ANALYSE MÉDICALE DE DIVERS AUTRES TRAITÉS DE PLATON
Dans 1 analyse du limée, je n’ai rien dit des notions de physique, suitout de météorologie, qui y sont contenues, malgré 1 intérêt quelles offrent; je ne me suis attaché qu’à ce qui est directement afférent aux sciences médicales. Je ferai de même dans l’examen des autres œuvres de Platon.
Notons d’abord que, dans toutes, il témoigne une grande considération pour la médecine et pour les médecins. Loin de les exclure de sa République , comme les poëtes, il est plein d égards pour eux; il se plaît à les citer, à leuremprunter des arguments, et à signaler leurs services,
(1) Littré , ouv. cité, t. I , p. 68,
différent en cela de quelques esprits distingués, mais complètement étrangers à la médecine, tels que Pline, Montaigne, Condorcet, Rousseau, qui ont méconnu l’utilité de cette science et l’ont dénigrée d’une manière presque ridicule (1).
Protagoras (2). — Les principales maximes, de nature à nous intéresser, que l’on trouve dans ce dialogue, sont les suivantes :
« 11 n’y a que le médecin ou quelque maître de palestre qui sache si telles ou telles denrées sont bonnes pour la santé. » On ne sera pas surpris que Platon suppose une telle connaissance chez les maîtres de palestre, si l’on se rappelle que les hommes qui, en Grèce, étaient préposés à la direction de la gymnastique, avaient peu à peu élargi le cercle de leurs attributions; qu’ils traitaient, par exemple, les fractures et les luxations; qu’ils se livraient à l’étude des aliments, etc. M. Littré considère même les gymnases , avec les écoles philosophiques et les temples d’Esculape, comme les trois sources qui alimentèrent la médecine dans le courant du cinquième siècle avant Jésus- Christ (3).
(1) Il est juste de reconnaître que l’auteur de V Émile se repentit, dans les derniers temps de sa vie, des préventions qu’il avait conçues contre les médecins. Bernardin-de-St-Pierre raconte qu’il lui dit un jour : a Si je faisais une nouvelle édition de mes ouvrages , j’adoucirais ce que j’y ai écrit sur les médecins. Il n’y a pas d’état qui demande autant d’étude que le leur. Par tout pays, ce sont les hommes les plus véritablement savants. »
(2) Édition de Cousin, t. III.
(3) Littré. Ouvr. cité, t. I , p. 23.
Dans ce dialogue, comme dans d’autres, Platon insiste beaucoup sur les exercices gymnastiques, afin que le corps plus robuste exécute mieux les ordres d’un esprit mâle et sain.
Il dit que l’huile est bonne à l’homme pour l’extérieur du corps, et très-nuisible pour l’intérieur. C’est pour cette raison, ajoute- t-il , que tous les médecins défendent aux malades d’user d’huile, si ce n’est en très-petite quantité, dans ce qu’on leur sert, et seulement autant qu’il en faut pour ôter aux viandes et aux assaisonnements une saveur désagréable.
Un peu plus loin il signale que des maladies et d’autres maux peuvent résulter du manger, du boire et des plaisirs de l’amour. 11 parle enfin du traitement des maladies par le feu, le fer, les purgations et la diète.
Gorgias (1). — Dans ce dialogue, Platon revient sur l’application du fer et du feu qui devait être assez commune à cette époque. Gorgias, vantant les avantages de l’éloquence, dit qu’il est souvent entré, avec son frère Hérodicus et d’autres médecins, chez certains malades qui ne voulaient pas prendre une potion ou souffrir qu’on leur appliquât le fer ou le feu. Le médecin ne pouvant pas les décider , il y réussissait lui-même par le secours de la rhétorique.
