‹ Étude historique sur les professions accessibles aux femmes: Influence du sémitisme sur l'évolution de la position économique de la femme dans la sociétéChapitre 16 sur 58 · Chapitre Premier · texte numérisé non relu

Chapitre Premier

Le Christianisme.

La doclrine ou Tœuvrc même du Christ, dégagée de toute influence juive, est en faveur de la femme; lui qui avait fait appel aux faibles, Tami des petits et des opprimés, il avait également pris celle-ci sous sa protection. Jésus proclame l'égalité de tous les êtres humains, hommes et femmes : « il n'y a plus ni Juifs ni Grecs, ni esclaves ni libres, ni mâles ni femelles, car tous sont en Jésus-Christ (i). »

Jésus ouvre la cité de Dieu à toutes les femmes sans distinction, même à la femme adultère (2) : et il réserve une place d'élection à la Vierge ; la femme consacrée à Dieu, et qui a conservé toute sa pureté, a droit à quelque chose de plus, il y a une grandeur et une noblesse en elle, inconnues chez les autres créatures ; elle est plus proche de Dieu, il lui communique quelque

(i) Épît. de saint Paul aux Galat., m, 28.

(2) « Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre contre elle. « « Je ne te condamne pas, va et ne pcche plus. » S. Jean, vm, 7, 11 ; S. Luc, vu, 87, 47. (Bridel. La Femme et le Droit, p. 80.)

Chauvia. 7

émanation divine de sa sainteté : la Vierge pure a droit à plus que la justice, le christianisme a pour elle comme un culte, que ne pourra pas détruire même l'œuvre du judaïsme.

Sous cette influence favorable, le moyen âge chrétien eut sans doute largement ouvert aux femmes, l'accès à toutes espèces d'emplois ; elles purent exercer, et exercèrent dans les premiers siècles, des fonctions publiques sacerdotales ; on leur confia la direction et l'administration de couvents importants ; elles partagèrent avec les hommes, les fonctions de l'enseignement ; la profession de médecin des femmes leur fut longtemps un monopole.

Fonctions publiques sacerdotales.

Les femmes, dans les premiers siècles du christianisme, participèrent aux dignités religieuses. Pline, dans une lettre à Trajan (i j, dit qu'il a fait mettre à la torture deux chrétiennes esclaves, qui exerçaient une fonction ; il s'agit sans doute ici des « diaconesses », Ces fonctions étaient généralement confiées à des femmes vouées au célibat ou à des veuves. Les diaconesses recevaient l'imposition des mains, et comptaient parmi les membres du clergé (2) ; elles relevaient hié-

(1) Livre X, p. 97.

(2) Fleury. Mœurs des Israélites et des Chrétiens (1739), in-12, p. 14.3.

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rarchiquement de l'évéquc. Leurs devoirs les appelaient près des femmes, dans réyiise et hors de Téglise; elles remplissaient des offices d'enseignement et de surveillance ; elles visitaient dans leurs maisons, les chrétiennes pauvres et malades, leur répétaient les instructions du catéchisme, et les conduisaient au baptême. Dans réglise, elles gardaient les portes du côté des femmes, avaient soin que chacune fût placée en son rang, et observât le silence et la modestie ; elles avertissaient les prêtres et les diacres, des besoins des autres femmes, et faisaient, sous leur direction, tout ce qu'ils ne pouvaient faire eux-mêmes avec autant de bienséance. Les diaconesses rendaient compte de leurs fonctions à Tévêque, ou, par son ordre, aux prêtres et aux diacres. Même après que l'influence juive eût fait exclure les femmes de toutes fonctions spirituelles et religieuses, l'usage s'en était toutefois conservé, comme par exception, dans quelques couvents ; avant 1 789, les Chartreuses de Saleth, dans le Dauphiné, faisaient encore à l'autel, l'oflice de diacre et de sous-diacre ; l'abbesse de Saint-Pierre de Lyon remplissait aussi l'office de sous-diacre ; elle chantait l'épître et portait le manipule (1).

On peut sans doute ranger au nombre des fonctions publiques, sinon sacerdotales, du moins religieuses, qui furent accessibles aux femmes, la direction et l'administration des couvents de femmes.

1) Frank. La Femme avocat. Bruxelles, i(38o, p. i5, note i.

L'institution des couvents, au moyen âge, avait presque le caractère d'une institution d'Etat, tant était grande leur importance, non seulement au point de vue spirituel, mais aussi au point de vue temporel. Le caractère de souveraineté, comprenant un certain nombre d'attributs dont le but est la satisfaction de besoins communs, ne se trouvait pas, au moyen âge comme aujourd'hui, au pouvoir de l'Etat seul, mais fractionné et dispersé aux mains de divers groupements intermédiaires entre l'individu et l'Etat, tout ce qui est devenu, dans le monde moderne, fonction étatique appartenait alors à ces groupements : telle, la fonction d'enseignement. L'instruction publique, qui aujourd'hui est fournie par l'Etat, appartenait au moyen âge à l'Eglise. Elle remplissait cette fonction, pour ce que l'on appellerait aujourd'hui l'enseignement secondaire et supérieur, au moyen des couvents; au moyen des petites écoles ou écoles de grammaire relevant de la paroisse, pour ce qui correspond à l'enseignement primaire.

