CHAPITRE DEUXIÈME
I. — Notions anatomiques, physiologiques et pathologiques CONTENUES DANS LE TlMÉE.
Dans l’étude du Timée , c’est surtout l’ouvrage de M. Henri Martin qui m’a servi de guide ; c’est à sa traduction que se réfèrent mes citations. En voici le motif : cette traduction était déjà terminée quand celle de M. Cousin parut; et, depuis lors, M. Henri Martin a profité de celle-ci pour améliorer la sienne avant de la publier ; il déclare lui-même quelle lui a été de la 'plus grande utilité (2). Du reste , elles se ressemblent dans les points
(1) H. Martin. Études sur le Timée, 2 vol. in-8°.
(2) H. Martin, ouv. cité, tom. II, pag. 414.
principaux ; Tune et l’autre ont été faites d’après les textes fournis par MM. Bekker et Stallbaum, hellénistes allemands du premier ordre ; mais M. Henri Martin a mis le plus grand soin à indiquer et à commenter les divers travaux antérieurs faits sur le même sujet , labeur aussi pénible qu’utile ; car, comme dit Montaigne, il y a plus à faire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses , et plus de livres sur les livres que sur les autres sujets .
L’étude des sens a spécialement fixé l’attention de Platon. Il ne les considère pas au point de vue anatomique ; il s’attache surtout à décrire leurs fonctions , oubliant trop souvent que l’Anatomie et la Physiologie sont inséparables , et que la première doit servir de fondement à la seconde.
L’organe de la vue est celui dont il fait le plus de cas. Après avoir appelé les paupières les protectrices de Vœil , et les larmes un mélange d’eau et de feu , il explique la vision par l’action de deux courants lumineux, l’un extérieur, l’autre intérieur, s’écoulant des yeux eux-mêmes. De là résulte une sensation qui , transmise à l’âme, constitue la vue. Est-il besoin d’ajouter que le second courant lumineux admis par Platon est tout-à-fait hypothétique; mais combien de temps n’a-t-il pas fallu pour le démontrer ! Sa théorie est néanmoins de beaucoup supérieure à toutes celles qui l’ont précédée.
Dans l’explication qu’il donne de l’ouïe, nous trouvons également la vérité à côté de l’erreur. Après avoir établi que le son est une impression transmise par les oreilles au moyen de l’air , du cerveau et du sang , jusqu’à l’âme , il ajoute, on ne sait trop comment, que l’ouïe est le mouve-
ment produit par le son qui , partant de la tête , vient aboutir à la région du foie !
Il a reconnu que le sens de l’odorat est mis en jeu par des particules volatiles qui se dégagent des corps et viennent impressionner les narines; il se contente de distinguer les odeurs en agréables et désagréables. Quant aux saveurs , il en place le siège dans la langue ; il les considère comme résultant de certaines contractions et expansions déterminées par des corps solubles , condition indispensable, pour qu’ils soient sapides; il les classe en aigres , amères, salées, piquantes , douces. « Platon, dit M. Henri Martin, ne paraît pas savoir que le palais est le principal organe du goût (1). » Malgré l’assertion contraire de M. Henri Martin qui n’est pas médecin, répétons, avec Platon, que la langue est V instrument principal du goût. Aucun physiologiste ne le contestera (2).
Il importe surtout de remarquer le but élevé que Platon assigne aux divers sens. Ici encore se révèle la haute portée de ce grand esprit et l’admiration profonde que lui inspirent la beauté et l’harmonie de l’Univers! « Dieu nous a donné la vue, dit-il, afin que, contemplant dans les cieux les révolutions de l’intelligence , nous pussions nous en servir pour les révolutions intérieures de notre propre pensée , qui sont de la même nature que celles de Pâme du monde; mais troublées, tandis que cellesci ne peuvent l’être, et afin qu’instruits ainsi , élevés à la participation de la rectitude naturelle de la raison , et imitant ces révolutions divines exemptes de toute
(1) Ouv. cité, t. II, p. 284.