Socrate constate que la médecine délivre de la maladie, comme l’économie délivre de l’indigence. 11 établit que si ce n’est pas toujours une chose agréable d’être entre les mains des médecins, c’est une chose utile, car elle
1) Edit, do Cousin , t. Il L
peut délivrer d’un grand mal; en sorte qu’il est avantageux de souffrir la douleur pour recouvrer la santé. Après avoir reconnu que le mal de l’âme est néanmoins plus grand que le mal du corps, il recommande à Polus de s’offrira la justice, les yeux fermés et de grand cœur, comme on s’offre au médecin pour souffrir les incisions et les brûlures, s’attachant au bon et au beau, sans tenir compte de la douleur. Il admet, un peu plus loin, que la médecine et la gymnastique occupent le premier rang parmi les arts qui concernent le soin du corps. Il se plaint, avec autant d’esprit que de malice, de ce que la cuisine s’est glissée sous la médecine, comme la toilette sous la gymnastique. Si le médecin et le cuisinier avaient, dit-il, à discuter devant des enfants ou des hommes aussi peu raisonnables que des enfants, pour savoir qui des deux connaît mieux les qualités bonnes et mauvaises de la nourriture, le médecin risquerait bien de mourir de faim.
Les lois (1). — Dans le livre II , Platon démontre que le vin qui trouble si souvent la raison des hommes, ne doit pas cependant être complètement interdit, car il entretient la santé et les forces du corps.
On lit, dans le livre VII, que la bonne éducation est celle qui peut donner au corps et à l’âme toute la beauté et toute la perfection dont ils sont capables. — Tel est , en effet , le but le plus désirable vers lequel on doive tendre. Mens sana in corpore sano , voilà la formule sublime du vrai bonheur de l’homme ici-bas.
Platon admet, avec beaucoup de raison, que le mouve-
(1) Édit, de Cousin , t. VU et VU I .
ment et l’agitation qui ne vont pas jusqu’à la lassitude sont utiles au corps, soit qu’ils viennent du corps luimême, soit qu’il les reçoive des chevaux, des voitures et des bateaux qui le portent. Il recommande particulièrement de fréquentes promenades aux femmes enceintes ; il a soin d’établir qu’elles doivent être surveillées avec une attention extrême , et ne pas se livrer à des plaisirs ou à des chagrins excessifs.
On est touché de voir avec quelle tendresse Platon ,
— qu’on a trop représenté comme un faiseur d’abstractions, comme un idéaliste outré, et qui est à la fois un grand philanthrope et un grand philosophe, — s’étend sur les soins minutieux que réclame la première enfance, et sur les divers amusements qui lui conviennent. Voici ses principales recommandations : les enfants seront enveloppés de langes jusqu’à l’âge de 2 ans. — Les nourrices ou les mères porteront les enfants sur leurs bras, tant à la campagne qu’aux temples et chez les parents, jusqu’à l’âge de 3 ans , pour éviter qu’ils se contournent quelque membre en appuyant les pieds. — Le soin de les allaiter et de les bercer, presque à chaque moment du jour et de la nuit, leur est utile, surtout dans l’extrême enfance.
— Après l’âge de 6 ans , on commencera à séparer les deux sexes. — On exercera les enfants à se servir également des deux mains, etc. Il serait superflu d’apprécier la valeur scientifique de ces divers conseils de Platon. Les trois premiers sont évidemment empreints de beaucoup d’exagération.
La pensée suivante, relative à l’étiologie des maladies, n’est-elle pas, en revanche, profondément juste et essentiellement hippocratique ? « Si l’on excepte, dit Platon, tout ce qui est mauvais de sa nature, rien dans tout le
reste n’est plus dangereux que le changement dans les saisons, dans les vents, dans le régime du corps et dans les habitudes de l’âme. » 11 est encore dans le vrai quand il affirme que le sommeil excessif n’est salutaire ni au corps ni à l’âme.
Le livre IX est en partie consacré à la discussion de plusieurs questions du ressort de la médecine légale.
« La loi doit déclarer innocent tout médecin qui, sans le vouloir, aura tué son malade. » Cette maxime de Platon est d’autant plus remarquable que, chez beaucoup de peuples de l’antiquité , l’exercice de la médecine exposait souvent aux rigueurs excessives de lois arbitraires et injustes. C’est ainsi que, chez les Égyptiens, qui occupaient néanmoins le plus haut rang dans l’échelle du progrès et de la civilisation, les médecins n’étaient autorisés à agir qu’après le quatrième jour de la maladie; ils étaient responsables des suites du mal, s’ils agissaient avant ce délai. C’est Aristote qui nous signale cette loi en la désapprouvant (1).
