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dans des cavernes; alors les chasseurs allument de grands feux à l'entrée de ces cavernes, et ceux qui y ont cherché refuge, placés entre la mort par la suffocation et l'esclavage, sont forcés de se livrer. Lorsque les fuyards se réfugient sur les hauteurs, les assaillants se rendent maîtres de toutes les sources et des puits, et les malheureux, dévorés par la soif, reviennent troquer leur liberté contre la vie.
» Les prisonniers étant faits, on procède au choix. Les individus robustes des deux sexes et les enfants, à partir de 6 à 7 ans, sont mis de côté pour la caravane. On se débarrasse des enfants au-dessous de 6 ans, en les tuant surle-champ. On abandonne les vieillards et les infirmes, les condamnant ainsi à mourir de faim ou à devenir la proie des bêtes fauves. »
Des matelots ont avoué que, non seulement les négriers achetaient indistinctement tous ceux qu'on leur présentait, sans s'inquiéter de la provenance, mais qu'ils allaient jusqu’à enlever eux-mêmes les habitants, lorsqu'ils croyaient pouvoir le faire sans danger.
La pacotille d'un navire négrier se composait ordinairement de verroteries, de filières de corail, de caisses de cauris (1), de ballots de toiles blanches ou de cotonnades aux couleurs vives, de parasols bariolés, de vieux chapeaux empanachés ou galonnés, d'armes de rebut, de poudre, enfin et surtout d'eau-de-vie. Les spiritueux — et quels spiritueux ! — entraient pour un tiers environ dans la valeur totale de la cargaison; et, détail significatif, tandis que pour l'ensemble des marchandises, une once correspondait à une valeur de 40 livres, il suflisait de 14 livres et 5 sous d’eaude-vie. Heureusement, l'effet du poison se trouvait atténué par la cupidité même de ceux qui le répandaient : « Il était presque sans exemple que l’eau-de-vie fût donnée aux noirs
(1) Les cauris sont des coquillages qui servaient de monnaie sur plusieurs points de la côle d'Afrique. Quarante cauris faisaient une toque, deux cents une galine, quatre mille une cabèche et seize mille formaient une once pesant de 40 à #1 livres,
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absolument pure; on appelait eaude-vie marchande celle qui ne contenait que moitié d'eau, l’eau-de-vie pure en contenait encore un tiers et la pure pure un sixième » (1).
Au xvrr siècle, la valeur des noirs ayant presque doublé, le prix ordinaire d'un esclave, à la côte de Guinée, était de treize onces pour.les hommes et de onze pour les femmes. Au Dahomey, on pouvait se procurer une négresse pour dix onces, et la malheureuse avait encore l'illusion d’une certaine valeur personnelle, puisque ces dix onces représentaient environ cent soixante mille coquillages!
Au commencement du xix° siècle, un bon nègre se payait, au Sénégal, de 150 à 300 francs, prix maximum ; on en trouvait à 200 et même à 100 francs, dans les établissements portugais.
En 184%, le prix des esclaves, d'après le capitaine anglais Hammerton, était ainsi fixé sur la côte orientale d'Afrique : un enfant, — 30 à 80 francs; un homme, de 80 à 160 francs; une femme, de 85 à 190 francs.
Aussitôt achetés, les esclaves étaient mis aux ceps, étroitement liés, exposés sans abri à toutes les violences du climat, à peine nourris, en attendant l'heure où ik plairait à leur nouveau propriétaire de les embarquer. L'examen des livres d’un négrier français a révélé que, durant l'intervalle qui séparait l'achat des esclaves de leur embarquement, les frais de la nourriture quotidienne des captifs s’élevaient à environ la moitié d’un sou par tête! (2).
Les malheureux Africains sont donc réduits en esclavage, et nous venons de voir à l'aide de quels procédés; suivons-les dans les navires qui vont les transporter de leur terre natale aux colonies d'Amérique.
Ceux qui étaient pris non loin des côtes n'avaient que peu de chemin à faire; ils marchaient, les bras liés ensemble,
(4) On dirait aujourd'hui: extra-pure. — J Morenas, Précis historique de la traite des noirs et de l'esclavage colonial.
(2) « La traite des nègres au xvir* siècle » (Revue du Midi, Ler.oct. 1897, à Nimes).
