CHAPITRE P
COUP d'oeil GÉNÉRAL SUR ARISTOTE.
L’antique Grèce a produit deux hommes séparés à peine par l’intervalle d’un siècle, également remarquables par la pénétration de leur esprit , l’étendue de leur savoir, la grandeur et la variété de leurs travaux : ce sont Démocrite et Aristote.
Le premier fut , dit-on , un des maîtres d’Hippocrate ; il a composé une foule d’écrits qui ne nous sont pas parvenus; perte d’autant plus regrettable que les titres qui nous restent de ses principaux ouvrages se rapportent à
quelques grandes questions médicales auxquelles n’ont pas touché les médecins de l’antiquité (1).
Le second , disciple de Platon qui l’avait surnommé le philosophe de la vérité , devint le précepteur d’Alexandrele-Grand. Doué d’une aptitude extraordinaire pour les études les plus variées , il a excellé en philosophie , en histoire naturelle , en économie politique et dans 1 art oratoire. Il s’est également occupé avec succès de médecine et de plusieurs autres sciences. Ses ouvrages ont eu un retentissement prodigieux et d’innombrables éditions traduites dans toutes les langues et commentées par une foule d’auteurs. A leur tête doit figurer Averrhoës, philosophe et médecin arabe très-éminent du XIIe siècle, qui voyait dans Aristote le comble de la perfection humaine. On peut dire enfin que, jusqu’au XVIIe siècle, Aristote a régné en souverain dans les Écoles.
L’admiration outrée qui lui a été prodiguée jusqu à Bacon , et les reproches parfois trop amers de celui-ci , ne doivent pas nous empêcher aujourd’hui de reconnaître dans Aristote un savant encyclopédique et un genie toutà-fait hors ligne (â). Un écrivain de mérite et d’une haute portée a vainement prétendu le contraire : je veux parler de M. Bûchez, qui voudrait singulièrement rapetisser cette
(lj En voici la liste : Ie de la nature de l’homme ; 2° des humeurs ; 3o des pestes ou des maux pestilentiels-, 4° du pronostic; 5e de la diète; 6° de l’éléphantiasis ; etc.
(2) Bacon accuse Aristote d’avoir assassiné les autres philosophes, pour dominer à leur place : qui Ottomannorum more de regno suce philosophies anxius erat , nisi fratres trucidasset (Bacon). Parmenidis et Telesii et prœcipuè Democriti philosophia. Édit, de Bouillet, t. III, p. 114.
grande figure. « 11 nous serait facile, dit-il, de prouver que l’immense savoir d’Aristote n’était guère que le savoir d’un compilateur habile qui, pour ses immenses recherches, pouvait disposer iibrementdes armées partout victorieuses d’Alexandre-le-Macédonien ; et peut-être ne serait-il pas très-difficile de montrer , par la comparaison même des textes, que les parties les plus importantes de l’oeuvre d’Aristote se trouvent dans des livres hindous publiés plus de quinze cents ans avant l’époque où écrivait le philosophe de Stagyre (1). » Un jugement aussi étrange et aussi sévère ne devrait-il pas reposer sur d’autres considérants que sur des preuves à venir ?
Aristote, dit Suidas (2), avait écrit six livres de médecine et un de physique. Aucun ne nous est parvenu. Plusieurs autres de ses nombreux ouvrages ont également péri. Les principaux que nous possédons sont la Politique, le Traité de V âme , les divers livres de logique compris sous le nom dCOrganum ; la Métaphysique , la Rhétorique , la Poétique , l’ Histoire des animaux , la Génération des animaux, le Mouvement des animaux , les Problèmes , la Météorologie, et divers autres petits traités dont quelques-uns seront analysés ou indiqués dans ce travail.
Le point de vue spécial sous lequel je considère Aristote m’oblige à ne rien dire de sa Politique, de sa Morale, de sa Théologie, encore moins de sa Rhétorique et de sa Poétique, etc.; mais je dois essayer de caractériser en
(1) Bûchez. Introd. à l’étude des sciences médicales; 1838, p. 19.
(2) Cité par Daniel Leclerc. Hist. de la méd., 1729, in-i°.
quelques motsson système et sa méthode philosophiques^).
