QUE DOIT-ON ENTENDRE PAR NOUTEÂU-NÉ. 2S
étroite que quelques médecins ont touIu emprunter à la physiologie.
Ollivier d'Angers, qui dans sa carrière trop courte de oiédecin légiste a laissé plus d'une trace lumineuse, s'était vivement préoccupé de cette question (1). Partant de cette idée que « le silence de la loi obligeant à une interprétation « du sens attaché au mot nouveau-né, rien ne doit être ici « abandonné à l'arbitraire » , il avait cherché un caractère aoatomique précis, absolu, et avait ingénieusement proposé pour limite à Tétat de nouveau-né la chute du cordon ombilical. Bien que Ton puisse contester le principe d'Ollivier d'Angers, et admettre qu'il n'y a aucun inconvénient à s'en tenir, sinon à l'arbitraire, du moins à la libre interprétation de la loi pour fixer le sens du mot nouveau-né, il faut reconnaître que le caractère d'identité qu'il aurait voulu foire prévaloir ne pouvait guère être mieux choisi. La présence ou l'absence du cordon est, en effet, un signe facile à constater pour tout le monde et au premier coup d'œil. Mais si l'on considère les choses de plus près, on voit bien vite qu'il y aurait plus d'inconvénients que d'avantages à adopter la limite proposée par Ollivier, quij elle-même, n'a( rien de*fixe,et substituerait à ce qu^il.appelle l'arbitraire ou le vague de la loi, quelque chose de variable et d'inconstant.
Il est de fait que le cordon ne tombe pas à une époque fixe et toujours la même. Les délais varient de quatre à six et môme huit jours; et la chute parait être d'autant plus rapide que la constitution des enfants est plus forte. De là des inégalités, des différences qui sont peu compatibles avec la précision que l'on voudrait introduire dans ta loi.
(1) Ollivier d'Angers, Mémoire médico-légal sur Vinfanticide. — Examen de cette question : Pendant combien de temps un enfant doit-il être considéré comme enfant nouveau-né? {Ann, d'hyg, et de méd.lég., 1" série, t. XVI, p. 328.)
2il DK l'identité du NOirrEAU-NÉ.
On a fait à la proposition d'OUivier d'Angers une objection qui,, pour être forcée, n'en est pas moins sérieuse. Un meurtre commis sur deux jumeaux, nés le même jour et presque à la même heure^ pourra être qualifié pour Tun infanticide, pour l'autre homicide, pour peu que le cordon ne se soit pas détaché exactement au même moment chez Tun et chez l'autre. Cette différence dans la qualification du mèxae fait est absolument inadmissible.
D'autres caractères, également empruntés aux changements qui s'opèrent dans la conformation extérieure de l'enfant^ ont clé donnés par d'autres auteurs et sans plus de succès^ comme limite de l'élat de nouveau-né. C'est ainsi que Billard a indiqué la formation de la cicatrice ombilicale, signe infiniment moins bien choisi que la chute du cordon^ car il recule cette limite à une date non moins incertaine et variable et de beaucoup trop lointaine. La cicatrice^ en effets peut n'être complète qu'au bout de douze ou quinze jours, et l'arrêt de la Cour de cassation ne permet pas d'étendre jusque-là la dénomination de nouveau-né.
Robert Froriep de Berlin (1) avait songé à revenir à la définition de l'ancien droit romain et voulait donner pour caractère au nouveau*né l'état sanguinolent de la surface du corps. Infans sanguinolenius, cruentatus^ c'est l'enfant encore taché du sang dont il s'est couvert à son passage à travers les parties de la mère, et qui n'a pas reçu encore les premiers soins, les ablutions qui feront nécessairement disparaître cet état sanguinolent. Cette définition a beaucoup réussi en Allemagne. Casper (2) est près de l'admettre; il fait remarquer que dans le cas d'infanticide le nouveau-né a généralement été tué avant d'avoir reçu aucun soin et est resté tout souillé du sang de la mère. L'observation est
(1) Robert Froriep, Qu'est-ce qu'un enfant nouveau-né {Ann» d'hyg, et de méd, lég,, !'• série, t. XVI, p. 356).
