‹ Étude historique sur le sort des indigènes dans les colonies d'exploitationChapitre 21 sur 32 · ER VI · texte numérisé non relu

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vannes, avec une trentaine des leurs, réussirent à se réfugier dans la partie espagnole. L'Assemblée provinciale du Nord réclama et obtint leur extradition, &« au nom du roi de France. » Treize des insurgés furent condamnés aux galères perpétuelles ; vingt-deux à être pendus ; Ogé et Chavannes, à être «rompus vifs, puis exposés sur des roues, la face tournée vers le ciel, pour y rester tant qu'il plairait à Dieu de leur conserver la vie. » L’exécution eut lieu, le 25 février 1791. L'Assemblée du Nord assista en corps à cet horrible supplice, qu'on venait d'abolir en France.

Déjà le 2 novembre 1790, un autre mulâtre, nommé Lacombe, avait été pendu, pour avoir adressé à l’Assemblée du Nord un mémoire où il revendiquait la jouissance des droits politiques. Quelques jours après, on avait décapité un blane, le sénéchal Ferrand de Baudière, coupable d’avoir rédigé une note du même genre en faveur des hommes de couleur de l'Ouest (1).

En montant à l’échafaud, Chavanne, d’une voix vibrante, flétrit l’inhumanité de ses bourreaux, en léguant à ses frères la tâche de venger son martyre. Cet appel devait être entendu. « Ogé et Chavanne, vivants, excitant les esclaves à briser leurs chaînes, restèrent isolés et ne furent pas soutenus ; après leur mort, le cri du sang fit ce que ne pouvaient faire leurs proclamations : la guerre éclata dans toute la colonie » (2).

Les Européens d’origine étaient eux-mêmes divisés en deux classes. On sait que les premiers aventuriers, nobles et rotu-

(1) Dans les premiers temps de la colonisation française en Amérique, les colons donnaient la liberté à leurs enfants mulâtres, dès que ceux-ci avaient atteint l'âge de 2# ans, à condition qu'ils fussent demeurés jusqu’à cet âge au service du maitre de leur mère. Mais lorsque, en 1674, les îles françaises d'Amérique furent rachetées des grandes Compagnies et réunies au domaine de la Couronne, une ordonnance royale fit renaitre la loi romaine (Partus sequitur ventrem), et les mulâtres restèrent esclaves comme les nègres.

(2) Hannibal Price, De la réhabilitation de la race noire par la République d'Haïli. (J. Verrollot, éditeur, Port-au Prince, 1901).

riers mélangés, qui s'établirent dans les Antilles, firent venir et engagèrent à leur service d'autres Européens plus miséreux, traités à peu près comme des esclaves. Les employeurs (ex-boucaniers et flibustiers) s'appelèrent grands blancs, tandis que leurs engagés reçurent le nom de petits blancs ou de blancs manants. Presque tous ces derniers eurent des négresses pour compagnes et donnèrent ainsi naissance à la population intermédiaire des métis libres, population qui, par les hasards des croisements postérieurs, tendait à se confondre soit avec la race blanche, soit avec la race noire. A l'époque de la Révolution, les « grands blanes » n'avaient plus que de rares représentants authenthiques aux Antilles : tous ces affreux tyranneaux qui vont se montrer si cruels envers les indigènes et si intraitables sur la question de l'égalité des droits politiques, étaient des rejetons de « blancs manants » et, qui plus est, ils avaient pour la plupart une notable portion de sang africain dans les veines, ce qu'ils niaient d'ailleurs avec astuce et s’efforçaient de cacher par tous les moyens. Il y en eut cependant quelques-uns qui prirent fait et cause pour les gens de couleur.

Les premiers symptômes d’agitation semanifestèrent parmi les nègres dans le courant de juin 1791; plusieurs ateliers commencèrent à former des & rassemblements ». Ces attroupements sans caractère défini furent aisément dispersés ; mais, pour en prévenir le retour, on voulut effrayer les esclaves en multipliant les supplices. Le terrorisme produisit l'effet contraire : la fermentation augmenta. Dans la nuit du 14 août 1991, par un orage épouvantable, les nègres des environs du Cap se réunirent dans les gorges du Morne- Rouge. À la lueur des éclairs qui sillonnaient le ciel, Boukman, chef occulte, leur souffla la haine de l'oppression : « Brisezs l'image du Dieu des blancs, qui a trop soif de nos larmes, rugit-il dans le bruit du tonnerre ; écoutez la liberté qui parle au cœur de nous tous !... » (x).

(1) C'étaient en des conciliabules mystérieux et inaccessibles, où

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Au jour fixé, le 29 août, la plaine du Cap est mise en feu, aux cris sinistres de &« Vengeance! Vengeance! » Le 96, les affranchis de l'Ouest et du Sud, en un mouvement distinel et séparé, lèvent à leur tour l’étendard de la révolte. Pendant quatre jours, les colons que leur cruauté désignait plus spécialement à la vindicte sont impitoyablement immolés...

Sur qui doit retomber la responsabilité des horreurs commises dans ces affreuses journées? Assurément, sur les colons eux-mêmes, qui, en ravalant l’esclave au niveau de la brute, s'étaient efforcés de lui faire perdre tout sentiment humain. Ainsi que l’a écrit Schælcher, « les blancs qui ont massacré et noyé les nègres par centaines à la fois, qui les ont fait dévorer par des chiens, qui ont déchiré à coups de fouet des femmes enceintes, se sont retiré tout droit de condamner les actes de férocité que la soif de la vengeance fit commettre aux esclaves déchaînés ».

La population du Cap, folle de fureur, usa de terribles représailles contre les gens de couleur (1).

Ecoutez l'historien Raban, contemporain de ces événements : «On vit des planteurs faire enterrer les nègres jusqu'aux épaules et, les forçant ensuite, au moyen d’une pince, à ouvrir la bouche, introduire du sucre bouillant dans les entrailles de ses malheureux, qui expiraient ainsi au milieu des plus horribles tourments. D'autres firent seter

les colons alarmés voulurent voir la célébration sanglante d'un culle fétichiste criminel, que les chefs secrets des nègres fugilifs entretenaient la flamme libertaire dans l'âme des esclaves. Ces chefs, que la politique coloniale avait intérêt à faire passer pour des scélérats de la pire espèce et dont les plus célèbres se nommèrent père Jean (1679), Michel (1713), Colas (1720), Polydor (1730), Macandal (1758), Canga (17717), Santiague (1782), Gillot et VYacinthe (1787), furent sinon les préparateurs directs, comme il y aurait quelque exagéralion à le soutenir, du moins les précurseurs inconscients de Boukmawn, de Jean-François, de Biassou et de Toussaint-Louvertnre.