On a fait remonter jusqu’à lui la fameuse formule : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu . Il serait pourtant bien difficile de prouver que telle est en réalité la maxime du philosophe de Stagyre. Sans doute il a reconnu, contrairement à Platon, que les sens sont l’origine principale de nos connaissances; mais il n’a pas dit qu’elles proviennent uniquement de cette source. Il admet une expérience extérieure et une expérience intérieure, un entendement passif et un entendement actif , tout autant de distinctions qui prouvent bien qu’Aristote, tout en faisant une très-large part au sensualisme , n’était pourtant pas exclusivement sensualiste.
On n’est pas plus en droit de l’accuser d’être tombé dans un empirisme outré. Tout en insistant sur les connaissances immédiates, c’est-à-dire qui proviennent directement de l’observation et de l’expérience , il a reconnu aussi l’existence de connaissances médiates, c’est-à-dire déduites des premières par le raisonnement.
Étudier les faits avec la plus scrupuleuse attention, les scruter dans tous leurs détails, les comparer avec le même soin , théoriser ensuite sur eux , telle était la pratique d’Aristote. 11 comprenait à merveille que l’empirisme doit être associé au rationalisme et fécondé par lui, pour produire des fruits salutaires. Ce n’est pas lui, ce sont quelques-uns de ses successeurs qui , ne voyant que des sujets de doute et une absence d’applications pratiques dans les subtils et éternels raisonnements des dogma-
(1) M. Ravaisson a publié un fort beau travail sur la métaphysique d’Aristote.
tiques, exagérèrent à leur tour l’empirisme et finirent même par tomber dans un dangereux scepticisme.
VOrganum d’Aristote a été le code de la discussion pendant tout le moyen âge. C’est là que l’on trouve la célèbre théorie du syllogisme. Pour le philosophe péripatéticien, le raisonnement n’est possible qu’à la condition de partir d’un fait-principe, pour arriver, à l’aide d’un moyen terme, à une conclusion qui émane rigoureusement de ce principe. Telle est la forme syllogistique. Dans cette forme de raisonnement, on descend du général au particulier ; on s’appuie sur une proposition d’un ordre nécessairement plus élevé que celle qu’on veut établir.
Le syllogisme est donc un puissant moyen de vérification scientifique; c’est un précieux instrument pour constater si le rapport affirmé dans la proposition à démontrer est vrai ou faux. Il rend, à ce titre, les plus grands services; mais il perd son importance comme méthode d’invention, comme moyen de créer des propositions ou des rapports généraux; car, je le répète, ce qui fait son essence, c’est de partir de ces faits généraux et non d’y arriver. C’est ce qu’ont parfaitement démontré Bacon, Descartes et leurs successeurs. « La forme du syllogisme, a dit le philosophe français, dans le beau discours sur la méthode , est plus propre à exposer les choses que nous savons qu’à découvrir celles que nous ne savons pas. » Ajoutons que la théorie syllogistique d’Aristote est prolixe, confuse, et qu’elle contient des règles sans nombre et d’un usage difficile.
S’ensuit-il qu’Aristote ait méconnu l’induction , ce puissant levier à l’aide duquel les sciences physiques et naturelles ont si considérablement progressé? Non. 11 doit
être absous de ce reproche que Bacon a exagéré. De nos jours , M. Barthélemy-St-Hilaire s’est attaché à faire ressortir l’injustice du chancelier d’Angleterre contre le philosophe de Stagyre. Il n’a pas eu de peine à prouver que , tout en considérant l’induction comme une espèce de syllogisme , le disciple de Platon l’a connue et pratiquée, notamment dans V histoire des animaux , la 'politique et la météorologie (I),
.l’aurais donné plus d’étendue à ces considérations générales, si je ne savais que M. Boyer, Professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, qui a longuement médité les œuvres d’Aristote et de ses traducteurs et commentateurs, prépare, à ce sujet, un grand travail dont je hâte de tous mes vœux la publication.
Un mot maintenant sur le style d’Aristote : il n’offre pas cette richesse d’images, cette élévation et cette élégance si souvent admirables qui abondent dans les œuvres de Platon; le style d’Aristote est nerveux, serré, concis; il est éminemment scientifique. Le défaut d’ornements ne nuit pas chez lui à la clarté et à la vigueur de la pensée. Sa prose sévère , quoique moins attachante que celle de Platon, brille par la netteté de l’exposition et par une simplicité de bon goût qui a bien aussi ses charmes.
(1) Voir la préface de la logique d’Aristote , par Barthélemy-S1- Hilaire-, Paris, 1844, grand in-8°.