(2) Longet, traité de physiologie, t. Il, p. 167 et suiv.
aberration , nous pussions faire passer les nôtres , de leurs erreurs à la régularité. » Quant à la voix et à 1 ouïe, elles nous ont été données pour réduire les révolutions de notre âme à l’ordre et à l’accord parfaits représentés par de chant musical. — C’est de la poésie, dira-t-on ; soit, mais il faut avouer quelle est bien sublime 1
Platon a aussi étudié les impressions communes au corps entier. Il les divise en deux catégories , suivant quelles s’accompagnent de sensations agréables ou douloureuses. il regarde comme insensibles les os , les cheveux , et toutes les parties composées principalement de terre. Au contraire, les organes de la vue et de l’ouïe, par exemple, sont très-sensibles , parce qu’ils renferment beaucoup de feu et d'air. Cette explication n’est qu’une conséquence des opinions erronées qui régnaient à cette époque , et que plus tard Galien a contribué à propager et à perpétuer pendant plusieurs siècles. Quoi qu’il en soit , n’y a-t-il pas dans la pensée suivante un grand fonds de vérité ! « une impression violente et contraire à notre nature , produite en nous tout à coup et avec force, est douloureuse ; celle qui, produite de même tout à coup , rétablit les choses d’après notre nature , est agréable ; celle qui vient doucement et peu à peu est insensible , et le contraire a lieu pour les impressions contraires. » Platon a même entrevu que l’économie peut supporter sans douleur et même sans aucun symptôme des altérations graves qui se développent lentement ; tandis que le contraire a habituellement lieu , si leur marche est rapide. Vérité importante qui s applique , on le sait, non-seulement aux lésions affectant des oiganes d’une utilité secondaire , mais encore aux principaux , tels que le cerveau , le cœur et le poumon.
L’insuffisance des notions anatomo-physiologiques l’a empêché de donner une théorie plus précise et plus vraie des sensations. De même qu’Hippocrate , il ignorait les fonctions des nerfs ; il les confondait avec les tendons et les ligaments , erreur détruite par les travaux d’Erasistrate , d’Hérophile, et définitivement réfutée par Galien, qui a écrit cette phrase remarquablement vraie : Nervus omninô aut ex cerebro, aut spinali medullâ exoritur , sensum vel motum vel utrumque partibus quibus inseritur conducens (1 ). L’habile expérimentateur ajoute même plus loin : Qitum igitur nervi partem medullarem dissecueris , statim membrum, in quod nervus pervenit , sensûs motûsque omninô expers apparet. Quod autern et spinalis medulla ipsa a cerebro facultatum habeat originem , liquet ex eo, quod , dissectâ ipsâ quâcumque in parte , quœ regio supra sectionem habetur , sane conservatur , quœ inferius est , sensum statim amittit et motum , dum omnes musculi, qui ab ipsâ nervos mutuantur , insensibiles immobilesque fiunt. Erasistratus igitur, etsi non antea, certeinsenectute , verum nervorum principium consideravit. At Aristoteles perpetuo ignorans merito usum cerebri nescit explicare (2). Quel abîme entre le vague et l’incertitude d’Hippocrate et de Platon, sous ce rapport, et l’admirable précision de Galien ! Il a eu raison de ne pas comprendre Platon dans le blâme qu’il inflige à Aristote; car Platon, bien supérieur en cela à son élève , place le siège de l’âme pensante dans l’encéphale, tandis que celui-ci le place dans le cœur.
Ce que Platon dit des songes mérite d’être rapporté
(1) Deplacit. Hippocr. et Plat. , ouvr. cité , p. 204.
(2) Ibid. , pages 646 et 647.
il commence par établir que lorsque le sommeil est trèsprofond, il est peu troublé parles songes; mais lorsqu’il reste encore quelque agitation, il en résulte une plus ou moins grande diversité d’images semblables à des objets, soit intérieurs, soit extérieurs, et dont le souvenir se conserve après le réveil. 11 admet, jusqu’à un certain point , la divination dans les songes , et il met le siège de cette faculté dans le foie, singulière assertion sur laquelle j’aurai à revenir. « Une preuve, dit-il, que Dieu n’a donné la divination à l’homme que pour suppléer à son défaut d’intelligence, c’est qu’aucun homme ayant l’usage de sa raison n’atteint jamais à une divination inspirée et véritable, mais bien celui dont la faculté de penser se trouve entravée par le sommeil, ou bien égarée par la maladie ou par quelque fureur divine. Mais c’est à un homme dans son bon sens qu’il appartient de réfléchir sur les paroles prononcées, soit dans le sommeil, soit dans l’état de veille, par la divination ou l’enthousiasme, et dont on conserve le souvenir, et sur toutes les apparitions , de les discuter toutes par le raisonnement, et de voir comment et pour qui elles sont le signe de quelque bonheur ou de quelque malheur présent, passé ou futur. » Ne dirait-on pas que le philosophe d’Athènes fait ici allusion non-seulement aux rêves ordinaires, mais encore au somnambulisme naturel et magnétique? Ceux qui ne relèguent pas dans le pays des chimères les faits de cet ordre seront charmés de ce langage , quelque étrange et exagéré qu’il puisse paraître.
