CHAPITRE IV
I. — DOCTRINE DE PLATON SUR LES FORCES ANIMATRICES DU CORPS HUMAIN, COMPARÉE A CELLE d’hIPPOCRATE.
C’est dans le livre IV de la République , et surtout dans le Timèe , que Platon développe ses idées sur le dynamisme humain. « Il y a dans l’âme de l’homme, dit-il , deux parties, l’une meilleure, l’autre moins bonne. Quand la partie meilleure domine la partie moins bonne , on dit de l’homme qu’il est maître de lui-même, et c’est un éloge; mais quand, par le défaut d’éducation ou par quelque mauvaise habitude , la partie moins bonne envahit et subjugue la partie meilleure, alors on dit de l’homme, en manière de reproche , qu’il est esclave de lui-même et intempérant (I). » Dans ce même livre, il se demande s’il y a dans l’homme plusieurs principes animateurs distincts , ou bien un seul et même principe duquel dérivent d’autres principes secondaires. Laissons-le parler lui-même : « Si, lorsque l’âme a soif, quelque chose l’arrête dans 1 impétuosité de son désir , ce sera un principe différent de celui qui excite en elle la soif, et l’entraîne comme une brute vers le boire ; car le même principe ne peut produire à la fois, et par lui-même, deux effets opposés sur le même objet. » Cet antagonisme entre deux mobiles qui nous poussent en maintes circonstances , porte Platon à admettre deux forces distinctes dont ils
(1) Édit, de Cousin , t. IX. De la République.
dépendent. Il ajoute : « Ce principe qui défend aux hommes de boire ne vient-il pas de la raison ? Celui qui les y porte et les y entraîne ne vient-il pas à la suite de la souffrance et de la maladie? » 11 dit encore que ce sont là deux principes différents, et quil convient d’appeler raisonnable cette partie de l’âme par laquelle elle raisonne; et déraisonnable, siège du désir, compagne des excès et des voluptés, cette autre partie de fâme qui aime, qui a faim et soif, qui est la proie de tous les désirs. » Il se pose enfin la question suivante: la partie de lame qui est le siège de la colère et qui cause en nous le courage, formet-elle une troisième partie, ou bien rentre-t-elle dans l’une d’elles? 11 pense quelle en est distincte.
Jusqu’ici, on le voit, Platon ne touche pas au dogme de l’unité de l’âme ; il n’admet dans l’homme qu’un seul principe animateur] se composant de trois parties ou plutôt de trois facultés différentes , qui sont souvent en lutte et ne peuvent se fondre l’une dans l’autre. Ces trois facultés répondent assez bien à ce qu’on a appelé depuis force psychique ou âme pensante, force vitale et passions. Ce sont trois émanations d’une seule et même puissance de l’ordre métaphysique.
Dans le Tirnée , Platon tient un langage différent. Il considère l’âme pensante et la force vitale, moins comme deux facultés d’une même puissance, que comme deux puissances de nature bien distincte. Il importe d abord de savoir que, dans la bouche de Platon, le mot y;r\ ne signifie pas toujours l’âme pensante, le principe de l’intelligence, appelé de préférence voïïç. — est pour lui synonyme de force, puissance , principe animateur; il désigne aussi Vâme du monde, c’est-à-dire une puissance active, répandue dans toute la nature, qu il considèit
comme un principe spécial, incorporel, et dont l’admission lui pai ait necessaire pour 1 explication des phénomènes cosmiques. Dans l’homme, il admet deux espèces d’âmes ou principes animateurs : l’une, immortelle , source de la raison, siégeant dans la tête, etc.; l’autre, mortelle , existant chez les végétaux et chez les animaux, comme chez l’homme. C’est celle-ci qui désire le boire et le manger et toutes les choses dont la nature de notre corps lui fait éprouver le besoin. Elle ne peut avoir ni opinion , ni raisonnement ; mais elle est susceptible d'éprouver des sensations agréables et douloureuses , ainsi que des désirs Chez l'homme, cette espèce d’âme mortelle se subdivise en deux pï incipes i l un, qui est la source de la force virile et des passions énergiques , est placé dans la poitrine ; il doit obéir à l'âme pensante et agir de concert avec elle. L’autre est situé entre le diaphragme et l’ombilic, spécialement dans le foie ; il préside à la nutrition du corps ; s’il éprouve quelques sensations , il n’est pas dans sa nature de s'occuper de leurs causes rationnelles, etc.
