CHAPITRE III
‘O Bactkeus vou ’Icpanh.
La question que nous examinons dans ce troisième chapitre doit servir de réponse à celle que nous avons rapidement étudiée dans le chapitre précédent. Si Jésus a évité de se prononcer formellement sur sa dignité messianique devant le peuple juif en général, il a dû avoir un motif capital pour ne pas le faire. Quel était ce motif? En d’autres termes, s'est-il rattaché aux espérances messianiques de ses contemporains ?? s'est-il considéré comme le roi d'Israël (titre dont nous avons déjà eu l’occasion de déterminer le sens dans notre premier chapitre)? et, s’il le fait dans notre évangile, dans quel sens le fait-il? Était-ce uniquement dans le sens spirituel ou théologique du mot, ou dans le sens religieux et national, qu'il accepte ce titre #?
Une première réponse à cette question si délicate nous semble fournie par un événement remarquable que notre évangéliste place après le second séjour de Jésus à Jérusalem, et qui se passe en Galilée. Si nous
1 VIII, 28. Cf. Actes II, 36 et suiv.; IV, 4; VI, 7 (cf. Matth. XXVIIT, 39). }
2 C’est surtout aux espérances politiques puisées dans les Psaumes appelés messianiques que nous faisons allusion ici.
#Nous distinguons expressément le mot national du mot podilique, qui pour nous a une signification toute différente dans ce travail.
croyons aux résultats de l'harmonislique et à certains indices du quatrième évangile, le Sauveur, à l’époque de cet événement, était entouré de douze apôtres el avait choisi Capernaüm comme sa résidence habituelle. Les synoptiques nous le montrent enseignant à Nazareth, guérissant des malades, parcourant la Galilée, prononçant le Sermon sur la montagne, ressuscitant un mort, envoyant en mission les Douze, et se retirant, après leur retour seulement, au delà du lac près duquel se passe le fait dont nous voulons parler: la multiplication des pains (VI). — L’attention des Galiléens à la suite de tous les événements qui précèdent ce miracle, semble, d’après le récit de notre évangile, être excitée au plus haut point. On comprend laffluence des foules attirées autour de Jésus, non-seulement par les miracles qu’il accomplissait, mais surtout par l’attente de quelque manifestation éclatante!, propre à confirmer l'espoir qu'il était le Messie. Ce nom solennel et mystérieux une fois prononcé devant quelques témoins, ne füt-ce que par quelques malheureux démoniaques?, tout le monde devait en être préoccupé plus ou moins. Cet état de choses nous explique les différentes retraites de Jésus de l’autre côté du lac de Tibériade. Mais pourquoi se soustrait-il ainsi à l’enthousiasme des foules, ou plutôt pourquoi craint-il d’être considéré comme le Messie par le peuple ?
Ce fut, nous raconte l’évangéliste, lors d'une retraite pareille sur une montagne au delà du lac, que Jésus fut suivi d’une foule nombreuse (VI, 2). Voyant venir
Comp. Matth. XXIV, 23 et 26, qui nous dépeint bien cette attente fiévreuse des Juifs de cette époque.
2 Marc 1, 23; I, 11 et parall.
cette multitude affamée par la marche, il fut saisi de piüé!, et l’ayant fait ranger autour de lui, il la rassasie miraculeusement en multipliant quelques pains. Les Galiléens, exaltés par un si grand miracle, se disent ouvertement : « Celui-ci est véritablement le prophète qui doit venir au monde?» (VI, 1415). Et dans leur enthousiasme, qui n’attendait qu’une occasion pareille, ils s'apprêtent à se saisir de Jésus pour l'emmener à Jérusalem et le proclamer roi.
Ce fait, le seul de ce genre raconté par nos évangiles, nous montre quelles étaient les intentions réelles du peuple juif à l'égard du Messie qu’il attendait. Déjà le titre de roi d'Israël appliqué par Nathanaël à Jésus lors de la vocation des premiers disciples, caractérise cette attente même chez la portion la plus religieuse de la nation. C'était un roi politique, un successeur réel de David? qu'on désirait avant lout trouver dans le
4 Comp. Matth. IX, 36, qui raconte sans nul doute le même fait.
2 D’après le chap. !, 21-25 de notre évangile, ce prophète que la foule croit reconnaître dans Jésus semble distinct du Messie. Mais pour beaucoup de Juifs, notamment pour les Galiléens , le prophète paraît avoir été le Messie lui-même, le second Moïse (Deut. XVIN, 45), qui, selon les idées du temps, devait amener l’âge d’or, un règne d’abondance et de bonheur terrestre (voy. Bertholdt, CAristologia Judæorum etc.).
