CHAPITRE II
DOCUMENTS FOURNIS PAR ARISTOTE SUR HIPPOCRATE , SUR POLYBE ET SUR QUELQUES ŒUVRES DITES HIPPOCRATIQUES.
Aristote ne cite qu’une fois Hippocrate; mais sa citation en vaut beaucoup d’autres; il le signale comme le plus grand des médecins ( 1). Témoignage important, qui prouve que, malgré la distance , malgré la lenteur et la difficulté de la circulation des écrits , la réputation du médecin de Cos déjà mentionné par Platon n’avait pas tardé à parvenir à Athènes, et qu’il était apprécié, comme il le méritait , dans la savante capitale de la Grèce !
Galien , en désaccord sur ce point avec plusieurs critiques de l’antiquité, a attribué à Hippocrate le livre de la nature de l’homme. Voici comment il s’exprime dans son ouvrage de decretis Hippocratis et Platonis : Porrà quum liber de naturâ hominis ab Hippocrate sit conscripius , adjectus autem ei exiguus libellas de victûs ratione , et quœdam venarum dissectio interposita, quam auctor videtur mihi adjecisse opusculo de naturâ hominis et de victûs ratione, noster de elementis secundum Hippocratem liber expositio est ejus , qui de naturâ humanâ proditus est (2). Il est néanmoins probable que si le médecin de Pergame
(1) Politique. Édit, de Barthélemy-St-Hilaire, tom. II, p. 27.
(2) Galien. Édit, de Kühn, tom. V, p. 664.
avait tenu compte de l’opinion d’Aristote, il n’aurait pas porté un jugement aussi affirmatif. C’est ce que M. Littré a parfaitement prouvé. Cet habile investigateur, s’appuyant sur un long passage relatif à la distribution des veines , emprunté à Polybe par Aristote dans le livre III de Y histoire des animaux , citation qui se retrouve textuellement dans le traité de la nature de l’homme, conclut avec raison que ce dernier ouvrage est de Polybe et non d’Hippocrate, quoique Aristote ait omis d’indiquer le titre de l’ouvrage de Polybe dans lequel il a puisé sa citation. « Entre l’assertion de Galien, vivant plus de 500 ans après Polybe, et qui n’en a jamais vu les écrits, et l’assertion d’Aristote presque contemporain de ce même Polybe, et qui a eu ses livres entre les mains, il ne peut pas y avoir la moindre hésitation : c’est Aristote qui est seul croyable en ceci (I). »
Il ne faut pourtant pas donner à cette question de bibliographie médicale une trop grande importance. Polybe , ne l’oublions pas , était le disciple et le gendre du Vieillard de Cos; il n’a pas hérité du génie de son maître, mais il possédait ses notes, il était imbu de ses idées, et la plupart des pensées qu’il développe ne sont très-probablement que le reflet des leçons d’Hippocrate, modifiées dans quelques points par ses opinions propres. Galien avait intérêt à attribuer ce livre à Hippocrate plutôt qu’à Polybe, car il contient l’exposé du système des quatre humeurs et des quatre qualités, dont il fit le pivot de sa doctrine médicale; et, pour donner à cette doctrine plus de poids et plus de portée, il tenait avant
1' Littré; œuvres complètes d’Hippocrate , tom. I , p. 346-47.
tout à démontrer qu’elle est essentiellement hippocratique.
Je crois avoir prouvé, dans Y Étude médicale sur Platon, que l’assertion d’Aristote affirmant que tous ses prédécesseurs ont mis dans la tête et dans le cerveau l’origine des veines, et que c’est lui qui, le premier, l’a placée dans le cœur (1), ne mérite pas les éloges que M. Littré lui prodigue, car cette opinion revient de droit à Platon. Je rappelle ce fait pour établir encore une fois qu’il m’a servi à combattre le critérium trop absolu de M. Littré, consistant à déclarer postérieurs à Aristote les livres de la collection hippocratique dans lesquels l’origine des vaisseaux sanguins est placée dans le cœur.
L’illustre membre de l’Institut me semble être mieux inspiré, lorsque, s’appuyant sur Aristote, il induit que Léophanès paraît être le véritable auteur du traité de la superfétation. A lui revient donc tout l’honneur de cette conjecture. J’ajouterai que les deux principales raisons qu’invoque M. Littré m’avaient frappé moi-même, à une époque où j’ignorais sa manière de voir. Ces raisons, les voici : après avoir rejeté, dans le traité de la génération des animaux , l’opinion de quelques auteurs prétendant que le fœtus mâle est toujours placé à droite dans la matrice , et le fœtus femelle à gauche (2) , Aristote ajoute que Léophanès a soutenu qu’en comprimant le testicule droit on peut procréer un enfant femelle, et vice versa .
(1) Aristote. Histoire des animaux, liv. III.
(2) Hippocrate iui-même soutient cette erreur dans les aphorismes , section V, aph. 18.
Or , le même passage se retrouve dans le traité de lâ superfétation . Cette similitude n’est pas la seule ; la suivante n’est pas moins remarquable : dans son livre de la génération des animaux , Aristote cherche à établir que la fécondité des femmes peut se reconnaître par l’introduction, vers le col de l’utérus, de pessaires aromatiques dont l’odeur parvient jusqu'au haut du corps si la femme est apte à concevoir; opinion futile qui est également consignée dans le traité de la superfétation. On peut donc présumer qu’Aristote a lu et médité ce livre , et qu’en citant Léophanès il en indique l’auteur (1).