‹ Étude historique sur le sort des indigènes dans les colonies d'exploitationChapitre 29 sur 32 · RÉSULTATS DE L'ÉMANCIPATION DES NÈGRES DANS LES COLONIES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DE L'ÉMANCIPATION DES NÈGRES DANS LES COLONIES FRANÇAISES

Les résultats de l'émancipation dans les colonies françaises sont tout aussi concluants pour ceux qui se refusent, non sans raison, à considérer la servitude comme le noviciat obligatoire de la liberté.

C’est à l'éminent économiste Hippolyte Passy que revient l'honneur d’avoir attaqué directement la question de l'émancipation en France (1). Le 10 février 1838, il déposait à la

Chambre un projet de loi décidant la libération de tout enfant qui naîtrait dans les colonies françaises, « quelle que soit la condition de ses parents », (2) et accordant à tout esclave le droit de racheter sa liberté à un prix fixé par des arbitres désignés à l'avance par l'autorité métropolitaine. Ce projet n'était qu'un plan d'émancipation incomplète: le gouvernement de Louis-Philippe le déclara cependant « inopportun, inique et inhumain » ; mais la Chambre estima qu'il était temps de mettre à l’ordre du jour ee que Lamartine appelait éloquemment la € grande expropriation pour cause

(1) Hyppolÿte Passy a un très digne conlinuateur dans la personne de son neveu, Frédéric Passy, l'un des idéalistes politiques les plus eslimables de ce siècle. Apôtre infatigable du progrès par la paix, il a fondé et dirige, depuis 1878, la Société française pour l'arbitrage entre nalions, de concert avec Edmond Thiaudière, l’auteur de Za soif du juste, ce fin joyau litléraire et philosophique.

(2) « Les enfants nés de parents esclaves, disait le projet, resteront confiés aux soins de leur mère, et une indemnité de 60 francs par têle d'enfant sera allouée aux propriélaires des mères pendant 10 années conséculives. Celte indemnilé cessera d'être payée dans le cas où l’enfant dont la naissance y aura donné droit viendrait à décéder avant d’avoir atteint l'âge de dix ans accomplis. »

de moralité publique », et M. de Rémusat fut chargé de préparer un rapport. Malheureusement, la dissolution de la Chambre vint réduire à néant la proposition Passy. Reproduite exactement dans les mêmes termes par M. de Tracy, elle fut discutée le 12 juin 1839 et soutenue, cette fois, au nom du gouvernement, par M. Passy lui-même, ministre des finances. Une commission fut constituée: le rapporteur, M. de Tocqueville, conclut en faveur de l'abolition générale et simultanée. Le gouvernement proposa alors, et les Chambres votèrent l'inscription, au budget de 1840-47, d’un crédit de 650.000 francs « pour augmenter le clergé, les chapelles, les écoles et le nombre des magistrats », que l’ordonnance du 5 janvier 1839 destinait à devenir les patrons des esclaves.

On aurait pu supposer que. prévenues par les progrès du mouvement d'opinion suscité en Europe contre l'esclavage, averties surtout par l'exemple des possessions anglaises, les colonies françaises se préparaient peu à peu à l’'émancipation. Il n’en était rien; elles s’apprêtaient, au contraire, à la résistance.

Consultés, en 1835, sur les moyens de faciliter le pécule et le rachat des esclaves, les Conseils coloniaux répondirent que la métropole n'avait pas le droit de s’occuper de ces questions !

A la communication du projet Passy, tous les Conseils réclamèrent le rejet des conclusions, pourtant si modestes, de la Commission.

