‹ Etude historique sur le barreau de CaenChapitre 4 sur 11 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Suppression du Parlement de Rouen en 111 L. — Création du conseil supérieur de Bayeux. — Protestation du bailliage de Caen contre la suppression du Parlement de Normandie. — Démission de M. le Bourguignon Duperré , avocat du Roy. — Rétablissement du Parlement de Normandie par Louis XVI. — Le collège des avocats de Caen nomme des députés pour aller à Rouen complimenter le Parlement. — On réforme la matricule et on raye les noms des avocats qui avaient plaidé devant le grand conseil. — M" Le Lorier et Frisley, avocats. — Compliment des députés du collège des avocats de Caen à Messieurs du Parlement, — Fêtes à Caen à l'occasion du rétablissement du Parlement de Rouen. — Suppression de l'ordre des avocats en 1190. — Le barreau de Caen est rétabli en 1810 par décret impérial.

En décembre 1770, Louis XV rendit un édit qui était un véritable acte d'accusation contre les Parlements du royaume ; il leur reprochait d'avoir fait du droit de remontrance un droit de résistance. Le Parlement de Paris cessa ses fonctions, refusa de les reprendre et fut remplacé par le grand conseil.

Maupeou créa pour le ressort de Paris, en février et en avril 1771, un nouveau Parlement et six conseils supérieurs.

Voltaire applaudit à cet œuvre de destruction des Parlements et lui promit Y immortalité.

Les nouvelles mesures prises par le chancelier excitèrent les réclamations de tous les Parlements.

Le Parlement de Rouen arrêta qu'il écrirait au roi pour demander le rappel du Parlement

50 HISTOIRE Dl' BARREAU DE CAEN.

<lr Paris et le respect <lù aux lois fondamentales. On ne tint aucun compte à la Cour <l»s lettres éloquentes du Parlement de Rouen. On le railla même. « Rouen, y disait-on, a « sonné le tocsin. Ces magistrats sont les « grenadiers ou les Don Quichotte des Parle- « ments. Toujours on les voit lever l'éten- « dart (1). »

Le grand conseil étant devenu le Parlement Maupeou, le Parlement de Normandie, par un arrêt auquel fut donné une très grande publicité, flétrit comme intrus et parjures ceux qui siégeaient dans ce nouveau Parlement et déclara leurs actes nuls (15 avril 1771).

Le 6 septembre 1771 , le duc d'Harcourt et l'intendant de Crosne signifiaient au Parlement de Normandie l'édit qui le supprimait ; on réunissait la Haute-Normandie au ressort du Parlement Maupeou , et on créait , dans la Rasse-Normandie , un conseil supérieur qui devait siéger à Ray eux.

L'édit donnait, pour expliquer la suppres-

(1) Floquet, Histoire du Parlement de Normandie.

HISTOIRE Dl BARREAU DE CAKN. 51

siou de cette Cour, des motifs insignifiants

et ridicules : « La situation de cette ville . < disait-il, et le génie de ses habitants sem- « blaient ne l'avoir destinée que pour être une « place de commerce. La réunion des Cours « souveraines, dans son sein, n'a pu qu'ar- « rêter le progrès de l'industrie et altérer cet « esprit qui l'anime et l'encourage. »

Le 2 octobre 1771 , le conseil supérieur de Bayeux entra en activité ; peu de temps après, un second conseil supérieur fut créé à Rouen par une faveur toute spéciale. Le public ne cessa de manifester à cette nouvelle magistrature le mépris le plus profond.

Le bailliage de Caen protesta énergiquenieut contre la suppression du Parlement de Normandie.

Le samedi 5 octobre 1771, M. Daigremont , lieutenant particulier, civil et criminel au bailliage de Caen, envoya une carte aux grefliers du bailliage pour qu'ils eussent à écrire à MM. les conseillers de se trouver le lundi matin, à neuf heures, dans la chambre du conseil, pour délibérer sur affaires intéressantes.

.V2 HISTOIRE in BARREAU DE CAEN.