La croyance à la divination n’appartient pas seulement à Platon ; elle était acceptée par la plupart des phi-
îosophes de l’antiquité. Aristote, esprit froid , positif , sévère, l’a combattue par de solides arguments (1).
Abstraction faite de cette vérité , que le cerveau est le Je siège de l’intelligence, Platon ne nous apprend rien ou presque rien de satisfaisant sur l’anatomie et la physiologie de l’encéphale, de la moelle épinière et des nerfs. Il se contente de considérer le cerveau et la moelle comme une même substance , d’où il fait provenir la liqueur spermatique, erreur qu’il est inutile de réfuter; il parle des sutures du crâne, et indique assez bien les disques osseux ou vertèbres qui enveloppent la moelle, et les articulations qui les unissent.
Ce n’est que par une interprétation forcée que MM. Cousin et Henri Martin ont cru trouver dans Platon le germe de la phrénologie, dans ce quelle a de raisonnable (2).
Bien que les conditions anatomiques et physiologiques des organes manifestateurs des trois grandes facultés de Pâme : intelligence, volonté, sensibilité, fussent inconnues à Platon , il est l’auteur d’une admirable doctrine psychologique. M. Barthélemy-St-Hilaire , je me plais à le reconnaître, lui rend, sous ce rapport, pleine et entière justice, et le place bien au-dessus du philosophe de Stagyre. « La vérité n’avait jamais, dit-il , été présentée sous des formes aussi belles, appuyée d arguments aussi invincibles , conquise par une méthode plus irréprochable. Les siècles ont adopté la solution platonicienne ; ils 1 ont approfondie , ils ne l’ont pas
(1) Aristote. De la divination dans le sommeil, édit, de Barthélemy-St-Hilaire.
(2) Cousin , ouv. cité, p. 365. — H. Martin, ouv. cité, t. li, p. 310.
changée (1). » La notion de l’appareil nerveux central et périphérique aurait été le complément ou pour mieux dire le couronnement de la théorie de Platon. Nul doute que Inobservation clinique et les recherches expérimentales ne nous aient révélé depuis lors un grand nombre de vérités utiles à l’étude de la psychologie.
On trouve dans le Timée une assez longue dissertation sur plusieurs organes, et des considérations anatomiques sur les principaux viscères. Je m’attacherai surtout aux assertions principales , passant rapidement sur celles qui sont moins importantes et qui portent la trace de l’esprit trop conjectural de l’auteur.
Voyons d’abord l’idée qu’il se faisait des appareils circulatoire et respiratoire. Ceci mérite le plus sérieux examen.
Platon a pressenti la circulation du sang. 11 dit que le
COEUR EST LE NŒUD DES VEINES ET LA SOURCE DU SANG QUI CIR¬ CULE AVEC FORCE DANS TOUS LES MEMBRES : T7]V 8e §7] xapSl'av aguia twv cpXeSwv xat, tou TO.ptcpspog.svou x axa 7:avTa Ta jjlsXy)
acpoSpÔSç atgaToç. Ce témoignage est on ne peut plus précieux. Notons d’abord, comme l’observe justement M. Littré à propos des livres hippocratiques, que le mot cpXscj; s’applique à la fois aux artères et aux veines ; mais je dois ajouter que ce passage de Platon renverse de fond en comble une partie de l’échafaudage d’arguments si laborieusement entassés par le savant philologue que je viens de citer. Voici , en effet , ce qu’on lit dans son chapitre intitulé : Quelques points de chronologie médicale. « Pour lui ( Aristote ) , c’est donc une doctrine arrêtée : le sang et les
(1) Préface du traité de la psychologie d’Aristote, p. 5.