À un dernier appel fait, sous forme de questions, par le gouvernement, en 1840, il fut répondu :

Par le Conseil de la Martinique, que l'intervention de la métropole était illégale, et qu'on protestait contre une émancipation quelconque, à quelque époque que ce fût;

Par le Conseil de la Guadeloupe, que l'esclavage est un bienfait, et que les affranchissements volontaires et la fusion des races résoudraient peu à peu la question (1);

(1) Schælcher cite, à ce propos, une anecdote topique : « En

Par le Conseil de l’ile Bourbon, que l'esclavage est l'instrument providentiel et permanent de la civilisation; qu'il serait absurde et odieux de priver le noir d’un tel bienfait ; que ce serait, en outre, fouler aux pieds les droits des colonies ;

Par le Conseil de la Guyane, que l'œuvre ne pouvait résulter que du temps et de la patience, qu'il fallait gjourner indéfiniment toute mesure législative.

Un tel langage, on en conviendra, était bien fait pour imposer à la métropole l'obligation de passer outre. C'est le parti que prit résolument le ministère du 1° mars 1840. Sur la proposition de l'amiral Roussin, une commission fut nommée, le 26 mars, € pour examiner en face la question de l'abolition de l'esclavage. » Elle eut pour président et rapporteur le duc Albert de Broglie (1).

Deux projets, l’un d'émancipation immédiate et simultanée, l’autre d'émancipation progressive, furent présentés. Le gouvernement, se laissant influencer par les délégués des colonies, manifesta l'intention de chercher dans de nouvelles mesures dilatoires une préparation jugée indispensable pour éviter toute commotion.

Le 14 mai 1844. l'abolition fut combattue, à la Chambre, à l’aide des plus singuliers arguments : on déclara qu'il fallait éviter à la France l'humiliation de céder à l'exemple de l'Angleterre, et que la durée moyenne de la vie des eselaves, plus élevée que celle des blanes, était la preuve des bons traitements employés par les colons à l'égard des noirs.

1845, un homme de couleur est nommé membre du Conseil colonial de la Martinique. Le gouverneur ne croit pouvoir l’inviter à diner qu’en particulier ; il refuse, En 1846, à l'ouverture d'une nouvelle session, le gouverneur invite, celle fois, tous les membres : sur vingt-sept, vingt-quatre refusèrent de s'asseoir à la même table que leur collègue, » ({ist, de l'Esclavage pendant les deux dernières années, ET pu dé)

(1) La collection des procès-verbaux, rapports et documents divers réunis par cette Commission forme un répertoire précieux de doctrine et de jurisprudence coloniales,

Montalembert, qui assistait à cette séance, se leva, indigné, et s’écria :

« Je déclare que nous, abolitionnistes purs, nous voulons des mesures immédiates, tandis que les abolitionnistes circonspects et les abolitionnistes tempérés ne veulent rien du tout...

» Quant à l'honneur national, quant à l'influence politique de l'Angleterre, à qui l'on suppose l'intention perverse de nous imposer l'émancipation, je crois qu'on pourrait bâtir sur ce fondement un argument tout contraire.

» L'humiliation pour la France, ce serait plutôt l'attitude de l'Angleterre se posant devant l’histoire, devant la postérité, et leur montrant d'un doigt méprisant la France, en disant : &« Voilà cette nation libérale qui avait la prétention d’affranchir le monde, la voilà! Non seulement je l’ai dépassé dans l'émancipation des noirs, mais elle n’a pas même osé me suivre, en évitant mes fautes et en profitant de mes leçons ! »

La Chambre, impressionnée par cette considération, prit le parti d'aller plus loin que le gouvernement et vota la loi du 18 juillet 1845, qui réalisait la plupart des mesures proposées par le duc de Broglie dans son rapport de 1840. L’esclave pouvait désormais posséder ; il pouvait même, en payant sa rançon, obtenir de gré ou de force sa liberté. « Par cette loi, l'esclavage devenait un servage et les droits sur la personne étaient transformés en droits sur le travail. » (H. Passy).

La loi de 1845, qui fut suivie de plusieurs ordonnances complémentaires, reçut des autorités coloniales le même accueil que les lois de 1833, les projets de 1839 et les questions de 18/40.