Le lundi , jour do l'assise mercuriale , à l'heure convenue, MM. Daigremont, lieutenant particulier, Letollier de Vauvillo, Borel, Laisné, Chappedelaine, Belliard de Marey, de Préhois, Le Portier, Housset, Pyron , La Rousserie et Précourt de Saint-Manvieu , conseillers ; MM. du Douet, de Lysle-Duperré, avocats du Roy, et Revel , procureur du Roy, tous en robe rouge, étaient réunis dans la chambre du conseil. M. Duperré vint sur le perron et appela l'huissier de service , le sieur Lerat ; celui-ci monta et reçut l'ordre de placer deux de ses confrères aux portes de la chambre et de faire retirer le monde. Ce qui fut exécuté ; puis les sieurs Lair et Leroy, huissiers , se placèrent à chacune des portes.

Vers dix heures, on manda M. Mériotte , greffier de crime , qui immédiatement monta à la chambre et appela l'audience de crime.

Tout le monde envahit la salle d'audience ; mais un demi-quart d'heure après , M. Mériotte vint annoncer au public qu'il n'y aurait point d'audience. Chacun se retira. Vers onze heures , la grande audience fut appelée

HISTOIRE DU BARBEAU DK CABtf. 53

par M. Bréville, greffier, et plusieurs causes furent jugées.

Pendant cette audience , les conseillers Belliard de Marey, Le Portier, La Rousserie et de Saint-Manvieu, -et M. Duperré, avocat du roi, restèrent dans la chambre du conseil. On vit plusieurs fois M. de Saint-Manvieu aller et venir.

Après l'audience , ils se rassemblèrent tous dans la chambre du conseil et y restèrent longtemps. On les entendit parler bien haut ; MM. Duperré, Belliard, Le Portier, La Rousserie et Saint-Manvieu protestèrent , sur le registre du greffe , contre la suppression du Parlement de Rouen et, dès ce moment , remirent leurs charges au Roy.

Voici cette protestation , qui est fort belle :

« L'an 1771, le 7 octobre, nous, conseillers k et avocats du Roy soussignés, ayant pris « communication de ledit du l/i septembre « dernier , rendu public par la voie de l'iiu- « pression , lequel porte suppression du Parce lement de Rouen , ledit édit enregistré le

54 HISTOIRE Dr BARREAU DE CAEN.

« 27 dudit mois , instruits par la notoriété « publique de la protestation unanime des 9 présidents et conseillers dudit Parlement « de Rouen du 25, laquelle a dû être déposée <( au greffe de la Cour, avons considéré que , « comme simples citoyens , nous pourrions « nous contenter de gémir dans le silence d'un « événement aussi imprévu qu'affligeant; mais, « comme magistrats, nous sommes obligés de « réclamer et de nous expliquer.

« Membres d'un corps qui ressortit essen- « tiellement au Parlement , notre existence « tient nécessairement à la sienne. Liés par « notre serment à l'observation et au maintien « des lois, nous le sommes aussi au Parlement « dépositaire de ces mêmes lois. Tenus par « l'étendue de ce serment à ne rien faire qui « soit contraire aux intérêts du Roy, de l'Etat « et de la justice , nous nous trouvons dans « l'impuissance de concilier les obligations « qu'il nous impose avec l'exécution de « l'édit du 14 septembre. Nous voyons dans « cet édit le premier corps de la magis- « trature , dépositaire de la justice souve-

« raine du Roy, gardien des ordonnances du « royaume , le représentant des Etats de la « province, le lien de tous les ordres qui la « composent, le centre commun de toutes nos « juridictions, conservateur des domaines du « Roy, administrateur de la grande police , « défenseur des précieuses libertés de l'église « gallicane , proscrit , détruit , anéanty, non « seulement sans l'observation de règles et de « formes sagement établies dans le royaume, « mais encore sans inculpation aucune, sans « motif de plainte. Ce tribunal ancien, dont « l'origine, ainsi que celle de la monarchie, « se perd dans la nuit des temps, qui a pré- « cédé l'existence de nos ducs, qui a reçu son « nom caractéristique du premier d'entre eux, « qui dans tous les âges, par sa fidélité envers « le souverain, son attachement à ses devoirs, « son zèle pour l'expédition de la justice, a « mérité l'éloge de nos rois et , en dernier « lieu, de Sa Majesté ; qui, enfin, est le con- « servateur de nos droits, franchises, privi- « lèges, libertés, coutumes et usages, se trouve « en un instant enlevé au Rov, aux ecclésias-

.")() HISTOIRE Dl BARREAU DE CAKN.

