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Alors qu'à la Jamaïque, la loi interdisait d'appliquer à un esclave plus de trente-neuf coups de fouet en une fois, les commandeurs, à Surinam, ordonnaient couramment de donner deux cents, trois cents et quatre cents coups. réduisant en bouillie sanglante le corps de la victime!
Durant quatre mois entiers, un enfant de 14 ans fut torturé ainsi : on le fustigea tous les jours, pendant le premier mois: on le laissa étendu sur la terre avec les fers aux pieds, tout le second mois: le troisième, on lui passa autour du cou un triangle formé de trois longues pointes barbelées : le quatrième mois, on l’enchaïna nuit et jour dans une niche de chien, sur le rivage. avec ordre de crier chaque fois qu'une barque ou un canot passerait. « L'effet de ce chàtiment si infernalement varié fut tel que, le cinquième mois. l’infortuné jeune homme, tout voûté, parut totalement privé de sentiment et n'eut plus l'air que d'un animal. »
La femme d'un colon faisait, un jour, une promenade en bateau, accompagnée d'une négresse qui allaitait son enfant. Le bébé vint à crier. Cette femme européenne, qui était mère aussi, ordonna à l’Africaine de lui apporter l'enfant : elle saisit l’innocent petit être par le bras, le tint sous l'eau jusqu'à ce qu'il fût asphyxié et l'’abandonna au courant! La pauvre esclave, au désespoir, se précipita aussitôt dans la rivière, bien résolue à rejoindre son enfant dans la mort: ais on la ramena à bord et, de retour à la plantation, sa maîtresse la fit encore fouetter.
Poussée par la jalousie, une femimne tua une jeune mulätresse, trop belle, à son avis, en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. À une autre eselave « soupconnée d'être aimée de son maître », la même femme fit couper la gorge et taillader les seins à coups de poignard. € Arrivant un jour à sa plantation pour y voir quelques esclaves achetés’ depuis peu, ses regards tombèrent sur une très belle négresse d'environ 15 ans; son exécrable jalousie la porta à l'instant à défigurer cette fille avec un fer chaud, à la bouche, aux joues et au front: elle lui coupa aussi le
Rite
tendon d'Achille, à l'une des jambes, et la rendit ainsi un monstre de difformité... (1)
En essayant de sauter par dessus un mur de clôture, pour se soustraire à une punition imméritée, un esclave avait fait une chute et avait été repris. Pour le punir «d'avoir ainsi exposé sa personne, c'est-à-dire la propriété de son maitre, et d'avoir effrayé sa maîtresse », celle-ci lui fit infliger ce châtiment, décrit par Stedman :
« On lie les mains au condamné, et on lui fait passer les genoux entre les bras; on le couche ensuite de côté, et on le tient ainsi replié comme un poulet, au moyen d'un pieu auquel on l’attache et qu'on enfonce en terre. Dans cette position, il ne peut faire le moindre mouvement. Alors l'exécuteur, armé d'une poignée de branches noueuses de tamarinier, frappe le malheureux jusqu'à ce qu'il lui ait enlevé la peau; il le retourne ensuite de l'autre côté et le frappe de même. Le sang ruisselle et trempe la terre. L'exécution achevée, on lave le patient avec du jus de citron, dans lequel on a fait dissoudre de la poudre à canon, et on le renvoie dans sa case se guérir, s’il le peut. »
Par suite d’un tel régime, un grand nombre d'esclaves devenaient, au bout de quelques années, complètement inaptes au travail; le commandeur appliquait alors un remède infaillible : il les supprimait purement et simplement, en déclarant qu'ils avaient succombé à une maladie vénérienne (1). Qui pourrait dénoncer l'imposture? le témoignage des esclaves est de nulle valeur! Si, par extraordinaire, quelqu'autre Européen établissait la preuve du meurtre, le coupable, en payant une amende et une indemnité, apaisait la vindicte des lois et la cupidité du maitre.
Mille stratagèmes permettaient, d’ailleurs, d'échapper à l'accusation d'homicide. On pouvait emmener à la chasse l'esclave qu'on voulait sacrifier et l’abattre d'un coup de
(1) Capitaine J.-G, Stedman, op. cit
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fusil, pendant qu'il fait lever le gibier. C'était « un accident » des plus fréquents. Ou bien la victime, attachée à un pieu solidement fixé dans la plaine, était exposée aux ardeurs du soleil et recevait, pour toute subsistance, une banane et un verre d'eau par jour, jusqu'à ce qu'elle expirât. Cette mort, d'après la jurisprudence coloniale, n'était pas imputable à la faim, puisqu'on avait toujours porté à boire et à manger au patient. Ou bien encore, l’esclave, les pieds préalablement enchainés, était soudainement poussé dans l’eau.
