ET SIMULÉES
Les questions relatives à la constatation de la grossesse, si importantes et si délicales déjà pour la simple pratique, acquièrent en médecine légale une gravité et un intérêt particuliers. Tous les auteurs spéciaux ont insisté sur ce point. Fodéré (1) surtout signale la fréquence et la gravité des questions relatives à la grossesse, et les méprises dont elles peuvent être l’objet. Et M. Devergie fait remarquer au sujet des grossesses simulées que : « les dispositions de l’art. 27 du Code pénal, et des art. 145 et 752 du Code civil sont tellement importantes que l’on ne saurait apporter trop de soins à résoudre cette question. » Il engage l’expert à apporter la plus scrupuleuse attention dans son examen; lui recommandant « d’avoir présent à la pensée qu’il est peut-êtr e plus facile de prouver l’existence que de démontrer l’absence de la grossesse (2). » Mais si Ton examine la doctrine, on voit que les médecins légistes se sont contentés d’emprunter aux accoucheurs leurs divisions et leurs théories scolastiques.
(1) Fodéré, Traité de médecine légale , deuxième édition. Paris, 1813, t. I, p. 426.
(2) Devergie, Médecine légale théorique et pratique, deuxième édition. Paris, 1840, t. I, p. 459.
1s n’ont guère ajouté que quelques préceptes généraux, sans chercher à réunir et à grouper les observations qui peuvent seules par leur nombre et leur variété fournir dans chaque circonslance particulière les éléments d’une bonne solution. 11 serait donc très- important de faire connaître les cas qui sont de nature à jeter quelque jour sur un sujet si obscur. Et, à ce titre, il nous a paru qu’un intérêt singulier s’attachait à un fait extrêmement remarquable qui s’est présenté à notre observation et que nous publions de nouveau aujourd’hui. Nous y joignons quelques recherches nouvelles dont il nous à fourni l’occasion, touchant la question des grossesses apparentes et simulées.
Obs. I. — Grossesse prétendue datant de trois ans et demi. — Efforts d'accouchement revenant tous les neuf mois.
La femme qui fait le sujet de celte observation se nomme Catherine Artaud, née Beziot; elle est âgée de quarante-quatre ans, a toujours habité Rochefort (Charente-Inférieure), où elle est liée et n’a jamais eu d’autre état que d’aller travailler en journées. Cette femme, d’une constitution peu robuste, d’un tempérament lymphatique, bien dessiné, est arrivée à l’âge de quarante ans sans avoir été sérieusement malade. Elle ne parait avoir eu aucune affection aiguë, et n’a présenté aucun trouble du côté du système nerveux ni de la menstruation. En somme, elle a joui d’une bonne santé ; mais sa vie a toujours été assez misérable. Mariée à un marin qui était souvent éloigné d’elle, elle avait peine à se suffire à elle-même. Il ne semble pas qu’elle ait été soumise à aucune influence morale particulière ; et rien n’est à noter non plus dans les antécédents de sa famille.
Catherine n’a eu qu’un enfant il y a environ six ans : sa grossesse et ses couches ont été parfaitement régulières. Elle n’avait pas été ré glée pendant la durée de la gestation, et était accouchée à terme d'un enfant bien conformé qu’elle a perdu. Sa santé, bien rétablie, ne s’est pas altérée pendant les deux ou trois premières années qui suivirent sa couche. Aucun dérangement n’était survenu notamment dans la menstruation, lorsqu’il y a trois ans et demi environ les règles se supprimèrent sans que la santé en souffrît, les seins se développèrent et en même temps le ventre commença à grossir. C’est de ce moment que date l’histoire que raconte cette femme.
Quatre mois et demi après la cessation des règles, elle sentit remuer et n’eut plus de doute sur 1 existence d’une nouvelle grossesse. Cependant les règles reparurent vers le cinquième mois, et revinrent dès lors régulièrement jusqu’à l’époque actuelle (nous en avons nous-même constaté l’existence). Au bout de neuf mois de gestation, le terme étant arrivé, le travail commença; il fut extrêmement pénible, et dura deux jours et deux nuits. Catherine, qui était instruite par sa propre expérience, sentit le produit de la conception descendre; elle sentit même les eaux s’écouler et des débris de poche sortir. Enfin, pour compléter l’accouchement, il ne manqua qu’une seule chose : un enfant. Les douleurs cessèrent ; mais le ventre, les seins conservèrent leur volume; la gestation continua.
