans ce titre une désignation de l’humanité de Jésus contrastant avec sa nature divine. D’autres encore y voient l'expression de son humanité idéale ou bien de son humanité excluant la nature divine, de sa faiblesse de créature, de son humilité inspirée par la toute-puissance de Dieu. D’après cette dernière interprétation la pensée principale, exprimée dans ce terme , serait analogue à celle que renferme le troisième psaume (5-7 cf. Hébr. IT, 6-8). Mais si ces différentes exégèses s'appuient sur des passages dans lesquels ces diverses idées semblent prédominer, il n’en est pas moins vrai que plusieurs textes dans les synoptiques ne cadrent nullement avec cette interprétation. Nous n’aurions qu’à citer entre autres Matth. XXIV, 30 et parall., et Matth. XXVI, 64 et parall., où le Fils de l’homme annonce qu'il sera assis à la droite de la Puissance et qu'il viendra gur les nuées du ciel entouré d’une grande gloire ?.
Évidemment ici nous sommes loin de l’idée d’humanité ou de faiblesse humaine que les exégètes mentionnés en dernier lieu trouvent dans ce terme. Car il s’agit là d’un pouvoir exceptionnel du Fils de l’homme, de son règne et de celui de ses anges sur les peuples de la terre. Or cette puissance, ce règne dont Jésus
1 Voy. surtout Matth. VIIL, 20.
? L’autfenticité de ces paroles de Jésus a été contestée. Mais nous n’avons pas à nous demander jusqu’à quel point ces résultats critiques sont fondés; nous examinons simplement la signification historique des paroles attribuées à Jésus dans les textes qui nous occupent.
Voy. surtout Matth. XXIV, 30.
parle dans ces passages, rappelle singulièrement le «règne sur les nations » accordé dans la vision de Daniel au «Fils d'homme» par l'Ancien des jours (Dan. VII, 44). La ressemblance entre les deux images est trop frappante pour ne pas nous permettre de voir dans les synoptiques une allusion directe à cette vision. Si donc d’un côté le Fils de l’homme des trois premiers évangiles est revêtu de la plus haute puissance, de celle de juger tous les peuples , et si, d’un autre côté, 1l fait allusion à sa faiblesse humaine, à son dénuement, on est bien tenté de se demander si dans les rares passages où Jésus parle d’un semblable état, 1l ne désire pas plutôt exprimer un contraste douloureux entre sa dignité surhumaine et son abaissement humain !.
Mais examinons maintenant dans quelles circonstances et au sujet de quelles situations Jésus se désigne avec le titre de Fils de l’homme dans le quatrième évangile. Fajt-il allusion à la vision de Daniel, en employant ce titre, ou comme le prétend Pécole critique que nous avons toujours en vue, ce même titre n’exprime-t-1l ici que l’idée de l’union de la nature humaine avec la nature divine, l’incarnation du Logos ? Ce terme, en un mot, n'est-il qu’une abstraction métaphysique ou dogmatique de l’auteur, et n’y a-t-il aucune ressemblance entre le Fils de l’homme de saint Jean et celui des synoptiques ?
Nous laisserons en dehors de cet examen le simple titre de vioc que Jésus se donne plusieurs fois dans le quatrième évangile, et qui tantôt n’est certainement qu’une abréviation de vios tou àvbpwmo, tantôt sans doute aussi de vios tou Meov.