Dès les premiers temps où la culture intensive fut pratiquée à Surinam (vers 1643) quelques esclaves se réfugièrent dans les bois, afin d'échapper aux mauvais traitements. En 1726, leur nombre avait augmenté dans des proportions inquiétantes pour les colons dont ils venaient piller les plantations pour se procurer des armes et des munitions (1).
En 1730, les autorités de Surinam, en vue d’effrayer ces terribles réfractaires, firent procéder à une exécution barbare de onze captifs : &« un homme fut suspendu vivant à un gibet par un croc en fer qui lui traversait les côtes; deux autres furent enchaïînés à des pieus et brülés à petit feu; six femmes furent rompues vives et deux filles décapitées. Tel fut leur courage au milieu des tortures, qu'ils les endurèrent sans pousser un soupir. » Les rebelles, indignés, n’en devinrent que plus redoutables aux colons... Finalement, il fallut traiter avec eux et la colonie n’obtint a paix qu’en consentant à leur payer un véritable tribut (2).
Le désespoir porta quelques-uns à se jeter dans les chau-
(1) Ces premiers révoltés furent appelés «rebelles de Saraméca », du nom d’une rivière sur les bords de laquelle ils avaient établi leur camp.
(2) J.-G. Stedman, Voyage à Surinam, tome Ir, p. 78 et suivantes.
En 1757, la cruauté des colons détermine une seconde révolte et Ja formation d’une nouvelle tribu de revollés, dénommés Oucas, avec lesquels il fallut également signer un traité en due forme (1761).
En 1472, constitution d’un troisième groupe de réfractaires, dits
dières où l’on faisait bouillu: le jus des cannes avant de le transformer en sucre, trouvant ainsi un affreux moyen de priver du mème coup l'oppresseur et de leur personne et d'une partie de sa récolte. D'autres, quand on leur infligeait une punition imméritée, se donnaient la mort en «avalant leur langue », suivant le vocable usité parmi eux : rejetant vivement la tête en arrière, ils s'obstruaient soudainement le pharynx et tombaient asphyxiés, Un grand nombre, enfin, mangeaient de la terre, afin d’entraver leurs fonctions digestives; ils finissaient ainsi leurs jours sans douleur, mais en languissant quelquefois plus d'une année dans un état d'épuisement graduel.
Un esclave, par trop maltraité, imagina l'horrifiante vengeance suivante. Ses maîtres étant sortis, le noir emmena leurs trois enfants sur une terrasse très élevée qui dominait la maison, dont il eut soin de fermer les portes à clef. — « Qu'attends-tu donc pour nous ouvrir? » crient le colon et sa femme, étonnés de trouver, à leur retour, le logis hermétiquement clos. Pour toute réponse, l'autre jette dans la rue le plus jeune des enfants. Le colon, revenant de sa stupeur, écume de rage : « Misérable, tu vas voir... » Impassible, l'esclave lance le second enfant. Aux menaces succèdent alors les supplications, mais inutilement : le dernier enfant va rejoindre les deux autres; trois cadavres gisent aux pieds des mauvais maitres, pétrifiés. Sa triple vengeance accomplie : « Je suis satisfait! » clama l'Africain en se précipitant lui-même dans le vide. (Stedman, ap. cit. t LIl0, 07);
Plusieurs agirent avec un raflinement qui décèle une profonde compréhension psychologique : ayant à se plaindre du maître où de sa femme, individuellement, ils immolaient
rebelles de la Cotlica, qui mirent la colonie à deux doigts de sa perte.
Un fait pareil s'était produit à la Jamaïque, en 1739, date d'un traité de paix imposé aux colons anglais par des nègres révoltés.
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de préférence celui des deux conjoints auquel ils n'avaient rien à reprocher. — la perte d'un être aimé, déclaraient-ils, ‘ausant une douleur plus vive et plus longue que la souffrance passagère de notre propre agonie.