A ceux qui lace usent d’avoir professé dans le Timée une théorie insoutenable, Platon a répondu d’avance : « Pour qu’il nous fut possible d affirmer la vérité de nos assertions sur ce point, il nous faudrait l’assentiment d’un Dieu; mais quant à leur vraisemblance , plus nous y réfléchissons, plus nous croyons pouvoir l’affirmer sans crainte. » Le P. Ventura, qui a attaqué avec plus de véhémence que de raison la pensée de Platon sur la pluralité des principes animateurs du corps humain, a donc entièrement oublie la sagesse et la réserve excessives de l’auteur du Timée, sur ce point difficile (1).
(1) Ventura. Essai sur l’origine des idées et sur le fondement de la certitude. Paris, 1853, p. 47-48.
Il résulte de cette rapide exposition, que Platon, après avoir considère, dans la Hépublique , 1 ame pensante ou immortelle, et la force vitale ou âme mortelle , comme deux facultés d’une seule et même puissance immatérielle, les considère ensuite, dans le Timèe , comme deux êtres distincts et parallèles , quoique unis et susceptibles de s’influencer réciproquement. Dans le premier cas, il admet l’unité du dynamisme humain; dans le second, il admet la dualité. C’est à cette dernière opinion qu’il s’est définitivement attaché, après être resté quelque temps indécis.
Voyons maintenant si la doctrine du Timèe touchant la dualité du dynamisme n’est pas susceptible de quelques objections.
Notons d’abord que l’existence d’un double dynamisme ( âme immortelle et âme mortelle ) y est affirmée plutôt que démontrée. En second lieu , 1 auteur n aurait-il pas mieux fait d’employer deux mots différents, pour désigner ce que nous appelons âme pensante ou sens intime et force vitale ou principe vital , au lieu de les dénommer âme immortelle et âme mortelle? On comprend néanmoins qu’il ait appelé âme mortelle la force qui préside aux phénomènes vitaux dont un des caractères principaux est d’être temporaires . Peu importe le mot , si 1 on s entend sur la chose. On conçoit beaucoup moins que Platon ait localisé, dans le foie, Yâme mortelle , ou, pour mieux dire, la force vitale. Celle-ci, contrairement à la première , pénètre toutes les molécules solides et liquides de l’organisme humain , animal et végétal ; elle se manifeste sans doute plus ou moins énergiquement dans tel ou tel tissu , dans tel ou tel appareil organique ; mais elle existe dans tous indistinctement. J’ai déjà dit que
Platon avait gratuitement doté d’une certaine divination son âme mortelle. Ne serait-il pas, jusqu’à un certain point , dans le vrai, s’il avait voulu faire allusion à la puissance de V instinct, dont les animaux possesseurs de cette âme mortelle nous offrent de si curieux exemples !
Malgré quelques imperfections , à lui revient l’honneur d’avoir parfaitement bien compris que les phénomènes vitaux offerts par les êtres organisés sont inexplicables par les forces qui agissent sur la matière brute. Félicitons-le encore d’avoir conçu et exprimé plus nettement qu’aucun autre philosophe de l’antiquité , une importante distinction rectifiée et légitimée plus tard par le génie de Barthez.
Avant Platon, Hippocrate avait déjà séparé le principe de l’intelligence du principe de la vie qu’il appelait tour à tour chaleur muée , cause de mouvement , nature, etc. Elle ( la nature ) suffit , dit-il , aux animaux pour toutes choses, et leur tient lieu de tout. Elle fait d’elle-même tout ce qui leur est nécessaire sans avoir besoin qu’on le lui enseigne, et sans l’avoir appris de personne (1). Voici comment M. Lordat apprécie ces propositions : « Elles sont incontestables comme faits , mais répréhensibles sous le rapport des formules. Ces imperfections ne sont que des vices de rédaction ; l’auteur n’a jamais eu l’intention de confondre en une seule puissance l’âme pensante et la nature vivante, et par conséquent il n’aurait certainement point réclamé si l’on avait exprimé les
(1) Daniel Leclerc, Hist. de la médecine. La Haye, 1729 , in-io , p. 1 15.