veines doivent avoir et ont une source, une origine; et
cette source , cette origine est dans le cœur . Tous
les livres où l’origine des vaisseaux sanguins est placée dans le cœur, appartiennent à une époque postérieure à l’enseignement d’Aristote. La règle de critique que j’établis ici est positive , car elle se fonde sur le témoignage d’Aristote (1). » Tel est, il est vrai, le témoignage d’Aristote que M. Littré rapporte avec soin, et duquel il résulterait qu’ antérieurement à lui , tous les auteurs auraient mis l’origine des veines dans la tête et dans le cerveau (2). »> Assertion dénuée de fondement , car la découverte dont Aristote se proclame l’auteur appartient à Platon , et se trouve nettement formulée dans le Timée. M. Littré a oublié que le philosophe de Stagyre a été parfois injuste, on peut même dire ingrat envers son maître. Quand il s’est agi d’Hippocrate, l’habile commentateur a tiré le plus grand parti possible du témoignage de Platon; comment donc se fait-il qu’il méconnaisse, en faveur d’Aristote, le droit si légitime de Platon à la priorité de la découverte en question? S’il avait eu présente à l’esprit la citation que je viens d’emprunter au Timée , nul doute qu’il ne fût arrivé à une conclusion toute différente de celle qu’il a émise. Peut-être même n’aurait-il pas écrit la phrase suivante : « Tout prouve que les idées de cercle et de circulation n’ont été ni comprises ni poursuivies par les anciens physiologistes (3). »
Mais, dira-t-on, Platon et Aristote ont vécu à la même
(1) Ouv. cité , pages 219 et 220.
(2) Ibid. p. 220.
(3) Ibid. p. 223.
époque, d’où il suit que le critérium de M. Littré, quoique reposant sur un fait erroné, ne perd rien de sa valeur , au point de vue de la chronologie médicale. Pour répondre à cette objection, il suffit de rappeler et de confronter quelques dates (1). Elles nous montrent qu Aristote est né 46 ans après Platon, qu’il est mort 26 ans après lui, et qu’il n’avait que 16 ans quand Socrate succomba. Tout porte à croire qu’il ne publia aucun ouvrage avant 50 ans (2); et en admettant que Platon n’ait composé le Timée q\ïh 60 ans, il y aurait toujours un intervalle de 36 ans environ.
Après avoir considéré le cœur comme le nœud des vaisseaux sanguins, Platon parle de ces vaisseaux eux-mêmes qui parcourent et arrosent le corps, comme une vallée. Il en signale deux situés le long du rachis , comprenant entre eux la moelle épinière : ce sont évidemment l’aorte et la veine cave inférieure ; il indique aussi les nombreux courants qui vont à la tête. Il place enfin dans la circulation sanguine la principale source de la chaleur vitale. « Tout animal , dit-il , a une très-grande chaleur dans les parties internes où sont le sang et les veines ; et c’est comme une source de feu qui est en lui. »
(1) Socrate , né en 470, mort en 400 , av. J.-C. , à 70 ans.
Hippocrate , — 460 , — 377 , — à 83 id.
Platon , — 430 , — 348 , — à 82 id.
Aristote, — 384, — 322, — à 63 id.
(2) Barthélemy-St-Hilaire. Préf. de la psychologie d’Aristote, p. 71.
La théorie de la respiration occupe dans ie Timée une plus large place que celle de la circulation. Un mot d abord sur la partie anatomique : Fauteur mentionne les conduits de la trachée-artère qui se distribuent dans le poumon , organe mou , percé de cellules comme celles d'une éponge , placé autour du cœur comme un coussin mou , otov àyfxa aaXaxov. « On est frappé , dit M. Cruveilhier, de la justesse de l’expression d’Avicenne qui appelle le poumon le lit du cœur (1). » Mais l’honneur de cette comparaison revient évidemment au Philosophe d’Athènes plutôt qu’au Médecin Arabe. Galien fait remarquer que c’est encore Platon qui a employé le premier l’heureuse expression de oiacppayya , pour désigner la cloison musculo-membraneuse qui sépare l’abdomen du thorax. On ne s’explique pas comment, après avoir établi des données aussi justes, il a pu appeler le poumon un tissu vide de sang, avaigov, destiné à recevoir l’air et la boisson , to t£ 7rv£uga xo d t o 7ïwya. M. Littré observe que cette dernière opinion , qui était celle de la haute antiquité , fut ingénieusement réfutée par Erasistrate (2).