(1) Boukman fut lué dès la première sortie des troupes blanches; sa tête fut plantée sur une pique, au milieu de la place d'armes dû Cap, avec un écritean portant ces mots : « Tête de Bouliman, chef des révoltés. »

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leurs prisonniers entre deux planches; d'autres encore... mais je m'arrête : ma plume se refuse à tracer des tableaux si épouvantables. » (1)

Un noir, du nom de Bartolo, avait caché son maître pour le soustraire au massacre, et, au risque de passer pour traître, il l'avait conduit sous un déguisement jusqu'aux portes du Cap, puis, cela fait, était retourné parmi les siens. Dès que l’ordre fut rétabli, Bartolo, dénoncé comme ayant pris part au soulèvement, fut condamné à mort : son dénonciateur était le colon même qu'il avait sauvé! Ce monstre s'appelait Mangin (2). « Les blancs, dans leur rage, dit le colonel Malenfant, regardèrent tout noir comme un ennemi et augmenterent ainsi le nombre des rebelles, car, quoique souvent ils trouvassent des esclaves paisibles et attachés à leurs ateliers, ils n'en faisaient aucune différence et les massacraient indistinctement. » (3)

Il y avait près d’un mois que ces atrocités bouleversaient la colonie, lorsque le gouverneur Blanchelande reçut des chefs de la révolte cette adresse dont l'idée, croit-on. fut inspirée par Toussaint : (4)

(1) Raban, Résumé de l'histoire de Saint-Domingue, p.71.

(2) Hérard Dumesle, Voyage au nord d'Haïti.

(3) Le colonel Malenfant, nous le rappelons, était un ancien possesseur d'esclaves qui avait personnellement assisté aux faits qu'il rapporte.

(4) Bien traité chez son maitre, Bayon de Zibertat (y aurait-il vraiment des noms prédestinés?), Toussaint, esclave cocher de la plantation du comte Bréda, äux environs du Cap, n'eut garde de participer ostensiblement à la grande révolle du 22 août, Il protégea même contre les assaillants en furie Me de Libertat, que son mari avait laissée seule pour aller s’enrôler dans la milice qui défendait la ville. Mais il est avéré que le futur héros de la race noire était parfaitement au courant des résolutions prises par les meneurs dans les conciliabules préparatoires. L'habitation du comte Bréda fut pour lui un poste d'observalion commode et sûr, d'où il tâchait de pénétrer les desseins des autorilés coloniales et de surveiller les mouvements des troupes. La situalion s'élant neltement dessinée, Toussaint, après avoir eu soin de melltre Mar de Libertat en sécurité an

« Monsieur,

» Nous n'avons jamais prétendu nous écarler du devoir et du respect que nous devons au représentant de la personne du roi, mais, homme juste, descendez vers nous; voyez cette terre que nous avons arrosée de notre sueur, ou plutôt de notre sang, ces édifices que nous avons élevés! En avons-nous obtenu aucune récompense ?.…

» Ceux qui auraient dû nous servir de pères, après Dieu, c'élaient des tyrans, des monstres indignes du fruit de nos travaux. Et vous voulez, brave général, que nous ressemblions à des brebis, que nous allions nous jeter dans la gueule du Joup?. Non, il est trop tard. Dieu, qui combat pour l'innocent, est notre guide; il ne nous abandonnera jamais. Vaincre ou mourir ! voilà notre devise, que nous souliendrons jusqu’à la dernière goutte de notre saug. Il ne nous manque point de poudre ni de canons. Ainsi, La mort ou la liberté. Dieu veuille nous la faire oblenir sans effasion de sang, alors ous nos vœux seront accomplis...

» Croyez qu'il en coûte beaucoup à nos cœurs pour avoir pris cette voie (la révolle); mais n'allez pas vous tromper, croire que c’est faiblesse. Nous n’aurons jamais d'autre devise : Vaincre ou mourir pour la liberté!

» Vos très humbles et très obéissants serviteurs,

Signé : & TOUS LES GÉNÉRAUX ET CHEFS DE NOTRE ARMÉE. »

A ce manifeste des insurgés le gouvernement colonial répondit par une proclamation du 23 septembre 1791, dans laquelle il exhortait les esclaves à la soumission en les engageant, pour prix de leur pardon, à livrer leurs chefs! Autant dire qu'on désirait une lutte sans merci.

Cap, s'engagea dans la baude de Biassou, peu avant son incorporation dans les « troupes auxiliaires » du roi d'Éspagne. Il savait lire et possédait quelques connaissances médicales empiriques; employé d’abord comme « médecin », il ne tarda pas à jouer un rôle prépondérant.

Toussaint devint « l’oracle des esclaves insurgés », non point « parce qu'il était seul parmi eux sachant lire et écrire », comme l'a cru inexactement le général Kerverseau, mais parce qu'il sut faire comprendre à ses frères et traduire avec une intense précision ce quils sentaient confusément dans leurs cœurs, parce que son espril reflétait génialement la commune pensée de tous les hommes de sa race.

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Cependant les groupes d'esclaves révoltes, plus ou moins bien dirigés, se disciplinaient peu à peu. «Ils n'étaient d'abord armés que de bâtons, de piques, de coutelas et de cercles de tonneaux : les Espagnols, qui désiraient la ruine de la colonie française, leur fournirent des fusils et des munitions (1). Ils apprirent chaque jour à faire meilleur usage de leur fusil, ils s'aguerrirent, observérent une certaine tactique et bientôt furent en état de tenir campagne à leur manière. Il y eut alors, entre eux et les colons, une guerre d'extermination, une guerre d'assassinats (2). »

Trois Commissaires civils. Roume, Mirbeck et Saint- Léger, furent envoyés à Saint-Domingue pour y € rétablir l'ordre et pacifier les esprits ». Dès leur arrivée, le 5 décembre 1591, ils proclamerent une amnistie générale. Les deux principaux chefs des révoltés, Biassou et Jean-François, eurent un moment l'idée de profiter de celte mesure de clémence, mais un € incident » caractéristique vint raviver leur méfiance en leur donnant le droit de douter de Ia loyauté française.