La première scène, mentionnée par notre évangile, qui puisse nous fournir quelques renseignements à ce sujet, est celle de l’entrevue de Jésus avec Nicodème (I) immédiatement après sa première manifestation à Jérusalem. Là, après avoir exposé au pharisien, peu accessible à son enseignement, les conditions d’entrée dans le royaume de Dieu, Jésus montre que ce qu’il lui apprend sur ce royaume et sur sa nature, est en réalité « ce qu'il sait, ce qu'il a vu» (V, 11) et ajoute cette parole (V, 13-14) : «Personne n’est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel. Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, c'est ainsi qu'il faut que le Fils de l’homme soit élevé etc. » Dans ce passage qui a de tout temps présenté quelques difficultés à l’exégèse, et qu’on a interprété diversement, nous avons trois expressions qui caractérisent d’une manière toute particu lière le Fils de l’homme de notre évangile. Ce Fils de l’homme se dit ici «descendu du ciel» (èx tou ovpavou xaraBaç) dans lequel personne ne put monter excepté lui; car c’est là le sens véritable des mots: otOec avaBeBrner ic Tor ovoavov. Puis son séjour légitime est dans le ciel; c’est ainsi, du moins , que nous pouvons traduire 6 wv & to ovoavw ; enfin il ajoute qu'il faut qu'il soit élevé ou plutôt enlevé de la terre, car c’est là le sens réel de dywdmvar de. Mais ce dernier terme surtout est propre à attirer notre attention. Jésus, en effet, compare ici son élévation à celle du serpent de Moïse exposé dans le désert, et presque tous les exégètes ont vu dans cette comparaison une allusion manifeste à sa mort sur la croix. Or dans cette interprétation on a fait complétement abstraction de l’idée
principale qui domine dans la comparaison. Car si nous examinons bien le sens de la Parole de Jésus, 1l nous sera facile de voir qu'il ne songe pas autant, en employant le mot de vywSmve à une crucifixion qu'à une exposition, une ascension, qui le met en vue de tout le monde. C’est effectivement là la signification du fait auquel il fait allusion. Si nous comparons maintenant cette image avec celle qui nous est présentée dans la vision de Daniel, nous sommes frappés de l'analogie qu’elle offre avec cette dernière par la ressemblance des détails. Là aussi, comme dans notre évangile, le IN 22 est manifestement représenté comme éloigné du ciel ou du moins de l'endroit où se trouve « l'Ancien des jours,» car il vient, il est amené par les nuées du ciel!” devant celui-ci qui lui accorde la puissance, Fhonneur et le règne sur les nations de la terre. Puis son séjour est comme celui du Fils de l’homme de notre passage : dans le ciel, c'est là sa place légitime, quoiqu'il ne ressemble qu'à un @Fils d'homme,» à un simple être humain. Cette analogie frappante paraît être clairement exprimée par la pensée de Jésus, surtout lorsque nous songeons qu'immédiatement avant de parler de son élévation, qui sans doute est aussi une allusion à sa mort sur la croix, il mentionne sa descente du ciel. [l est donc plus que probable qu’en se désignant par le titre de Fils de l’homme devant Nicodème, il se soit désigné indirectement comme le Fils de l’homme de la vision de Daniel. Ce titre et cette vision auraient donc pour Jésus un sens messianique, puisque, comme nous l'avons vu dans un chapitre
!Voy. Dan. VIT, 13 et l'expression chaldaique FIN. Cf. Matth. XXIV, 30; Marc XIV, 62 et Apoc. L, 7. fat
précédent , il se considérait lui-même comme le Messie dans le sens national du mot. Mais ce titre était-il compris dans le même sens par les Juifs devant lesquels 11 lemployait le plus fréquemment? c’est là ce que nous verrons dans ce qui suivra.
Après la multiplication des pains racontée au chap. VI, Jésus prononce un long discours dans la synagogue de Capernaüm devant la foule qui la veille avait essayé de le proclamer roi. Dans une pareille circonstance il lui aurait été sans doute bien difficile de se déclarer le Messie sans provoquer peut-être une tentative semblable à celle que les Galiléens avaient faite près du lac de Tibériade. Aussi parle-t-1l à ses auditeurs non de la nourriture qui périt, et qu’on attendait du Messie politique (cf. VI, 31)!; mais de celle qui dure dans la vie éternelle. Et cette nourriture, ajoute-t-il, «le Fils de l'homme vous la donnera, car c’est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau. » Puis peu après en parlant du pain de Dieu descendant du ciel, il déclare lui-même être ce pain de vie (v. 35) non descendu du ciel pour faire sa propre volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé (v. 38). Enfin quand il répète une seconde fois qu’il est le pain descendu du ciel, les Juifs mécontents se demandent comment lui qu’on sait être le fils de Joseph, peut se dire descendu du ciel. Cependant Jésus insiste encore trois fois sur le même fait (v. 50-51, 53) et finit enfin par dire, lorsque ses propres disciples trouvent sa parole trop dure à entendre : « Cette parole vous scandalise ? Et si vous venez à voir le Fils de l’homme montant où il était auparavant (v. 62)!