Le Conseil colonial de la Martinique jugeaït le projet, avant son adoption, « odieux pour les colons, funeste pour les colonies, qui le considèrent comme un nouveau pas fait vers l’abîime où on veut les précipiter ».

Le Conseil de la Guadeloupe qualifia la loi de « mesure qui

branle jusque dans ses fondements l'édifice colonial », et déclara que, « s’il était libre, il repousserait encore le pécule légal et le rachat forcé ».

En réalité, ce projet se réduisait à quoi? À diminuer le nombre des coups de fouet qu’un esclave pouvait recevoir, à lui assurer le droit de posséder ce qui lui appartenait et la faculté de se racheter avec ce qu'il gagnait.

Cependant il devenait visible que les colons, en contestant encore le principe de la liberté des noirs, ne cherchaient qu'à sauver les conséquences et à rendre les dédommagements plus certains. En France, la cause était tellement gagnée, qu'on était las de l’attendre, las de la soutenir.

Pour avoir trop tardé, « le gouvernement de Juillet fut cruellement puni, car il eut la peine de préparer l'émancipation et n'eut pas l'honneur de la proclamer ».

Ce fut le gouvernement provisoire de la deuxième République française qui rendit enfin, le 4 mars 1848, le décret libérateur si longtemps attendu :

« Au nom du peuple Français,

Le Gouvernement provisoire de la République, considérant que

nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves, Décrète :

Une commission est instituée auprès du ministre provisoire de la Marine et des Colonies pour préparer, sous le plus bref délai, l'acte d'émancipation immédiate dans toutes les colonies de la République.

Le ministre de la Marine pourvoira à l'exécution du présent décret. »

Paris, le 4 mars 1848.

Les membres du gouvernement provisoire,

Duronr (de l'Eure), ARaGo, LamanrTINE, Louis BLANC, AD. CRÉMIEUX,

Lepnu-ROLLIN, Gannier-PAGès, Mante, Mannasr, FLOCON, ALBERT.

La Commission, constituée par un arrêté du 5 mars, commença ses travaux dès le lendemain, sous la présidence de l'ardent négrophile Victor Schæœlcher; M. Wallon en fut

nommé rapporteur. Mentionnons, pour mémoire, les menaces et les récriminations qu’élevèrent les Chambres de commerce des principaux ports de France, à la nouvelle de cette mesure.

L'abolition fut inscrite dans l’article 6 de la Constitution. On accordait un délai de deux mois, à partir de la promulgation du décret dans les colonies, afin que la récolte de l’année pût être à peu près effectuée. Mais, dans l'intervalle, toute vente d'hommes libres et toute punition corporelle étaient interdites. Les esclaves condamnés à des peines pour des faits qui, imputés à des hommes libres, n'auraient entraîné aucun châtiment, étaient amnistiés. Tout ce qui ressemblait ou ramenait à l'esclavage, sous des formes plus ou moins déguisées, était sévèrement proscrit — tel, par exemple, le système d'engagement à temps. Il était interdit à tout Français, sous peine de perdre cette qualité, d'acheter ou de posséder des esclaves, même en pays étrangers, et on n'accordait qu'un délai de trois ans à ceux qu'un héritage, un don ou un mariage rendait propriétaires d'esclaves.

Le principe de la représentation de toutes les possessions françaises fut décrété, le 27 avril. On réservait à l’Assemblée nationale la fixation de l'indemnité à allouer aux colons.

Un décret promulgué le 2 mai, et abolissant la censure des journaux, l'autorisation préalable et la suspension ou révocation administratives, étendit la liberté de la presse aux colonies.

Un autre décret organisa le droit aux secours des vieillards infirmes, des orphelins et enfants pauvres; il instituait, à cet effet, des hospices, des crèches, des salles d’asiles et des écoles professionnelles.

Un décret subséquent imposait l'instruction primaire, gratuite et obligatoire, à chaque commune, et promettait à chaque colonie une école d’arts-et-métiers.