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jusqu'au canot où on les enlassait, attachés deux à deux et couchés sur le dos. Mais ceux qui arrivaient de l'intérieur avaient de longs espaces à parcourir sur un terrain rocailleux, alternant avec un sable brûlant à travers d'immenses déserts, et ce pénible voyage durait souvent plusieurs mois. On enchainait la jambe droite de l’un à la jambe gauche de l’autre; en soutenant leurs fers, au moyen de cordes, ils pouvaient marcher, mais lentement. Une chaine réunissait les groupes, quatre à quatre. La nuit, on leur mettait, en outre, des fers aux mains et. parfois, on leur passait au cou une chaine supplémentaire.
Ils sont enfin rendus à bord. Les hommes restent enchaïnés deux à deux et sont enfermés dans la cale: les femmes et les enfants, libres de leurs mouvements. sont placés dans un endroit séparé.
Les navires employés à la traite étaient. généralement des bricks ou des goëlettes de petites dimensions: il y en avait peu qui fussent d'une capacité supérieure à 300 tonneaux. « L'imagination des négriers s'exerçait à trouver le moyen d'empiler 3500 créatures humaines dans un espace où 25 pourraient à peine respirer librement. » Ainsi Za Bretonne, brick-goëlette français de 106 tonneaux. transportait en moyenne 250 esclaves (1). Le Brookes, un brick anglais de 320 tonneaux, qui, d'après la loi transitoire promulguée avant l'abolition définitive de la traite, ne devait porter que {450 pérsonnes — y compris l'équipage — prenait habituellement un chargement de six cents esclaves ! (2). Un rapport officiel anglais dépeint par des expressions saisis-
(1) Jiapport fait à la Société de la Morale chrétienne, par Auguste de Staël,
(2) Thomas Clarkson, Le cri des Africains contre les Européens.
Un navire au-dessous de 150 lonneaux ne pouvait prendre plus de cinq esclaves par trois {onneaux. Les lois espagnoles et portugaises accordaient cing hommes par deux tonneaux, ce qui revenait au même, deux tonneaux espagnols valant trois lonneaux anglais. On éludait, du reste, les prescriptions de la loi, en faisant enregistrer le navire pour un tonnage de beaucoup supérieur au tonnage réel,
santes la situation épouvantable de ces infortunés, en disant qu'ils étaient placés comme des coins (wedged them in), serrés comme des cuillers (spoontways), pressés comme des figues ou des raisins (s{owed in bulk: like figs or raisin).
€ Dans les navires le mieux conditionnés, les esclaves ne pouvaient se coucher que sur le côté, et il n'y en avait aueun où ils eussent la possibilité de se tenir debout. En outre, comme leurs corps, entièrement nus, touchaient le bois du navire, chaque mouvement de tangage ou de roulis leur occasionnait des écorchures et leur enfoncait les fers dans la chair.
» Mais le moment le plus affreux, c'était lorsque le mauvais temps obligeait à fermer les écoutilles. On entendait alors les pauvres esclaves crier dans leur langue, d'une voix lamentable : & Au secours! Au secours! Nous nous mourons! » Plusieurs mouraient, en effet, de suffocation : on transportait alors les autres, à demi-morts, de la cale sur le pont, pour leur faire respirer un air moins méphitique. » (Résumé des interrogatoires relatifs à la Traite, imprimé par ordre du Parlement britannique.)
« Les noirs faisaient deux repas par jour; on les nourrissait d'ignames et de féveroles, avec une demi-pinte d’eau par repas. Quand le temps était beau, les repas avaient lieu sur le pont. Si quelques-uns refusaient de manger, on mettait sur une pelle des charbons rougis et on approchait la pelle de leurs lèvres assez près pour les brûler, en les menaçant de leur faire avaler les charbons. Le repas terminé, on les obligeait à danser chargés de chaînes, pour rendre quelque souplesse à leurs membres engourdis, et, comme cet exercice était nécessaire à leur santé, on fouettait sans pitié ceux qui refusaient de s'y livrer ou qui ne dansaient pas avec assez d’entrain (1). »
On cite des négriers qui, agacés par les cris des enfants,
(1) Revue des Deux-Mondes, 1845, t. Ie (« De la suppression de la traite », par de Ciarigny).
arrachaient ces petits des bras de leur mère et les jetaient par-dessus bord (1).