1 Comp. Luc XIV, 45; Matth. VII, 44 et XXIIT, 12,
Évidemment cette dernière phrase est inachevée ; mais nous pouvons conclure de tout ce que Jésus dit auparavant de sa descente du ciel, que par cette allusion obscure il ne veut pas exprimer l’idée que ses auditeurs à la vue de l'événement dont il parle seront encore plus scandalisés qu'ils ne le sont déjà maintenant. - L'idée contenue dans son exclamation est plutôt celle de l’étonnement que produira sur eux son avafBouveuv mov %v vo xootepoy. Il y a en lui, veut-il dire, des choses plus étonnantes que celles dont il venait de leur parler. Et ce n’est pas à sa mort, comme l’ent prétendu quelques exégètes, que Jésus peut songer ici; car de deux choses l’une : ou bien les «disciples » auxquels il parle, croyaient qu'il est le Messie, et alors ils étaient persuadés qu'il «demeurerait à toujours» (XII, 34), qu'il se manifesterait dans sa gloire (XIV, 22), et ne pouvaient par conséquent comprendre que leur maître mourrait ; ou bien ils ne le considéraient pas comme le Messie , et alors sa mort ne les aurait nullement étonnés. C’est donc en réalité d’une ascension que Jésus parle quand il dit qu'il montera là où il était auparavant : ce n’est que de cette manière du reste que celte parole s’accorde avec ce qui précède. Nous trouvons donc là encore une allusion à l’analogie déjà relevée entre le Fils d'homme de la vision de Daniel et le Fils de l’homme de notre évangile, et cette allusion est plus claire encore que celle que nous avons cru pouvoir constater dans un fait précédent. Mais ce qui prouve dans ces nouveaux détails que nous venons d'examiner, que Jésus emploie le titre de Fils de l’homme comme un titre messianique, c’est l'intention manifeste avec laquelle il s'applique ce terme en parlant de sa mission messianique (voy. surtout VI,
27, 33, 39, 38, 40 etc.t}. Mais nous reviendrons sur ce dernier sujet plus tard.
Cependant nous croyons pouvoir tirer une autre conclusion encore de ces mêmes détails : celle que les Juifs devant lesquels Jésus se-désigne ici par le titre de Fils de l’homme ne comprennent pas le sens de ce terme. Les uns en effet le considèrent comme le fils de Joseph, et n’ont par conséquent absolument pas saisi la portée de cette désignation; les autres, appelés «disciples, » ne savent rien d’une ascension de ce même Fils de l’homme, car sans cela Jésus ne leur parlerait pas de leur étonnement quand il le verront monter là où il était auparavant. La vision de Daniel ne paraît donc pas avoir été considérée, par les Juifs en général, comme une prophétie messianique; car les disciples mêmes dont il est question ici ne comprennent pas l’allusion de leur maître, et c'était là sans doute aussi le cas Pour les disciples immédiats du Sauveur.
Mais passons à d’autres faits relatifs à la question que nous nous sommes posée au commencement de ce chapitre.
Déjà depuis son second séjour à Jérusalem et la guérison d'un paralytique près du réservoir de Bethesda , un jour de sabbat (V), Jésus était en butte à des persécutions ouvertes de la part des Juifs de la capitale. Aussi quand il vient enseigner dans le temple comme d'ordinaire, les habitants de Jérusalem expriment leur étonnement de le voir parler si librement: «Les chefs,
1Voyez à ce sujet le mot caractéristique d’écppayioe (VI, 27) que Jésus applique au terme de vioç sou ävüpwmov , et qui nous rappelle celui de yr0ev (X, 36) dont nous avons déjà parlé auparavant comme d’un terme employé spécialement par le Sauveur pour désigner sa dignité messianique.
disent-ils, auraient-ils reconnu que celui-ci est le Christ?» Mais ils expriment, immédiatement après, leurs doutes au sujet de la légitimité de sa dignité; il est impossible, selon eux, qu’il soit le Messie; car, d'après une opinion généralement répandue, à ce qu'il paraît, parmi les contemporains de Jésus, le Messie devait avoir une origine mystérieuse inconnue?. Or tout le monde savait que Jésus était de Nazareth.