Toussaint, à l'arrivée des Commissaires, avait voulu tener un second essai de conciliation sur la base d'un plan d’abolition graduelle de l'esclavage. D'accord avec ses frères, il fit rédiger par l'abbé de la Haye une nouvelle adresse aux autorités coloniales du Cap, offrant la soumission des noirs moyennant : € 1° une amnistie générale pour les faits antérieurs ; 22 l’affranchissement légal et définitif d'un certain nombre d'esclaves révoltés : 3° l'abolition de la peine du fouet : 4° la concession de trois jours libres, par semaine, à

(1) Dès que la guerre fut déclarée entre l'Espagne et la République française, le gouverneur de la partie espaguole de Saiut-Domingue reçut l'ordre de prendre à sa solde les nègres révoltés, « afin de faire toul le mal possible à la possession française, en représailles de la mort de Louis XVI, parent de Charles IV, » (Schælcher, Vie de Toussaint-Louverlure, p. 36).

(2) Général Pamphile Lacroix, Mémoire pour servir à l'histoire de Saint-Domingue, 1, p. 404.

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tous les esclaves pour se livrer à leurs propres travaux ». Cette adresse fut signée par six chefs de l'insurrection, trois uoirs (y compris Toussaint) et trois mulâtres ; elle fut apportée au Cap par deux affranchis, Raynal (mulâtre) et Duplessis (nègre).

Le gouvernement métropolitain était représenté, à ce moment, par deux autorités coloniales distinctes et antagoniques : la Commission civile, chargée de la pacification de la colonie ; l'Assemblée coloniale, à laquelle les Commissaires civils eux-mêmes avaient apporté de nouvelles lois vendant les blancs de Saint-Domingue arbitres souverains du sort des esclaves et des affranchis. On ne pouvait s’entendre. Raynal et Duplessis furent invités à revenir dans dix jours pour avoir la réponse des autorités. A l'expiration du délai, ils furent introduits au sein de l'Assemblée coloniale, réunie en séance solennelle, et dont le président parla ainsi, dans une attitude olympienne :

« Émissaires des nègres en révolte, vous allez entendre les intentions de l’Assemblée coloniale !

» L'Assemblée, fondée sur la loi et par la lof, ne peut correspondre avec des gens armés contre la loi, contre toutes les lois. L’Assemblée pourrait faire grâce à des coupables repentants et rentrés dans leurs devoirs. Elle ne demanderait pas mieux que d'être à même de reconnaître ceux qui ont élé entrainés contre leur volonté. Elle sait toujours mesurer ses bontés et sa justice. Retirez-vous ! »

Biassou, en apprenant cette indigeste réponse, voulut faire fusiller tous ses prisonniers blancs. Toussaint réussit à l’en empêcher, en demandant qu'il ÿ eût au moins un jugement préalable. Sur ces entrefaites, Jean-François, qui était absent, eut le temps de revenir (1).

Mais les « émissaires » des insurgés avaient aussi apporté une lettre des Commissaires civils invitant les chefs noirs à une entrevue sur une habitation située aux portes de la ville PR NE A RE.

(1) Beaubrun Ardouin, Études sur l'Histoire d'Haïti, LA, p. 6 (eité par H, Price).

du Cap. Biassou refusa d'y prendre part; il s'y rendit néanmoins avec quelques forces, pour protéger au besoin Jean- François, et se tint à l'écart. On convint, sur la proposition de ce dernier et comme mesure temporaire, de faire l'échange des prisonniers. Les noirs avaient dans leurs camps un grand nombre de blancs ; il se trouva que les colons n’eurent qu'un seul prisonnier à offrir en retour, et quel prisonnier ? la femme de Jean-François, que l’on avait arrêtée, condamnée à mort et gardée comme otage! Le malheureux mari accepta le marché, se laissa persuader de renvoyer ses captifs au Cap avec une escorte dont Toussaint fit partie et qui devait ramener M"° Jean-François. Les colons accueillirent leurs frères et n’en retinrent pas moins, au mépris de la foi jurée, la femme du chef noir (1).

Tandis que les Français agissaient de la sorte, les Espagnols, au contraire, par une politique fort habile, attiraient dans leurs rangs les plus intelligents et les plus intrépides parmi les révoltés. Alors que les Commissaires ne pouvaient offrir aux affranchis les plus méritants que le titre de citoyen, avec le grade de général, le représentant du roi d'Espagne distribuait force décorations, octroyait le titre d'Excellence, créait des comtes et des ducs ; si bien que la partie française se trouva bientôt dans une situation d'autant plus critique, que chaque esclave révolté allait grossir les forces espagnoles.

Jean-François, Biassou et leurs bandes portèrent le nom de troupes auxiliaires de S. M. Catholique Charles IV, dans la petite armée espagnole dont ils constituaient le

(1) Le Commissaire Mirbeck, dans son rapport à l’Assemblée nalionale, passa cet incident sous silence. Schœælcher, qui eut connaissance au moins de la proposition d'échange faite par Jean-François, dit, à tort, que « cet arrangement n'eut pas de suite ». Mais Garan- Coulon, chargé par la susdite Assemblée de procéder à une enquête sur les événements de Saint-Domingue, rapporte le fait tel que nous le relatons plus haut,

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noyau. € Ils ne contribuèrent pas peu aux grands avantages que remportèrent les Espagnols en 1793 et 1794. » (1)

Le 15 mai 1791, trois mois avant l'insurrection du Cap, la Constituante avait décrété que « le Corps législatif ne délibérera jamais sur l’état politique des gens de couleur non libres, sans le vœu préalable, libre et spontané des colonies ; que les assemblées coloniales actuellement existantes subsisteront, mais que les gens de couleur nés de père et mère libres seront admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s'ils ont d'ailleurs les qualités requises. »

C'était laisser le sort des esclaves à la merci des maitres (2). Pour pallier cette violation des principes de la Révolution, la Constituante invoqua la mauvaise excuse que « les non-libres (elle répugnait à se servir du terme esclave) sont des individus d’une nation étrangère qui, par leur profonde ignorance, les malheurs de leur expatriation, la considération de leur intérêt, ne peuvent espérer que du temps, du progrès de l'esprit public et des lumières, un changement de condition qui, dans l’état actuel des choses, serait contraire au bien général et pourrait leur devenir également funeste ». C'est dans la discussion de ce décret que Robespierre prohonça le discours d’où la

(1) Général P. Lacroix. — A la paix fixée par le traité de Bâle (22 juillet 1793), l'Espagne licençia ses « troupes auxiliaires ».