(2) Casper, loc. cit,, t. II, p. 472.
l'enfant est-il né a terme. 25
ingénieuse et le fait est réel : mais s'il a quelque importance au point de vue du traitement qu'a subi Tenfant immédiatement après sa naissance^ il n'en a aucune en ce qui touche la délimitation rigoureuse de l'état de nouveau-né. L'enfant sanguinolent c'est Tenfant naissant^ ce n'est pas le nouveau-né. Les autres caractères physiologiques élargiraient trop le terme, celui-ci le restreint beaucoup trop.
D'ailleurs, j'insiste de nouveau sur l'incompétence absolue du médecin pour décider la question, et sur l'inutilité d'une plus longue discussion à cet égard. Il est infiniment plus simple de s'en rapporter, soit à la loi civile, qui dans certains pays, en Bavière notamment, conserve le titre de nouveau-né à l'enfant qui n'a pas trois jours révolus^ ce qui répond aux délais fixés chez nous pour l'inscription à l'état civil; soit à la jurisprudence, qui dans son interprétation souveraine de la loi pénale nous a donné, aux termes de l'arrêt de cassation de 1835, une définition à la fois très* claire et très-pratique : « le nouveau-né est l'enfant au mo- « ment où il vient de naître ou dans un temps trèsce rapproché de celui de la naissance )> . Cette définition est bonne, parce qu'elle n'a rien d'absolu et qu'elle laisse toute latitude à l'appréciation de chaque fait particulier. Et précisément le véritable rôle du médecin expert consiste à chercher et à faire ressortir dans chaque cas particulier les éléments de cette appréciation. C'est à lui qu'il appartient^ non de définir le nouveau-né, mais, commelje le disais en commençant, de constituer son identité, en recueillant dans Texamen du cadavre tous les caractères propres à faire connaître dans quelles conditions se présente l'enfant: tel est l'objet des premières questions posées à l'expert.
L'enfaBt e«t.ii né h terme? — Il ne faut pas, comme on
26 m l'iDEHTlTÊ DU NOUTÎSAU-NÉ.
le fait trop souvent, substituer à cette question, ou confondre avec elle celle de savoir si l'enfant est né viable. J'ai donné assez longuement, pour qu'il ne soit pas besoin â'j revenir, les raisons qui rendraient cette confusion regrettable. Mais s'il n'est pas nécessaire d'établir que l'enfant qui a péri victime d'un infanticide était viable, il importe beaucoup de savoir s'il est né à terme. Il y a là, en effet, un double indice considérable^ touchant le moment où le crime a été conçu et exécuté, et les circonstances physiques et morales dans lesquelles a dû se trouver la femme qui, parvenue au terme de sa grossesse, n'a pu se tromper sur l'époque de sa délivrance, et ne peut arguer de la surprise et du trouble où l'aurait jetée la naissance avant terme de son enfant. La constatation de l'âge de celui-ci est donc indispensable.
Dans le plus grand nombre des cas celle-ci est facile : le cadavre soumis à l'expertise est intact et le médecin a toute latitude pour explorer les différents organes. Mais dans d'autres cas, par le fait de la décomposition ou de mutilations, il peut arriver que l'examen soit réduit à des fragments plus ou moins incomplets. Parmi ceux-ci, il en est qui n'ont aucune signification, aucune valeur au point de vue de la détermination de Tâge, d'antres, au contraire, peuvent être très-utilement interrogés et fournir à eux seuls des données positives sur le fait d'une naissance à terme. Il y aura lieu d'indiquer successivement les signes généraux ou partiels auxquels il convient de s'attacher dans l'un et l'autre cas.