« tiques, à la noblesse, aux magistrats et au

« peuple.

(( Du même coup, le ressort de la province « est divisé ; la charte aux Normands, violée « dans le point capital et essentiel, leur droit « imprescriptible , celui de n'être pas distraits « de leur ressort, anéanty.

« Comment pourrions - nous concourir à « l'exécution d'un édit qui porte une atteinte u si manifeste aux principes fondamentaux de « la monarchie, aux lois qui assurent l'inamo- « vibilité des offices, aux droits du Roy, de sa « couronne et de son domaine dans la Nor- « mandie , aux titres les plus sacrés de la « province dont la garde a été confiée nommé- « ment aux chefs des bailliages par plusieurs « de nos rois, depuis Philippe Auguste jus- « qu'à Henri III, aux privilèges des eccléa siastiques, des nobles , des magistrats , de « ne jamais être jugés que par la Tournelle, « au droit et à l'honneur de nos sièges in- « séparables de notre honneur et de nos « droits , en nous rendant dépendans d'un « tribunal formé de juges tirés de juridic-

« tiens inférieures et subordonnées pour la « plupart à la nôtre, et proscrit avant sa nais- « sance par les arrêts des cours souveraines « du royaume ?

« Dans une position aussi cruelle et en sui- « vant les mouvements de notre conscience, « nous croyons qu'il nous est permis , sans « nous écarter du respect le plus profond « dont nous sommes pénétrés pour le Roy, de « rattachement que nous avons pour sa perce sonne sacrée, de protester contre l'enregis- « trement dudit édit fait d'autorité absolue , « sans examen ni délibération. Protestons, en « outre, contre toute exécution et suite qu'on « voudrait lui donner et intimement convain- « eus que nous trahirions nos devoirs les « plus chers et que nous manquerions tout « à la fois à Dieu, au Roy et à la patrie , si , « en continuant nos fonctions , nous paraisse sions adhérer audit édit , nous supplions Sa « Majesté d'agréer l'offre volontaire que nous « lui faisons de nos offices. Puissions-nous « par ce sacrifice qui ne nous est douloureux « que parce qu'il nous prive de l'avantage de

« servir Sa Majesté, aux dépens de nos biens, 8 (le notre liberté et de notre vie même , h obtenir du Roy le retour de magistrats & fidèles et le rétablissement de la chose puce blique. »

Le lundi 21 octobre 1771, l'édit de suppression du Parlement et de celui de création du Conseil supérieur de Bayeux furent signifiés à M. Revel , de la part de M. Radulph , procureur général dudit conseil.

Le mercredi 23 , pas un juge ni un avocat ne vinrent à l'audience. Le procureur du Roy s'y trouva seul et fit dresser un procès-verbal sur l'absence des juges et des avocats.

Le vendredi 25, M. Revel tint l'audience de police pour les causes des commissaires ; les fonctions de procureur du Roy furent remplies par M. Le Charpentier, avocat.

Le mercredi 30 , l'audience du crime fut tenue par M. Daigremont et le procureur du Roy ; tous les avocats s'y trouvèrent.

« L'audience civile a suivi et a été tenue « par MM. de Canchy, Daigremont et le pro- « cureur du Roy. Il y a eu un décret pour-

« suivi par M. de La Lande-Banville, pour la « certification des diligences ; MM. Duclos- « Paulmier , A visse , Drouet , Duquesnay- « Delorme, Duquesnay le véritable et Allain, « sont montés sur le siège , et de suite les « avocats sont sortis pour aller à l'inhumation « de Me Poret, leur confrère. Tout le monde « a été trompé de ce que l'édit n'a pas été « lu. »

Le mercredi 6 novembre, il n'y eut pas d'audience de crime , faute de juges et d'avocats.

« Il ne s'en est point non plus trouvé pour « l'audience civile , et comme il y avait une « clameur et que les plaids étaient termes à « cejourd'hui , on est allé chercher M. Qui- « nette, avocat, actuellement conseiller et non «encore reçu, lequel a monté sur le siège et « donné sentence au sujet de la clameur en « question, et ce sur la demande du clerc du « procureur. »

Le samedi 9, M. Duperré arriva à Caen de Fontainebleau, où il était allé signer par ordre du Roy, la démission de sa charge devant un

(>() HISTOIRE Dl' BARREAU DE CABN.

notaire ; il descendit chez son frère, marchand, grand' rue Saint-Pierre.

