‹ Étude médicale sur PlatonChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ANIMISME DE STAHL COMPARÉ AU DUALISME ANTHROPOLOGIQUE DE PLATON. — CRITIQUE DE L’APPRÉCIATION DE M. COUSIN.

Vers la fin du XVIIe siècle , la médecine était presque entièrement envahie par de faux systèmes iatro-chimiques et iatro-mécaniques , lorsque parut un de ces hardis novateurs qui , bouleversant les fondements de la science , laissent des traces profondes et durables de leur passage : ce fut George-Ernest Stahl. Né à Anspach , en 1660 , il avait été, à léna, l’élève et l’ami de Wedel. En 1694, nommé professeur de la célèbre Université de Hall, grâce à l’influence de Frédéric Hoffmann , il devint bientôt le plus dangereux adversaire du solidisme de son illustre protecteur et collègue. Esprit pénétrant, intelligence vaste et élevée, il est à la fois remarquable comme philosophe, comme médecin et comme chimiste. Je ne dois pas le considérer ici sous ce triple point de vue ; je n’ai qu’à

présenter un résumé rapide de sa doctrine médico-psychologique.

Stahl s’est attaché à montrer les divergences et l’opposition qui existent entre les phénomènes propres à l’économie vivante et ceux de la matière inanimée. Il a vigoureusement réagi, d’un côté, contre la Chémiatrie de Paracelse , de Sylvius de le Boë et de leurs disciples ; de l’autre, contre le Solidisme et le Mécanicisme de Wilîis, de Borelli , etc. Il a été ainsi amené à renverser l’hypothèse de Descartes qui , spiritualiste en psychologie , pousse néanmoins les médecins vers l’Organicisme , en proclamant que les actes de la santé et de la maladie sont explicables par des lois purement physico-chimiques.

Le professeur de Hall attribue, au contraire, à l’action de l’âme tous les phénomènes physiologiques et pathologiques que ses prédécesseurs et ses contemporains prétendaient expliquer par l’intervention des forces physicochimiques. Dans son système, le corps, c’est-à-dire l’assemblage des organes , passif et inerte par lui-même , n’est que l’instrument de l’âme. C’est elle qui le forme , qui l’entretient, qui le répare; elle est la suprême directrice de la santé et de la maladie.

Cette opinion n était pas nouvelle. Nous la retrouverons dans Aristote, quoique modifiée.

Au XIIIe siècle, St Thomas-d’Aquin avait aussi proclamé que 1 âme préside à la fois aux actes intellectuels et moraux, et à l’ensemble des phénomènes vitaux.

On a blâmé Stahl de ne pas avoir regardé derrière lui et jeté les yeux sur Hippocrate qui lui aurait appris à différencier les faits de l’ordre psychique de ceux de l’ordre vital, et à les rapporter à deux causes distinctes. Malgré cette accusation, il faut reconnaître que Stahl

s’est prononcé pour F Animisme , avec connaissance de cause; il n’ ignorait nullement les distinctions d’Hippocrate et de Platon admises par Galien et par plusieurs philosophes , car il indique avec soin les raisons pour lesquelles il croit devoir repousser la doctrine de la pluralité des forces animatrices du corps humain. Voyons comment il s’exprime à ce sujet dans son fameux ouvrage intitulé : Theoria medica vera , physiologiam et patholo giam tanquam doctrinœ medicœ partes vere contemplativas , è naturœ et artis veris fundamentis , intaminatâ ratione et inconcussâ experientiâ sistens (1). Je traduis pour éviter au lecteur la difficulté du texte : « Une doctrine ancienne assigne au corps humain , à part l’ame rationnelle , d’autres forces, d’autres âmes, savoir: l’âme végétative et l’âme sensitive. Celle-là préside aux phénomènes de la nutrition; celle-ci à l’exercice de la sensibilité et de la motilité . D’après cette doctrine , 1 âme végéta¬

tive et l’âme sensitive possèdent un certain pouvoir intellectif , d’après lequel elles opèrent savamment , avec ordre, avec harmonie, scitè , ordinale, proportionatè. D’autres auteurs , ajoute-t-il, et ceux-là paraissent même être les plus anciens, admettent une seule âme chez l’homme , appelée rationnelle , à cause de la plus noble de ses attributions : cette âme a d’autres pouvoirs ignobiliores , sive inferiores , au moyen desquels elle dirige les phénomènes vitaux , d’après cette maxime vraie , en

(1) J’ai consulté la 2« édition in-4°, de Hall, année 1737 , qui contient une préface de Juncker. Le latin de Stahl , entremêlé d’allemand , n’est pas malheureusement toujours facile à comprendre; on le lit peu , mais on le cite souvent , et on ne rend pas toujours fidèlement sa pensée.