« Quiconque aura fait violence à la pudeur d’une femme libre ou d’un fils de famille, sera mis impunément à mort par celui ou celle qu’il aura outragé, par son père, ses frères et ses enfants. »
Dans l’examen des blessures et des voies de fait de toute espèce, Platon tient parfaitement ^compte de la préméditation et de la non-préméditation, ainsi que de toutes les circonstances qui peuvent aggraver le délit ou bien l’atténuer.
(1) Politique, livre VIII, chap. 10. Édit, de Barthélemy-St-Hilaire, t. I , p. 303.
Dans le livre XII, tout en attachant la plus grande importance à la constatation des vrais signes de la mort, il songe aussi aux dangers qui pourraient résulter du séjour trop prolongé d’un cadavre dans une maison. Il veut qu’on ne le conserve que pendant le temps nécessaire pour s’assurer de la mort. Le terme de trois jours suffit pour que le convoi funèbre puisse sortir.
La République (1). — A cette question: quel est le but de la médecine? l’auteur répond dans le premier livre : c’est de procurer au corps ce qui lui est avantageux.
Dans le livre III, il est question d’Esculape et de ses fils. Platon le loue de ce qu’il a refusé de traiter des sujets radicalement malsains , pour ne pas prolonger ainsi leur vie et leurs souffrances, et ne pas les mettre dans le cas de produire d’autres créatures destinées probablement à leur ressembler. Il pense qu’il n’est avantageux , ni pour eux ni pour l’État, de les mettre entre les mains du médecin. Je l’ai déjà dit, cette appréciation est une des erreurs que l’on est en droit de reprocher au philosophe athénien.
Quel serait, à ses yeux, le plus habile médecin? Celui qui, après avoir appris de bonne heure les principes de son art, aurait fait connaissance avec le plus grand nombre de corps et les plus mal constitués, et qui luimême, d’une santé naturellement mauvaise, aurait eu toutes sortes de maladies. — Proposition vraie , en ce qu’elle formule l’indissoluble association et la nécessité de la théorie et de la pratique; fausse , en ce que, pour
(1) Édit, de Cousin , t. IX et X.
connaître et traiter une maladie, il n’est pas nécessaire de l’avoir éprouvée et d’être valétudinaire ! Pourrait-on imaginer un sort plus cruel et plus fantastique que celui du médecin qui aurait souffert lui-même des innombrables affections qu’il peut être appelé à traiter?
Platon accuse le luxe et la mollesse d’avoir augmenté le nombre des maladies.
11 regarde comme dangereuse pour la santé la constitution des athlètes. Hippocrate avait dit également : chez les athlètes, un état de santé porté à ses dernières limites est dangereux. ( Sect. I, aph. 3. )
Dans le livre V, faisant trop bon marché de la différence des sexes, il désire qu’on exerce les femmes à la gymnastique et à la guerre; qu’on leur impose, comme aux hommes, les charges publiques, etc.
« Les femmes donneront des enfants à l’État, depuis 20 ans jusqu’à 40 ; et les hommes, après avoir passé la première fougue de l’âge, jusqu’à 55 ans. C’est, en effet, pour l’un et l’autre sexes, l’époque de la plus grande vigueur du corps et de l’esprit. »
Le Sophiste (1). — 'Une partie de ce dialogue roule sur l’épuration de l’âme et du corps. Il y est dit que les médecins , dans les embarras des organes digestifs , purgent le corps avant de lui donner de nouveaux aliments. Platon approuve cette pratique.
Après avoir fait observer que la méchanceté est par rapport à l’âme ce que la maladie est par rapport au corps, il raille finement les philosophes qui ne fixent
(1) Édit. <le Cousin , t. XI.
leur attention que sur deux qualités des corps, le sec et l'humide , ou bien le chaud et le froid. Hippocrate fait de même dans le livre de Y Ancienne médecine. Pour lui, la santé consiste dans ce qu’il appelle la crase ou le mélange régulier , l’harmonie des quatre humeurs principales; la maladie provient du dérangement de cette crase.
