COMMENT ON PERD UNE COLONIE : LA RÉVOLTE DE SAINT-DOMINGUE
Le commencement et la fin du dix-neuvième siècle ont été marqués par deux grandes catastrophes coloniales, dues à des causes identiques : les iniquités des colons et l’aveuglement de la métropole. La révolte de Saint-Domingue et celle de Cuba sont deux exemples à jamais mémorables des malheurs réservés aux nations qui font de la violence et de l'oppression la base de leur système colonial.
On ne peut toujours méconnaître impunément les droits de l'humanité : la tyrannie, tôt ou tard, enfante la révolte. Dix générations successives courbent le front sous le joug Le plus odieux. Accoutumé à voir sa volonté assimilée à la loi divine, l’oppresseur se repose du soin de maintenir son autorité sur le poids des chaînes dont il accable des hommes dégradés par la servitude. Mais un jour vient où ces hommes sortent de leur torpeur morale ; le feu sacré de la liberté, qui semblait complètement éteint, se ranime tout à coup dans leur âme ; ils comprennent enfin que le despote leur apparaît un colosse uniquement parce que leur tête est à ses pieds honteux de ramper, les voilà qui se lèvent et brisent leurs chaînes ! « Nous sommes libres, s'écrient-ils, parce que nous le voulons ! » En vain l’orgueilleux exploiteur, qui les tenait naguère sous sa verge de fer, promet de se souvenir désormais qu'il commande à des hommes : en vain emploie-t-il les menaces et les prières : sa mort seule peut satisfaire ceux qu'il a traités comme des bêtes de somme.
C'est ce qui est advenu à Saint-Domingue et à Cuba. Après avoir si longtemps gémi dans l'esclavage le plus avilissant,
les noirs s’aperçurent enfin qu'ils étaient des hommes. Ce trait de lumière n'avait pas été prévu par les colons, qui ne revinrent de leur surprise que lorsque des cris de terreur et de mort retentirent dans l'ile. Il était trop tard : l'heure de la vengeance avait sonné ; cette vengeance fut terrible.
Dès le commencement de l’année 1789, on savait à Saint- Domingue qu'une révolution était imminente en France, et les esclaves en tressaillaient d'espérance. Il ne leur fallait pas un bien grand effort de raisonnement pour comprendre qu'un bouleversement politique ne pouvait que leur être avantageux : leur sort ayant atteint les dernières limites de l’exécrable, un changement, quel qu'il fût, devait nécessairement l'améliorer.
Les hommes de couleur se réjouissaient de même, et avec non moins de raison. Quoique libres et possédant le droit de propriété, ils vivaient, en effet, dans un état proche de l’esclavage. Ils étaient forcés de servir très longtemps dans la milice et la maréchaussée, sans recevoir aucune solde et en s’équipant à leurs frais ; ils payaient, en outre, des impôts bien plus considérables que les blancs, avec lesquels ils n'avaient, d’ailleurs, presque point de relations. Ils ne pouvaient aspirer à aucun grade dans la marine ou dans l’armée ; les emplois civils leur étaient également interdits, ainsi que toute profession exigeant l’acquis d’une certaine éducation. L'homme de couleur qui osait frapper un blanc devait avoir la main coupée, tandis qu'un blane qui frappait un homme de couleur en était quitte pour une amende. Défense à ces affranchis nominaux de vendre ce qu'ils possèdent; de recevoir par donation entre vifs ou à cause de mort; d’aller s'établir dans un autre quartier de la ville ou dans une autre partie de l'ile. Ils ne pouvaient s'adresser qu’à un avocat, spécialement désigné pour eux, qui rédigeait et signait leurs requêtes et à qui un arrêt interdisait d'écrire les moyens des portes =