La condition des nègres, dans les Antilles françaises, était tout aussi affreuse, sinon pire, comme en témoigne le colonel Malenfant, ancien possesseur d'esclaves à Saint- Domingue : |
«€ Nulle part, dit-il, la servitude ne fut plus qu'à Saint- Domingue le résumé de toutes les iniquités et de toutes les cruautés. À peine nourrissait-on les esclaves; sept ou huit patates étaient la ration quotidienne qu'ils recevaient du propriétaire. Beaucoup se levaient la nuit pour aller 7narronner des vivres, et, lorsqu'ils étaient découverts, ils étaient taillés (fouettés). Que de fois j'ai vu. à l'instant du déjeuner, les noirs ne pas avoir une patate et rester sans manger! Cela arrive sur presque toutes les habitations à sucre, lorsque les pièces de vivres ne donnent pas en abondance.
» Les neuf dixièmes des noirs étaient nus. Ils étaient classés en clehors de l'espèce humaine, littéralement considérés comme des animaux domestiques. Une femme blanche ne rougissait pas plus de faire sa toilette devant un esclave que devant un chien. Deux demoiselles, qui arrivaient de France, se plaignirent à leurs parents de la nudité des jeunes nègres qui servaient à table. « Pourquoi, leur fut-il répondu, ne nous demandez-vous pas aussi d’habiller nos vaches, nos mulets et nos chiens ? »
» On conçoit à peine que les gouverneurs, qui étaient des hommes distingués par leur naissance et par la douceur de leur caractère, aient souffert les crimes atroces que l'on commettait, crimes connus de tous les colons. On a vu un Caradeu ainé, un Latoison-Laboule qui, de säng-froïd, faisaient jeter des nègres dans les fourneaux, dans des chaudières
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bouillantes , les faisaient enterrer vifs et debout. ayant seulement la tête dehors, et les laissaient mourir ainsi, à moins que, par pitié, des camarades ne vinssent abréger leurs tourments en les assommant à coups de pierres ! Un certain procureur d'habitation ne sortait jamais sans avoir des clous et un petit marteau dans sa poche, avec lesquels, pour la moindre faute, il clouait un noir par l'oreille à un poteau placé dans la cour de l'habitation... S'il y avait eu des inspecteurs de culture, ces crimes ne se seraient point commis, non plus que les châtiments de coups de fouet par deux commandeurs ensemble et recommencés, le lendemain. jusqu'à ce que le nègre mourût dans un cachot où il pouvait à peine entrer. On n'épargnait pas plus le châtiment des quatre piquets aux femmes qu'aux hommes (1) et, lorsqu'une de ces malheureuses était enceinte, un trou étrait creusé dans le sol pour y loger sa grossesse pendant qu'elle recevait Les ving-neuf coups de fouet réglementaires qui déchiraient ses chairs ! (2)
» Les colons, à quelques exceptions près, pardonnent les crimes les plus épouvantables à tout blanc qui leur dit : « Les nègres sont faits pour être esclaves et les colonies ne peuvent exister sans l'esclavage. » Lorsqu'on cherchait à faire parler
(1) Dans l’applicalion de ce châtiment, les bras et les jambes du supplicié étaient attachés à quatre piquets.
(2) La femme esclave était dispensée de tout travail pendant les deux mois qui précédaient etsuivaient sa délivrance. Il fallait prendre soin de cette machine à esclaves! La générosité des maitres allait encore plus loin : chaque enfant valait à sa mère une prime de 42 à 45 fr., plus une augmentation de son temps de liberté ; «et si elle était assez féconde el assez dévergondée pour arriver à huit. elle obtenait sa liberté entière! » Quand on se rappelle que les mariages entre esclaves, non seulement n'élaient pas encouragés, mais encore n'élaient point sanctionnés par Ja loi, on ne peut que partager l'avis d'un conlemporain qui qualifie ce procédé « d'ignoble provocation au libertinage ». (Esclavage el traile, par Agéuor de Gasparin, maitre des requêles, Paris, 183$, p. 32.)
— fo leurs intérêts, ils répondaient : « La côte d'Afrique est une bonne mère » (1).
€ Quand on lit de telles choses », dit avec raison Victor Schæœlcher, & comment ne s'expliquerait-on pas les haines furieuses qui poussèrent les esclaves en révolte à massacrer leurs maitres ? »
Ces colons exécrables, oppresseurs sans entrailles, jouissaient-ils au moins d'un bonheur relatif, au milieu de leurs richesses mal acquises ?
À ne considérer que la surface des choses, cette vie de fainéantise et d'orgies semblait comporter des satisfactions intenses pour la tourbe d’aventuriers qui s’abattait sur les colonies. .