Sous le nom de respiration , Platon décrit, d’une manière un peu obscure et mal interprétée par quelques commentateurs , une fonction complexe comprenant à la fois l 'inspiration, F expiration , la transpiration et V absorption, voire même la nutrition. L’hypothèse s’y trouve mêlée à l’observation. En voici le résumé qui me paraît le plus fidèle : l’air qui sort du poumon par le nez et la
(1) Cruveilhier, anat. descript. , 3e édit., tom. III, pag. 471.
(2) Littré, ouv. cité, pag. 377.
bouche, expiration , rencontrant Pair extérieur, le pousse et le fait rentrer par les pores de la peau et des chairs. Celui-ci s’insinue ainsi dans le corps et vient occuper la place que le premier a laissée ; il se porte ensuite du dedans au dehors par la même voie, et pousse à son tour l’air extérieur qui entre alors par la bouche et le nez dans le poumon, inspiration .... Il admettait que l’air pénètre dans les veines où il circule avec le sang et rafraîchit le corps. C’est le sang, dit-il , qui nourrit les chairs et le corps entier ; c’est en lui que tous les membres puisent de quoi remplir le vide formé par les parties qui disparaissent . Quand les pertes surpassent le courant
réparateur, tout dépérit; et tout grandit quand celui-ci les surpasse.
Cette théorie , quoique vicieuse et compliquée, contient deux grandes vérités : 1° le rôle immense du sang ; 2° la circulation du sang avec les gaz. Aristote en a vigoureusement combattu la partie conjecturale dans son beau traité de la respiration , dont le chapitre Y est intitulé : Réfutation de la théorie du Timée sur la respiration (1). Fils de médecin, savant naturaliste, génie puissamment observateur, supérieur à son maître dans le domaine des faits, le philosophe péripatéticien étudia minutieusement cette fonction chez les insectes , les poissons et les animaux supérieurs ; il lui fut facile de démontrer combien était imaginaire le rôle que Platon fait jouer à l’entrée et à la sortie alternatives de l’air par la peau. Il a eu tort, de son côté, de vouloir s’approprier l’idée, d’ailleurs erronée
(1) Édit, de Barthélemy St-Hilaire.
et qui se trouve dans le Timèe , d’après laquelle la respiration servirait à diminuer la chaleur du corps. Il n’a pas enfin entrevu l’importance de la respiration comme fonction nutritive. Galien, profitant des travaux de ses devanciers avec la sagacité qui le distingue , a donné une théorie moins imparfaite de cette importante fonction (1).
Passons maintenant à l’abdomen. L’exposé anatomophysiologique des parties contenues dans cette grande cavité laisse beaucoup à désirer. Il est à la fois incomplet et erroné dans beaucoup de points ; on y trouve néanmoins quelques justes indications. Après avoir énoncé cette vérité , que le poumon est le distributeur de V air dans tout le corps , Platon suppose que la boisson qui a traversé cet organe passe par les reins et la vessie. Il se contente de mentionner, en passant, les circonvolutions intestinales , et s’arrête surtout à l’examen du foie et de la rate. Le foie est désigné comme un organe dense, poli, brillant, doux mais renfermant de l’amertume. Son grand lobe est indiqué ainsi que le réservoir et les conduits biliaires. 11 est censé jouer un rôle singulièrement poétique, réfléchissant comme un miroir les images de la pensée et servant à la divination ! Le philosophe est plus dans le vrai quand il parle de la possibilité du mélange de la bile avec le sang, et de la coloration jaunâtre qui en résulte. Quant à la rate, elle est située à gauche du foie ; elle sert surtout à rendre celui-ci brillant , à recevoir dans son tissu spongieux et vide de sang les ordures de
(1) Galien, ouv. cité, liv. VUI, pag. 707 et suiv.
celui-ci ; elle peut prendre dans les maladies un développement considérable . 11 compare les organes génitaux à un animal indocile à la raison, qui s’efforce, à cause de ses appétits furieux, de dominer sur tout. L’utérus peut se déplacer, errer de tous côtés à travers le corps, obstruer les conduits de l’air, empêcher la respiration , et causer les maladies les plus graves et les plus variées. Le sperme est appelé un liquide animé et vivant dont la présence amène le désir de l’émission. Enfin Platon distingue dans le sang le sérum et le caillot, on peut même dire la fibrine.