3 Le titre de Fils de David, qui n’est nulle part donné à Jésus dans notre évangile, semble avoir été plus particulièrement employé par la population galiléenne (voy. Matth. IX, 27; XII, 23 et XV, 20). Le même titre messianique, employé d’après Matth. XXT, 9, par les Juifs lors de l’entrée triomphale à Jérusalem, ne prouve rien contre notre assertion; il se trouvait probablement un grand nombre de pèlerins galiléens parmi eux. On comprend du reste que ce titre, bien fait pour exciter l'attention des Romains, ait été moins employé dans la capitale. C’est pour ce motif, je crois, qu’on ne le voit jamais apparaitre dans l’évangile de Jean.
grand prophète, et avec lui la pleine satisfaction d’anciennes passions nationales. C'était là l’espérance générale, l'opinion des meilleurs. On attendait en un mot le rétablissement du royaume terrestre d'Israël avec la conséquence qui devait naturellement s’y rattacher, l'extension de ce royaume sur toutesles nations (Luc XIT, 99, 89; Matth. XXVI, 63, cf. XIV, 61 etc.). Or cette espérance politique prédominait de telle manière que le caractère religieux de la mission du Messie était à peine compris par les disciples immédiats de Jésus. Pour ce motif le peuple ne pouvait se persuader, même en lui voyant accomplir souvent les plus grands miracles, qu'il était le Messie, et ne voyait en lui qu’un grand prophète.
C’est dans ces dispositions que la foule essaya de faire une tentative qui nous paraît plus que fantastique lorsque nous songeons au régime gouvernemental établi en Palestine à cette époque. Mais on s’attendait probablement à un miracle éclatant, qui aurait changé subitement la situation politique. Le Messie devait être assez puissant pour expulser les paiens qui souillaient Jérusalem de leur présence. En présence de semblables passions, Jésus, nous dit l’évangéliste, dès qu'il eut deviné les intentions de la foule, se retira lui seul? sur
1 Voy. Luc VII, 16, qui cite un fait semblable , et Jean IX, 47, qui nous raconte que l’aveugle-né guéri prenait Jésus pour un prophète.
? Une circonstance particulière relevée par Matthieu, qui raconte le même fait (XIV, 22-23), nous montre que les disciples mêmes de Jésus n’étaient sans doute pas très-opposés aux intentions de la foule : car il les oblige de s’embarquer en toute hâte, pour les soustraire à l’exaltation générale, — Aussi les évangélistes ne parlent-ils si rarement de ces espérances populaires que parce que les disciples euxmêmes les partageaient avec la multitude. Qu'on voie à ce sujet la
la montagne (VI, 15). Il est évident que ce fut pour se soustraire à l'enthousiasme des Galiléens. Cette retraite subite fut donc une protestation contre le rôle politique qu'on voulait lui imposer violemment (voy. le terme expressif corabe) ; la conduite de Jésus ne laisse aucun doute à cet égard. Mais était-ce là une protestation contre le sens messianique du titre de roi d'Israël, et se considérait-il comme le roi des Juifs, l'héritier légitime du trône de David dans le sens religieux et national du mot”? C’est là ce que nous allons examiner dans deux faits qui caractérisent tout spécialement la valeur historique du quatrième évangile.
Le premier de ces deux faits est celui de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, que notre évangéliste place immédiatement avant la dernière Pâques qu’il y célébra, et après la résurrection de Lazare. Ce miracle avait produit dans la capitale et les environs une sensation immense; on le voit aux préoccupations du parti hostile à Jésus , que notre récit dépeint si admirablement (XI, 47-51). Tout le monde se déclarait pour le prophète de Nazareth!, et les chefs ainsi que les pharisiens, qui ne s’attendaient pas à un pareil revers de fortune, nous sont montrés émus à tel point qu’ils craignent pour la sûreté politiqué de la nation, et convoquent une séance extraordinaire du sanhédrin. Dans cette séance, on se demande avec inquiétude: « que ferons-nous? » On redoute une manifestation éclatante demande de la mère des deux fils de Zébédée (Matth. XX , 21) et Act. 1,6, où les disciples demandent encore après la résurrection de Jésus : « Seigneur, sera-ce en ce temps-ci (maintenant) que tu rétabliras le royaume d'Israël? » Comparez aussi les paroles des disciples
du chemin d’'Emmaüs (Luc XXIV, 21).