Jean-François était un noir très intelligent, très brave et d'agréable figure. 11 partit pour la Péninsule, y reçut un bon accueil du gouvernement et fut nommé grand d’Espagne. Reliré à Cadix, il y vécut, jusqu’à sa mort, avec le lraitementet les honneurs d’un oflicier général.

Biassou était, au contraire, un violent, un impulsif. Il resta à Saint- Domingue et mourut assassiné 1l avait apparleou, comme esclave, aux Pères de la Charité...

(2) L'assemblée admit pour la première fois à sa barre, malgré l'opposition des représentants coloniaux, une dépulation des hommes de couleur ; le mulâtre Julien Raymond fut chargé de prendre la

parele au nom de ses collègues. R (l

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légende a tiré la fameuse sentence : Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! (x)

Si peu libéral que fût le décret du 15 mai, il indigna les députés de Saint-Domingue, qui se retirèrent de l’Assemblée Constituante, et « souleva une colère délirante parmi les colons ». Toutes les assemblées paroissiales protestèrent « contre ce qui a été fait et décrété par l’Assemblée nationale, pour ou contre les colonies, el contre tout ce qu'elle fera et décrétera par la suite ». Au Cap, on décida tout simplement de répudier la France, de rompre toutes relations avec elle, jusqu'à ce qu'elle revint à résipiscence ; € on proposa de repousser le pavillon national, d’arborer le pavillon anglais, de se donner à l'Angleterre. » (P. Lacroix).

Les réactionnaires du Club Massiac, fondé spécialement pour soutenir l'esclavage, tirèrent parti de ces agitations.

(1) Voici, d'après le Moniteur officiel, les paroles Lexluelles de Robespierre, Répondant à M. Malouet, député de Saint-Domingue, et à d'autres orateurs qui conteslaient les droits politiques aux mulàtres el aux nègres libres, le députe d'Arras dit :

« ... Si je pouvais soupcouner que, parmi ceux qui ont combattu Jes droits des hommes de couleur, il y eût un homme qui détestàt la liberté et la constitution, je croirais qu’on cherche à se ménager le moyen d'atlaquer toujours avec succès et vos décrets et vos principes. Quand il s'agira de l'intérêt direct de la métropole, ou vous dira : vous alléguez sans cesse les droits de l'homme ; vous y avez si peu cru vous-mêmes que vous avez décrété conslitutionnellement l'esclavage (IL s'élève beaucoup de murmures). L'intérêt suprême de la nation et des colonies est que vous demeuriez libres et que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberlé Périssent les colonies (ZE s'élève de violents maurmuures), s'il doit vous en coùter volre bonheur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète : périssent les colonies, si les colons veulent par des menaces vous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts. Je déclare, au nom de l'Assemblée, au nom de ceux des membres de celte Assemblée qui ne veulent pas reuversor la constitution, au nom de la nation eulière qui veut être libre, que nous ne sacrifierons aux députés des colonies, pi Ja nation, ni les colonies, ni l'humanité entière ! » (Séance de l'Assemblée nationale du vendredi 13 mai 1794, — Monileur officiel du dimanche 15 mai 1791, n° 1391,

Barnave fut leur truchement à l'Assemblée nationale, où il ünt ce discours, dans la séance du 24 septembre 1991 : « En rison de l’effrayante disproportion qui existe entre le nombre des blancs (33,000) et celui des esclaves (450,006), il faut. pour contenir ceux-ci, que le moyen moral vienne à l'appui de la faiblesse des moyens physiques. Ce moyen moral est dans l'opinion qui met une distance immense entre l'homme nou: et l'homme blanc. C'est dans cette opinion qu'est le maintien du régime des colonies et la base de leur tranquillité. Du moment que le nègre pourra croire qu'il est l'égal du blane où que celui qui est dans l'intermédiaire (le mulàtre) est l’égal du blanc, il devient impossible de calculer l'effet de ce changement d'opinion. Ge sont les préjugés qui sont la sauvegarde de l'existence des blancs dans les colonies. Ce régime est absurde, mais il est établi et on ne peut y toucher brusquement sans entraïner le plus grand désordre ; ce régime est oppressif, mais il fait exister en France plusieurs millions d'hommes ; ce régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y porter les mains sans avoir les connaissances nécessaires, car le sang d'une nombreuse génération coulerait par votre imprudence. » L'Assemblée, entraînée par ce sophistique raisonnement, se dégagea en votant le décret du 24 septembre 17971, dont l’article 3 est ainsi concu :

« Les lois concernant l’état des personnes non libres et l’état politique des hommes de couleur et nègres libres, ainsi que les règlements relatifs à l'exécution de ces mêmes lois, seront faites par Les assemblées coloniales, s'exécuteront provisoirement pendant un an dans les colonies américaines et pendant deux ans dans les colonies africaines, avec l’approbalion du gouverneur, et seroul soumises directement à la sanction du Roi, sans qu'aucun décret antérieur puisse porter obstacle au plein exercice du droit consacré par le présent article aux assemblées coloniales. »

Ces incohérences et ces contradictions des législateurs métropolitains eurent pour effet d'exaspérer au dernier

point les esprits dans toutes les Antilles (1). Les hommes de couleur, à Saint-Domingue, se décidèrent donc à prendre les armes, ainsi que nous venons de le voir, pour défendre les droits que leur avait reconnus la loi du 15 mai. Ils fixèrent le siège de leurs opérations au bourg de la Croix-des-Bouquets, à deux lieues de Port-au-Prince. Deux fois, les troupes blanches de la ville vinrent les assiéger, deux fois elles durent battre en retraite. On entra en pourparlers et, le 23 octobre 1791, fut signé un compromis stipulant : « 1° que la garnison de Port-au-Prince serait formée moitié de blanes, moitié d'hommes de couleur ; 2° que les juges d'Ogé et de Chavanne seraient voués à l’infamie; 3° que l'Assemblée coloniale serait dissoute et qu'on en élirait une nouvelle, conformément aux dispositions du décret du 15 mai (2). »

Dès le lendemain, les hommes de couleur (c’est-à-dire les mulâtres et les nègres libres) entrèrent, au nombre de quinze cents à deux mille, à Port-au-Prince où ils se casernèrent : on fraternisa, et ce jour-là, sans doute pour la première fois, pense Schœlcher, une main blanche pressa une main noire à Saint-Domingue.