Le droit au travail et l’organisation d'ateliers nationaux sur les propriétés domaniales ou sur des terrains à acheter

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par l'Etat, étaient l'objet d'un autre projet de décret et d'un arrèté. Des ateliers de discipline et un corps de surveillants ruraux devaient servir à la répression du vagabondage et de la mendicité.

Le gouvernement ordonnait enfin l'établissement de caisses d'épargne aux colonies et la célébration annuelle de fêtes du travail, avec distribution de prix aux ouvriers désignés pour leur bonne conduite par les conseils municipaux et les juges de paix.

Des commissaires généraux étaient chargés de répartir à nouveau l'impôt personnel, que le contribuable indigène était autorisé à payer par trois journées de travail.

L'histoire de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises offre pour notre thèse un intérêt particulier, car elle constitue une justification sans réplique de l'émancipation complète. Jamais, en effet, il ne s'est rencontré de meilleures conditions pour adoucir, régler, humaniser l'esclavage et rendre le système compatible avec l’évolution morale des peuples civilisés ; jamais, d'autre part, l'esclavage n'a été aboli dans des conditions plus défavorables au succès de l’entreprise. Des lois, des ordonnances, des règlements, traduisant toutes les préoccupations de la conscience publique, semblaient tout prévoir et ne laisser aucune place aux abus. Malgré tant de soins, la situation de la société coloniale était pitoyable à tous les points de vue. Le conftit permanent de deux races restées hostiles, la guerre sourde des rancunes engendrées par les abus, la corruption des mœurs et le luxe en face de l’abjection ; la paresse conduisant les blancs à l’'apathie et à la routine, un dur travail forcé menant les noirs à l’abrutissement ; la terre et le ciel ne se lassant pas de prodiguer l'abondance, mais le sol, traité aussi en esclave. s'épuisant et sans cesse déserté : les propriétaires absents représentés par des agents cruels où cupides; des lois inhumaines ou tracassières, une justice discréditée et cyniquement partiale, la religion abaïissée et faussée ; tels étaient le cadre, les principes et les manifestations de la vie coloniale.

Et personne n'osait prévoir, encore moins solliciter le terme de cette affreuse situation, tant était enracinée la croyance que l'émancipation des esclaves serait le signal du massacre des blancs. Cette sinistre prophétie troublait ceux-là même qu'elle n'arrêtait pas, et les partisans les plus résolus de l'émancipation, prenant des précautions infinies, « marchaient dans la voie des réformes comme quelqu'un qui porte une lumière près d'un baril de poudre ». (Schælcher.)

Les événements se jouèrent de ces résistances et de ces lenteurs.

«€ On voulait, dit Augustin Cochin, un délai préparatoire : iln yen eut pas. On voulait une liquidation régulière de l'énorme dette coloniale ; cette liquidation fut soudaine et violente.

» On voulait que l'indemnité accordée aux colons fût préalable : elle ne put être payée qu'après l'émancipation ; qu'elle fût au moins prompte : on l’attendit deux ans; qu'elle fût large : les colons touchèrent 500 fr. à peine ; qu’elle servit de subvention au travail salarié : elle fut absorbée par les dettes. (1)

» On voulait fonder des hospices, des écoles, des prisons ; les crédits étaient votés, on n'eut pas le temps de les appliquer.

(1) Aux termes d’une loi votée le 30 avril 1849, l'indemnité fut fixée ainsi qu’il suit :

1° Une rente de 6 millions 5 0/0.