Voilà donc les questions qu’on se faisait maintenant à Jérusalem, et nous pouvons en être étonnés , lorsque nous songeons que Jésus jusqu'ici n’a jamais déclaré formellement devant le peuple qu'il est le Messie, et que le titre de Fils de l’homme qu’il s’appliquait n’était pas compris dans ce sens. Nous n’avons, en effet, trouvé nulle part une déclaration bien explicite à ce sujet, et il n'avait légitimé sa mission que par ses fréquents appels à ses rapports uniques avec Dieu, son Père, au contenu des Écritures et à Moïse (V, 47, 19, 20 etc., 39, 46). Il faut donc que l'opinion qu'il est le Messie, ait dû son origine aux actions extraordinaires accom-
‘Jean VII, 26.
211 est plus que probable que cette opinion se fondait sur ie prophéties d'Ésaïe (LIL, 8) et de Michée (V, 2). Justin Martyr, dans une parole placée dans la ie du Juif Tryphon, rappelle celte croyance que le Messie devait rester caché avant de se manifester au peuple Qu’on compare encore à ce sujet la discussion qui s’élève entre les Juifs favorables à Jésus et ses adversaires (VIII, 40-44). Là nous voyons se produire une opinion différente : le Messie ne doit pas avoir une origine inconnue, mais naître à Bethléhem, la ville de David. Il s’agit ici sans doute d’une discussion entre les pèlerins galiléens et des habitants de Jérusalem, moins disposés à croire en Jésus. Peut-être était-ce là aussi, pour cette orgueilleuse population, une question d’amour-propre légal. Le Messie devait, selon les habitants de Jérusalem , naître en Judée et non en Galilée. C'était là du reste aussi le sens de la prophétie. — Voyez à ce propos le reproche que les Pharisiens font à Nicodème (VII, 52).
plies particulièrement pendant son dernier séjour en Galiléee (VI). Aussi l’évangéliste nous dit-il qu'une grande partie de la foule croyait en lui à cause de ses nombreux miracles (VIT, 31). Mais, malgré ces dispositions favorables, Jésus ne répond qu'indirectement à la question que les Juifs se faisaient sur son origine. A l'assertion que personne ne savait d'où viendrait le Ghrist, 1l se contente de répondre : «Je ne suis pas venu de mon chef; mais il est véritable celui qui m'a envoyé ‘.» Îl en appelle, comme il l'avait dèjà fait auparavant devant les Galiléens , à sa mission céleste; c'était répondre indirectement à l’objection de ses contradicteurs, qu'il était bien celui auquel ils attribuaient une origine inconnue. Mais ce n’était là rien moins qu’une réponse explicite à la question qu'ilssefaisaient entre eux.
Menacé trois fois de suite de devenir victime de la haine de ses adversaires, Jésus se présente une quatrième fois dans le temple (VIITI, 12) et, rempli dès maintenant du pressentiment de plus en plus clair du sort qui lui était réservé , il déclare aux Juifs: « Vous mourrez dans vos péchés, si vous ne croyez pas que 7e
{ Nous pouvons voir par cette parole de Jésus qu’il existe un rapport intime entre son témoignage au sujet de sa dignité messianique et son origine exceptionnelle. Si les Juifs avaient accepté son témoignage sur sa mission céleste, ils n'auraient plus eu aucun motif de douter de sa dignité messianique. Leur indignation et leur baine provenaient particulièrement de ce que Jésus se dit «envoyé de Dieu» et se fait «l’égal de Dieu», sans être dans leur opinion le Messie qu’ils attendaient, parce que, comme ils le disent explicitement, il n’était pour eux qu’un simple homme IX, 33; cf. V, 18). Jésus, de son côté, n’accentue sa mission céleste que pour provoquer la foi des Juifs en sa dignité messianique, et cela surtout parce que cette dernière, telle qu’il la représentait, n’était pas conforme à leurs espé- rances messianiques. C’est là la véritable cause de l'hostilité et du
peu d'intelligence que les Juifs manifestent presque partout dans l'évangile selon saint Jean à l’égard de Jésus. |