Les couvents de femmes étaient dirigés par des femmes. L'histoire nous a conservé les noms de célèbres abbesses (i), fondatrices ou directrices de couvents, justement renommées pour leur savoir et leur autorité. Dans les monastères de femmes comme

(i) Lioba, abbesse du monastère de Fulda, connaissait les Livres saints, les écrits des Pères et le Droit ecclésiastique. Leroux de Lincy. [>es *emmes célèbres de Tanc. France, p. 2o5.

Sainte Radegonde, fondatrice d'un monastère à Poitiers, sous

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dans les monastères d'hommes, le temps était également partagé entre les travaux manuels et intellectuels ; les femmes n'y consacraient pas seulement leurs veilles à filer des vêtements pour l'indigence, à soigner les enfants pauvres, que le vice et la misère abandonnaient sans appui, mais elles copiaient les textes des saintes écritures et les œuvres profanes de l'antiquité : « On venait de toutes parts, dit Michelet (i), au couvent de Nivelle, consulter sainte Gertrude sur le sens des plus obscures allégories de la Bible. Au monastère de Chelles, près de Paris, les hommes et les femmes écoutaient avec un égal respect les leçons de sainte Bertilla ; les rois de b Grande-Bretagne lui demandèrent quelques-uns de ses disciples, pour fonder des écoles et des monastères, elle leur envoya les maîtres et les livres (2).

Les cloîtres dirigés par les femmes étaient des maisons d'éducation pour les filles. Dès le, viii* siècle, et jusqu'à la renaissance des lettres, les femmes d'une

Childebert, composait des poésies latines et faisait jouer des pièces de théâtre dans son couvent. Leroux de Lincy. Op. cit., p. 90, s.

L'abbesse de Fontevrault (noo), avait la suprématie sur la communauté de femmes et sur la communauté d'hommes voisine. Elle avait le double g-laive temporel et spirituel ; elle punissait et absolvait; d'elle émanaient les censures et les indulgences. Tous les biens de l'Ordre étaient entre ses mains. (Leroux de Lincy. Femmes célèbres de l'ancienne France, p. 206.)

(I) .Mémoire sur l'éducation des femmes au moyen âge, i83S, 10-40, cité par Leroux de Lincy, p. 190, s.

(2)^Leroux de Lincy. Op. cit., p. Q04.

condition élevée passaient une partie de leur jeunesse dans les monastères, d'où elles retiraient une éducation littéraire et scientifique assez étendue (i). Dans les premiers siècles, sous l'action favorable du christianisme pur, on donnait aux femmes l'éducation complète des couvents, comprenant ce que l'on appelait le triviiim et le qiiadriviiim (2) ; elles savaient en outre déchiffrer toutes sortes d'écriture, tracer de beaux caractères, et les orner d'enluminures; elles connaissaient assez bien la langue latine pour lire la Bible et les Saints Pères dans les originaux (3). Un grand

(i) Le manuel de Dhuoda, épouse de Bernard, duc de Septimanie, qui date de l'année 841, donne une haute idée de l'éducation que recevaient alors les filles dans les couvents.

Dhuoda composa ce traité pour l'éducation de son lils aîné Guillaume. C'est un manuel de morale chrétienne, écrit en langue latine, et qui témoigne de connaissances très étendues. 11 contient des invocations en vers, des citations de Prudence, de Donat. d'Ammonius, et d'innombrables passages de la Bible. Dhuoda y fait de la théologie comme les Docteurs de l'Église, et de la philosophie à la manière pythagoricienne en faveur chez les grands théologiens du moyen âge. ^Ed. Bondurand. Le Aianuel de Dhuoda, 843. Paris, 1887. •

(2) Le Trivium comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique.

Le Quadrivium se composait de l'arithmétique, de Taslronomie, de la géométrie et de la musique. (Leroux de Lincy. Op. cit., p. .554. j

(3) Par suite de cette éducation très complète, donnée dans les couvents, il se trouva, en Italie, des femmes assez versées dans la science du droit canonique, pour l'enseigner publiquement.

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nombre joig-nait à ces connaissances générales, l'art de soigner les blessures, la science des différentes plantes et du parti qu'on en peut tirer pour laguérison des maladies.

Ce fut des couvents, que sortirent les institutrices des écoles de grammaire, et les femmes médecins, les Médeciennes du moyen âge.

Professions Libérales.

