‹ Étude historique sur l'Évangile selon Saint JeanChapitre 5 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si nous passons rapidement en revue l’esquisse que nous venons de tracer, les résultats que nous pouvons en recueillir sont les suivants.

La question que nous avons posée au commencement de ce travail, à savoir si le Messie, d’après l’évangile selon saint Jean, n’a pas de caractère nalional, c’est-à-dire si son image, telle que la dépeignent les synoptiques, a subi une transformation complète sous l'empire des idées dogmatiques de l’auteur, nous semble d'avance résolue par les faits que nous avons simplement exposés. D’après ces faits, Jésus et sa mission ont un caractère éminemment national.

Nous lavons vu en effet accepter le titre de Messie, c’est-à-dire celui de Fils de Dieu, non comme une désignation métaphysique, mais comme un titre national historique. Gar dans la pensée de l’évangéliste, les premiers disciples qui lui donnent ce titre étaient loin de

comprendre sa véritable mission, et le considéraient comme le roi national d'Israël dans le sens politique du mot. Ge fait ressort clairement de bien des indices de notre évangile aussi bien que des synoptiques.

En second lieu nous avons constaté que Jésus n’acceple pas seulement le titre national de Messie dès le début de son ministère, mais que lui-même déclare dans plusieurs circonstances particulières qu’il se considère comme le Messie des Juifs dans le sens national du mot. Ceux-ci, du reste, n’auraient pu comprendre ce titre dans un sens différent, et la manière explicite dont Jésus se prononce sur le caractère de sa dignité devant les Samaritains, qui ne partageaient pas les espérances messianiques du peuple juif, ne laisse aucun doute sur le sens dans lequel il s’attribue cetle dignité.

Nous avons vu en troisième lieu que, tout en acceptant les hommages de ceux qu’il pouvait considérer comme plus particulièrement gagnés à la foi en sa messianité, Jésus évite de se prononcer ouvertement devant les Juifs en général. Mais pour se désigner, il emploie fréquemment un titre messianique peu ou nullement connu comme tel par le peuple : celui de Fils de l’homme qui, dans le quatrième évangile, rappelle sous bien des rapports le « Fils d'homme » de la vision de Daniel.

Nous avons vu enfin que Jésus ne s’est dérobé au désir des Galiléens de le proclamer roi que pour protester contre les espérances messianiques politiques de sa nation. Mais il accepte dans une circonsiance pacifique un triomphe dont on avait honoré les rois, pour confirmer lopinion des Juifs qu'il était réelle-

ment le roi d'Israël, le Messie qu’on attendait. Bieu plus, Jésus se déclare lui-même le roi des Juifs devant un gouverneur romain, représentant du Joug qui pesait sur sa nation. Et s’il appeile son royaume un royaume qui n’est pas de ce monde, et le but de sa mission le témoignage qu'il rend à la vérité, il ne se prononce devant un païen inaccessible aux espérances les plus sacrées de son peuple que sur le caractère de son ministère, et non sur celui de sa dignité. Le titre de roi des Juifs enfin, revendiqué par Jésus devant Pilate, fut, d’après le quatrième évangile, le mouf principal de sa condamnation finale et de sa mort sur : la croix.

Nous avons vu en dernier lieu que la mission de Jésus dans notre évangile a un caractère essentiellement national dans le sens religieux du mot; que ses paroles sur la destruction du temple, sur le culte universel en esprit et en vérité, sur l'admission des païens dans son royaume n’ont qu’une valeur prophétique. Enfin, nous avons vu que le but de la mission de Jésus dans ce même évangile est la régénération, le salut spirituel de sa nation, que lui-même se considère comme le représentant et la source de ce salut rattaché étroitement à sa dignité messianique.

De tous ces faits il résulte que l’image du Messie telle qu’elle estreproduite par l’évangile selon saint Jean, présente la plus grande analogie avec celle que nous offrent les trois premiers évangiles. Nous avons simplement voulu indiquer celte ressemblance dans les courtes et imparfaites réflexions de ce travail.

Nous avons pu constater en effet que notre évangile n accentue pas seulement le caractère national de Jésus,

mais qu'un développement historique réel ressort des diflérentes scènes que nous avons examinées dans le but de relever ce caractère. Ainsi nous avons pu remarquer un changement notable dans les opinions des disciples sur la dignité de leur maître exprimées dans les trois faits que nous avons étudiés, en suivant l’ordre chronologique donné par le quatrième évangéliste. Ce même développement historique ressort des déclarations de Jésus sur sa dignité messianique, soit dans des circonstances particulières, soit devant le peuple en général. Il en est de même enfin des opinions que les Juifs expriment et des convictions qu’ils acquièrent à ce sujet. Mais ce progrès historique est remarquable surtout dans l’attitude que Jésus prend à l’égard des espérances messianiques de sa nation. Partout néanmoins, depuis le commencement de notre évangile jusqu’à la fin, le Messie reste égal à luimême, et dès l’origine de sa carrière il se désigne avec le titre messianique de Fils de l’homme. Cette conviction, qui n’a pas d’origine, prouverait que le sentiment de sa dignité fut l'expression même de sa conscience. Le calme avec lequel il se rend témoignage à luimême, le soin particulier avec lequel il accentue sa dignité dans les situations les plus solennelles, ne peuvent ici s’expliquer par la position incomparable que Jésus aurait pu prendre entre Dieu et l'humanité ou du moins entre Dieu et le peuple juif. Le caractère moral du Sauveur, d’un côté, la solennité des espérances messianiques juives, de l’autre, Jui auraient rendu impossible acceptation d’un rôle semblable.

1Keim appelle cette résolution de Jésus : die erste Grossthat Jesu, der Messiasentschluss (Die geschichiliche Würde Jesu, p. 12).

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