Pour prévenir ou réprimer promptement toute velléité de révolte, l'accès du pont était défendu par une solide barricade, munie de canons. « Malgré ces redoutables précautions, il est arrivé souvent que les esclaves, n'ayant d’autres armes que leur désespoir, ont attaqué leurs bourreaux avec un courage digne d’admiration. Ces exploits n'ont point été célébrés ; et cependant, s'ils étaient l’œuvre d'hommes blanes, si les armées de l'antiquité ou des temps modernes en avaient été le théâtre, l'histoire les eût immortalisés dans ses fastes.. Quelquefois, le massacre de tout l'équipage a été le prix de leurs efforts; mais quand leur tentative échouait, ils subissaient des châtiments dont la barbarie fait frémir d'horreur (2) ».
Désespérant d'échapper à leur effroyable sort, les malheureux n'aspiraient plus qu'à se donner la mort. Le moyen qu'ils employaient ordinairement était de se jeter à la mer: on eut soin de garnir les navires de filets de bastingage s'élevant très haut de chaque côté du pont. Précaution inutile! les noirs se heurtaient violemment la tête contre les parois du bateau, ou bien ils s'étranglaient avec leur chaine (les femmes surtout se tuaient de cette manière), ou bien encore ils se faisaient, à l'aide de quelque morceau de fer ou d’un métal quelconque, des blessures profondes où la gangrène ne lardait pas à se manifester. D'autres prenaient la résolution de refuser toute nourriture ; en vain usait-on d'un speculum spécial. destiné à ouvrir les mâchoires resserrées par la maladie ; en vain certains négriers allaïent-ils jusqu'à faire avaler du plomb fondu aux récalcitrants : on en a vu persister, malgré tout, onze jours consécutifs dans leur funèbre obstination, jusqu'à ce que la mort vint les délivrer.
(1) John Newton, Thoughls upon the African slave (Lonton, 1788). | :
(2) William Wilberforce, Lettre à l'Empereur Alexandre de Russie sur la traite des noirs (Londres, 1822).
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Ceux enfin qui, plus faibles d'esprit et de corps, avaient un sentiment plus vif de leur situation sans l'énergie suflisante pour y mettre fin, restaient plongés dans une prostration complète qui les conduisait promptement à la folie (1).
Est-il besoin de dire, après cela, qu'une effrayante mortalité décimait les Africains ? La répression des révoltes, les suicides ; les maladies de toutes sortes déterminées par les peines morales. qui aggravaient les effets de la souffrance physique; la transition subite à des températures extrêmes, jointe au manque de propreté au sein d’une atmosphère corrompue ; toutes ces causes destructives agissant à la fois, on peut se faire une idée des hécatombes qui marquaient les étapes d'une pareille traversée. « Il résulte des dépositions de témoins dignes de foi devant le Parlement britannique que, sur 7.904 esclaves qu'ils avaient eux-mêmes exportés d'Afrique à diverses époques, tous jeunes et en bonne santé lors de leur embarquement (2), il en était mort 2,053, c’està-dire environ un quart, dans l’espace de six ou huit semaines ».
Un négrier disait qu'il avait fait un bon voyage, pour n'avoir perdu que 200 noirs sur 600 (3).
Mais combien en est-il mort, en Afrique même, avant d’arriver à la côte ? Nul ne le sait.
L'auteur américain Macpherson évalue à 20 ou 30 0/0 le déchet que chaque négrier subissait sur sa cargaison. On perdait, de plus, 4 1/2 0/0 dans l'intervalle des dix à quinze jours qui s’écoulaient entre l’arrivée aux colonies et la fin de la vente ; et 25 o/o pendant la période d’acclimatement. On peut donc dire que sur cent noirs importés d'Afrique, plus de la moitié avait cessé de vivre au bout de trois ans. Et il
(4) Les négriers portugais eurent l'ingéniosité de composer leurs équipages de nègres affranchis, qui rassuraient les nouveaux capturés.
(2) « L’esclave le plus âgé avait rarement plus de 25 ans, à son départ de l'Afrique, » (Clarkson.)