Le lundi 11 novembre 1771, l'audience civile a été tenue par M. de Canchy.

« Aussitôt que M. de Canchy a été placé, a ne voyant que M. «Quinette pour avocats, il « a dit, parlant aux procureurs : « Avertissez « Messieurs les avocats pour demain. » Un « procureur a répondu : « Ils viendront mer- « credi. » M. de Canchy a dit : « Pourquoi ne « ne sont-ils pas là ? J'y viens bien, et si cela « change pas, j'y donnerai ordre. » Un instant « après ces discours sont arrivés Mes Delorme- « Duquesnay, Guesdon , Cristot et Godey, « avocats, lesquels ont parlé dans plusieurs « causes. Il y a eu un placet d'appelé , où « M. Paulmier était avocat; sur ce qu'il a été « dit par un procureur que M. Paulmier vien- « drait mercredy, M. de Canchy a dit : « Ouy, « ouy, mercredi comme les autres jours. » « A ce, M. Penon a dit qu'il ne s'était pas « absenté, et il a continué de dire : « Si on « excepte deux ou trois fois. » M. de Canchy « lui a dit : « Taisez-vous. » 11 y a eu plus « de trente placets appelés. »

HISTOIRE Dl' BARREAU DE CASH. 61

Le mercredi 13 novembre, plusieurs avocats vinrent à l'audience, pensant entendre la lecture de l'édit de suppression du Parlement de Rouen. On remarquait parmi eux Mea Quinette, Avisse, Aumont , Guesdon , Christot, Pelevey, Godey, Frilley et Le Marchand. Mais, après que quatre ou cinq placets eussent été appelés, M. de Canchy dit à l'huissier : « Faites sortir » ; puis il s'est levé,, et tout a été dit.

Les audiences des vendredi 15, lundi 18, mercredi 20, vendredi 22 et lundi 25 se passèrent avec peu de juges et d'avocats.

Le mercredi 27, il n'y eut pas d'audience.

« Le procureur du Roy, ayant reçu des ordres « du Roy à lui adressés par l'intendant de la « généralité, en donna avis à la Chambre, et (( dans l'après-midi , voici ce qui fut fait et « dit : on lut l'édit de suppression du Parle- « ment de Rouen avec l'édit de création du « conseil supérieur de Baveux ; après quoi le « procureur du Roy se leva et dit : « Nous « requérons que lesdits édits soient enregis- « très pour être exécutés selon leur forme et « teneur, u Le lieutenant général , l'abbé de

()2 HISTOIRE l>l BARREAU Di. GAIN.

« Canchy, prit alors la parole : « Nous ne

< pouvons, dit-il , vu les affaires antérieures « qui se sont passées, prendre aucun parti ; « le procureur du Roy nous avant fait part « des ordres particuliers de Sa Majesté à lui « adressés par le sr commissaire départy, et « y obtempérant, nous avons déclaré lesdits « édits enregistrés. •>

Le vendredi 13 décembre , l'édit d'anéantissement du Parlement de Rouen , celui de l'établissement du Conseil supérieur a Bayeux et celui de la suppression de la Chambre des Comptes à Rouen étaient affichés, à Caen, sur l'enregistrement du bailliage.

Au commencement de l'année suivante (1772) , paraissait un livre de 62 pages, portant pour titre : DefJ'ense du Conseil supérieur établi à Bayeux par édit du 15 septembre 1111 ou Réfutation de la protestation de quatre conseillers et d'un avocat du Roy au bailliage de Caen du 1 octobre 1111, par un docteur es lois (1), imprimé à Amsterdam, 1772.

(1) M. Le Lorier.

BISTOIRE I)lT BARREAU DE CAKX. 63

En 1774 , Louis XV meurt. Les Conseils supérieurs de Rouen et de Baveux ne devaient pas lui survivre longtemps.

Louis XVI monte sur le trône et , en août 1774, Maupeou était congédié, exilé et remplacé par Hue de Miromesnil , l'ancien président du Parlement de Normandie.

Hue de Miromesnil , depuis la suppression du Parlement de Rouen, s'était retiré dans ses terres.

C'est un noble caractère , un magistrat instruit, un homme intègre.