Mais ce concordat du 23 octobre 1791 fut scellé par un crime dont le souvenir devait beaucoup contribuer à maintenir la division que les blancs avaient habilement semée entre les nègres et les mulâtres. Les historiens haïtiens, Ardouin et Madiou, racontent ainsi le fait, que confirme le général Lacroix :

(1) Dès le mois de juillet 1789, des nègres s'élaient soulevés à la Marlinique, en disant que le gouverneur avait recu du roi l’ordre de

les rendre libres et que les colons s'y opposaient, « Il avait fallu toutes les forces de la colonie pour les réduire ». Un second soulèvement eut lien, deux mois après, « sur ce même fondement que le

Roi avait aboli l'esclavage ».

Sn 1790, les esclaves de la Guadeloupe s'élaient aussi révoltés à plusieurs reprises, et l'on eut beaucoup de peine à les maitriser (Sur Les troubles des colonies, par Du Morier),

"(2) Général P, Lacroix, vol. 4er, p, 118.

« Trois cents esclaves, enrôlés par les libres, avaient combattu dans leurs rangs sous la dénomination de Suisses, par analogie sans doute avec ceux de la monarchie, Les blanes représentèrent que la présence dé ces esclaves ayant goûté de la liberté, les armes à la main, pouvait être d'un effet dangereux et demandèrent qu'ils fussent remis en esclavage. À ces mots, un officier de couleur, Daguin, tira son épée et cria : Tambours, battez la générale ! La guerre se fût rallumée ; les blancs n'insistèrent pas. On proposa alors la déportation des Suisses, et il est malheureusement trop vrai que les libres y consentirent, malgré les énergiques protestalions de deux généraux mulâtres, Daguin et Boisrond. Il fut arrêté que le Trésor public indemniserait les maitres des trois cents répudiés.

On les embarqua sur l'Emmanuel, capitaine Colmiu, de Nantes, le 3 novembre 1791, pour être déposés à la baie de Honduras, pourvus d'armes et d'instruments aratoires. Quatre commissaires de couleur furent chargés de les accompagner et de veiller sur leur sort. Mais l'infâme capitaine Colmin trompa les commissaires et déposa les malheureux Suisses sur uue côte de la Jamaïque, après avoir essayé de les vendre. Le gouverneur anglais, indigné, les fit ramener à Saint-Domingue où, à leur arrivée, l’Assemblée coloniale les fit mettre aux fers sur un ponton, dans la rade du Môle. Quelques jours après, des scélérats montèrent, la nuit, à bord du ponton, les égorgèrent pour la plupart et jelèrent leurs cadavres à la mer.

Tout porte à croire que l’Assemblée coloniale avait elle même organisé celte exécution, car elle ne fit jamais poursuivre les assassinus d’une manière sérieuse.

Les blancs envoyèrent dans l’Ouest de l'ile une vingtaine de ces anciens esclaves, comme une preuve de la perfidie des hommes de couleur à l'égard des noirs, »

Quinze jours après que la force des armes eût imposé le compromis du 23 octobre, arriva la nouvelle du décret du 24 septembre qui rendait les colons arbitres du sort des libres. Les blancs répudièrent aussitôt le concordat et se livrèrent à d’horribles cruautés contre les hommes et les femmes de couleur. Partout on dressa des échafauds, on institua des Commissions prévôtales (1). Les hostilités

(EU HN y avail en permanence, sur la place du Cap cinq polences et

recommencent, Les libres, mitraillés dans leur quartier, sont obligés de quitter Port-au-Prince, qui est incendié — par la populace blanche, dirent les gens de couleur, — par les mulâtres et surtout leurs femmes, aflirmèrent les blancs. qui en prirent prétexte pour opérer un nouveau massacre.

Le premier acte des Commissaires civils, envoyés pour rétablir la tranquillité, avait été, nous l'avons dit, de proclamer une amnistie générale, conviant tout le monde à la conciliation. Mais ces trois délégués de la métropole étaient, eu fait, réduits au rôle de simples conseillers vis-à-vis de l'Assemblée coloniale, nantie, par le décret du 2% septembre 1791, du droit de statuer sur le régime intérieur de la colonie. « Dégoûtés de leur impuissance », Mirbeck et Saint-Léger prirent la résolution de rentrer en France « pour rendre compte à l’Assemblée nationale et au roi de l'affreuse situation de Saint-Domingue ».

Entre temps, les libres, commandés par Beauvais, Rigaud. Pétion, Lambert et Christophe, officiers’ de couleur qui. comme Chavanne. avaient servi sous les ordres de l'amiral d'Estaing, dans la guerre de l'indépendance des Etats- Unis (1), parvinrent à soulever tous les esclaves des eampagnes avoisinant Port-au-Prince. Le 22 mai 1592, les troupes blanches vinrent les attaquer à la Croix-des-Bouquets.

« Les nègres, dit le général Pamphile Lacroix, n'étaient guère armés que de couteaux, de piques, de houes et de

deux échafauds pour le supplice de la roue. « L'atrocilé de ee dernier supplice ne suffisait pas pour salisfaire la fureur des blancs. Plusieurs des prisonniers furent brûlés vifs, el les autodafés étaient souvent précédés de la torture ». (Garan-Coulon, Rapport sur les troubles de Saint-Doninque, LH, p. 253).