2 Une somine de 6 millions, payable en numéraire trente jours après le décret.

La répartition entre chacune des colonies que possédait alors la France eut pour base le chiffre de la population esclave, savoir :

Martinique... :-..-..-.-.-0 04441 coclaves, 1:507.885 tr, 00

BAC PEER PE EN Et OL UT 1.947.164 fr. 85 M ou DO, — 372.571 fr. 88 RÉUDIONS RE etre die. . 60.651 — 2 055 200 fr. 25 Sénégal (9.800 esc., 550 engagés, 10.350 — 103.503 fr. #1

Nossi-bé, Sainte-Marie.......... 3.500 - 11.673 fr. 81

» On voulait une large effusion de l’enseignement religieux, pour inculquer à l'esclave le sentiment de la dignité d'homme libre, et l’on demandait un clergé mieux gouverné, plus nombreux et plus pur : les évèches coloniaux ne furent établis que trois ans après.

» On voulait fortifier les garnisons et les tribunaux, ne proclamer la liberté qu’en pleine paix armée : elle fut proclamée en pleine révolution déchainée.

» On voulait, par l'introduction d'ouvriers libres, conjurer d'avance la désertion des ateliers et donner l'exemple du travail sans contrainte : les crédits restèrent sans emploi; on eut à organiser le travail aux colonies pendant qu'on essayait le socialisme en France.

» On voulait, par un large dégrèvement sur les impôts, encourager la production et dédommager les producteurs : le dégrèvement ne fut obtenu qu'après quatre ans et ne devint complet qu'après douze ans.

» On voulait initier lentement l'affranchi à la vie civile : l’esclave, à peine libéré, fut fait électeur, et on le gratifia, sans transition, du suffrage universel et de la liberté illimitée de la presse...

» En un mot, l'abolition de l'esclavage fut contemporaine de l'abolition de l’ordre et de l'abolition du commerce.

» Dans de telles circonstances, si la société coloniale eût été bouleversée, ensanglantée, couverte de ruines, qui done en eût été surpris ? |

» Or, à la Martinique, en 1848, à la Guadeloupe, en 1849, le sang a coulé, le feu a été mis. Mais la Révolution est responsable de ces désordres rapides, et non pas l'émancipalion. Que serait-il arrivé sans l'affranchissement ? Voilà ce qu'il est juste de se demander. Où sont, depuis les premiers moments, les victimes que la liberté a faites? Où sont les représailles qu'elle à déchainées”? A la Martinique, à la Guadeloupe, la révolution sociale a fait moins de mal que dans trente départements de la France. A Ia Guyane, aucun

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trouble, malgré la facilité de fuir et de se cacher ; à Bourbon, pas un incendie, pas une vengeance, pas une faillite.

» Sans doute, la production a été réduite, mais jamais elle n'a été tarie ; le travail a diminué, mais jamais il n'a cessé tout à fait; la propriété a souffert, ce dernier coup a consommé la ruine de propriétaires endettés, cela est incontestable ; mais ces souffrances étaient ressenties en France et dans le reste du monde, en même temps qu'aux colonies. Elles ont duré plus longtemps ; cependant cinq ans s'étaient à peine écoulés et le mouvement total des affaires ‘avait dépassé, dans les quatre colonies, les chiffres antérieurs à 1848 (x).

» Sans doute, un grand nombre de noirs se refusent au travail et considèrent la liberté comme le droit de ne rien faire. Prenez-vous en à la nature du sol et à la nature humaine. Dans aucun pays du monde l'homme ne trapaille plus que cela n’est nécessaire pour satisfaire ses besoins, ses goûts, ses désirs; dans aucun pays du monde l'homme ne travaille volontiers pour autrui, lorsqu'il peut trouver son compte à travailler pour lui-même. Prenez-vous en surtout à l'esclavage. D’où vient l'horreur des anciens esclaves

(1) A l'a Guadeloupe, la Banque, avec un capital de 3 millions, vit ses opérations s'élever, de 7.176.347 fr. en 1853-54, à 21.962.212 fr. en 1858-59, Les prêts sur récolte, au taux de #4 ?},, atteignirent 2.861.897 fr. Bénéfice net : 14 pour 100.