L'instruction primaire était loin d'être aussi répandue au moyen âge que dans les Etats modernes :

Au xiF siècle, Dotta. la fille d'Accurse, fut lectrice de Droit à Bologne ; au xiv» siècle, les deux filles de Jean d'Andrée, Bettina et Novella d'Andréa, furent également lectrices de droit canonique à l'Université des Légistes de Bologne. L'influence favorable du Christianisme continua à se faire sentir, même après que la renaissance des lettres tendit à taire prévaloir le système grec, en cette matière de l'éducation des femmes ; au xvf et au xviiF siècle, on trouve encore, en Italie, des femmes assez instruites pour professer publiquement dans les Universités. En 1.570, Maria Gaetano Agnesi était professeur de mathématiques à rUniversité de Bologne. Au xviif siècle, la florentine Bettina Calderini et la bolonaise Bettisia Gogyadini furent professeurs à Bologne, l'une de Droit civil, Tautre de Droit canonique. A la même époque, Novella, de Bologne, enseignait le Droit à r Université de Padoue.

toutefois, dès le xiii* siècle (i), il existait à Paris de petites écoles soumises à la juridiction du chantre de la cathédrale, où les enfants de tous les habitants de la ville, étaient admis moyennant une rétribution légère. Ces écoles, divisées en deux classes, celles des garçons et celles des filles, étaient au nombre de 20 pour les filles au mois de mai i38o (2): c'étaient les petites écoles ou écoles de grammaire ; on y enseignait à lire et à écrire, à calculer et à pratiquer la religion catholique. Les écoles de lilles étaient dirigées par des femmes, dont quelques noms sont parvenus jusqu'à nous (3) ; on y apprenait aux tilles les mêmes choses qu'aux garçons, les maîtresses devaient aussi donner à leurs élèves une éducation morale (4). Les écoles de lilles prirent, avec les accroissements de Paris, un développement considérable, mais celui-ci fut par la suite arrêté, après la renaissance des lettres, sous riniluence de l'opposition combinée du Judaïsme et de r Hellénisme.

(i) Leroux de Lincy. Op. cit.

(2) Statuts et règlements des petites écoles du 6 mai i38o, p. 179.

(3) Jeanne deVienetc, Jeanne Pelletier, Sersine la Bérangère, Marion de La Porte, Jeanne la Mercière, mentionnées au reniement touchant les écoles, lu dans la séance du 6 mai i3;î().

(4; « Dcffendez encore à vos escolières la vanité, le luxe, l'or- « gueil, la superbe, la braverie, les nuditez du col, du sein, des « épaules, des bras, d'avoir les cheveux frisez, poudrez, tortillez, a des g-alants et autres habillements mondains et braveries « excessives. » Statuts et règlements des petites écoles.) InlioJ.

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A l'exemple des prêtres qui étudiaient la médecine dans leurs couvents, et peut-être à leur instigation, dès les premiers siècles du moyen âge, les femmes se livrent aussi à l'exercice de la médecine, et même de la chirurgie. On donnait aux femmes médecins qui pansaient les blessés, le nom de mcdeciennes ou mir esses (i).

Gauthier de Coinsi (2) en fait mention dans ses œuvres ; au vi"' siècle, la reine Radegonde, femme de Clotaire \", transforma la maison royale d'Aties en un hôpital pour les femmes indigentes; l'hôpital était dirigé et desservi par des femmes (3).

L'enseignement de la médecine faisant partie de réducation que recevaient les femmes dans les couvents, presque toutes les filles et femmes nobles avaient des notions de médecine pratique et de chirurgie, les auteurs du temps en témoignent (4) ; en dehors de ces connaissances générales, certaines femmes acquirent la science spéciale des accouchements, et des maladies des femmes, elles exercèrent la profession de médecin et de chirurgien.

(1) Dupouy. Le moyen âge médical, p. 11.

(2) Tout le monde fait esmerveillier En Salerne n'a Montpellier

N'a si bonne fisicienne Tant soit bonne médecienne Tous ceux sanes cui tu atouches.

(3) Aug-. Thierry. Récits des temps mérovingiens, t. Il, p. 266, 2'-- édit.

(4) Dupouy. Op. cit.

Jusqu'au xvi'' siècle, toute la médecine des femmes n'est même exercée que par celles-ci ; c'est un véritable monopole, elles seules sont appelées, même près des personnages de la plus haute distinction, on les admet en justice, comme experts dans les questions de leur compétence ; elles sont chargées par la justice de la constatation des attentats aux mœurs, en ce qui concerne les femmes. Ainsi, on trouve dans le compte de la trésorerie de la reine Anne de Bretagne, pour l'année 1493-1494, que « Thomine Boudeville » était sage-femme de la reine. Le registre de l'épargne du ^ roi Charles IX pour Tannée 1572 contient un acte attribuant i25o livres à « Ysabeau Beaudoin » sa£2refemme de la reine Elisabeth d'Autriche ; Anne d'Autriche avait comme médecin « Péronne de Moutier » (1).

Au point de vue juridique, un passage du livre de « Josticeetde Plet » constate que trois sages-femmes furent appelées pour examiner une femme nouvellement mariée, que son mari accusait d'être enceinte (2). Il y avait à Paris pour la constatation des attentats aux mœurs, en ce qui concerne les femmes, une corporation de matrones jurées (3j, ayant des statuts et

ti) Scoutctten. Histoire des femmes médecins depuis l'antiquité jusqu'à n(is jours, p. 17-18.

(2) Li onzième livre, titre III.

(3) Péronne de Moutier, médecin d'Anne d'Autriche, fut jurée au Châtelet. Acte du pr novembre 1648, constatant ses funérailles aux frais de la reine, rapporté dans Scoutetten. Loc. cit.

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