Depuis cette époque, le ventre n’a pas cessé d’être le siège de mouvements analogues à ceux qui avaient lieu pendant la grossesse. Ces mouvements sont d’autant plus violents que l’enfant et la mère sont restés plus longtemps sans prendre de nourriture. Ils s’accompagnent alors de douleurs très-fortes dans les reins. Dans cet état, Catherine ne peut plus travailler; elle ne marche qu’avec peine, et a été forcée de passer quelque temps à 1 hôpital de Rochefort où elle a été soumise à l’observation de M. le docteur Clémot. Les approches de son mari, répétées comme à Uordinaire, lui causaient une assez vive douleur. Jamais il n’est sorti de gaz par les parties génitales. Ce n’est pas tout : lorsque arrive le terme fatal de neuf mois, un nouveau travail recommence tout aussi pénible, mais tout aussi infructueux que le premier. Cette époque doit arriver pour la cinquième fois au mois d’octobre prochain. En attendant, lasse de ne trouver dans son pays aucun soulagement, la malade est venue à Paris implorer les secours de la science. Elle est entrée à l’hôpital de la Charité vers la fin du mois de mai 1845, et a été placée dans le service de M. Rayer, d’où elle est momentanément passée à la clinique de M. le professeur Rouillaud, qui en a fait l’objet d’une leçon extrêmement intéressante.
L’aspect extérieur de cette femme est assez remarquable. Sa taille, très-petite, offre une disproportion frappante entre les extrémités inférieures, qui sont extrêmement courtes, et le buste, qui est assez développé ; la tête est aussi très-forte, l’embonpoint est assez considérable; la peau, et surtout celle de la face, est blafarde, quoique un peu colorée par le haie. Les cheveux sont d’un blond jaunâtre, courts et rudes. L’expression de la physionomie est presque hébétée; et cependant les yeux respirent parfois une certaine astuce. La parole est libre, les réponses assez nettes, la mémoire très-présente en ce qui concerne le détails que nous venons de rapporter. Les seins présentent un certain développement; ils ne contiennent pas et n’ont jamais contenu de Lait. Quant à l’abdomen, il a le volume de celui d’une femme au sep- Tardieu, Avortement. 3e édition. 16
tième ou au huitième mois de la grossesse ; il est d’ailleurs plus globuleux, mais cependant assez uniformément distendu ; la dépression ombilicale n’est pas effacée. La palpation constate une dureté, une résistance générale est presque partout égale. En déprimant les parois, on ne trouve du reste aucune tumeur dans le ventre. La percussion, soit superficielle, soit profonde, donne partout un son clair presque tympanique, si ce n’est peut-être tout à fait dans le flanc droit où le son est par moments obscur ; il n’y a cependant pas de matité, pas plus que dans la région suspubienne. L’auscultation permet de constater avec certitude l’absence de tout bruit de souffle dans le système vasculaire abdominal.
Lorsqu’on applique la main sur le ventre, ou même par la simple inspection, on découvre qu’il est le siège de mouvements très-énergiques, très-variés et presque continuels. Tantôt c’est une ondulation qui va d’un côté à l’autre; tantôt la masse tout entière se déplace et se porte alternativement à droite et à gauche en s’allongeant de manière à former une saillie considérable d’un côté pendant que l’autre est aplati. Enfin, par moments, c’est un choc rapide, violent, dirigé de haut en bas ou d'arrière en avant, et qui heurte et soulève les parois du ventre. Pendant que ces mouvements s’exécutent, le bassin et le reste du corps demeurent complètement immobiles; la femme est étendue sur le dos ; les mains seules s’appuient quelquefois sous les reins qui, au dire de Catherine, sont comme déchirés par de vives douleurs. 11 est à noter, du reste, que l’observation à laquelle elle est soumise, l'attention dont elle est l’objet, augmentent beaucoup ces accès, qui sont presque nuis lorsqu’elle est tranquille. Quand on la fait descendre de son lit, on voit qu’elle marche péniblement, le corps renversé en arr.ère, les jambes très-écartées ; elle se balance presque continuellement en se soutenant le ventre avec les mains, afin, dit-elle, de bercer son enfant. Du reste les mouvements ne cessent pas dans la station, ils sont seulement moins violents.