le suis» (VIIE, 24). Alors, pour lui arracher une déclaration plus formelle, ceux-ci lui demandent : qui es-tu? Mais à cette question directe, il se contente encore de répondre par une allusion indirecte à ses témoignages antérieurs sur sa personne : «Ge que je vous dis depuis le commencement !, » et immédiatement après il ajoute: «Lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez que c’est moi. » C’est donc à ce dernier titre qu’il fait allusion dans sa réponse énigmatique , et c’est en effet celui qu'il avait employé dès le début de sa carrière pour se désigner devant le peuple?. Cette parole nous montre pour la première fois d’une manière évidente que le titre de Fils de l’homme était pour Jésus un titre essentiellement messianique. Car, au fond , elle ne peut avoir un autre sens que celui-ci : «Lorsque vous m'aurez élevé, moi le Fils de l’homme, alors vous réconnaîtrez que je suis le Messie. » C’est du moins là ce que les Juifs voulaient savoir par la question directe qu'ils lui adressent. Mais finalement cette réponse plus explicite que toutes celles que nous avons vues jusqu'ici ne saurait satisfaire ses interlocuteurs, qui ignorent ici encore complétement quel est le Fils de l’homme dont parle Jésus, ou du moins quel est le sens de ce titre. Et si immédiatement après il nous est dit que sur ces paroles «heaucoup crurent en lui» (VII, 30), ce ne fut certainement pas, comme nous le
1 On a interprété diversement le mot +nv &oynv dans cette réponse de Jésus. Calvin, Tholuck, Meyer traduisent comme nous le faisons ; d’autres croient pouvoir y trouver le sens de : «précisément ce que je vous dis.» Mais où Jèsus s’était-il donc prononcé ouvertement devant les Juifs dans le récit qui nous occupe ?
? Voyez les synoptiques Matth. VIII, 20; IX, 6; X, 23; XI, 49 etc. et parall.
verrons plus tard, parce qu'ils avaient maintenant compris que le Fils de l'homme était le Messie. Cela est du reste d'autant moins probable que, du moment qu'ils considéraient Jésus comme le Messie, ils ne pouvaient penser à son élévation ou plutôt à son enlèvement de la terre. Or c’est évidemment à cet événement qu'il fait pour la seconde fois allusion dans notre évangile, en employant le terme de vyouocœu!. Car sa pensée s'arrête non pas à sa mort, mais à son ascension dans le ciel, à la puissance qui lui sera donnée sur les nations (voyez plus haut le sens de xaraBoivwv oxov Ÿy vo noovepoy); C'est-à-dire à sa glorification messianique ?.
Deux mois après la fête des Tabernacles, une scène analogue à celle que nous venons d'examiner nous montre les Juifs plus préoccupés que jamais de la question messianique (X, 24). Aussi dès l’arrivée de Jésus à la fête de la Dédicace, ils l'entourent sous le portique de Salomon avec un empressement presque menaçant. Leur première question semble dictée par la préoccupaton fièvreuse que le moment de le forcer à un aveu décisif est arrivé. Il faut qu’il se déclare sans détour et publiquement ; ils veulent un éclat : «Jusques à quand tiendras-tu nos âmes en suspens ? si tu es le Christ, dis-le nous franchement!» La question était sincère, et pour la provoquer, Jésus devait avoir, à bien des égards, réalisé l’idéal qu’on se faisait du Messie. Mais dans ce moment même, où les esprits semblatent plus disposés que jamais à accueillir avec enthousiasme une
‘Qu'on se rappelle sur ce point notre interprétation de II, 44. 2 Comparez à ce sujet la même pensée exprimée dans Matth. XXVI,
déclaration formelle, la situation de Jésus était devenue d'autant plus dangereuse. Pour ce motif, il ne donne d'autre réponse que celle qu'il a déjà donnée dans une situation semblable: «Je vous l'ai dit et vous ne le croyez pas » (cf. VIII, 25), et se contente d’en appeler encore ici comme auparavant à ses œuvres et à ses nouveaux miracles.