Platon censure les idéalistes purs et surtout les matérialistes. Voici le frappant tableau qu’il fait de ceux-ci : « Ils rabaissent à la terre toutes les choses du ciel et de l’ordre invisible, et ne savent qu’embrasser grossièrement de leurs mains les pierres et les arbres qu’ils rencontrent. Attachés à tous ces objets, ils nient qu’il n’y ait rien autre que ce que les sens peuvent atteindre. Le corps et l’être sont pour eux une seule et même chose. Ceux qui viennent leur dire qu’il y a quelque chose qui n’a point de corps, excitent leur mépris, et ils n’en veulent pas entendre davantage. »
Timée de Locres, ou de l ame du monde et de la nature (1). — Tel est, le titre du petit traité dont j’ai déjà parlé, et que Proclus attribue à Timée de Locres, écrit qui, selon lui, aurait servi à Platon pour composer son Timée. Mais, malgré l’assertion de Proclus, rien ne prouve que Platon se soit rendu coupable d’un plagiat. On s’accorde, au contraire, à admettre que Timée ou V âme du monde est l’œuvre d’un pseudonyme inconnu et postérieur à Platon. Il ressemble beaucoup au vrai Timée , dont il est un résumé; il en diffère pourtant sur quelques
(1) Édit, de Cousin , t. XII.
points , dont le principal est la négation de l’immortalité de l’âme et de la métempsycose. « Ce n’est, sans doute, dit M. Cousin, qu’un écrit apocryphe, sorti, comme tant d’autres , de cette officine de contrefaçons , de cette fabrique d’archaïsmes en tout genre établie à Alexandrie un ou deux siècles avant notre ère(l). » Quoi qu’il en soit, cet écrit est intéressant au point de vue médical; et, comme la plupart des traducteurs et commentateurs l’ont annexé aux oeuvres de Platon, il mérite de fixer un peu notre attention. Nous ne possédons d’ailleurs aucun des ouvrages médicaux qui ont été publiés dans l’espace des quatre siècles compris entre l’époque des livres hippocratiques et celle de Celse , dans les premières années de l’ère chrétienne. A ce nouveau titre, ce traité mérite donc une mention de notre part , quel que soit son auteur, quelle que soit la date précise de sa composition.
On y retrouve l’hypothèse des quatre éléments , qui se tempèrent, qui sont en parfait équilibre, etc. L’éther y est désigné comme un cinquième élément qui occupe toutes les parties célestes du monde.
11 renferme, en outre, les propositions suivantes: « Le principe et la racine du corps est la moelle cérébrale; c’est en elle que réside la suprématie. » — « L’ouïe a été faite pour percevoir la parole et le chant ; celui qui en est privé en naissant ne peut pas se servir de la parole ; et c’est pour cela qu’il y a, dit-on, une correspondance intime entre la faculté d’entendre et celle de parler. » M. Hubert-Valleroux n’est donc pas fondé à dire qu’il
(1) Cousin , ouv. cité , t. XII , p. 380.
était généralement admis par tous les médecins, depuis Aristote jusqu’à la fin du XVIe siècle, que le surdi-mutisme était le résultat d’une lésion occupant à la fois les organes vocaux et auditifs (1).
On lit à la page suivante : « Le corps de tous les animaux qui respirent l’air se nourrit et s’entretient par les aliments que les veines distribuent et font couler dans toute la masse comme autant de canaux , et que l’air de la respiration rafraîchit et pousse jusqu’aux extrémités des membres. » Que penseront de ce passage ceux qui ont soutenu que les anciens n’avaient pas la moindre idée de la circulation et de la respiration ? Nous trouvons encore, quelques lignes plus bas : « Toute l’alimentation du corps lui vient du cœur comme d’une racine , et des intestins comme d’une source vive. » Je ferai enfin remarquer que la théorie des quatre humeurs joue un rôle assez considérable dans ce Traité , et que le sang y est désigné comme susceptible de devenir, dans les maladies, aigre , salé ou piquant. Les bains et les frictions y sont indiqués comme pouvant rendre le sang plus pur et la respiration régulière.
Il me reste maintenant à étudier la doctrine de Platon sur les forces animatrices du corps humain, et à résumer ses grands principes médicaux. Ce sera l’objet du chapitre suivant.
(1) Etudes critiques sur la surdi-mutité, 1853, p. 8.