Une pièce de vers, de 1774, nous le montre

Grand même dans sa retraite,

Tranquille, heureux, goûtant dans une paix profonde Les délices des arts, les douceurs du repos ; Et loin des dignités, du bruit des complots, Habitant fortuné du château de ses pères, Errant, un livre en main, dans les bois solitaires.

Louis XVI rétablit les Parlements. En Normandie , le retour du Parlement excita , particulièrement à Rouen et à Caen, le plus vif enthousiasme.

64 HISTOIRE Dr BARREAU DE CAKN.

Le vendredi 11 novembre L774,à cinq heures de l'après-midi, le collège des avocats de Caen s'assembla chez M. Paulmier, syndic.

M. Paulmier ouvrit la séance par le discours suivant : » Messieurs , vous n'ignorez pas la " rentrée du Parlement de notre province, «< ajouta-t-il. J'ai cru qu'il était convenable de « vous convoquer pour nommer des députés « qui iraient en personne complimenter ce « corps illustre ; je dois vous faire observer « que l'arrêt par lui rendu avant sa suppres- « sion , qui rend infâmes les membres du « Conseil supérieur , n'est nullement sup- « primé , et j'ose vous assurer qu'il subsiste « encore en entier. »

Les voix furent recueillies. Mes Avisse , Drouet et quelques autres avocats furent d'avis de surseoir, jusqu'à ce que les avocats de Rouen eussent pris une attitude.

Mais la majorité décida qu'il fallait nommer de suite quatre députés pour aller porter les compliments du barreau caennais au Parlement rétabli.

M(S Duclos , Paulmier , Leclerc , Lerot et

Larue furent les députés choisis par l'Assemblée.

Après cette élection, M. Pâulmier proposa

de réformer la matricule, ce qui parut juste. On commença par rayer les noms de Mes Tison- Desmarets, qui avait plaidé devant le Conseil supérieur de Bayeux ; Duclos , qui y avait occupé les fonctions de substitut ; Le Lorier, qui s'était mal comporté dans ses plaidoiries, et plusieurs autres qui ne venaient jamais aux audiences.

Le lundi 14 novembre 1774, Me Le Lorier avait , au bailliage de Caen , une cause qui l'intéressait personnellement contre un sieur Fleury et un sieur Fouet, huissier de la connétablie. Il s'agissait d'une nullité proposée par M. Le Lorier contre une saisie et créée en décret d'héritage à lui appartenant en la paroisse de Vendes.

Comme M. Le Lorier allait prendre la parole pour défendre sa propre cause, le procureur du Roy fit observer qu'il avait pris dans son placet la qualité à' avocat au bailliage et siège présidial de Caen et qu'il ne pouvait plus la

(il) HISTOIRE Dl BARREAU DE (Al \

conserver, parce qu'il ne figurait pins sur la matricule des avocats ; il concluait toutefois qu'il s'en rapportait au siège pour décider s'il lui était permis de plaider la cause qui se présentait , en tant qu'elle lui était personnelle.

M. Daigremont, qui présidait, après avoir été aux voix, rendit le jugement qui suit :

(( Ouy le procureur du Roy, vu que le sieur <( Le Lorier n'est pas sur la matricule des « avocats de ce siège, ordonne que sa qualité « sera rayée de dessus le placet ; à luy permis « de plaider sa cause. »

M. Le Lorier se leva et protesta contre cette sentence, malmenant le collège des avocats et prenant à partie son syndic, M. Paulmier, qui était présent.

Puis il commença à plaider sa cause, qui, n'ayant pu être terminée le jour même, fut renvoyée au mercredi 16.

Ce jour-là, la communauté des huissiers du bailliage intervint contre le sieur Fouet, huissier, et fut-défendue par Me Le Chevalier.

ML Frisley plaida pour le sieur Fleury et

HISTOIRE Dl BARREAU DE CAEN. ()7

fut blâmé d'avoir apostrophé M. Le Lorier mal à propos.

Me Cauvet défendit le sieur Fouet et s'acquitta fort bien de sa tâche.

M. Le Lorier plaida sa cause, le vendredi L<S, devant une assistance si nombreuse « qu'il « fallut aller chercher quatre soldats de garde « pour ranger le monde. »

Il fut terrible pour Me Frisley, mais il n'en perdit pas moins sa cause.