Immédiatement avant la dernière Pâque célébrée par Jésus à Jérusalem, après son entrée triomphale nous le retrouvons entouré par la foule, maimtenant pleine d'enthousiasme pour le roi d'Israël (XIT, 13). A celle occasion, nous raconte l’évangéliste, quelques prosélytes grecs, venus pour adorer pendant la fête, demandèrent à voir Jésus. Mais celui-ci, au lieu de répondre à la demande qu’André et Philippe lui adressent en leur nom, leur annonce que : «lheure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié.» En comparant cette parole avec une autre qui suit immédiatement, et par laquelle Jésus assure à ses disciples que «le grain de blé ne peut porter de fruits, s’il ne meurt auparavant,» on est naturellement amené à la pensée que le terme de dofabeoa, que nous trouvons ici pour la première fois employé avec le titre de Fils de l’homme, ne désigne que sa mort sur la croix. Cette mort serait alors envisagée comme une glorification, et quelques exégètes ont cru devoir attribuer cette conception à la théologie de l’évangéliste; de même qu'ils ont vu dans l’ascension du Fils de l'homme exprimée par le mot tyovoñau, Sa mort envisagée comme une exaltation. Mais interprétées de cette manière les paroles de Jésus ne se rattachent en aucune façon à la demande de ses disciples et au désir des prosélytes païens. Or
il faut au moins supposer un rapport quelconque entre cette demandeet cedésir et la réponse que reproduit notre récit. C’est en effet ce rapport qu’exprime l’admirable comparaison que Jésus fait de sa mort avec celle du grain de blé. Il faut que ce dernier meure avant de porter des fruits ; de même aussi le Fils de l’homme devait mourir avant d’être glorifié, avant de pouvoir étendre son royaume parmi les païens qui venaient en ce moment pour le voir. C’est là le vrai sens de ses paroles, dans lesquelles l’idée prédominante n’est pas autant celle de sa mort que celle de sa glorification messianique, et cette glorification n'est autre chose que la domination qui lui sera accordée sur les nations. « Quand le Fils de l’homme sera glorifié, élevé à la droite de Dieu, alors les royaumes des peuples lui seront soumis, » voilà le fond de la pensée de Jésus, et comment ne pas reconnaîlre dans cette allusion frappante l’image du Fils d'homme de la vision de Daniel? Mais voici qui est plus concluant encore : quelques moments âprès avoir prononcé les paroles que nous venons d'entendre, Jésus dit à la foule : «Et moi quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi» (XII, 39). Là il est évident, qu'il ne parle pas d’une élévation , sur la croix mais d’une ascension, d’un enlèvement de la terre ; c’est ainsidu moins qu'il faut entendre les expressions &x Te yns qui contiennent incontestablement l’idée d’un éloignement, d’un départ!. Cette idée du reste est clairement indiquée par la pensée que Jésus y ajoute; car ce n'est pas par sa mort elle-même qu'il attirera fous les hommes à lui, c’est par sa glorification, son règne par
1Selon Meyer, Jésus aurait employé le terme OA pour exprimer sette ascension.
la puissance de l'Esprit. Or c’est là la même pensée qu'il avait exprimée quelques instants auparavant. L'évangéliste ajoute, ilest vrai, immédiatement après, que «Jésus avait dit cela pour. faire entendre de quelle mort il allait mourir » (v. 83); mais la question de la foule devant laquelle Jésus prononce cette parole nous montre bien dans quel sens il avait parlé de son enlèvement de la terre. Celle-ci, en effet, le considérant maintenant comme le Messie (voy. XIT, 13), lui répond avec étonnement : «Nous avons appris par la loi que le Christ demeure éternellement; comment donc dis-tu qu'il faut que le Fils de l’homme soit enlevé (de la terre) ? Qui est ce Fils de l'homme!?» Ces paroles ne laissent plus aucun doute sur le sens réel des expressions de Jésus; car il est évident que les Juifs songent ici, en parlant d’un séjour éternel du Messie sur la terre, non pas à une mort violente sur la croix, mais à un départ ?.