1 Voy. XII, 49; cf. X, 42.
de la foule en faveur de Jésus, peut-être même une insurreclion pour le proclamer roi, et lintervention finale des romains (v. 48). Le grand-prêtre Kaïpha conserve seul une présence d'esprit funeste au Galiléeu (v. 47), car il demande sa mort, et le sanhédrin s’empresse d’adhérer à ce vote redoutable (v. 53).
La première exaltation passée, Jésus qui, pour y échapper, s'était retiré dans un endroit isolé, à Ephraïm (v. 54), revient à Béthanie sans avoir à redouter, grâce à la faveur populaire, l’ordre d’arrestation émis par les autorités (v. 57). Le lendemain de son arrivée, une foule nombreuse apprenant qu'il allait se rendre à Jérusalem pour assister aux fêtes qui se préparaient, se porta à sa rencontre (XII, 12), et ayant coupé des branches de palmiers!, elle l’aborda avec les cris de « Hosannah , béni soit celui qui vient au nom du Seioneur, le roi d'Israël!» Et Jésus, nous dit l’évangéliste, ayant trouvé un ânon, s’assit dessus, selon qu'il est écrit: «ne crains point, fille de Sion, voici fon roi vient, assis sur le poulain d’une ânesse. »
Tel est le contenu principal d’un fait auquel on ne donne pas généralement l'importance qu'il semble avoir eue pour les évangélistes qui le racontent à l’unanimité avec les détails les plus divers ?. On considère, en effet, cet événement, qui vient si étrangement cou-
‘C’est ainsi qu’on recevait les rois et les vainqueurs (Maccab. XII, 54; cf. 2 Rois IX, 45).
2On a soulevé contre le récit de l’entrée triomphale à Jérusalem toutes sortes d’objections, en se fondant sur les divergences que nous offre la relation du même fait dans les synoptiques. Voyez à ce sujet les Commentaires de Lücke et de Meyer. En tous les cas, ces différents récits se rapportent à un seul et méme fait, et celui de Jean, qui oublie quelques détails, nous parait le plus fidèle,
ronner le ministère si peu favorisé de Jésus à Jérusalem, comme un fait secondaire, une petite manifestation de pèlerins galiléens à laquelle les apôtres seuls, en y voyant l’accomplissement d'une prophétie de Zacharie, auraient donné plus tard une signification messianique (XIE, 16).
Mais en faisant abstraction de cette coïncidence entre l’action de Jésus et la prophétie de Zacharie (car il n'est guère possible que celte prophétie seule fat le motif de sa conduite), on ne saurait trop apprécier la gravité de ce fait quand on songe à toutes les circonslances qui l’accompagnent. Il faut, en effet, que Jésus ait élé amené par une raison bien autrement sérieuse à accepter d’une foule nombreuse, et d’après notre récit (XIT, 19), de la majeure partie des habitants de Jérusalem, un triomphe qui n'était accordé qu'aux rois et aux libérateurs politiques. La supposition qu'il ne l'aurait fait que pour satisfaire l’enthousiasme des pèlerins qui étaient venus à sa rencontre, serait indigne du caractère moral du Sauveur, et de la situation dans laquelle nous transporte le récit de l’évangéliste. Et l’on n’a qu’à se rappeler ici les dispositions des autorités à l'égard de Jésus et les sentiments du peuple si vivement dépeints par ce récit. Nous sommes donc amenés à croire que ce triomphe a eu pour lui une importance spéciale, un caractère des plus solennels; qu'il à en un mot correspondu à un besoin profond de sa conscience, à une réelle conviction de sa dignité royale dans le sens messianique national du mot; car c'est dans ce sens seul qu'il est acclamé par la foule qui lui donne le titre de roi d'Israël, titre qui pour les Juifs n'a jamais eu d'autre sens que le sens national. C’est pour
ce motif aussi qu'on l’accueille avec le chant de triomphe tiré du Ps. CXVIIT'. Mais le sens essentiellement religieux de ce Psaume ainsi que les dispositions pacifiques de ceux qui le chantent? nous font comprendre pour quel mouf Jésus accepte des hommages qu’il refusa si prudemment lors de la multiplication des pains près du lac de Tibériade.