« Le planteur se lève avec le soleil. Il se rend d’abord sous une espèce de portique dressé devant sa résidence et où il trouve son café et sa pipe. Une demi-douzaine d'esclaves des deux sexes, choisis parmi les plus beaux, l’attendent pour le servir. » L'intendant ou commandeur arrive, en faisant de loin plusieurs révérences ; il rend compte de l'ouvrage accompli la veille, des incidents survenus durant la nuit, des morts, des naissances ou des achats d'esclaves, ete. Puis les exécutions commencent, sans qu'on daigne entendre les accusés; pendant que le fouet déchire et taillade les chairs, le maître se promène en long et en large avec son acolyte, insensible aux cris de douleur des victimes, qu’on force à retourner à leur travail sans pansement. Au commandeur succède le « chirurgien », qui vient aussi faire son rapport. On le congédie en pestant contre sa trop grande mansuétude : est-ce que des esclaves ont le droit d’être malades ? Ensuite se présente une vieille matrone, qui amène tous les enfants de la plantation, dont elle est en quelque sorte la gouver-
(1) Des Colonies, et particulièrement de celle de Saint-Domingue, par le colouel Malenfant. Paris, 1814,
nante. Ces mioches, bien stylés, frappent des mains à la vue de leur maitre et le saluent en chœur: parfois même, ils Lui jettent des fleurs !
» Sa Seigneurie, ayant absorbé un ou deux verres de madère, se promène en costume léger du matin. À pied ou à cheval, il fait le tour de sa plantation, supputant l'augmen tation de ses biens.
» Monseigneur revient vers les huit heures, afin de s habiller, s'il a envie de faire quelque visite. Un esclave le chausse, un autre le rase et le coiffe, tandis qu'un troisième écarte les moustiques. Cette partie de sa toilette achevée, le tyranneau change de chemise, passe une veste où un habit et, à l'ombre d’un vaste parasol porté par un boy, il gagne sa barque ou son palanguin. ".
» S'ilne quitte pointsonhabitation, 1l déjeune à dix heures: la table, placée dans une vaste salle, est couverte de victuailles et de fruits de toute espèce ; comme boisson, de la bière et toutes sortes de vins fins, sans oublier le Champagne. Pour aider la digestion, le planteur prend un livre (roman ou relation de voyage), joue aux échecs ou au billard, ou bien il fait de la musique. Quand la chaleur devient trop accablante, il s'installe dans son hamac pour goûter le plaisir de la sieste. Il y reste jusqu'à trois ou quatre heures : puis, après une nouvelle toilette, il se remet à table pour diner, seul ou avec son commandeur, assis à distance respectueuse. Tout ce que le pays peut fournir de meilleur, en fait de viandes, de poissons, de légumes et de fruits, abonde en ce repas somptueux : les vins les plus exquis, les liqueurs les plus rares y coulent à profusion.
» À six heures, le commandeur revient, comme le matin. suivi des prisonniers et des exécuteurs : les coups de fouet et les cris de douleur éclatent à nouveau. Enfin, les ordres étant donnés pour l'ouvrage du lendemain, le maitre congédie ses gens et passe sa soirée à boire, à jouer aux cartes et à fumer.
» À dix ou onze heures, Monseigneur, sentant les approches
du sommeil, se fait déshabiller par ses pages, puis il entre dans son lit parfumé, où l’attend l'une ou l’autre de ses favorites. Le jour suivant, il reparait sous son portique, y retrouve sa pipe et son café, el recommence avec le soleil levant le eours misérable de sa vie d'oisiveté, de débauches et de cruautés. »
Mais quel état intérieur correspondait à cet aspect de bonheur factice ? Quels sentiments agitaient le fond de ces àmes ?
L'homme n étant pas divisible dans sa nature essentielle, vainement l'orgueil. la haine, l’égoisme et la cupidité se sont eflorcés, au cours des siècles, de partager l'humanité en deux portions distinctes : nobles et roturiers, maîtres et esclaves, riches et pauvres restent loujours des êtres pareillement constitués, étroitement solidaires dans le mouvement général d'évolution ou de régression de l'espèce humaine. « Nul ne fait du mal à autrui sans s’en faire à soi-même ! »
L'esclavage n'était pas funeste à l'opprimé seulement : les maîtres en subissaient aussi les terribles conséquences morales.
