‹ Étude historique sur le sort des indigènes dans les colonies d'exploitationChapitre 23 sur 32 · ER LE · texte numérisé non relu

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à concourir eux-mêmes à une mesure qui, seule, pouvait empècher l'explosion générale de l'insurrection. Des registres furent ouvert dans les deux provinces de l'Ouest et du Sud, et les colons invités à venir ratifier la libération de leurs esclaves. Ils le firent tous sans opposition. « Ils comprirent, dit le colonel Malenfant, que c'était l’unique moyen qui pût les sauver en prévenant la révolte ».

« Le décret de la Convention abolissant l'esclavage dans toutes les colonies françaises ne fit done, comme Schælcher l’a écrit à bon escient, que sanctionner et généraliser une œuvre déjà accomplie à Saint-Domingue ». (1)

Augustin Cochin formule la même appréciation sur ces tragiques événements : «L'ile fut ensanglantée en 1790, 1791. 1592, dit-il, par suite du conflit entre les blancs et les hommes de couleur libres, aidés de part et d'autre par leurs escelaves, mais avant qu'il fût assurément question d'affranchir ceux-ci. C’est pour empêcher que l’effervescence ne gagnaàt les noirs esclaves, c’est pour rétablir la tranquillité que Polverel se décide à annoncer l'émancipation, par une proclamation du 29 août 1793. Le décret de 1794 la confirma. Nul excès n'en fut la suite, pendant les années 1795, 1596, ni de 1797 à 1802, sous la sévère et intelligente administration de Toussaint-Louverture. Ainsi les troubles de Saint-Domingue éclatèrent de 1790 à 1792 ; l'émancipation n'y fut prononcée qu'à la fin de 1993; c'est donc une erreur d'attribuer le désordre à l'abolition de l'esclavage. » (2)

Ce fait important établi, nous avons été quelque peu surpris de lire ce qui suit, dans le livre déjà cité du professseur Marcel Dubois :

€ L'abolition de l'esclavage fut surtout un effet des théories dont on ne se promit nullement de bons résultats. On peut dire que la mesure produisit du désordre plutôt que de la reconnaissance, mécontenta les planteurs, poussa les

mem —

(1) On lrouvera plus loin le comple rendu de la fameuse séance de la Convention, où fut décrétée l'abolition de l'es clavage. (2) Augustin Cochin, Z'abolition de l'esclavage, L. Ex p. 10.

noirs à se soulever, arrèla la mise en valeur par son caractère radical ». (1)

Les esclaves affranchis par Sonthonax acclamèrent sa résolution avec une joie délirante : il est « le bon Dieu », criaientils. Ces nouveaux libres, comme on les appela, lui restèrent toujours invariablement dévoués. (Général P. Lacroix, Colo, nel Malenfant, d'après Schælcher).

La colonie de Saint-Domingue, en vertu du décret du 4 avril 1992, élut trois députés à la Convention nationale : Belley, nègre, qui s'était racheté au moyen de son pécule; Mills, homme de couleur; Dufay. blane. Voici, d'après le compte rendu ofliciel, l'accueil qui leur fut fait au sein de cette grande assemblée :

Séance du 15 pluviôse an 11 (3 février 1794),

LE RAPPORTEUR. — « Citoyens, votre comilé des décrets a vérifié les pouvoirs des députés de Saint-Domingue à la représentation nationale. Il les a trouvés en règle, Je vous propose de les admellre au sein de la Convention. »

.…. (Les trois dépulés de Saint-Domingue entrent dans la salle. La figure noire de Belley et la figure jaune de Mills excitent des applaudissements plusieurs fois répétés.)

Lacroix (d'Eure-et-Loir). — L'assembiée désirait avoir dans son sein des hommes de couleur qui furent opprimés pendant tant d’annéès. Aujourd'hui, elle en possède deux. Je demande que leur introduction soit marquée par l'accolade fraternelle du Président, »

(Cette motion est adoptée au milieu des acclamations. Les trois députés de Saint-Domingue s’avancent vers le Président et reçoivent le baiser fraternel; la salle retentit de nouvelles acclamations).

(1) Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs, p. 274 (édition 1895). Aux regrets que nous lui avons exprimés d’avoir à le contredire sur ce point, le sympathique professeur de géographie coloniale, rencontré chez un ami commun, le Dr Edgar Bérillon, quelques jours avant l'impression de notre ouvrage, a reconnu avec une loyauté parfaite que les documents historiques mis au jour depuis la publication de son livre ne lui permettent plus de maintenir tous les termes de son jugement sur les eflets de l'émancipation. Nous sommes heureux de rendre hommage à ce noble exemple de probité intellectuelle,

Le lendemain, 16 pluviôse, le député noir, Belley, prononça un discours ardent où il « conjurait la Convention de faire jouir pleinement les colonies des bienfaits de la liberté et de l'égalité ». Il fat vivement applaudi.

Levasseur (de la Sarthe) — « Je demande que la Convention, ne cédant pas à un moment d'enthousiasme, mais aux principes de la justice, fidèle à la déclaration des droits de l'homme, décrète dès ce moment que l'esclavage est aboli sur tout le territoire de la République, Saint-Domingue fait partie de ce territoire, et cependant il s’y trouve encore des esclaves. »

Lacroix (d'Eure-et-Loir). — « En travaillant à la constitution du peuple français, nous n'avons pas porté nos regards sur les malheureux nègres. La postérité aura un grand reproche à nous faire de ce côté. Réparons ce tort. Proclamons la liberté des nègres... Président, ne souffre pas que la Convention se déshonore par une discussiün ! »

L'assemblée se lève et vote par acclamation. Le Président prononce l'abolition de l’esclavage, au milieu des applaudissements et des cris mille fois répétés de : Vive la République ! Vive la Convention !