Îl n'avait pas à craindre en ce moment un soulèvement politique comme en Galilée, et sa conduite à Jérusalem , après son entrée triomphale, le respect qu'inspirait maintenant à la foule son caractère de réformateur religieux Ÿ, le préservaient suffisamment de tout excès d'enthousiasme populaire. La foule, néanmoins, l’entoura dans le temple où il enseignait habituellement #, et attendait sans doute avec impatience un signe éclatant qui confirmât à ses yeux l’avénement du roi d’Israël5. C’étaient probablement des moments solennels, une grande attente religieuse6. Aussi, lorsque Jésus, dans la prévision de sa mort prochaine se troubla et parla de son «enlèvement de la terre» (XIT, 32) en termes assez compréhensibles pour que personne ne püt s’y méprendre, l’attente des Juifs fit place à une immense déception. On voit ce senti-
‘Comparez aussi le détail ajouté ici par Marc XI, 10.
2Qu’on se rappelle à ce sujet la scène que nous avons examinée auparavant, la tentative des Galiléens, et le contraste que ce fait forme avec celui qui nous occupe ici.
3Qu’on songe à ce sujet à la seconde purification du temple (Matth. XXI, 12 et parall.), dont Jésus, pendant ces derniers temps de son ministère, semble être le maître; car personne n’entrave plus, comme la première fois (Jean 11, 18), son action, ni ne conteste son autorité.
4 C’est là du moins ce que pense Lücke, &. II, p. 545.
8 Cf, Matth. XVI, 4: XXI, 15-46. x
“Luc nous raconte (XIX, 48) que le peuple tout entier était dans une grande tension d'esprit (E£expeuaro) ; comp. Matth. XXI, 45, et Luc XXI, 37.
ment exprimé dans leur question empreinte d’un profond étonnement : «Nous avons appris par la loi que le Christ (c’est-à-dire le roi d'Israël) doit demeurer éternellement ; comment dis-tu qu’il faut que le Fils de l’homme soit enlevé ?» etc. Cette parole montre bien qu'ils étaient loin d’avoir renoncé à leurs espérances politiques. Aussi Jésus n’avait-il accepté son triomphe qu'avec la certitude de son rejet définitif ?. Mais il avait avoué en l’acceptant qu'il était réellement le roi national de son peuple, le légitime héritier du trône de David, le Messie; il avait accueilli une seule fois daus sa vie, dans l'humilité et l’abaissement, les hommages qui lui étaient dus depuis l’origine de sa carrière. C’est à cette conclusion que nous amèënent les considérations tirées du fait que nous venons d’examiner. Cette conclusion est confirmée par une troisième scène racontée par notre évangile, et qu'on invoque ofdinairement comme une preuve contraire à la thèse que nous venons d'établir.
Il s’agit de l'interrogatoire subi par Jésus dans Île prétoire romain devant Pilate (XVIII). Ce fait se rattache étroitement à celui qui précède, car il est plus que probable que l’entrée triomphale à Jérusalem fut le prétexte du crime de lèse-majesté contre l’empereur que le parti hiérarchique juif imputait à Jésus. Pour l'arrêter avec une troupe de légionnaires romains, commandés par un tribun (XVIIT, 3), on avait dû, en effet,
‘Le Ps. CX, d’où cette citation est tirée, parle d’un règne éternel, ainsi que les prophéties d’Ésaïe auxquelles le peuple fait allusion. Évidemment le mot weveuv, employé ici par l’évangéliste, renferme ce sens ; comp. du reste Luc XIX, 41, où les Juifs de Jéricho s’attendent à l'apparition prochaine du royaume messianique.
2 Voir à ce sujet Luc IX, 42.
envoyer un acle d'accusalion au gouverneur romain d Aussi celui-ci nous est-il montré bien renseigné sur le délit politique de l’accusé qn’on lui amène (v. 33), car il lui demande: « Es-tu le roi des Juifs ? » et Jésus lui répond : « Dis-tu cela de toi-même, ou d’autres te l'ontils dit de moi?» (v. 34).
Cette réponse surprend tout d’abord; elle suppose évidemment non le sarcasme ou le mépris dans la question de Pilate, comme on l'a prétendu, mais une certaine sincérité que Jésus a parfaitement saisie à la manière dont la question lui a été adressée. Aussi l’accueille-t-il avec une surprise ? qui ne peut provenir de ce qu'il apprend en ce moment seulement de quel crime les Juifs l’accusent; car il savail depuis longtemps qu'il serait livré à l’autorité païienne, qui seule pouvait le condamner au supplice de la croix5, et que ses adversaires, pour obtenir sa mort, devaient nécessairement l’accuser d'un crime politique #. Ce n'est donc pas là le sujet de l’étonnement de Jésus, et la manière même dont il répond à Pilate semble contenir tout autre chose qu'une semblable pensée. «Ge païen aurait-il eu connaissance des espérances messianiques juives ; connaîtrait-il les prophéties ou d’autres lui en auraient-ils parlé? Comment
Selon Luc XXVIIL, 2, les Juifs n’exposent leur chef d'accusation qu'après avoir amené Jésus devant Pilate. Là il est dit expressément : «Nous avons trouvé cet homme qui pervertit la nation et qui em-
pêche de payer le tribut à César, se disant être Christ, roi.» Comp. du reste Jean XIX, 21.