(1) « Au siège de Savannah (1779), les miliciens de couleur fourais par Saint-Domingue, au nombre de S00, sauvèrent d'un désastre cerlain l'armée franco-américaine en couvrant héroïquement sa retraite, qui allait être coupée par la colonne du lieulenant-colonel Maitland, » (Comment la légion noire de Saint Dominque sauva l'armée des palrioles, par T.-G. Steward, — Washington, 1899, collection de l'American negro Academy.)

bâtons ferrés; mais, fanatisés par leurs sorciers, ils se jetaient sur les baïonnettes, sans souci des feux de peloton qui les décimaient, Zls se cramponnaient aux chevaux des dragons, qu'ils démontaient en se laissant sabrer... On vit de ces hommes se précipiter sur les canons, les tenir embrassés afin de les empêcher de partir et se faire tuer sans lâcher prise. On en vit d'autres fourrer le bras dans la bouche des pièces, pour en arracher les boulets, et appeler leurs camarades en criant : « Venez, venez! nous les tenons! » Les pièces partaient et leurs membres étaient emportés au loin. Après six heures d’un tel combat, la troupe du Port-au- Prince fut obligée de céder et fit retraite en désordre sur la ville » (1). Les insurgés investirent la place: le siège dura près de trois mois. A la fin, le gouverneur Blanchelande et le commissaire civil Roume vinrent par mer, avec le commandant de la station navale, aider les assiégeants ; ils menacèrent de bombarder la ville, qui, à bout de ressources, ouvrit ses portes, le 5 juillet 1792. Roume nomma généraux de brigade les chefs des confédérés, Beauvais et Rigaud. Ce fut la seule vengeance qu’eurent à subir les colons, vaincus.

Mais les pauvres esclaves payèrent encore les frais de la lutte : on leur fit &« reprendre leurs travaux ordinaires », c'est-à-dire leurs chaînes, moyennant la mise en liberté de cent quarante- quatre d'entre eux, — ceux qui s'étaient le plus distingués, les armes à la main; ils furent affranchis, « à la condition qu'ils serviraient pendant cinq ans dans la gendarmerie, et qu'ils maintiendraient la discipline dans les ateliers. »

« On voit, par la soumission des uns et des autres », opine Schæœlcher à ce propos, « combien Ia masse des esclaves avait perdu le sens de la dignité humaine. Si les colons avaient été moins cruels envers eux, s'ils les avaient traités avec quelque ménagement, ils ne se seraient peut-être pas révoltés,

(4) Général P. Lacroix, op. cüit., t. [e', p. 180.

même pendant la tourmente révolutionnaire. » Cette opinion repose sur une erreur.

« Remarquons à l'honneur de la nature humaine », dit l'historien haïtien Beaubrun Ardouin, « à l'honneur de cette race africaine, avilie, opprimée pendant trois siècles entiers, que le sentiment de la liberté n'a jamais cessé de se manifester parmi les nègres rendus esclaves à Saint-Domingue. Ils peuvent revendiquer avec orgueil que toujours il y a eu parmi eux des hommes qui, par leur énergie, ont protesté contre la tyrannie des Européens.

» En 1503, onze années après la découverte de l'ile, le gouverneur Ovando avait défendu d'importer d'Afrique des esclaves, parce que ceux qu'on avait déjà introduits (pour travailler aux mines du Cibao) s'étaient enfuis chez les Indiens. On prétendait qu'ils pervertissaient ceux-ci et les portaient à la révolte.

» Le cacique Henri, rendu esclave aussi, ayant fui la tyrannie de ses maitres et s'étant établi avec un certain nombre d'Indiens dans la montagne du Bahoruco en 1520, les nègres désertaient par bandes pour l'aller rejoindre.

» Depuis ces temps reculés, toujours il y a eu des nègres fugitifs dans la colonie espagnole, protestant ainsi contre leurs maitres, leurs tyrans. Charlevoix (Histoire de Saint- Domingue) constate qu'outre les esclaves français fugitifs, il y en avait un nombre considérable qui ne s'étaient point donnés aux Espagnols et s'étaient cantonnés dans des montagnes où ils vivaient également indépendants des deux nations. Enfin le même auteur nous apprend que dans la colonie française, en 1679, il y eut une révolte de nègres esclaves à Port-de-Paix, dirigée par l’un d'eux, nommé Padre Jean, originaire de la colonie voisine. En 1691, une autre conspiration formée par deux cents nègres fut découverte dans l'Ouest et sévèrement purie. En 1718, des nègres fugitifs de la partie française ne purent être ramenés à leurs maitres, parce que ceux de la partie espagnole s’ameutèrent et les délivrèrent,

» En confirmant Les faits cités par Charlevoix, Moreau de Saint-Méry (Description de la partie française de Saint-Domingue) parle de plusieurs autres de même nature, attestant tous que l'amour de la liberté a souvent animé des nègres esclaves et les a portés à fuir la tyrannie qui les accablait. Telle n’est pas cependant la conclusion qu'il en tire; car il représente ces hommes comme des criminels qui fuyaient à raison des forfaits qu'on leur imputait. Le recueil des lois et constitutions des colonies fourmille de jugements atroces, rendus contre les nègres qui manifestèrent des idées de liberté, qu'on dissimulait toujours sous l'accusation de crimes civils. »

Le triomphe des hommes de couleur se trouva complété par le décret que rendit, le 24 mars 1792, l’Assemblée législative et qui reçut La sanction royale, le 4 avril; en voici les principales dispositions :

« ... L'Assemblée Nationale, considérant que la sûreté publique, l'intérêt de la métropole et celui des colonies exigent qu'elle prenne les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour tarir la source de leurs divisions, pour réprimer la révolte des noirs et ramener l’ordre etla paix;

Considérant qu'une des principales causes de ces troubles est le refus qu'ont éprouvé les gens de couleur libres, lorsqu'ils ont demandé à jouir de l'égalité des droits politiques, égalité que la justice, l'intérêt général, des promesses solennellement renouvelées ONE TRES UT RER RC CR RC CT

R:connaît et déclare que les hommes de couleur et nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'égalité des droits politiques.

Décrète ce qui suit :

Art. 2, — Les personnes de couleur, mulâtres el nègres libres, seront admis, ainsi que les colons blanes, à voter dans toutes les assemblées électorales et seront éligibles à toutes les places, lorsqu'ils réunirout, d'ailleurs, les conditions requises.

Art. 7. — L'Assemblée nationale autorise les commissaires civils à reqnérir Ia force publique, Loutes les fois qu'ils le jugeront canve-

nable, soit pour leur propre sûreté, soit pour l'exécution des ordres qu’ils auront donnés en vertu des précédents articles.

Art. 10. — Les assemblées coloniales sont autorisées à nommer des représentants pour porter leurs vœux au Corps législatif » (1).