A la Martinique, la Banque, dans l'exercice 1858-59, escompta pour 27 millions de valeurs, consentit des prêts sur récolte pour 1.602.512 franes, au lieu de 154.000 fr.; chiffre de l'exercice 1853-54, et clle distribua un dividende de 8.81 °/;. |

A la Guyane, avec un capital de 300.000 fr. la Banque escomptait, dans la même période, pour 1.832.622 fr. d'effets, réalisant de ce chef un bénéfice net de 16.27 0/,.

A la Réunion, les opérations de la Banque, garanties par un capital de 3 millions, montaient de 12.354.612 fr. à 19.896.118 fr.; les prêts sur récolte s’élevèrent à environ 2.500.000 fr. et le dividende fut de 9.57 p. 100. (Rapport officiel de M. Lepelletier de Saint- Rémy, agent central des Banques coloniales, juillet 1859).

pour leur ancien travail? La liberté en est l'occasion, mais la servitude en est la cause.

» D'ailleurs, le nombre des travailleurs a beaucoup moins diminué qu'on ne l'a dit, et, de plus, le travail est plutôt déplacé que diminué. Le paysan est devenu artisan, ou plutôt propriétaire, il n'est pas toujours devenu vagabond. Que l'on conteste tant qu'on voudra les arguments tirés du progrès des importations et des exportations, ils prouvent tout au moins que ces prétendus miséreux consomment beaucoup et que ces prétendus paresseux produisent beaucoup. Or, de deux choses l’une : ou bien il faut autant de travailleurs pour autant de produits, et, dans ce cas, le chiffre des travailleurs n'a pas baissé si largement qu'on l’aflirme, ou bien moins d'hommes libres, travaillant moins d'heures par jour, ont produit plus qu’un grand nombre d'esclaves, et, dans ce cas, la supériorité du travail libre sur le travail servile est démontrée. Cette dernière hypothèse est la vraie (1).

» Haïti, dit-on, est l'exemple d'une terre abandonnée aux seuls noirs ; mais si on l'avait rendue aux seuls blanes, sans leurs anciens esclaves, qu'en auraient-ils pu faire ? Pendant l'esclavage, l'indolence des blancs était proverbiale. Depuis l'émancipation, ils ont pris courageusement leur parti. A la Réunion, l'outillage a été changé, les procédés améliorés ; le revenu a doublé. Aux Antilles, on a fondé des usines centrales, introduit des machines et des engrais ; on se sert du crédit agricole, on appelle le libre échange ; en un mot, on sort des traditions routinières et ruineuses, compagnes funestes de l'esclavage.

» Quant au progrès moral, le succès de l'émancipation est complet. Le nombre des mariages, des reconnaissances,

(1) La question de la productivité du travail servile comparé au travail libre est, à notre avis, bien simple à résoudre, du moment qu'on admet que l’intérêt personnel est le grand moteur de l’activité humaine, L'eselave n’était pas intéressé au reudement maximum du travail auquel on le contraignait, vu que ce résultat ne l'aurait pas soustrait à la servitude, jugée indispensable par les colons.

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des légitimations, a été énorme. Les enfants ne sont plus abandonnés ; la famille est constituée. Le goût de la propriété consolide la famille : la petite propriété s'étend ; le noir paye l'impôt, comprend les institutions françaises et s'y plie aisément. Les écoles sont pleines. bien que l'instruction ne soil pas obligatoire ni gratuite. La religion est respectée, goûtée, pratiquée ; elle a reconquis sa dignité, en étendant sa bienfaisante influence. La classe des noirs mariés et rangés. qui était la minorité, est devenue beaucoup plus nombreuse (1); la classe des ivrognes et des débauchés diminue (2). Les esclaves paresseux sont restés paresseux, et

(1) Dans les derniers temps de l'esclavage, c’est-à-dire de 1802 à 1848, la moyenne annuelle des mariages, pour les divers éléments de la population coloniale, se répartissait ainsi : { mariage sur 150 blancs ; 1 sur 220 personnes de couleur. En ce qui concerne les eselaves, la proportion était la suivante :

A la Guyane, | mariage sur 531 esclaves;

A la Martinique, 1 sur 5.577 esclaves ;

A la Guadeloupe, 1 sur 6.880 esclaves.