(3) A, Bonnemain, 0p. cit. 4
est bon de faire remarquer ici que cette estimation se rapporte à l'époque où la traite était un trafic légal, non seulement reconnu, mais réglé par la loi ; rien ne génait alors le négrier, rien ne l’'empêchait — et son intérêt même lui commandait impérieusement — de prendre toutes les précautions nécessaires pour conserver sa cargaison. Qu'on juge de ce que dut être la mortalité des esclaves, lorsque, par suite de l'abolition de la traite, le négrier fut obligé de veiller avant tout à la conservation de sa vie et de sa fortune !... (1) |
Si le reste du genre humain, écrit Le grand abolitionniste anglais à qui nous empruntons ces détails. mourait dans cette, proportion, bientôt l'univers ne serait plus qu'un vaste désert. |
Une loi psychologique, facile à vérifier par des observations journalières, veut que le cœur s’endurcisse de plus en plus par la pratique du crime et finisse par perdre tout sentiment d'humanité. Voici quatre exemples, cités par Clarkson, qui montrent à quel degré peut atteindre la cruauté des chrétiens devenus esclavagistes :
« Un navire négrier auglais, chargé de 400 esclaves, douna sur un bas-fond, à une demi-lieue de trois pelites iles appelées Horaut Keys et dislantes d'environ onze lieues de la Jamaïque. Les officiers et l'équipage, se voyant dans l'impossibilité de sauver le bateau, descendirent dans les chaloupes, y mirent leurs armes et leurs provisions el débarquèrent, sains et saufs, à l'une de ces iles Ils y passèreut la nuit. Le lendemain matin, ils s'aperçurent que le navire était encore entier et que les esclaves, ayant brisé leurs fers, avaient construit des radeaux sur lesquels ils avaient placé les femmes et les enfants. Bientôt ils virent ces radeaux se diriger vers l'ile où ils étaient, tandis que les hommes, nageant aulour, semblaient veiller sur les êtres chéris qu'ils portaient. Ils les laissèrent s'approcher jus-
(1) On trouvera dans la deuxième partie de cet ouvrage l’estimalion à laquelle arrivent les explorateurs anglais Livingstone et Cameron pour le chiffre de la mortalité causée par les ravages de la traite, dans le cours du xix° siècle.
qu'à une légère distance du rivage. Alors ils firent pleuvoir sur ces inforlunés un feu continu de leurs armes el en luèrent 366, Ils prirent les 3% qui avaient échappé à cet horrible massacre et les vendirent à Kingstown, »
: Un second fait, non moins monstrueux :
« Plusieurs esclaves étaient morts, à bord du navire Le Zong et la mortalité augmentait avec tant de rapidité qu'il était difficile de prévoir où elle s'arrèlerait. Le capitaine, craignant de les perdre tous, prit la résolution de choisir les plus malades et de les jeter à la mer, calculaut que, pourvu qu’il pût prouver la nécessité où il avait été de sen défaire ainsi, la perle serait supportée, non par les propriélaires, mais par les assureurs du navire. Le prétexte qu'il donna ful le manque d'eau, quoique ni la ration des matelots, ni celle des esclaves n'eûl encore été réduite. Cinquante-qualre noirs malades furent immédiatement jelés à la mer; le jour suivant, quarante- deux subirent le même sort. Mais, comme si la Providence eût voulu ôter au bandit toute excuse pour sacrifier le reste de ces malheureux, à peine l’effroyable exécution venait-elle d'avoir lieu qu'il tomba une pluie abondante, qui dura trois jours. Ce capitaine, étouffaut toul remords, n’en ordonna pas moins d'amener sur le pont les 26 esclaves qui restaient encore à inumoler. Les {6 premiers se laissèrent jeter à la mer ; mais les autres, pleins d’une noble indignation, ne voulurent pas souffrir que leurs bourreaux les tonchassent el, s’élaucant d'eux-mêmes au milieu des flots, ils allèrent rejoindre leurs inforlunés compagnons, Ainsi fat consommé, en plein jour, un forfait presque saus exemple dans la mémoire des homimnes, forfait d'une nature si atroce que, sur un seul témoignage, il serait impossible d'y ajouter foi. Plusieurs de ceux qui avaient assisté à ce crime sans nom déposèrent du fait devant la Cour judiciaire de Guidhall, à Londres, qui condamna les propriétaires à supporter la perte des
esclaves. »
Il est nécessaire d'observer, ajoute Thomas Clakson, que ces horribles infamies ont eu lieu avant l'abolition de la traite, sans quoi la peine capitale eût été le juste châtiment de leurs auteurs et de tous leurs complices.
Les deux autres faits que nous allons citer sont à la charge
de négriers français.