& Presque tous », écrit l'un d'eux. « abreuvés du poison de l'envie, sont écrasés sous mille jougs ; rien n'est si douteux que leur sort. Ardents en leurs désirs et furieux dans leurs pertes, loin de s’aider mutuellement, ils sont tous ennemis, semblables à des tigres qui se déchirent entre eux, sous la griffe des lions... 11s ne sont jamais barbares à demi... Leur tyrannie leur parait un droit : leur injustice, un acte de puissance : ils tirent vanité d'une friponnerie... la plupart ne vivent que dans la crainte ; {ls sentent presque tous combien leurs esclaves sont en droit de les haïr et ils se rendent Justice. » (1)
Quelques exceptions, consolantes pour l'humanité, ont pu être signalées dans telle ou telle colonie ; nous sommes heureux d'en opposer le tableau riant aux épouvantables
(1) Hilliard d’Auberteuil, contemporain de Moreau de Saint-Méry,
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scènes qu'offrait généralement le sombre drame de l'exploitation de l'homme par l'homme.
«Je puis aflirmer », écrit Le capitaine Stedman, « que dans quelques plantations, les esclaves sont, à mon avis, traités comme les hommes doivent l'être... Je vais montrer au lecteur une famille de nègres dans l’état de bonheur et de tranquillité.
» Sous un maître humain, le travail de l’esclave n'est qu'un exercice salutaire qui finit au coucher du soleil et qui lui permet d'employer le surplus de son temps à chasser, à pêcher, à cultiver un petit jardin ou à fabriquer de menus objets qu'il va vendre au marché. Du prix qu'il en retire, il achète des animaux de basse-cour, qu'il élève sans peine et sans frais, et qui lui sont de la sorte d’un très bon profit. Quand il travaille aux champs, sa femme à ses côtés file du coton au fuseau, tandis que leurs enfants jouent autour d'eux. 1] peut construire sa maison comme il lui plait ; la forêt lui fournit les matériaux nécessaires. Son lit est un hamac ou une natte ; il fabrique lui-même les ustensiles dont il se sert. Jamais il n'habite avec une femme qu'il n'aime pas, car<les deux époux se quittent dès qu'ils ne peuvent plus vivre ensemble, et ces séparations se produisent cependant moins souvent qu'en Europe. Outre les vivres qu'il recoit toutes Les semaines de son maitre, sa femme sait lui préparer des mets excellents. Sa boisson ordinaire est l'eau pure, à laquelle il ajoute parfois un peu de rhum. S'il tombe malade ou se blesse, on le soigne gratis ; rarement il a recours au chirurgien, car il connait passablement les herbes médicinales etse fait lui-même des saignées. Il se tient la tête propre, en frottant de l'argile humide sur ses cheveux ; il l'y laisse sécher et l’'enlève ensuite avec de l’eau de savon. Pour conserver ses dents aussi blanches que de l'ivoire, il prend une tige d'oranger dont les fibres sont eflilées à l’une des extrémités. Tous les samedis soirs, les esclaves qui sont bien traités terminent la semaine par un divertissement et, généralement, on leur offre, tous Les trois mois, un grand bal auquel leurs cama-
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rades du voisinage sont invités. Le maitre, souvent, embellit la fête par sa présence ou, tout au moins, il envoie du rhum aux danseurs. Les esclaves sont d’une grande propreté à ces bals ; les femmes y paraissent avec leurs plus beaux jupons et les hommes avec des pantalons de toile fine. Il est surprenant de voir l’ordre et la bonne intelligence qui règnent dans ces réunions. Le plaisir réel de la danse en est l'unique objet. Voilà pour le corps.
» Quant à leur âme, elle n’estjamais troublée par la crainte de la mort, ni par des scrupules de conscience, car les nègres croient fermement ce qu’on leur a appris, et qui est simple et clair. [ls sont portés à une telle bienveillance les uns envers les autres, qu'il est inutile de leur dire : « Aimez votre prochain comme vous-même. » Le plus pauvre d’entre eux, s’il n'a qu'un œuf, le parlagera avec tous ceux qui sont présents. Quand l'esclave a cessé de vivre, ses parents et ses amis le portent dans un bosquet d'orangers, où ils l’enterrent, non sans dépenses, car le cercueil est généralement de beau bois, bien travaillé...
» Dans de telles conditions de vie, l’esclave est exempt de chagrin et il travaille de bon cœur pour son maître, qu'il considère comme son protecteur et celui de sa famille » (1).
(1) Voyage à Surinam et dans l'intérieur de la Guyane, t I, p. 85 et suiv.