Discuter ce qu’il y a de vrai et de faux dans les propositions ci-dessus serait tout au moins un hors-d’œuvre. Il suffit de les avoir consignées ici.
Je passerai, en outre, sous silence la dissertation de Platon sur l’origine des quatre éléments, sur les formes triangulaires et sur leurs propriétés, speculationem medico inutilem, comme dit Galien, qui le blâme, avec raison , de s’être écarté, sur ce point, de la voie Hippocratique (1).
Quelle est, d’après Platon, la cause prochaine oul’essence des maladies ? MM. Chomel et Dubois ( d’Amiens ) répondent pour lui : C’est le trouble des éléments dont le concours et l’harmonie constituent la santé (2). Ils ne rendent qu’imparfaitement sa manière de voir. La voici , telle qu’il nous l’offre dans le Timée : l’eau, l’air, la terre et le feu, qui constituent le corps, peuvent être altérés de
(1) Galien, ouv. cité, liy. VIII, pag. 667.
(2) Chomel , élém. de path. génér. , 1841 , pag. 10. — Dubois (d’Amiens), traité de path. génér., tom. I, pag. U.
quatre manières, et devenir causes de maladies : 1° par la surabondance contre-nature , irapà cpucriv (expression que M. Henri Martin a omis de traduire ) , de chacun de ces éléments; 21° par leur diminution; 3° par leur déplacement; 4 « par l’appropriation d’une qualité qui ne leur convient pas; les parties sèches, par exemple, deviennent humides, les froides deviennent chaudes, les légères deviennent denses, etc. Mais il a soin d’ajouter qu’il y a d’autres compositions secondaires, comme la moelle, les os, les chairs, les nerfs, le sang, etc., qui, troublés dans leur formation et leur harmonie naturelles, causent de graves maladies. Il s’est préservé de l’erreur dans laquelle tombèrent beaucoup de médecins de l’antiquité, qui faisaient provenir toutes les maladies d’une cause unique, telle que le froid ou le chaud, le sec ou l’humide, hypothèse exclusive, réfutée par Hippocrate dans le Traité de V ancienne médecine . Le médecin de Cos voulait qu’on tînt compte de tous les éléments qui composent le système humain, et non d’un seul aux dépens des autres. Telle était aussi la pensée de Platon. Avant eux , un disciple pythagoricien, Alcméon, avait déjà dit : « Ce qui maintient la santé, c’est l’égale répartition des qualités de l’humide, du chaud, du sec, du froid, de l’amer, du doux et des autres; la domination de l’une d’entre elles produit la maladie, et cette domination est délétère (1). » Pénétrons plus avant dans la pathogénie de Platon. Il suffit, pour la faire connaître, de traduire à peu près textuellement. — Lorsque la chair se dissout et rentre dans les veines, alors circule avec de l’air un sang abon-
(1) Cité par Littré, tom. I , pag. 502.