Mais cette question des Juifs nous révèle un autre fait plus important encore ; la foule semble comprendre
‘IL est possible que la foule se rappelle ici une parole de Jésus que nous avons déjà examinée (VIIL, 8). Mais il est plus probable qu’elle fait allusion à celle qu’il a prononcée peu auparavant (XII, 23). Elle aurait alors vu dans le mot de SoËutecôar ce que Jésus exprime ici par celui de &uy ébowe x tn yne. . ù °
2Comp. Jean VIF, 35-36, où les Juifs disent, lorsque Jésus parle de son retour vers celui qui l’a envoyé : « Où va-t-il donc se rendre que nous ne le trouverons point ? Veut-il aller chez les Grecs de la dispersion, et enseigner les Grecs? etc.» Et VIIL, 22: « Se tuera-t-il lui-même; car il dit: Là où je vais, vous n’y pouvez venir?» Il est vrai qu’à l’époque où les Juifs prononcent ces paroles, ils ne pouvaient songer encore que Jésus mourrait sur la croix ; mais ils le pouvaient bien moins encore dans la situation dépeinte par le récit dont nous nous occupons. :
maintenant que par le titre de Fils de l’homme Jésus se désigne comme le Messie. La manière dont elle emploie ce litre comme un synonyme de 6 Xquoros le prouve assez clairement. Néanmoins on voit parfaitement dans sa demande : «Quiest ce Fils de l’homme?» qu'il a quelque chose de nouveau, de peu habituel pour elle. Elle doute même encore du sens messianique de ce titre : évidemment ce n’était pas là une désignation populaire, et en cela nous voyons confirmé ce que nous avons déjà eu l’occasion de remarquer à ce sujet. De plus, la foule ne sait pas que le Fils de l’homme, le Messie doit être enlevé de la terre : ce qui prouve que cette idée encore lui était étrangère ou peu connue. «Nous avons, dit-elle, appris par la loi que le Christ demeure éternellement !. » Il résulte de tout cela que la prophétie de Daniel et la vision du Fils d'homme élevé devant l’ancien des jours était peu familière au peuple, peut être non considérée comme une prophétie messianique. On pourrait conclure de ce fat que cette pro-
* Probablement par la lecture du Ps. CX et du [Xe chapitre d’Ésaïe. L'opinion que les Juifs expriment ici devant Jésus, qu’ils prennent pour le Messie, n’est nullement contraire à l'attente du jugement messianique que nous avons cru pouvoir remarquer dans les paroles de Marthe (XI, 24) et de Jude (XIV, 22), et après lequel on plaçait la manifestation glorieuse du Messie. Il régnait sans nul doute une grande diversité dans les opinions au sujet de cet événement; car nous voyons, dans les synoptiques comme dans le quatrième évangile , les disciples de Jésus croire à sa dignité messianique sans se ‘laisser troubler par l’idée que le jugement n'avait pas encore eu lieu. Jésus devait sans doute, dans leur opinion, se manifester subitement dans sa gloire, comme nous l’avons dit plus haut, et les Juifs dont il est parlé dans notre récit ont pu croire la même chose. Ils attendaient en tous les cas un événement pareil lors de son entrée
. triomphale à Jérusalem, et au moment même où ils lui adressent les paroles que nous examinons.
D6 phétie n’était généralement pas envisagée comme telle par les Juifs contemporains de Jésus, que lui-même par conséquent n’a pu la prendre comme telle. Mais estil absolument nécessaire de s'arrêter à une pareille conclusion, et n’est-il pas possible que cette prophétie et l’image messianique du Fils de l’homme aient été effectivement peu populaires du temps de Jésus? Cela n'est-il pas d'autant plus probable que les espérances messianiques politiques, comme nous le verrons dans un troisième chapitre, étaient de beaucoup les plus prédominantes ? Serait-il donc impossible que Jésus, lui le Messie, ait fait exception à cet égard, ou plutôt ne savons-nous pas qu'il l’a fait en réalité et que pour lui les prophéties, d’un Ésaïe par exemple, correspondaient infiniment mieux à la conscience de son état d'abaissement que les espérances de ses contemporains ? Personne n’en doutera sans doute. Nous pouvons donc admettre qu’il en était de même pour lui de la prophétie de Daniel, et dèglors il emploie la désignation empruntée à ce prophète comme celle qui exprimait le mieux la conscience de sa dignité, de la gloire qui lui était réservée , en même temps que le sentiment de son abaissement. En un mot il se savait une seule et même per-
1 Cette conclusion serait favorable aux critiques qui considèrent les Apocalypses d’Esdras et d’Hénoch comme apocryphes. Car si ces écrits avaient été connus du temps de Jésus, les Juifs n’auraient pas manqué d’y trouver l’identification du Messie et du Fils de l’homme préexistant dont il est question dans ces deux ouvrages. Ils n’auraient donc pas été étrangers au sens messianique du titre de vfoc Tov ävbpwmou que Jésus se donne devant eux. — Mais la question d'authenticité, ou plutôt de l’époque de la composition de ces deux
livres n’est rien moins que résolue, comme on l’a prétendu. Voyez à
ce sujet les courtes observations de Meyer dans son Commentaire sur Matthieu, édit. 1864, p. 223.
sonne avec le Fils d'homme de Daniel, et c’est pour ce motif qu'il emploie cette désignation avec une prédilection marquée , même devant ses disciples et sans cesse devant le peuple, soit pour indiquer sa haute dignité, soit pour la cacher devant ceux auxquels il ne pouvait avouer ouvertement qu'il était le Messie.
