Chapitre III Rome
Le principe du paternicat donnait toute autorité au chef du groupe social sur les individus qui le composent. Ils n'y avaient de place que celle qui leur avait été spécialement assignée en ne considérant que Futilité immédiate de l'ensemble, et souvent peut-être aussi l'intérêt du chef. Ce principe se retrouve en toute sa force dans l'organisation de la famille romaine : à Rome, comme à Athènes, l'intérêt général voulait que le nombre des familles demeurât invariable ; le chef de chacune d'elles avait tout pouvoir pour en assurer la meilleure administration, conduisant à la conservation et à la prospérité.
Le chef de famille, investi d'une autorité absolue, assigne à l'individu le rôle le plus favorable à l'intérêt général : instruments d'acquisition et de production au profit de la famille, les individus, hommes et fem-
mes, ne sont que des moyens utilisés à la prospérité de la société. Ce sont, au fond, les mêmes principes que ceux qui dominent les civilisations orientales et helléniques ; mais tandis qu'en ces pays la loi et les mceurs s'accordent en général pour maintenir en leur rigueur primitive des règles qui devaient nécessairement céder devant les idées d'équité et de justice nées avec le développement de la civilisation, les mœurs romaines, sinon la loi, la coutume et le droit prétorien, sinon le strictumjus, vont apporter de jour en jour au principe fondamental, des dérogations toujours croissantes, en harmonie avec l'évolution sociale, avec la tendance réalisée progressivement qui pousse à donner à l'individu un rôle indépendant de celui de moyen de prospérité pour la société, à le considérer comme une personne, à le laisser s'élever au dessus de la famille et de l'Etat.
Le principe qui domine toute la matière de la position économique de la femme dans la société, et qui constitue proprement le motif de différenciation entre les conclusions romaines et celles qui furent adoptées en Grèce et en Orient, apparaît dans l'éducation. C'est de là que découle et que devait découler logiquement les modifications importantes apportées aux récries primitives qui auraient dû faire loi dans un régime fondé sur le paternicat. Loin d'aggraver comme en Grèce et en Orient, par une absence complète d'éducation, l'infériorité intellectuelle de la femme déclarée par la religion et consacrée par les mœurs, on s'efforçait à
Rome de relever cette prétendue infériorité en donnant aux femmes une éducation propre à développer en elles un esprit sérieux et un caractère résolu ; dans les maisons riches, les jeunes filles étaient élevées comme leurs frères par des esclaves lettrés ; elles recevaient les mêmes leçons, on les faisait étudier dans les mêmes livres (i); les plébéiennes étaient envoyées aux écoles public]ues sur le forum auprès des boutiques vieilles (2), ces écoles étaient fréquentées aussi par les garçons et, comme il arrive encore en Amérique, on y élevait les deux sexes ensemble (3).
11 résultait de cette éducation commune que les femmes avaient les mêmes connaissances que les hommes et souvent des qualités semblables ; par suite de l'éducation qu elles recevaient, les femmes romaines étaient donc portées à exercer les mêmes fonctions que les hommes.
iMais si telle eût dû être la conclusion logique de cette réforme en le principe primordial, telle ne fut pas immédiatement et absolumentcelle des faits. La loi resta fidèle aux prémisses posées par la tradition ; les mœurs, tout en s'en écartant, ne le firent que peu à peu, et comme le droit prétorien aimait à tirer du vieux droit quiritaire les premières bases servant à asseoir les moyens de réa-
(i) G. Boissicr. La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, II, 240.
(2) T.-Live, III, 44. Friedlânder. Sitteng-esch. Roms. I, 265.
(3) Martial, IX, 68, invisum pueris virginibusque caput, ditil. en parlant du niaitre d'école.
lisation du progrès réclamé et imposé par les besoins de la pratique, ainsi les mœurs, préférant ne pas rompre ouvertement avec les vieilles idées traditionnelles, se contentent de les interpréter plus largement pour en tirer les moyens de l'évolution progressive ; elles respectent les principes, mais elles les poussent en leur sens le plus libéral jusqu'à leurs conséquences ultimes.
Comme en Grèce, mais à un degré supérieur, on retrouve ainsi à Rome la lutte entre les deux principes opposés de la tradition et du progrès ; la tradition plus tenace, fixée en des textes précis et inflexibles, le progrès plus libéral en sa tendance à faire prédominer la notion d'équité, pénétrant les mœurs et inspirant des règles de pratique parfois en opposition, sinon avec la lettre même, au moins avec l'esprit des vieux textes législatifs.
Sans atteindre encore, même en pratique et à côté de la loi, la situation conforme à la justice et qui parait toute privilégiée dans l'antiquité, de la femme égyptienne, les femmes romaines obtiennent, au cours de révolution progressive de la civilisation, une place dans la vie extérieure et sociale, qui, en général, peu différente de celle des femmes dans la majorité des Etats modernes, était quelquefois supérieure, et même, à certains points de vue, réalisa le principe d'égalité que réclame l'esprit du progrès et qu'avait déjà, en Grèce, préconisé Platon.
Le principe bientôt admis fut celui-ci : toutes les fois qu'on ne se trouvait pas en face d'un texte prohibitif