dant, composé de divers principes, inégalement coloré, ayant des qualités acides ou salées, et contenant plusieurs espèces de bile, de sérosité et de pituite. Toutes ces humeurs produites en sens inverse et corrompues, commencent par altérer le sang, ne donnent aucune nourriture au corps, circulent en tout sens dans les veines , n’observent plus l’ordre de leurs mouvements réguliers, sont ennemies les unes des autres, au lieu de se servir mutuellement, et attaquent les parties stables et solides du corps qu’elles corrompent et qu’elles dissolvent. La bile ainsi que la sérosité et la pituite, qu’il distingue en aigre, douce et salée, joue un grand rôle en pathologie. Il en est de même des altérations du sang, qu’un mauvais régime peut rendre acerbe, salé et desséché, de gras, d’uni et de visqueux qu’il est normalement. La sueur, les larmes et les autres humeurs semblables, dont l’écoulement journalier purge le corps, deviennent des causes de maladies lorsque le sang n’est pas entretenu, comme il doit l’être naturellement, par le boire et le manger, mais qu’il tire son aliment d’ailleurs, en sens inverse, contre les lois de la nature. Platon parle aussi des maladies qui résultent de la respiration d’un air vicié. Lorsque le poumon, distributeur de l’air dans tout le corps, obstrué par des écoulements d’humeurs, n’offre à l’air que des issues encombrées, celui-ci, ne pouvant pénétrer d’un côté, et se portant de l’autre avec trop d’abondance, d’une part cause la corruption des parties qu’il ne vient pas rafraîchir -, de l’autre , s’introduisant dans certaines veines avec trop de violence, les tordant avec force et dissolvant le corps, se trouve renfermé dans sa partie intérieure, où est le diaphragme : de là naissent mille
maladies douloureuses , accompagnées de sueurs excessives.
L’auteur signale les fâcheux effets de l’introduction anormale de l’air dans les tissus. Il désigne sous les noms de tétanos et d’opisthotonos la contraction et la roideur musculaires qui constituent ces maladies, dont le traitement est difficile , car ce sont principalement les fièvres qui les dissipent . — Les dartres blanches , et autres maladies semblables qui souillent la peau sont engendrées par la pituite. — La maladie sacrée, c’est-à-dire 1 épilepsie, est produite par l’action de la pituite et de la bile noire sur le cerveau. — La pituite aigre et salée est la cause de toutes les maladies catarrhales, et, suivant les lieux très-différents vers lesquels elle s’épanche, elle reçoit toutes sortes de noms. — C’est la bile qui produit toutes les inflammations. > — Parmi les maladies intestinales que la bile peut produire, figurent la diarrhée et la dysenterie. — Quand le corps est malade surtout par 1 excès du feu, il en résulte des ardeurs et des fièvres continues ; 1 excès de l’air produit les fièvres quotidiennes; celui de l’eau les fièvres tierces, parce que l’eau est plus lente que 1 air et le feu. Quant à la terre , comme elle est la plus lente des quatre, son excès, se purifiant en des périodes quadruples de temps, produit les fièvres quartes dont il est bien difficile de se défaire. Galien a fait une critique sevère de cette théorie pyrétologique , à laquelle il substitue celle des quatre humeurs. Hypothèse pour hypothèse, autant valait celle de Platon (1).
De même qu’Hippocrate, Platon et plusieurs autres, le
(1) Galien, ouv. cité, liv. VIII, pag, 697 et 698.
médecin de Pergame admit , on ie sait, la théorie des quatre éléments , des quatre qualités et des quatre humeurs correspondantes. C’est même lui qui a attaché le plus d’importance à cette doctrine surannée, et qui lui a donné les plus grandes proportions, dans ses subtils et prolixes développements. Rappelons en quelques mots en quoi elle consiste : le chaud correspond au feu, le froid à l’air, le sec à la terre, l’humide à l’eau. Voilà pour les* éléments et les qualités. Quant aux humeurs, savoir : le sang, la pituite, la bile jaune et la bile noire, la bile jaune correspond au feu, elle est chaude et sèche; la bile noire correspond à la terre, elle est froide et sèche; la pituite correspond à l’eau, elle est froide et humide, etc. D’après Galien, c’est la pituite qui est la cause des fièvres quotidiennes; la bile jaune produit les fièvres tierces; les fièvres quartes sont engendrées par la bile noire, etc. Telle est l’indication succincte d’un système qui a joué un rôle immense dans la médecine ancienne. Au premier abord, il paraît décevant, absurde, ridicule; mais il est moins condamnable après un examen plus sérieux. « Les théories tombées en désuétude , dit M. Littré, si on les prend du côté de leur erreur, n’ont aucun intérêt ; mais , si on les prend du côté de leur vérité, elles méritent de l’attention, et elles donnent de l’instruction, car elles montrent comment, à une certaine époque, l’esprit humain a essayé de résoudre l’éternel problème qui lui est proposé. Les qualités, au moins en physiologie, sont une des solutions de la constitution du corps vivant. Les anciens virent, comme les modernes , que le corps est composé d’éléments médiats et immédiats. Les éléments médiats furent le feu, l’air, l’eau et la terre, comme ils sont, de notre temps, l’oxygène, l’hydrogène,
le carbone, et les autres substances indécomposées que la chimie a découvertes. Les éléments immédiats furent le sang, le phlegme, la bile noire, la bile jaune, ou le chaud, le froid, le sec et l’humide, ou l’amer, le doux, le salé, etc., suivant que l’on considérait plus particulièrement les éléments immédiats dans leurs rapports avec les quatre éléments, ou dans leurs qualités diverses. De telle sorte que la conception des humeurs radicales ou des qualités est une idée véritable qui suppose le corps constitué des mêmes éléments que le reste des choses , et une hypothèse qui cherche à expliquer pourquoi ces éléments primitifs ne s’y montrent pas en nature (1). »
Revenons au Timée ; il contient d’autres particularités médicales qui méritent de fixer notre attention.