?On n’a qu’à songer au silence que Jésus oppose à d’autres questions de Pilate (XIX, 9 ; cf. Matth. XXVI , 43-14).
Comp. Il, 44 et VIE, 28 ; comp. Matth. XXVI, 2 et parall.
‘Cette crainte de Jésus explique seule le mode de supplice que ses prédictions relatives à sa mort contiennent de si bonne heure (voy.
les synoptiques). |
sait-il que je suis le roi des Juifs *» Voilà le véritable sens de sa demande. Et cette interprétation n'a rien d'invraisemblable quand on songe à l'impression que Jésus avait produite à Jérusalem peu de jours avant son arrestation. Elle est, du reste, pleinement justifiée par la réponse ironique de Pilate : «Suis-je Juif, moi? » (c'est-à-dire ai-je à m'occuper des rêveries messianiques de ton peuple ?), et immédiatement après, pour en finir avec ce sujet: «Ta nation et les principaux sacrificateurs l’ont livré à moi; qu’as-tu fait ? » (v. 35). «Voilà, veut-il ajouter, la seule question dont je m'oceupe.» — On voit par ce court dialogue que le gouverneur romain n'était pas sans connaissance des espérances messianiques si fortement discutées en Judée pendant son administration. Et comment aurait-il pu l'être dans une journée comme celle de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ? C’est donc au titre de‘roi dans le sens messianique juif qu'il avait pensé en lui adressant sa première question. Mais l’ironie de Pilate avait fait sentir douloureusement à Jésus l’abime qui séparait sa pensée de la sienne. Aussi ne put-il jui ouvrir le mystérieux sanctuaire des espérances de son peuple et de sa propre grandeur. Ses réponses dès lors sont courtes et exprimées d’une manière générale : «Mon royaume n’est pas de ce monde, répondit-il à Pilate ; si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu, afin que je ne fusse point livré aux Juifs. » 11 confirme donc l'accusation de ses adversaires en avouant sa royauté : 1l a un royaume ( Baouea un; cf. IV, 3,5) et des sujets (oi vxrpero où ëuou), qui ne sont pas les anges, comme on à traduit ce lerme, mais ses disciples, — On s'appuie
ordinairement sur cette parole remarquable pour affirmer le caractère essentiellement spirituel de la royauté de Jésus. Mais, en examinant de plus près cette réponse, qui semble exclure toute conception terrestre du royaume messianique , il est facile de voir jusqu'où s'étend sa pensée à ce sujet. Il semble, en effet, qu'on ne se rende pas assez compte de certains indices de notre récit, qui nous paraissent exprimer clairement quel est le véritable sens de cette pensée. Ainsi, immédiatement après avoir répondu au procurateur romain que son royaume n’était pas de ce monde, Jésus ajoute, non sans intention : « Maintenant mon royaume n’est pas d’ici-bas.» Cette répétition, surtout le mot « maintenant,» semble contenir toute une série d'idées qu’il ne peut exposer devant un païen. C’est, en effet, pour l’avenir qu'il réserve la royauté terrestre, qui n'avait pas été comprise par sa nation!. Et nous retrouvons jci la pensée principale qui domine dans toutes ses discussions avec les Juifs sur sa dignité messianique. Car, de même que Jésus, tout en accentuant sa messianité nationale, essaya toujours de faire comprendre à son peuple qu'il ne pouvait être le Messie politique qu'on attendait, de même aussi son royaume, destiné avant tout à sa nation, ne devait être qu’un royaume spirituel. Ce royaume, conforme à son véritable idéal, appartenait au ciel, était d'en haut (IT, 3-12), mais il devait être érigé sur la terre, pour ainsi dire descendre du ciel avec la venue du Messie ?. Mais
! Cette pensée , Jésus l’exprime incontestablement dans les prédictions eschatologiques rapportées par les synoptiques (voy., par exemple, Matth. XVI, 28 ; XXVI, 29).