A l’Ile-Bourbon, aucun mariage sur un chiffre de 70.000 esclaves !

Or, le premier effet de l’affranchissement, dans les colonies anglaises, fut une augmentation telle du nombre des mariages que « le bijoutier de l’île d'Antigoa dut faire fondre des doublons pour les convertir en anneaux. » (A. de Gasparin, Æsclavage et traite).

(2) Répartition des condamnations subies, eu 1833, par les hommes libres et les esclaves dans les quatre colonies françaises, d’après les notes publiées par le ministère de la Marine et des Colonies :

A la Guyane : population libre, 5.058 âmes, — 3 condamnations ; esclaves, 16.898, — 12 condamnations, Proportion : 1 condamnation sur 4.686 libres et sur 1.408 esclaves.

A la Martinique : population libre, 37.955 âmes, — 20 condamnations ; esclaves, 78.076, — 44 condamnations Proportion : 1 condamnation sur 1.879 libres et sur 1.774 esclaves.

A l'Ile-Bourbon : population libre, 35.623 âmes, — 22 condamnations; esclaves, 70.406, — 26 condamnations. Proportion : 1 condampnation sur 1.619 libres et sur 2.700 esclaves.

À la Guadeloupe : population libre, 31.252 âmes, — 26 condamnations ; esclaves, 96.322, — 19 condamnations. Proportion : 1 condamaation sur 1.202 libres et sur 5.070 esclaves.

Le chiffre de la proportion dans ces deux dernières colonies n'est-il pas éloquent? Dira-t-on que le Code Noir soumellait à de simples

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pourtant ils ne mendient pas et ne meurent pas de faim. JE NE SAIS PAS SI L'ON POURRAIT FAIRE UN TABLEAU PLUS SATIS- FAISANT DE PLUSIEURS RÉGIONS AGRICOLES DE LA FRANCE, SANS PARLER DES CONTRÉES INDUSTRIELLES.

» Est-ce à dire que les colonies françaises soient un paradis? Non, mais elles sont beaucoup plus éloignées qu'elle ne l’étaient de ressembler à un enfer. Est-ce à dire que leur situation soit sans péril et leur prospérité sans ombre ? Nullement. Au point de vue moral, la réconciliation des races est loin d’être complète. Au point de vue matériel, les colonies ont à lutter, comme les sociétés européennes, contre les difficultés générales nées de l'état actuel des classes laborieuses, plus capricieuses, plus mobiles, plus éclairées, plus difficiles qu'autrefois. Elles ont à lutter, en outre, contre les difficultés spéciales de leur situation dans le monde : une population trop faible pour l'étendue du territoire ; un territoire qui produit avec une incomparable fertilité des denrées précieuses, mais produites également et de plus en plus dans des pays cent fois plus grands, cent fois plus peuplés, etdont la principale, le sucre, est devenue sur le sol même de la métropole l’objet d’une industrie énergique. C'était leur malheur, il y a quarante ans; il est le même (1). L’émancipation des noirs n’y est pour rien; grâce à elle, au contraire, ces petites sociétés se présentent à la lutte, plus honnêtes, plus fortes, plus actives, dégagées du souci d’une crise toujours menaçante qui pesait à la fois sur les situations et sur les consciences. Elles peuvent affronter, elles sollicitent, au lieu

peines disciplinaires certains délits qui, commis par les blancs, donneraient lieu à des poursuites judiciaires ? Nous répondons avec A. de Gasparin, que « ce Code a aussi inventé pour les esclaves des crimes qui n'existent pas pour les hommes libres », et que «le fouet des planteurs laissait entière la part de la prison et de l’échafaud, »

(1) La canne contient 15 à 20 0/0 de sucre; on n'est parvenu à en extraire que 5 à 6 0/0. La betterave contient 80 0/0 d'eau, 1 0/0 de pulpe et 10 0/0 de sucre ; on en extrait jusqu’à 7 0/0. ;

d'un marché unique, le libre placement de leurs produits sur tous les points du monde...