Mais comment les Juifs dont il est question dans notre passage savalent-ils maintenant que le Fils de l'homme est le Messie ? Ce fait est assez compréhensible, quand nous songeons que Jésus employait constamment ce titre pour se désigner devant la foule. Et maintenant qu’elle était convaincue qu'il était le roi d'Israël, le Messie (XIT, 43), il s’entend de soi-même qu’elle avait fini par comprendre que ce nom était un titre messianique , ou que du moins Jésus l’employait dans ce sens.
D'après tout ce que nous venons de voir, Jésus a donc choisi le plus solennel des titres messianiques", mais en même temps le moins connu du peuple, pour se désigner devant lui, de même que pour voiler sa vraie dignité ?. C'est pour ce motif aussi qu’il emploie devant ses premiers disciples (1, 52), quand ceux-ci ne songent qu'à sa messianité dans le sens populaire du mot, à sa royauté politique. Plus tard et vers la fin de sa carrière, ce titre n'était plus un mystère pour les
1 Nous voyons dans notre évangile que Jésus rattache ce titre aux fonctions les plus importantes du Messie. Comparez à ce sujet IT, 18-47 (cf. 36); V, 49, 20-26; VI, 27, 40, 53.
2C’est pour ce motif qu’il peut demander à ses disciples mêmes dans l’évangile de Matth. XVI, 43 (cf. Marc VIE, 27-30) riva Xeyouotv où dvOpwmor eivar roy viov vou dvÜpwrou ; Ce qui, à notre avis, ne peut signifier autre chose que: Pour qui me prennent les gens, moi qui me désigne par le titre de Fils de l’homme ? ete.
apôtres (XIII, 31, cf. XVIT, 1). Alors ils savaient parfaitement que le Fils de l’homme était le Messie; mais ils étaient loin de comprendre sa glorification!.
De toutes ces scènes si diverses de la carrière de Jésus , depuis le début de son ministère jusqu’à la dernière Pâque, nous pouvons tirer une conclusion générale parfaitement en harmonie avec la remarque déjà faite à propos de chacun des faits que nous avons examinés. Nous dirons donc que Jésus, d’après le quatrième évangile, n’a jamais déclaré ouvertement devant le peuple qu'il était le Messie, mais que par des allusions à sa dignité et surtout par le titre de Fils de l’homme, il fait clairement entendre qu'il est celui dont les foules sont tellement préoccupées. Nous verrons dans un chapitre suivant pour quel motif Jésus prit cette attitude à l'égard du peuple juif, et pour quelle raison il fit à ses disciples la défense expresse de dévoiler sa dignité?. Si le désir passionné d’être au clair sur ses véritables intentions avait été inspiré aux Juifs par un besoin religieux, par des dispositions morales teiles que Jésus les rencontra chez les Samaritains , il n'aurait certainement pas hésité à se prononcer ouvertement sur sa dignité, comme il le fit devant ces derniers. Mais la manière même dont les Juifs réclament un aveu de sa part, nous fait comprendre combien ils étaient peu disposés à entrer dans ces vues. Aussi ne répond-il jamais qu'indirectement à
1 Cest plus tard seulement, en composant son évangile (VII, 39, cf. XII, 16), que notre évangéliste comprend la glorification que Jésus demande (XVII, 5, 24) à son Père, et qu’il possédait déjà par anticipation avant sa mort (XIII, 31).
2 Matth. XVI, 46.
Do
leurs sollicitations en les adressant au témoignage parlant de son œuvre messianique (voy. V, 86; X, 95, 38; XIV, 41). Mais les écailles ne devaient tomber de leurs yeux que lorsqu'ils eurent crucifié leur Messie 1.