Les deux députés de couleur sont à la tribune; ils s'embrassent. On applaudit, Lacroix les conduit au Président, qui leur donne le baiser fraternel.

CauBox, — « Une citoyenne de couleur qui assiste régulièrement aux séances de la Convention vient de ressentir une joie si vive, en voyant la liberté accordée par nous à tous ses frères, qu'elle a perdu connaissance, (On applaudit.) Je demande que ce fait soit consigné au procès-verbal, que cette citoyenne soit admise à la séance et reçoive au moins celte reconnaissance de ses vertus civiques. »

La proposition est décrétée.

On voit sur le premier banc de l'amphithéâtre, à la gauche du Président, cette citoyenne qui essuie ses larmes. {On applaudit.)

N... — « Je demande que le ministre de la marine soit tenu de faire partir sur-le-champ des avisos pour porter aux colonies l'heureuse nouvelle de leur atfranchissement (1). :»

H s'élève quelques débats relatifs à la rédaction du décret,

LacnoIx en propose une, qui est adoptée en ces termes :

(4) Danton s’y opposa. Au chapitre VIL (page 153) figure le texte du principal passage de son discours,

« La Convention nationale déclare abolir l'esclavage dans toutes les colonies; en conséquence, elle décrèle que tous les hommes, sans distinclion de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de tous les droits assurés par la Constitution. »

« Renvoyé au Comité de Salut public pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour l'exécution du présent

décret. » , (Moniteur officiel, numéro du 16 pluviôse an I.)

Quelques jours plus tard, obéissant à un de ces mouvements spontanés dont il est coutumier, le peuple de Paris, à la fin d’une séance, demanda à défiler devant la barre de la Convention. Au milieu du défilé, trois nègres d’une taille colossale se détachent de la foule et déposent une lettre sur le bureau, en disant : € Nous n'avons pu l’apporter plus tôt; les autorités royalistes empêchent les gens de couleur de quitter les Antilles. »

La foule s'arrête, étonnée. Les députés s'interrogent du regard. Chacun pressent un événement inattendu. Le président de l'assemblée prend la lettre et lit :

« Citoyens,

Je suis nègre. On dit, aux Antilles, que nous ne sommes pas dignes d’êlre Français.

J'ai soixante-et-onze ans. Je suis brisé par trente années d’esclavage et cinquante années de travaux. Je suis trop vieux pour me battre. Il faut que je meure sans voir la France!

Je vous envoie mes trois fils. [ls sont jeunes, ils sont forts. Ils feront vaillamment leur devoir.

O vous qui n’avez pas de préjugés, vous qui avez proclamé la Déclaration des Droits de l'Homme, acceptez ce don d’un père! Je vous en supplie, recevez mes fils dans vos rangs : ils veulent verser leur sang pour la Patrie.

Un vieillard vous bénira! » (1)

A cette émouvante lecture. un frisson sympathique gagne toute la salle. La Convention se lève comme un seul homme

(1) La Martinique, par Henri Monet, Paris, 1891.

et pousse ce double eri: « Vive la République! Vivent les noirs! Conventionnels, gens des tribunes, gens du défilé, escaladent les bancs ; on se presse autour des noirs, on les embrasse; plus d’un visage est inondé de larmes : l'émotion est à son comble. Le peuple alors reprend sa marche, entraine les trois Africains et les conduit triomphalement à l'autel de la Patrie, où ils reçoivent des armes et sont enrûlés comme volontaires. Leur nom n’a point passé à la postérité; mais nous sommes certain que, soit en France avec Hoche ou Marceau, soit en Italie avec Bonaparte, soit en Autriche avec leur intrépide congénère, le général Alexandre Dumas, ces trois volontaires ont dû traduire par des actions d'éclat les nobles sentiments qui vibraient dans l'âme héroïque de leur vieux père.

C'est en cette même année 1794 que Toussaint-Louverture (1), alors « général des armées du roi d'Espagne », se rendant à l'appel du Commissaire civil Laveaux. successeur de Sonthonax, passa au service de la République française. Personne n'ignore que, sous l'administration de ce nègre illustre entre tous, la colonie retrouva la tranquillité publique et la prospérité commerciale qu'elle avait perdues. Il est hors de doute que sans l'attentat liberticide de « l'homme du 18 Brumaire.. et de Waterloo », Saint-Domingue fût restée assez longtemps encore une possession française, Mais, malheureusement pour la France, Napoléon, monstrueux furonele de la tyrannie, ayant € percé » sous Bonaparte, voulut rattacher à nouveau les colonies à la métropole par la chaine de l'esclavage; les noirs de Saint-Domingue brisèrent cette chaine immorale et odieuse, et le lien politique se trouva ainsi à jamais rompu avec la France. /Joe erat in fatum !

(1) On ne sait pas précisément la date de sa naissance, déclare Schælcher, le biographe le plus aulorisé du héros noir, Son fils Isaac la fixe au 20 mai 1746, mais la plus généralement adoptée est celle du 20 mai 1743, ce qui lui donnerait 51 ans lorsqu'il se fit connallre, Cet âge parait le plus probable, car dès le premier moment qu'on parle de lui, tout le monde dit : « le vieux Toussaint ».

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