Mais avant de donner les caractères que présente le corps d'un enfant nouveau-né, né à terme, j'ai besoin de faire remarquer que je m'efforcerai de les réduire au strict nécessaire. La pratique n'a que faire de cette énumération stérile de signes accumulés dans les livres et qui pour la plupart embarrassent la science et rebutent la mémoire la plus
l'enfant est-il né a terme. 27
obéissante. Je m'attacherai, comme je l'ai toujours fait dans l'enseignement de la médecine légale, à en simplifier rétude; et, comme précisément dans le sujet qui m'occupe il existe quelques signes excellents, je ne vois aucune utilité à multiplier des indications secondaires et sans objet. Je ne veux pas oublier que le médecin légiste doit porter son bagage scientifique avec lui et posséder des notions simples, mais sûres, qui lui permettent de se prononcer avec certitude et décision. '
Les caractères de Tenfant né à terme sont de trois ordres, et se déduisent : 1** du développement général du corps de l'enfant; 2° de l'état du tégument externe ; 3° du degré de russification.
a. Le développement général du corps de Tenfant nouveauné ne donne pas à lui seul le caractère de la maturité de l'enfant né à terme; mais il constitue un élément d'une très-grande importance qui, joint aux autres, peut conduire à une démonstration à peu près absolue. Il faut le considérer à la fois dans le poids du corps, la taille, et les dimensions de certaines parties.
Poids du nouveau-né à terme. Le poids de l'enfant nouveau-né varie nécessairement suivant la force de la constitution; mais cependant il est contenu dans des limites qui sont très- rarement dépassées, et la moyenne peut être exactement donnée et fournir un srgne d'une valeur réelle. J'indiquerai à cet égard les résultats d'un nombre considérable
d'observations non encore publiées; mais je dois d'abord consigner les chiffres fournis par quelques auteurs. Chaussier (1) donnait une moyenne évidemment trop faible en fixant de 2\500 à 2*,750 le poids de l'enfant à terme; etElsaesser (2) peut-être un peu trop élevée, à 3^,150. Gasper
(1) Billard, Traité des maladies des enfants nouveau-nés, 3® édit. Paris.
(2) Elsaesser^ Dupoids et de la taille des enfants nouveau-nés (Henke'Sg
28 DE l'identité du nouveau- né.
avec la plupart des auteurs modernes (1) adopte le chiffre de 3'',500. Mais ses calculs n'ont porté que sur 2kl enfants: 130 garçons^ pour lesquels la moyenne s'est élevée à 3'',716, et 117 filles, du poids moyen de 3'',400.
Ceux que je vais produire et que je dois à l'obligeance et au zèle scientifique de madame AUiot, sage-femme en chef de la Maternité de Paris, dont le nom est une garantie de savoir et de talent, comprennent MOU enfants, 2208 garçons et 1896 filles. Pour tous on s'est assuré avec le plus grand soin qu'ils étaient bien à terme, non-seulement par l'ensemble des signes extérieurs, mais encore par les renseignements précis et concordants donnés par les mères touchant la dernière apparition des règles.
Le nombre considérable des observations que résume le tableau précédent donne aux résultats qui en ressortent une valeur plus grande que n'en a eue aucune des statistiques antérieures. Or un premier fait à signaler c'est que le chiffre le plus élevé des nouveau-nés répond au poids exact de 3 kilogr. Mais ce qui est plus significatif, c'est que si l'on additionne le nombre de ceux qui pesaient de 3 kilogr. à 3'',500, on en trouve 2142, c'est-à-dire plus de la moilié ; c'est donc bien exactement à ce chiffre que doit être fixé le poids moyen du nouveau-né, né à terme. Il est bon d'ajouter que le sexe n'est pas sans influence, et que les garçons pèsent généralement plus que les filles.
Zeitschrift, t. IV, n« 42, et Ann. d'hyg, et de méd, lég, 1" série, t. XXXI, p. 459).
(1) On consultera avec fruit les recherches récentes et très-dignes dMntéitêt de M. Bouchaud {De la mort par inanition ; Études expérimentales sur la nutrition chez le nouveau-né, thèse de Paris, 1864, n<* 141), et de MM. L. Odier et R. Blache {Quelques considérations sur les causes de la mortalité des nouveau-nés, Paris, 18(57).