Le décret du 4 avril 1592 termina la révolte des affranchis ; il restait à mettre fin à celle des esclaves, Dans le Sud, les noirs étaient campés sur un point fortifié du morne des Platons. Les colons de la ville des Cayes réclamaient à grands cris une sévère répression. Le gouverneur Blanchelande, avant de recourir à la force, eut la bonne pensée d'entrer en négociations avec les révoltés. Ceux-ci proposirent de reprendre leur travail sous la triple condition suivante: «1° affranchissement de trois cents d'entre eux: 2 concession de trois jours libres par semaine aux non affranchis: 3° abolition de la peine du fouet. » L'esprit de justice du décret n'allant pas jusque-là, le gouverneur demeurait perplexe: il avait eu soin, pour hâter l'issue des négociations, d'appuyer ses arguments par une « démonstralion militaire », en formant un camp dans le voisinage du retranchement des révoltés. Les nègres, apparemment avec la mème intention diplomatique, opposant démonstration à

(1) Les colons, ne pouvant se consoler de l'égalité politique garantie aux affranchis, les appelèrent par dérision « les citoyens du # avril ». Malgré ce dépit, la ville du Cap présenta, le 14 juillet 1792, un spectacle extraordinaire : « Le soir, dit un lémoin oculaire, la garde nationale offrit un repas aux ciloyens de couleur et nègres libres el aux troupes de ligne... La fraternité triompha, en cette fêle, de l’orgueil el du préjugé de race. » Le 20 juillet, les hommes de couleut rendirent la politesse dont ils avaient été l'objet. La confiance se raffermit encore davantage. Quelques nouveaux libres proposèrent d'ouvrir une souscription patriotique dont le montant serait offert à l'Assemblée nationale, comme un témoignage de reconnaissance pour le bienfait du litre glorieux de citoyen français (Leltre de M. Leborgne, secrétaire de la Commission civile, à M. le Ministre de la marine et des colonies } À Portau- Prince, le commissaire Roume fil aussi célébrer le 14 juillet avec une grande pompe; les nègres et les mulâtres y vinrent en foule, mais les blanes relusèrent d'y assister,

le

démonstration, attaquèrent le camp colonial et, s'en étant emparés. ils firent savoir à Blanchelande qu'ils réclamaient désormais quatre cents affranchissements, au lieu de trois cents. À cette nouvelle demande, le gouverneur de Saint- Domingue rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer, y compris le contingent des anciens libres, et marcha contre les € brigands ». En abordant les Platons, le régiment indigène (comprenant des nègres et des mulâtres affranchis, renommés pour leur bravoure) se dispersa soudainement, laissant les blancs se débrouiller teut seuls dans leur tâche répressive. Les soldats européens essayèrent de sauver l'honneur du pavillon, mais, bientôt débordés, ils durent — le gouverneur en tête — rentrer aux Cayes & à la débandade », disent les chroniqueurs du temps. Ceci se passait au mois d'août 1792 (H. Price).

La voie de la répression n'ayant pas abouti, on reprit celle des négociations. Le gouvernement colonial eut recours aux bons offices du général André Rigaud, le chef des affranchis du Sud, à qui il conféra de pleins pouvoirs. Usant largement du blanc-seing, — trop largement, aux yeux des colons, — Rigaud, qui devint si fâcheusement plus tard le compétiteur politique de Toussaint-Louverture, apaisa la fameuse révolte des Platons en distribuant aux insurgés sept cents lettres patentes d'affranchissement; et, dans son rapport au commissaire Roume, le plénipotentiaire annonçait qu’il s’oceupait à organiser ces sept cents nouveaux affranchis en compagnies de cent hommes chacune, « pour faire le service et protéger la plaine et les mornes. » Ce fait, suivi de quelques autres du même genre, explique pourquoi les mulâtres ont été voués à l’exécration par les colons.

(1) Extrait des /nslructions remises aux Commissaires civils par le Ministre de la marine pour régler leur conduite à Saint-Domingue : « Messieurs les Commissaires feront sentir aux hommes de couleur libres la grandeur du bienfait qui les rétablit dans l'exercice de tous les droits, de la liberté et de l'égalité. Is les rappelleront, par la reconnaissance, à la conservation des propriétés {on sait

Schæœlcher, en avançant (1) que « les anciens libres, du moment que le décret du 4 avril 1792 garantit leurs droits politiques, séparèrent leur cause de celle des esclaves », semble avoir porté un jugement regrettable sans preuves suffisantes.

«Pour rétablir l’ordre à Saint-Domingue,en y maintenant l'institution de l'esclavage, le gouvernement français, ne pouvant encore y envoyer une armée, avait pensé s'attacher les affranchis en leur accordant... ce qu'ils avaient déjà pris. En échange de ce prétendu don gracieux, on requit le concours de la force militaire qu'ils avaient organisée et l'on voulut l’employer à réprimer la révolte des nègres. On n’obtint point ce concours des mulâtres et on ne le leur pardonna pas.» Les hommes de couleur ne furent plus, au regard des blancs, que des {raîtres et des ingrats. « Ennemis de la France, » s’écrièrent les ineffables colons de Port-au-Prince, dans un libelle répandu à profusion aux Antilles et en Europe, « ennemis de la France, philanthropes et négrophiles, apprenez donc à connaître les scélérats que vous avez armés contre nous. Qu'est-ce que ces hommes de couleur, à l'intérêt desquels vous avez voulu sacrifier une population entière d'hommes utiles à l'Etat et les plus riches possesseurs de l'empire français? C’est le produit honteux de la débauche, c'est un composé des vices du blanc et du nègre el qui n'a jamais eu aucune de leurs vertus. C'est l'espèce la plus ingrate, la plus stupide, la plus atroce du genre

quelle élait la principale propriété à conserver), au rélablissement de l’ordre moral et social, au respect qu'ils ne doivent jamais perdre envers ceux qui les ont tirés de l'élal de servitude. »

Is (les Commissaires) devaient persuader aux habitants blancs de la colonie « l'intérêt réel qu'ils ont à élever les hommes de couleur à la même hauleur qu'eux, pour la garantie mutuelle de leurs possessions, de leur sûrelé intérieure, ainsi que pour la RÉPRESSION DES MOUVEMENTS SÉDITIEUX DES ATELIERS... » (1h cauda venenum !)

