Chapitre II Examen de quelques objections
Cependant les objections sont nombreuses à rencontre du principe : les unes sont fournies par la tradition, les autres proviennent de considérations physiologiques, d'autres reposent sur des considérations sociales.
Objection de la Iradiiioîi.
On invoque d'abord la tradition, et les raisons que donnèrent les anciens jurisconsultes et les théologiens.
Le droit romain, dit-on, écartait les femmes de tout ce qui est office viril ; les auteurs coutumiers reproduisaient la même exclusion ; les exemples contraires, que Ton cherche chez d'autres peuples antiques et modernes, sont des faits isolés, et qui. d'ailleurs, prouveraient la barbarie des pays auxquels on les emprunte. Les théologiens s'accordaient avec les jurisconsultes, et montraient dans l'infériorité de la femme de justes motifs de sa subordination : on conclut, modifiant pourtant quelque peu la doctrine des
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pères de T Eglise, en présence des principes par trop évidents, dûs au progrès de la science philosophique : la femme, sans être inférieure au point de vue intellectuel et moral, est, au moins, complètement différente de l'homme ; elle n'a ni les mêmes goûts, ni les mêmes besoins, ni les mêmes sentiments ; elle a d'autres aptitudes, comment songer à lui confier les mêmes fonctions qu'à l'homme?
Or, la tradition ni l'habitude, quelque universelles qu'elles soient, ne sauraient, ce semble, fournir aucun argument valable en faveur des institutions qui placent la femme dans un état d'infériorité et d'exclusion sociales. Au contraire, le monde moderne a rompu délinitivement avec le passé: il ne connaît plus les inégalités entre individus ; il n'y a plus actuellement ni esclaves, ni serfs, ni nobles, ni roturiers; on a oublié le principe d'après lequel, tout individu naissait à la plaje qu'il devait occuper toute sa vie, enchaîné par un lien indissoluble à une position sociale fixe, retenu par la loi, et privé du droit de travailler à en sortir ; l'Europe moderne ne connaît plus l'esprit étroit des castes et des corporations, qui n'admettait à l'exercice des professions que certains individus, dans les limites et delà manière fixées par la loi. Le principe universellement admis, est celui de la liberté et de la libre concurrence ; les individus choisissent librement leur carrière ; seuls, ils sont juges du meilleur emploi de leurs facultés pour le bien de l'ensemble. Or. la femme a droit à la liberté et à l'indépen-
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dance au même titre que l'homme; on ne saurait invoquer le passé disparu pour Técarter de telle ou telle profession, pas plus qu'on ne l'invoquerait contré tout autre individu. Les incapacités qui frapperaient les femmes, par le seul fait d'être nées filles au lieu de garçons, apparaîtraient donc comme Tunique exemple d'exclusion, qui se rencontrerait encore dans la législation, l'unique exemple, où les lois et les institutions prendraient des personnes à leur naissance, et décréteraient qu'elles ne seront jamais, durant toute leur vie, autorisées à concourir pour certaines positions.
Jamais, dans aucun cas, les professions et les fonctions sociales ne sont fermées à personne par une fatalité de naissance, que nul effort ne peut vaincre. Invoquer ici la tradition, ce serait invoquer une contradiction dans les institutions sociales modernes, une lacune unique en leur principe fondamental, vestige d'un vieux monde intellectuel et moral détruit partout; une dissonance dans l'ensemble harmonieux du progrès, « orgueil du monde moderne, qui a balayé l'une après Tautre toutes les institutions frappées du même caractère d'inégalité (i) ».
Objections tirées de la constitution pliysiqtie.
Les Pères de l'Eglise et les théologiens du moyen âge avaient motivé l'exclusion de la femme, sur une
(i) Stuart Mill. L'Assujettissement des Femmes, p. 40-47.
OBJECTIONS Dr-: LA CONSTnT'TION l'UVSIOl i:. u'ir»
ditlérencc de nature, qu'ils prétendaient exister entre rhomme et la femme, au désavantage de celle-ci, et dont ils trouvaient les preuves dans TEcriture. Les auteurs modernes ne soutiennent plus Tinfériorité morale, mais ils invoquent la constitution physique de la femme, d'où ils déduisent, sinon une infériorité, du moins une différence, sinon morale, au moins intellectuelle, et certainement une infériorité physique.
La constitution physique, dit-on, exclut nécessairement la femme, non seulement des emplois qui exigent une certaine force musculaire, mais de ceux même, qui ne demandent que de la régularité et du sang-froid dans les fonctions.
Sans entrer dans de longs développements, pour réfuter cette étrange argumentation qui, en fait, ne repose sur rien de scientifique, on peut répondre, en ce qui touche l'infériorité musculaire delà femme, que cette infériorité n'est pas générale : bien des hommes des villes sont plus faibles de corps que bon nombre de robustes villageoises.
Quant à la régularité et au sang-froid dans l'exercice des fonctions : le travail de la maternité, dit-on, détermine des faiblesses et des défaillances, qui rendent la femme, au moins pour un temps, absolument incapable de toute occupation extérieure ; d'autre part, en temps ordinaire, la susceptibilité nerveuse des femmes les rend impropres à toute fonction régulière: elles sont mobiles et changeantes, trop soumises à l'influence du moment, incapables d'être maîtresses de leurs facultés.
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Or, sur le premier point, on pourrait assimiler les femmes aux hommes d'un tempérament faible, à ceux qui ont la goutte tous les hivers ou qui s'enrhument aisément; il n'est jamais venu à l'idée de personne de retrancher ceux-ci du droit commun.