modes d’agir de cette dernière. En d’autres mots, on ne peut pas dire en termes propres que cette nature fait tout ce qu’elle doit faire sans avoir rien appris : pour savoir , il faut d’abord avoir conscience de soi , et rien ne nous autorise a dire que la force vitale a ce pouvoir. La synergie des organes dans leurs fonctions est un fait évident; l’impossibilité de l’attribuer à des causes mécaniques n est pas moins démontrée. Mais si , pour exprimer sa cause, on emploie le mot conspiration ( Hippocrate a dit : tout conspire dans le corps ) , on est exposé à faire croire au lecteur que les organes sont censés doués d’âmes pensantes qui s’entendent pour un projet. Les écoles hippocratiques des siècles subséquents ont corrigé plus ou moins ces incongruités scientifiques ; mais l’École de Montpellier est celle qui a le plus travaillé à l’épuration de la pensée essentielle du maître (1). » Peut-être même l’idée hippocratique de la dualité du dynamisme n’aurait-elle pas fait d’aussi grands progrès, sans le concours de Platon qui l’a formulée d’une manière encore plus précise et plus complète. Plusieurs considérations me portent à le croire. Galien reconnaît, par exemple, que ce sont Platon et Hippocrate qui ont le mieux disserté de facultatibus corpus nostrum regentibus (2). Il discute longuement l’opinion de Chrysippe
(1) Lordat , Réponse à des objections faites contre le principe de la dualité du dynamisme humain. Montpellier, 1854. Introd., p. xvn. — On consultera aussi avec fruit , dans le no du 15 Avril 1854 de la Gazette Médicale de Montpellier , la leçon de physiologie du même auteur, intitulée: Histoire des vicissitudes de la doctrine hippocratique de la constitution de l’homme , depuis Hippocrate jusqu’à la révolution Cartésienne.
(2) De Hippoor. et Plat, placitis , lib. III, p. 285.
qui, dans un livre sur l’àme, tient le plus grand compte de la distinction de Platon , qu’il exprime de la manière suivante : Plato triplicem esse animam professas , ratiocinatricem in capite, irascibilem circa thoracem, appetitricem circa umbilicum esse dicebat ( I). Il ne faut pas cependant prendre trop au pied de la lettre la distinction de ces trois âmes ou forces. J’ai déjà montré que, dans le Timée, les deux dernières, V irascible et la nutritive , sont représentées comme étant deuxémanations d’une force supérieure, une mais divisible, que Platon appelle Y âme mortelle. Il me serait tout aussi facile de prouver que plusieurs autres médecins ainsi que des philosophes et des Pères de l’église se sont vivement occupés de la théorie platonicienne des forces animatrices , soit pour la combattre , soit pour la défendre. Mais mon seul but , en les citant, est de signaler l’importance qu’ils ont attachée à cette doctrine, et l’influence qu’elle a dû exercer surla médecine.
Quelle est, d’après Platon, la définition de l’homme? J’aurais laissé ce point dans l’oubli , si le P. Ventura ne lui avait récemment donné un certain intérêt d’actualité. Dans une de ses dernières publications, ce savant et subtil théologien s’inscrit en faux avec autant de verve que de passion contre feu M. De Bonald définissant l’homme tme intelligence servie par des organes ; il veut qu’on dise : une intelligence UNIE à un corps. M. Lordat a chaleureusement pris sous son patronage la définition de De Bonald, et je n’ai pas la prétention d’intervenir
(1) Galien , ouvr. cit. , liv. III , p. 288. Voir aussi les pages 793 et suivantes dans lesquelles Galien expose, accepte et admire la théorie platonicienne.
dans ce débat. Je tiens seulement à constater que , d’après le P. Ventura, De Bonald n’aurait fait que « reproduire, avec plus de grâce, mais non pas avec plus de vérité , la doctrine des platoniciens, disant, d’après Cicéron, que l’homme n’est qu’un esprit ayant pour appendice le corps (1). » Quelques pages plus loin, il déclare la définition de De Bonald aussi radicalement fausse que celle de Platon.
Avant de traiter aussi dédaigneusement une définition de Platon dont celle de De Bonald ne serait qu’une copie, il était essentiel de savoir si Platon l’avait réellement donnée telle quelle. Eh bien ! Platon n’a jamais ainsi défini l’homme. Il dit bien dans le Timèe : la tête , qui est le siège de V âme, est la partie la plus divine et la maîtresse de toutes les autres; le corps lui a été donné comme un char qui lui permette de voyager à son aise ; mais de là à une définition rigoureuse, il y a loin.
Ainsi donc, le P. Ventura ayant attribué à Platon une définition qui appartient tout au plus à quelqu’un de ses disciples, je n’ai pas à la discuter. Je n’examinerai pas non plus la suivante , que M. Cousin penche à regarder comme apocryphe , et qui , malgré son apparente singularité , n’est ni moins profonde ni moins juste que beaucoup d’autres : « L’homme est un animal sans ailes , à deux pieds et aux ongles plats ; c’est le seul animal capable d’acquérir une science fondée sur la raison. >»