Après sa plaidoirie, Me Frisley avait reçu une lettre anonyme , pleine d'injures à son égard, et dont nous nous bornerons à citer un passage :

<( Petit Frisley, tu as donc plaidé contre k Le Lorier ? Félicite-toi de ce qu'il daigne te « répondre. Le dogue écoute quelquefois avec « patience les aboiements du chien basset. » Applique-toi la comparaison ; mais ne va « pas en imbécile te croire un colosse, parce « que tu as eu l'audace d'attaquer un Hercule. « Rentre dans ton néant. Considère le niisc- « rable état de ton cerveau, et sois humilié « par ton propre orgueil. — Enfin, Le Lorier

< est accablé ! 11 est semblable au lion de « la fable ! On voit jusqu'à l'âne briguer u l'honneur de lui donner un coup de pied. « C'est le comble de l'outrage; C'est avilir « les talents que de les mettre aux prises

avec toi.

* Petit Frisley, ton nom va être célébré « dans les fastes de la sottise. Si tu vises à « l'immortalité, tu en as bien pris le chemin ; " plusieurs routes y conduisaient. Kroastre « brûla le temple d'Éphèse , et son nom s'est ' conservé jusqu'à nous. Louis XII s'immortaa Usa par ses bienfaits, Tibère par ses crimes, « Cartouche et Mandrin jouissent d'une sorte « de célébrité. Et toi , tu veux être immortel « à ta manière »

Le 18 novembre, des avocats de Caen déridèrent que le jour où serait lu et publié l'édit de rétablissement du Parlement de Rouen, ils illumineraient leurs maisons et feraient un repas général.

Leurs quatre députés partirent pour Rouen, le dimanche 20, à cinq heures du matin.

Voici le compliment que les députés du

collège des avocats de Gaen firent à Messieurs du Parlement :

« Messieurs,

a Défenseurs de nos lois et de nos privi- « lèges, dont vous étiez les dépositaires, vous < fûtes enlevés à la province qui voyait en .< vous le centre de l'union et de la corres- <( pondance qui la liait à son roi. Mais vous « n'avez jamais cessé d'être nos seuls et nos « vrais magistrats. Nos cœurs vous suivaient s dans nos retraites , et , tandis que votre « héroïque constance augmentait encore l'éclat « de ces vertus qui enlevaient notre admira- « tion et nos hommages, un jeune monarque « est monté sur le trône. Son âme vraiment «. grande a désiré un ministre qui fût ami de « la vérité. Il l'a trouvé parmi vous , parmi « des magistrats fidèles au roy et à la loi ; c'est « pour lui que la voix de la nation s'est fait a entendre. Ce monarque a jeté sur nous ses « regards paternels et a vu que le lien de la « confiance mutuelle et de la sincérité coin-

/() HISTOIRE Dl li.Mtltl.Al DE CAKN.

a mune était rompu ; il a vu dans notre attaii chement et nos respects pour vous le garant « assuré de notre fidélité inviolable pour sa « propre personne ; et vous avez été rendus « à la patrie. Ces événements mémorables « seront transmis à la postérité, et vos noms « répétés d'âges en âges avec attendrissement, « Les avocats du collège de Gaen , attachés « par principe, par devoir et par reconnais- « sance à votre tribunal auguste , osent vous « exprimer dans ces moments heureux les « vifs transports de leur sensibilité et de leur '( joie. »

Le lundi 11 novembre, l'édit de rétablissement du Parlement de Rouen fut remis , à Gaen , au procureur du Roi , de la part du procureur général.

« Sur les trois heures et demie, M. de <( Ganchy, tous les conseillers , tant en droit « qu'honoraires , sont arrivés sans robbes , '< ont monté à la chambre, et, comme ils étaient « sur le haut de l'escalier, tout le peuple étant «• dans la salle a frappé des mains. Ils se sont « retournés et ont salué. Il a été décidé que

» l'édit serait lu et enregistré le lundi suivant « 2<S du même mois , qu'il serait le matin , « après la messe , chanté le Te Deum et <( XExaudiat , qu'il y aurait un repas et des « illuminations le soir. *

Le vendredi 25 novembre , tous les bancs furent enlevés de la salle des procureurs ; le 26, cette salle fut ornée de la tapisserie de Notre-Dame ; on construisit une tribune sur les escaliers des chambres du conseil ; on plaça des planches vis-à-vis de la façade du bailliage, pour y mettre des lampions et de la verdure ; le 27, on travailla tout le jour. On plaça sur le haut de la chapelle un tableau, sur lequel étaient inscrits les vers qui suivent :

Magistrats vertueux et citoyens fidèles ,

Vos fronts sont couronnés de palmes immortelles.