» La liberté du produit sera la conséquence de la liberté du travail. Cette crise inévitable est l'accomplissement de ce qu'on peut appeler la loi du développement colonial. » (Augustin Cochin, L'abolition de l'esclavage, t. I, p. 33r et suiv.).

Cette citation est longue, mais aussi quelle clarté elle projette sur la question noire dans les colonies! Ce généreux plaidoyer, issu d'une démonstration si vigoureusement nette, ce témoignage si péremptoire et si précieux pour nous, émane, non d'un négrophile intransigeant, comme Schælcher où Grégoire, mais d’un « conservateur par tradition et par tempérament », d'un auteur qui, en ouvrar#t son enquête sur les résultats comparés de l'émancipation dans les pays qui l'ont prononcée et de l'esclavage dans les pays qui l'ont maintenu (1). se place « devant les faits, devant les réalités pratiques », et déclare qu'il ne veut point «s'engager dans un plaidoyer pathétique, qu'il faut se refuser les larmes et consulter les chiffres ».

Sur la question de l’indemnité accordée aux anciens possesseurs d'esclaves, nous pensons que le gouvernement métropolitain avait parfaitement le droit d’en rejeter le prin cipe.

(1) Comme preuve que M. Cochin n'est pas suspect d’une tendresse exagérée envers les nègres, nous citerons seulement cette appréciation qu'il formule sur l’un des ouvrages les plus méritoires du grand abotionniste Grégoire, l’ancien évêque devenu Conventionnel : « Les abolitionnistes, bravant l'évidence et l’histoire, accordaient à la race noire les plus brillantes destinées intellectuelles, et Grégoire composa un livre sur la Littérature des nègres... Nous n’en sommes plus à ces exagéralions ». 3

Or, nous avons eu entre les mains l'ouvrage précité, et nous avons constaté avec bonheur que Grégoire, tout comme Augustin Cochin lui-même, s’est placé devant la réalilé des faits; l’authenticité des témoignages qu'il invoque est facile à contrôler. Nous aurons, d'ailleurs, l'occasion d’en reproduire quelques-uns.

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Le cas, en effet, n'était plus le même en 1848 qu'en 1804. à l'issue de la guerre de l'indépendance d'Haïti. La traite ayant été abolie par la loi française depuis 1818, on n'aurait eu qu'à rechercher l'origine de tous les esclaves qui existaient en 1848 dans les colonies des Antilles pour prendre la plupart des colons en flagrant délit de possession criminelle.

A entendre les réclamants. on aurait dù leur payer, non seulement la valeur vénale de leurs esclaves, mais encore une somme compensatoire pour le dommage que cette dépossession causait à leurs plantations. Nous répondons encore que l’esclave n’est pas une propriété : c'est même pour cela qu'on l’affranchit. «L’émancipation n'est pas la privation du droit de propriété, elle en est la négation. Si l'on poussait à bout les principes, c’est plutôt à l'esclave que serait due l'indemnité, puisqu'il a été privé par violence du fruit de son travail. »

Le gouvernement danois, lorsqu'il proclama l’'émaneipation, partit de ce principe, non contesté, que tout Etat a le droit de modifier les conditions qu'il impose au commerce et à l’industrie, et même les conditions de la propriété, lorsqu'elles ne sont pas en harmonie avec la morale et le bien général. Or, « l'esclavage, dit excellemment le due de Broglie dans son Rapport, est une fiction étrange que l'Etat a créée, une faveur exorbitante que l'Etat a concédée. Cette fiction, cette faveur, il a le pouvoir de les détruire, puisqu'il les à faites; il en à le droit, puisqu'il en a le devoir ».

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