vertu de laquelle qui peut le plus peut le moins (1), » Deux pages plus loin , il dit que Y archée de Van-Helmont représente surtout Taine végétative des anciens. Il insiste sur les inconvénients qu’il y a à multiplier sans nécessité la conception abstraite des forces animatrices du corps humain, il cherche à démontrer que tout acte qui dépend de l’ame rationnelle peut ne pas être accompagné du sentiment de conscience. L’âme fonctionne en ayant ou non conscience de ses actes; elle agit à ratione et à ratiocinatione. En voilà bien assez pour prouver que Stahl regarde ce que nous appelons force vitale comme n’étant chez l’homme qu’une faculté de l’âme , agissant sans avoir la conscience de ce qu’elle fait. — Personne n’ignore que Barthez professait une opinion diamétralement opposée : il excluait du domaine des attributions de l’âme tous les actes s’accomplissant en nous sans le sentiment de conscience qui était pour lui le critérium auquel on peut reconnaître si tel ou tel acte est ou n’est pas sous la dépendance de l’âme. « L’âme, écrit-il , n’a point ce sentiment intérieur que Locke dit être le signe caractéristique et nécessaire de ses opérations, lorsque le Principe vital produit dans l’homme tous les phénomènes nécessaires à la vie (2).»

Tel est l’exposé sommaire de la théorie médico-psychologique de Stahl. Nul doute quelle n’ait constitué un grand progrès, à l’époque où elle a paru, et qu’elle n’ait rendu d’éminents services, en sapant par la base l’iatro-

(1) Stahl , Theoria medica vera , p. 306.

(2) Barthez, Nouveaux éléments de la science de l’homme, 2c édit., t. I , p. 86.

chimisme et Tiatro-mécanisme de l’époque. Elle pèche en ce quelle fait plier des faits disparates sous le joug hypothétique d’une seule force ; mais ce n’est pas ici le lieu d’en faire la critique (1). Il me suffit de la mettre en regard de celle du Timée , pour montrer qu’elle en est la négation formelle.

Comment donc se fait-il que M. Cousin ait rattaché Stahl à Platon , et qu’il représente Stahl comme n’ayant fait que recueillir la tradition de l’École Platonicienne , en considérant l’âme pensante comme le principe et la cause de la vie (2) ?

La plupart de ceux qui ont étudié Platon ne s’y sont pourtant pas trompés : Barthez établit que Platon a distingué dans l’homme l’âme rationnelle qui est immor-

(1) Les principales objections que l’on peut faire à Stahl , sont : to d’avoir méconnu les raisons qui militent en faveur de la distinction de l’âme et de la force vitale ; 2° d’avoir considéré les actes morbides comme des opérations presque toujours utiles , ce qui l’a conduit à une thérapeutique trop souvent inactive ; 3° d’avoir rapetissé l’importance de l’anatomie ; de n’avoir vu qu’opposition, antagonisme , incompatibilité entre les phénomènes anthropologiques vitaux et les phénomènes physico-chimiques , et d’avoir déclaré nulles les applications de la chimie à la médecine; assertion d’autant plus surprenante dans la bouche de Stahl , que, grand chimiste lui-même, il est l’auteur de la célèbre théorie du phlogistique, qui , après avoir dominé pendant près d’un siècle , n’a été renversée que par le génie de Lavoisier. Il n’a pas su éviter l’exagération opposée à celle qu’il a combattue.

(2) Cousin , Argument du Phédon , t. 1 , p. 175. Il n’est pas nécessaire de faire observer que, pour M. Cousin, de même que pour tous les théologiens et les philosophes spiritualistes modernes , le mot âme désigne la cause immatérielle des phénomènes intellectuels et moraux , et répond à l 'âme rationnelle ou immortelle de Platon.

telle et Pâme irrationnelle qui en diffère essentiellement par sa nature (1). M. Lordat, le P. Ventura , M. Henri Martin, M. Barthélemy-St-Hilaire , etc., ont également signalé dans Platon la distinction ci-dessus.

Le vice de l’interprétation de M. Cousin provient, ce me semble, de ce qu’il n’a jugé la doctrine médico-psychologique de Platon que d’après le Phédon où il n’est guère question que de Y âme immortelle , et d’après le 4e livre de la République où cette doctrine est émise d’une manière incomplète et avec une certaine hésitation.

Dans le Timèe , elle est plus longuement et plus nettement exposée ; M. Cousin n’aurait pas tardé à reconnaître, en le commentant, que Platon s’est en quelque sorte déjugé sur ce point, et qu’au lieu de regarder l’ame pensante comme la cause de la vie humaine, il différencie d’une manière très-catégorique cette âme pensante , ou immortelle , de l’âme mortelle ou force vitale.

(I) Barthez, ouv. cité, t. Iï, 2e sect.

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