Ce tribunal auguste a repris sa splendeur,

Et la voix de Louis rappelle le bonheur.

A dix heures, on monta à l'audience, où siégeaient: M. de Ganchy, président; MM.Belliard, Le Portier, de Précourt et de La Rous-

il HISTOIRE Dl BAR RE AI] DE CAEN.

série, conseillers, et M. Duperré, avocat du Roy.

L'édit de rétablissement du Parlement de Normandie fut lu; après cette lecture, l'audience fut levée ; les avocats se placèrent dans des chaises qui étaient dans la salle des procureurs.

Le clergé de Saint-Pierre arriva professionnellement. Les magistrats, à la tête desquels étaient MM. du Touchet , lieutenant de police, et de Than, lieutenant général d'épée, se placèrent sur deux rangs dans la salle. Derrière eux étaient M. Jamard , avocat et commis de la chancellerie ; ensuite, les deux greffiers, MM, d'Arbonnet et Mériotte, et les huissiers du bailliage, tous en robes.

On commença la grand'messe, qui fut chantée en musique. Elle fut célébrée par M. l'abbé de Ganchy, assisté de MM. Vauquelin et Dumont, obitiers de Saint-Pierre.

Il était midi et demi quand la cérémonie se termina.

A deux heures, le collège des avocats s'assembla à l'hôtel-de-ville, où il y eut grand gala.

Les procureurs firent de même chez l'un d'eux.

A six heures du soir, on tira le canon ; sur les neuf heures, les magistrats se réunirent dans la chambre du conseil , où eut lieu un grand souper, auquel avaient été invités M. le major du château , plusieurs officiers du régiment de Lorraine, et MM. Vauquelin et Dumont , qui avaient fait diacre et sous-diacre le matin à la messe.

« Il est bon d'observer que de vie d'homme, « on n'avait veu à Caen pareilles réjouis- « sances. »

L'hôtel-de-ville , le bureau des finances , l'Hôtel d'Harcourt , ceux de plusieurs gentilshommes , l'université , l'abbaye de Saint- Etienne , le séminaire , le couvent des Pères Jacobins , et les maisons de tous les juges et de tous les avocats, furent illuminées « avec distinction. »

On remarqua beaucoup la maison de M. de Prébois, greffier en chef du bureau des finances, illuminée avec seize grandes torches.

Les cloches de Saint-Sauveur , de Saint-

Pierre, <1«' l'Abbaye el des Jacobine, sonnèrent extraordinairement à toutes volées.

Les pauvres ne furent pas oubliés dans cette fête. On leur distribua deux sacs de blé en tourtes de 8 livres.

Le 4 décembre, M. Le Lorier présenta requête à INI. de Canchy contre le collège des avocats. Mais M. de Canchy la rejeta.

Les avocats chargèrent alors quatre d'entre eux, Mes Paulmier, Georges du Quesnay, Leclerc et La Rue , d'aller en robe le remercier au nom du collège tout entier.

Les conseillers et l'avocat du roy au présidial de Caen , qui s'étaient démis de leurs charges en 1771, les réintégrèrent.

M. Le Bourguignon-Duperré de Lisle devint lieutenant général et fut anobli (1).

Dès les premiers moments de la Révolution, les lois des 2 septembre 1790 et 29 janvier 1791 supprimèrent Y Ordre des avocats et abo-

(1) Il eut un fils, M, Georges Delisle, qui fut un avocat très distingué et dont le buste est à la bibliothèque des avocats de Ccen.

iirent en même temps la nécessité des grades académiques pour représenter devant la justice les parties en instance.

L'âge de vingt-cinq ans accomplis et cinq années de cléricature auprès d'un praticien en exercice furent désormais les seules conditions nécessaires pour plaider devant les tribunaux.

Le barreau de Gaen fut rétabli en 1810, par décret impérial.

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