(1) Vie de Toussaint-Louverture, p. 91,

humain. On ne saurait dire s'ils sont plus làches que barbares. » (1)

Le 17 septembre 1792, trois nouveaux Commissaires pacificateurs, Sonthonax, Ailhaud et Polverel, abordaient au Cap avec six mille soldats auxquels vint s'adjoindre un contingent de huit mille hommes amenés de la Martinique par le général Rochambeau. Un décret du 10 août déclarait «Ctraîtres à la patrie tous corps civils ou militaires et tous citoyens qui leur refuseraient obéissance. »

Le jour même de leur arrivée, les Délégués publièrent une proclamation commençant par ces mots : « Invariablement attachés aux lois que nous venons faire exécuter, nous déclarons, au nom de l’Assemblé nationale et du roi, que nous ne connaîtrons désormais que deux classes d'hommes dans la colonie de Saint-Domingue : les citoyens, sans aucune distinction de couleur, et les esclaves. »

Cette déclaration déplut fort aux colons. Le 20 septembre, à une séance solennelle de l'Assemblée coloniale, tenue dans l’église (!) du Cap, le président de cette Assemblée obligea les Commissaires à s'expliquer catégoriquement : « Nous sommes dans vos mains, dit-il, comme un vase d'argile que vous pouvez briser à l'instant même. C’est donc aussi l'instant de vous faire connaître une vérité importante, mal connue de messieurs les Commissaires nationaux civils, vos prédécesseurs. Cette vérité, sentie à la fin par l'Assemblée Constituante, c'est qu'il ne peut y avoir de culture à Saint- Domingue sans l'esclavage; c'est qu'on n’a point été chercher et acheter à la côte d'Afrique cinq cent mille sauvages esclaves pour les introduire dans la colonie en qualité et au titre de citoyens français; c'est que leur existence comme libres y est physiquement incompatible avec l'existence de pos frères européens. »

L'un des commissaires, Polverel, répondit en ces termes :

« Je vous déclare, au nom de mes collègues, sans crainte

(1) Hannibal Price, op. cit.

ie

d'en être désavoué, je vous déclare en mon nom que sé, par impossible, l'Assemblée nationale changeait quelque chose à l'état de vos propriétés mobilières, j'abdiquerais sur-lechamp toute mission et remettrais entre les mains de la nation tous les pouvoirs qu'elle m'a confiés, plutôt que de me rendre complice d'une erreur aussi funeste à la colonie. »

L'autre commissaire, Sonthonax. renforça encore plus l’'équivoque : « Nous déelarons, » dit-il, «que Jamais l'intention de l'Assemblée nationale n'avait été d'abolir l'esclavage ; et si cette assemblée, égarée, en provoquait l'abolition, NOUS JURONS DE NOUS Y OPPOSER DE TOUT NOTRE POU- VOIR. » (1)

Qui trompait-on, en fin de compte ?

Le 12 octobre, les Commissaires osent supprimer la fameuse Assemblée coloniale, « attendu que les libres n'y sont pas représentés, » et ils la remplacent par une Commission de teur choix, composée de blanes et d'hommes de couleur (2).

Mais plus les affranchis, sous l'égide de la loi, gravissaient d'échelons sur l'échelle sociale, plus les colons sentaient croître leur haine contre eux. Toujours en proie à leurs odieux préjugés, ils conspirèrent de nouveau et, le 23 janvier 1993, avec la complicité des soldats du régiment d'Artois, ils s’emparèrent de Port-au-Prince. Joïgnant la trahison à cet acte de révolte, ils envoyèrent des députés à Londres pour proposer au gouvernement anglais de lui livrer l'ile, sous la condition qu'il y rétablirait l'ancien ordre de choses. (P. Lacroix, t. I", p. 266).

Après des négociations infructueuses, les Commissaires vinrent attaquer Port-au-Prince par mer, tandis que les

(1) Beaubrun Ardouin, Ætudes sur l'Histoire d'Haïti, LI, p 6.

(2) Cependant, le 15 mai 1793, les Commissaires laissaient encore insérer, daus un règlement de police, « la peine barbare des oreilles coupées, avec l’apposition au ler rouge de la marque x (marron), pour toul esclave fugitif pendant un mois, el le supplice du jarret coupé, pour récidive,

généraux Lassalle et Beauvais l'assiégeaient par terre; ils y entrèrent le 14 avril, après avoir lancé quatre à cinq mille boulets dans la malheureuse ville.

Le 6 mai 1793, arrivait au Cap un créole (1) de l'ile, le général Galbaud, avec le titre de gouverneur de Saint- Domingue ; les colons en manifestèrent une grande joie, car . ils comptaient bien que l'autorité du militaire primerait celle des Commissaires civils. Mais Polverel et Sonthonax signifièrent au général Galbaud que, n'ayant pas instruit le gouvernement de sa qualité de créole il ne pouvait être employé dans l'ile, aux termes d'une loi qui interdisait aux créoles propriétaires les fonctions publiques dans les colonies. Galbaud, n'ayant rien à objecter, promit de se rembarquer et se rendit effectivement à bord d'un navire en partance. Malheureusement, le même jour entrait au Cap un bateau portant une vingtaine de colons et une quarantaine de soldats d'Artois, fougueux insurgés de Port-au-Prince, que les Commissaires renvoyaient en France « pour apprendre à perdre leur préjugé de couleur ». Une dispute s'étant élevée, sur le quai, entre un oflicier de ce bateau et un homme de couleur, tous les marins blancs du port prirent fait et cause pour leur camarade, exigeant le châtiment de son adversaire. Les Commissaires répondirent sagement qu'ils ne puniront point sans savoir qui a tort. D'où colère des habitants de la ville, qui incitent le général Galbaud à descendre avec de nombreux matelots. Les libres et les esclaves, prompts à soutenir les Commissaires, font face à leurs ennemis. Un des régiments de Rochambeau donna le signal de la rébellion. en refusant d'obéir à un officier indigène; ce régiment, sous les armes, déclara en chœur que le décret du 4 avril n'aurait point force de loi et que « le massacre des gens de couleur était

(t) Ce terme de créole, à l'origine, désignait exelusivement un blanc né aux colonies; il fut étendu, plus tard, aux métis d’une coloration très claire. De même, le mot métis était réservé jadis au produit du croisement d'un blanc el d'une indienne. (Père Labat, Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique).

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