Les maladies de l’âme consistent dans le manque d’intelligence. Il y en a deux espèces , savoir : la folie et l’ignorance. — Lorsqu’une âme forte et grande se trouve dans un corps bien fait, c’est le plus beau et le plus aimable de tous les spectacles. Supposez que le corps soit disproportionné à cause de la longueur des jambes ou de l’excès de quelque autre qualité, non-seulement le manque de proportion l’enlaidit; mais , dans tous les travaux que doivent supporter tous les membres, il éprouve beaucoup de fatigues, beaucoup de tiraillements et même de chutes, à cause de sa démarche vacillante, et il trouve ainsi en lui -même la cause d’une foule de maux. — Lorsque l’âme se porte avec énergie vers certaines connaissances et certaines recherches, elle consume le corps. — Quand un corps
grand et fort est uni à une intelligence petite et faible, le corps prenant de plus en plus le dessus, Pâme tend à devenir stupide.
On ne s’attendait peut-être pas à trouver dans Platon une aussi juste appréciation de l’influence des diverses dispositions du corps sur l’esprit , et vice versa. Faisant allusion à quelques passages du traité de la République , on a dit et répété avec trop de complaisance que le Philosophe d’Athènes n’était qu’un mystique qui, absorbé par ses études psychologiques, avait entièrement négligé, dédaigné même tout ce qui est du ressort des organes , tout ce qui peut concourir à l’harmonie et au bien-être du corps. Cette accusation serait complètement injuste si elle n’avait d’autre fondement que le langage du Timée.
Qu’on médite, en outre, les passages suivants : le mouvement convient au corps ; la meilleure manière de le purger et de lui donner une bonne constitution, ce sont les exercices gymnastiques; la seconde consiste dans le balancement qu’on se procure, soit en naviguant, soit en se faisant porter sans fatigue d’une manière quelconque. La troisième espèce de mouvement, très-utile quelquefois quand on est forcé d’y recourir, mais dont il ne faut pas faire usage sans nécessité, c’est la purgation produite par les drogues médicinales. — Toutes les fois qu’une maladie n’offre pas de grands dangers , il ne faut pas l’irriter par des médicaments..... Cette pensée de Platon est éminemment hippocratique. 11 recommande enfin un exercice régulier des trois espèces d’âmes, ou de forces animatrices, distinction importante qui sera exposée dans le chapitre suivant.
Il est moins exact et moins profond quand il fait
consister le tétanos dans le gonflement des muscles déterminé par la présence de l’air. Je n’aurais rien dit de cette explication, si je n’avais eu à cœur de montrer que celle que M. Henri Martin lui substitue est tout aussi inadmissible , en faisant dépendre cette affection d’une contraction excessive des nerfs véritables, de ceux que Platon n’a pas connus ( tom. Il , pag. 356 ).
Telles sont les principales notions médicales renfermées dans le Timée. Je les ai présentées en les dépouillant en pai tie du fatras d hypothèses et d idées spéculatives qui les enveloppent et les déparent. Ainsi analysées et épurées, elles offrent un système défectueux sans doute, mais savamment conçu et habilement coordonné. Je l’apprécierai plus au long, après avoir passé en revue les auties œuvres de Platon, ou il est incidemment question de médecine.