Sur le second point, il y a. semble-t-il, presque autant une question d'habitude et d'éducation que de nature: « Les femmes », dit Stuart-Mill (i), « qui dans leur jeunesse, ont partagé la salutaire éducation physique et la liberté de leurs frères, et qui n'ont manqué ni d'air pur. ni d'exercice dans le reste de leur vie, ont très rarement une susceptibilité de nerfs excessive, qui les empêche de prendre part à la vie active. » Il n'y a pas la moindre raison de douter que les femmes ne fassent les mêmes choses aussi bien que les hommes, si leur éducation était dirigée de manière à corriger les faiblesses naturelles de leur tempérament au lieu de les aggraver. En admettant même que les femmes soient généralement plus nerveuses que les hommes, il n'y aurait cependant pas là une raison péremptoire d'exclusion : les hommes d'un tempérament nerveux sont-ils donc censés impropres aux fonctions et aux occupations que les hommes remplissent d'ordinaire ? pourquoi les femmes du même tempérament léseraientelles? d'ailleurs l'exemple des femmes élevées à gagner leur vie, prouve suffisamment qu'elles sont aussi capables que les hommes de fournir un service régulier dans un emploi quelconque.
fi) L'Assujettissement des Femmes, p. 147 et suivantes.
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La constitution physique de la femme, dit-on encore, ne diffère pas seulement de celle de l'homme, en ce qui concerne la plus ou moins grande force musculaire, sa fonction spéciale, le plus ou moins de susceptibilité nerveuse : il y a une différence plus grave, qui réagit sur l'intelligence, la différence de cerveau : le cerveau de la femme est plus petit que celui de l'homme ; la femme a sans doute de l'intelligence, mais elle a une intelligence autre que celle de l'homme.
Au point de vue purement physiologique, l'anatomie prouve, à la vérité, que le poids et le volume de l'encéphale diffèrent selon le sexe ; la capacité du crâne est généralement plus grande chez l'homme que chez la femme, le volume de l'encéphale est plus considérable chez l'homme. ]\iais d'abord, la plupart des savants (i) tirent de leurs études comparatives, que les variations individuelles l'emportent très notablement sur les variations sexuelles, que ces dernières s'effacent même sur les précédentes. D'autre part, on reconnaît que l'infériorité pondérale absolue du cerveau féminin, tient à la petitesse des organes en rapport avec l'encéphale ; à ce point de vue, la femme est à l'homme ce que les hommes de petite stature sont aux hommes de haute taille. De la différence de poids et de volume dans le cerveau de la femme, on ne peut donc pas conclure à une différence d'intelligence : on serait par là amené à cette autre conclusion au moins étrange :
(i) -Manouvrier, cité par Frank. Op. cit., p. 79. Sappey. Anatomie descriptive. III, 3.
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<c un homme de haute taille serait cxtraordinairement supérieur par l'intelligence à un homme petit, un éléphant et une baleine devraient s'élever prodigieusement au dessus de l'humanité » (i).
Au point de vue psychologique, les philosophes sont encore loin d'avoir résolu la question de savoir quelle relation précise il y a entre le cerveau et les facultés intellectuelles, et il subsiste encore à ce sujet bien des controverses,
La relation est sans doute très étroite, le cerveau est certainement l'organe de la pensée, et il y aurait une anomalie, une exception à tout ce que Ton sait des lois générales de la vie et de l'organisation, si le volume de l'organe était tout à fait indifférent à la fonction, si un instrument plus grand ne donnait pas une plus grande puissance ; mais, ajoute Stuart-Mill, « l'exception et l'anomalie seraient tout aussi grandes, si l'organe n'exerçait son influence que par son volume » ; il faudrait probablement ajouter à la différence de quantité, une différence de qualité, en sens inverse, et la différence d'activité.
A un autre point de vue, l'égalité, et non pas seulement l'équivalence d'intelligence, semble d'ailleurs prouvée d'une façon irréfutable par les faits : il suffit d'invoquer le témoignage des statistiques scolaires ; au concours ouvert chaque année entre filles et garçons, pour l'obtention du certificat d'études primaires, les
(i) Stuart MiU. Op. cit., p. i56.
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filles se maintiennent à un rang égal, et même supérieur, depuis 18-5, au rang des garçons (i); or, les études parcourues sont les mêmes, les programmes semblables, les examens identiques.
Quant aux études supérieures, on est d'accord, dans tous les pays où les femmes y ont été admises, pour reconnaître qu elles subissent les épreuves des examens, au moins avec autant de distinction que les jeunes gens. Or, dans les professions pour l'exercice desquelles l'intérêt général exige la constatation ot(icielle d'une certaine aptitude, on ne demande, pour établir la capacité de celui qui en est investi, que la garantie du diplôme ; pour les autres, tout individu qui réussit dans la profession qui lui est ouverte, prouve par là même qu'il est capable de la remplir.
Sur ce point encore, c'est à l'expérience et à la pratique de décider : les hommes n'ont que faire de se substituer à la nature de peur qu'elle ne réussisse pas à atteindre son but : « il est tout à fait surperflu d'interdire aux femmes ce qu'elles seraient incapables de faire ; la concurrence suffit pour leur défendre tout ce qu'elles ne peuvent faire aussi bien que les hommes (2). »
(i) Frank. La Femme avocat, p. 80.