Qu'on se rappelle à ce sujet les expressions employées par le
de pareilles idées auraient été complétement incompréhensibles à Pilate, et pour ce motif le Sauveur s’exprime devant lui en termes si généraux, nous dirions presque philosophiques. Il se place au niveau de son interlocuteur, et lui parle le seul langage qu'il puisse comprendre. La suite du dialogue montre clairement qu'il en est ainsi; car le gouverneur romain, surpris de ce que Jésus s’attribue néanmoins une royauté qu’il ne peut concevoir, lui demande : « Tu es donc roi ? » Et Jésus lui répond cette fois-ci avec la pleine conscience de sa dignité : «Tu le dis que je suis roi; je suis né pour cela,» mais il ajoute en même temps: «et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité» (XVIII, 27). Gette dernière parole achève de montrer que le Sauveur désire uniquement mettre à la portée du païen qui l'interroge , le but de sa mission. Il garde, par conséquent, un noble silence sur sa dignité messianique, qui, du reste, ressort clairement de ces paroles mêmes empreintes d'un spiritualisme si sublime.
Baptiste et Jésus lui-même quand ils annoncent la venue du royaume des cieux: àyyuye À Bacuherx twv oùpavwv. Cette dernière expression nous semble être l'expression authentique employée par Jésus. Il est de fait que Matthieu l’a seul, et les deux autres synoptiques emploient toujours les mots : ñ fBacuAeux trou eov.
1Nous rattachons : éye eîç touto yeyevvmuar à .…..fBacrAeuc eiput éYu, car de cette manière seulement s’explique le sens de yeyevvnwat dans ce passage. Jésus dit en effet immédiatement après : xœ etc routo EAnAv0o sic Tov xoowov (VOy. surtout IIT, 31, cf. VII, 27,34 ; VIII, 24; IX, 39; cf. II, 27; XII, 46, 47, cf. XIV, 3; XVI, 28), mot qui, dans notre évangile, ne s'applique qu’à une venue d’en haut, du ciel, et ce sens ne cadre absolument pas avec l’idée d’une naïssance terrestre, exprimée par yeyewvauar. Ce dernier mot montre bien que Jésus se considérait comme issu de race royale, comme le Messie dans le sens national du mot.
Pilate, après cette réponse , est convaincu que Jésus est incapable d’un délit politique. Aussi demande-t-il avec une cruelle ironie aux Juifs s’il doit libérer leur roi. Mais ceux-ci, de plus en plus irrités par la longueur du procès, demandent la mise en liberté d’ un malfaiteur politique. Puis, lorsque Pilate, saisi d'une crainte salutaire en apprenant que Jésus s’était appelé «Fils de Dieu, » essaie une seconde fois de le sauver, ils reviennent à la première accusation qui fut le véritable motif de sa condamnation : celle de s’être luimême déclaré le roi des Juifs (XIX , 12). Depuis ce moment le préteur romain n'hésite plus; le supplice de Jésus est décidé sans retard, quoiqu'avec répugnance; mais l'inscription attachée à la croix prouve bienijusqu’à quel point la dignité messianique du Sauveur influa sur son arrestation, son jugement et sa condamnation finale.
Il faut donc que pour Jésus cette dignité fût une question de la plus haute importance; car ses adversaires, quelqu'aveuglés qu’ils aient été par la haine, ont dû avoir des motifs plausibles pour produire une accusalion par trop étrange, si elle n’avait pas eu sa raison d’être dans les déclarations du Sauveur. Les Juifs, du reste, auraient-ils laissé déshonorer ainsi l'espérance la plus sacrée de la nation, si Jésus n'avait pas fourni un prétexte à leur indignation violente et opiniâtre par ses allusions fréquentes à sa dignité, par le triomphe qu’il accepta aux portes de Jérusalem. Oui en mourant «pour son peuple, et pour rassembler en un seul corps les enfants de Dieu dispersés? », comme dit l’évangéliste, Jésus est mort dans un sens différent
4 Jean XI, 81-59,
pour sa dignité de Messie, de roi d'Israël. C’est cette dignité que nous avons vu jusqu'ici ressortir de toutes ses paroles, de toutes ses actions, et s’accentuer avec plus de force et de franchise à mesure que nous approchions de la fin de sa carrière. Mais cette majesté incomparable du Messie fut semblable à la majesté d’un roi privé de son trône , sa splendeur royale était voilée par l’abaissement et les souffrances du Fils de l’homme.