AVORÏEMENT PAR INTRODUCTION DE LA MAIN
Les rapports suivants feront connaître l'avis de ces deux médecins.
Rapport de M. Drouet . — Je soussigné Drouet, Aimé-Alexandre docteur en médecine à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, etc., etc., certifie avoir visité, avec beaucoup de soin, la fille Sidonie Bornigal, âgée de vingt-deux ans, se plaignant de tentatives d'avortement sur sa personne, tentatives exécutées le 31 mai 1863.
La fille Bornigal est enceinte d'environ huit mois, et les parties de la génération internes et externes ne pi-ésentent aucun signe de violence.
Rapport de M. te docteur Pihan-Dufeillay. — Je soussigné Pihan. Dufeillay, docteur en médecine, etc., certifie m'être transporté, etc., à l'effet de visiter la nommée Sidonie Bornigal, pour constater son état de grossesse, et rechercher s'il existe à ses parties sexuelles des traces do violences qui y auraient été exercées, il y a plus de deux mois, dans le but de faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein, et si l'état de ses organes est ou non compatible avec les violences dont elle dit avoir été l'obj et.
La fille Bornigal offre le développement abdominal d'une femme enceinte de huit mois. La peau de la région sous-ombilicale est parsemée de taches blanches nacrées, dues à Téraillure du derme sous l'action de la grossesse. La palpation fait reconnaître, à travers les parois du ventre, la présence d'un corps résistant renfermé dans l'utérus, et l'auscultation en permettant de percevoir les battements du cœur d'un fœtus, ne laisse aucun doute sur la nature de ce corps.
L'auréole du bout du sein est de couleur brune très prononcée et largement étendue autour du mamelon. Le toucher à l'aide du doigt introduit dans le vagin donne la sensation d'un corps volumineux et arrondi renfermé dans la matrice.
Les parties génitales extérieures, l'ouverture de la vulve et le méat vaginal sont presque aussi dilatés qu'ils le seraient chez une femme qui serait déjà devenue mère à une époque plus ou moins éloignée, et pourtant ni les seins, ni la ligne blanche abdominale, ni l'intégrité de l'ouverture du col de Vutérus, ne permettent de supposer que cela eût été. La fourchette n'existe plus, les nymphes ou petites lèvTes sont notamment diminuées, et on peut, sans causer de douleur, introduire dans le vagin un spéculum à valves courtes, mais assez volumineuses.
Le spéculum permet d'apercevoir l'ouverture du col de la matrice, qui paraît humecté de mucus et faiblement ouvert, ainsi que cela a lieu normalement chez la femme dont le part approche.
Des faits ci-dessus décrits je conclus :
1° Que la fille Bornigal est enceinte et qu'elle doit arriver avant peu au terme de sa grossesse ;
2° Que les parties génitales externes de cette femme, quoique ne présentant aujourd'hui aucune blessure ou contusion saisissable, offrent.
cependant une ampleur qui, jointe à la diminution des petites lèvres et à la disparition de la fourchette, permet d'admettre comme possible, si ce n'est comme probable, l'introductioii violente dans ces parties d'un corps volumineux, à une époque déjà éloignée, sans toutefois pouvoir l'affirmer d'une manière positive.
M° Brillaud-Laujardière, chargé de la défense du sieur Mercereau, accusé de tentative d'avortement sur la fille Bornigal, pria M. le docteur Maisonneuve, chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Paris, de vouloir bien lui donner son avis dans l'intérêt de la vérité médicale sur les deux questions suivantes :
l" L'état général de la fille Bornigal, constaté par M. le docteur Pihan-Dufeillay, permet-il d'affirmer que cette fille ne soit jamais devenue mère ? N'est-il pas possible de retrouver, chez une femme déjà devenue mère, les signes identiques à ceux remarqués chez la fille Bornigal ? — Était-on fondé, par suite, à affirmer qu'elle est primipare ?
2° L'ampleur des parties génitales constatée par le rapport ne peut-elle pas être attribuée tout aussi bien à des habitudes vicieuses, la masturbation, par exemple, soit à l'aide de la main, soit à l'aide d'un corps étranger, qu'à l'introduction violente d'un corps volumineux dans les parties ?
Rapport de M. le docteur Maisonneuve. — Je soussigné, chirurgien de rHôtel-Dieu de Paris, etc., certifie après avoir pris connaissance des déclarations écrites de M. le docteur Drouet et M. le docteur Pihan- Dufeillay :
1° Que les phénomènes observés chez la fille Bornigal, tels que : développement considérable du ventre ; — taches blanches et nacrées dues à l'éraillure du derme ; — sensatioii d'un corps résistant et mobile perçu au moyen de la palpation abdominale ; perception par l'auscultation dans un point circonscrit de l'abdomen de battements beaucoup plus rapides que ceux du cœur de la femme, etc., 7ie laissent aucun doute sur l'existence d'une grossesse de huit mois environ ;
2» Que le développement assez considérable de la vulve, des i^arties génitales externes et du vagin, est un phénomène très fréquent et parfaitement normal chez les femmes, mêmes primipares, arrivées à ce degré de la grossesse, et ne peut, en aucune façon, faire présumer l'existence de manœuvres quelconques sur ces organes ;
3° Que rien dans les détails relatifs à l'état des lèvres, de la ligne blanche et du col de l'utérus n'implique rigom-eusement ni l'existence, ni la non-existence d'une grossesse antérieure ;
4° Que, dans tous les faits exposés par nos honorables confrères, il n'est rien, absolument rien qui puisse autoriser la présomption que la fille Bornigal ait été soumise à des manœuvres ou à des tentatives de manœuvres abortives.
J'ajouterai que les manœuvres abortives, tant régulières que criminelles, n'exigent jamais l'introduction d'instruments volumineux.