DUR
seurs. Les Espagnols dressèrent des chiens pour découvrir la retraite de leurs victimes; et quelques-uns, associant la religion à leur exécrable cruauté, firent vœu de massacrer chaque jour douze Indiens en l'honneur des douze apôtres (1).
Après avoir ainsi décimé la population, qui s'élevait, lors de la découverte, à plus d’un million, les Espagnols s'entr'égorgèrent pour quelques onces d'or. Colomb, durant ces tristes événements, était en Espagne où il s'eflorçait en vain d'obtenir du gouvernement un nouvel envoi d'hommes aux Antilles; ne pouvant décider aucun de ses compatriotes à le suivre, il se fit ouvrir les prisons et prit avec lui tous les criminels qu'il y trouva. Ces brigands, joints à ceux qui étaient restés en Amérique, accablèrent de mauvais traitements les aborigènes qui avaient échappé au massacre, et, devenus assez forts pour braver l'autorité de leur souverain, ils firent bientôt repentir Colomb d'avoir eu l'idée de transformer quelques centaines de scélérats en fondateurs d'un Etat chrétien (2).
(1) Raban, Résumé de l'histoire de Saint-Domingue.
(2) Washington Irving nous apprend que Christophe Colomb, l'illustre Colomb, voulut faire transporter en Espagne les Caraïbes, afin de les y vendre comme esclaves, mais qu’il se heurta au refus de Ferdinand et d'Isabelle. Colomb, toujours d’après le même historien, aurait alors envoyé de lui-même à Séville 500 prisonniers indigènes pour y être vendus. La reine Isabelle fit consulter les théologiens, pour savoir s'il était permis de vendre les Zndiens. Les avis furent partagés ; Isabelle-la-Catholique, faisant prévaloir son propre sentiment, ordonna que les Indiens fussent renvoyés dans leur pays natal et recommanda de se concilier l'amitié des indigènes par de bons traitements.
Destitué, le grand amiral essaya plus tard de se justifier, en disant qu'il avait eu en vue le propre intérêt des Indiens : il aurait voulu leur faire enseigner les vérités de la religion, avec les arts et les usages d'Europe, afin que, revenus dans leur ile, ils pussent aider à civiliser leurs compatriotes (Æistory of Columbus, t. XI, liv. VI, p. 69 et lv. XVII, p. 36%). Il faut avouer que la justification est mauvaise, car, quelle que fût la pureté de l'intention, nous ne voyons pas bien la nécessité, ni même la possibilité de la réaliser au moyen de l’esclavare,
Un nouveau gouverneur, Nicolas de Ovando, fat envoyé à Hispanola, en 1501. La tyrannie des Espagnols n'avait fait que s'accroître avec le temps. Une princesse indigène, la reine et poétesse Ana-Caona (1), célèbre par son esprit autant que par sa beauté, se prépare à lever une armée ; Ovando, instruit de ses dispositions, l'invite à une fête, s'empare de sa personne et la fait pendre avec les grands de sa cour.
En 1506, les Espagnols, ayant violé un traité conclu avec les Indiens, ceux-ci prirent de nouveau les armes. Ce fut, dès lors, une guerre d’extermination qui ne cessa qu'avec le supplice du dernier souverain de l'ile. De cette époque date le régime des repartimientos, qui, aggravé à Cuba sous le nom de régime des reconcentrados, est devenu d'une pratique courante dans les guerres coloniales.
Enchaïînés deux à deux, mutilés pour la plus légère faute par des maitres qui ne donnaient leurs ordres qu'avec le fouet, ces malheureux imploraient la mort à grands cris, et et il en périt presque autant par le suicide que par les sévices. « On faisait relever à force de coups ceux qui pliaient sous leurs fardeaux. Il n'y avait de communication entre les deux sexes qu'à la dérobée; les hommes mouraient dans les mines, et les femmes dans les champs que cultivaient leurs faibles mains. Une nourriture malsaine et insuflisante achevait d’épuiser des corps exténués de fatigue. Le lait tarissait dans le sein des mères, qui expiraient de faim et de lassitude, pressant contre leurs mamelles desséchées leurs nourrissons mourants. Les pères s'empoisonnaient ; quelques-uns se pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs enfants et leurs épouses ; leur race n’est plus !.. » Et l’homme de bien dont nous invoquons iei le témoignage authentique, ajoute : « IL faut que je m'’arrête un moment ; mes yeux se remplissent de larmes et je ne vois plus ce que j'écris. » (Raynal, Histoire philosophique des Deux Indes).
(1) Ana Caona, en langue caraïbe, signifie Feur d'or.