Catherine prétend qu’elle entend souvent l’enfant qu’elle porte dans son sein soupirer et pousser des gémissements plaintifs dont elle imite le son et qu’elle dit avoir fait entendre à une de ses voisines. Celle-ci, interrogée sur cette circonstance, déclare qu’elle a entendu de simples borborygmes et qu’elle s’est bien gardée d’attribuer ce bruit aux plaintes d’un enfant. Mais une des filles de service n’hésite pas à affirmer que c’est le cri d’une grenouille ou d’un crapaud. La nuit, bien que la malade soutienne qu’elle ne dort pas, elle a un sommeil très-calme et se réveille seulement une ou deux fois pour manger.
Le toucher pratiqué par le vagin et par le rectum montre de la manière la plus évidente l’état de vacuité de l’utérus, et l'absence de
toute tumeur abdominale. Le col de la matrice est dur et allongé ; l’orifice est étroit, les lèvres assez fortes et d’une bonne consistance.
Aucun autre trouble n’existe dans l’état général de la femme Artaud. Son appétit est très-bon, ses digestions faciles. Les mouvements et la sensibilité ont partout conservé leur intégrité. Aucun spasme, aucune convulsion, même passagère, ne se remarquent dans les muscles des membres ou de la face. La respiration esl pure; le pouls un peu animé par l’examen, bat 96 fois par minute. La chaleur de la peau est normale ; l’urine est saine. En un mot la santé est bonne; il n’existe rien autre chose d’appréciable que le développement du ventre et les mouvements insolites dont il est le siège.
En résumé, clans l’observation qui précède et sur les détails de laquelle nous avons insisté, parce que, comme il sera facile de s’en convaincre bientôt, ce sont surtout les détails qui manquent dans tous les faits analogues publiés jusqu’à ce jour, on voit, en s’en tenant simplement aux circonstances les plus remarquables et les plus positives, une femme, déjà mère, présenter, à la suite d’une aménorrhée, un développement graduel et considérable de l’abdomen, des mouvements évidents, des contractions très-énergiques du ventre, sans que l’examen le plus complet et le plus attentif fasse constater dans cette cavité autre chose qu’une accumulation de gaz dans l’intestin. Cependant, au neuvième mois de cette prétendue grossesse, commence une sorte de travail d’enfantement qui, bien que s’accompagnant, au dire de la malade, de phénomènes caractéristiques, tels que l’expulsion des eaux et de quelques débris de membranes, n'aboutit en réalité qu’à de stériles douleurs ; et, chose plus extraordinaire encore, laisse la femme exactement dans le même état. Enfin, depuis cette époque, c’est-à-dire depuis plus de trois ans, le ventre conserve son volume, est toujours agité des memes mouvements, la femme ne doute pas qu’elle ne porte dans son sein un enfant, dont elle entend les cris, qu’elle berce pour l’apaiser, qui s’agite
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lorsqu’il a faim, et qui enfin tous les neuf mois tente un nouvel effort pour s’échapper de la prison où il est retenu.
En présence de ce cas, à la fois si extraordinaire et si complexe, il était impossible que l’attention ne fût pas vivement frappée, et que des idées très-diverses ne s’éveillassent pas dans l’esprit des observateurs. Mais ce n’était qu’après avoir cherché dans la science les faits analogues et réuni les éléments d’un jugement comparatif, qu’il était permis de l’interpréter sûrement, et de lui restituer avec certitude le sens qui lui appartient : cette étude pouvait en même temps conduire à une appréciation plus complète et plus juste des différentes formes qu’il convient d’établir, au point de vue de la médecine légale, parmi les grossesses apparentes. Je ne puis espérer d’avoir résolu les questions très-nombreuses que soulève ce sujet ; j’aurai seulement tenté de les poser plus nettement et dans un nouveau jour.
Avant de présenter le résultat de ces recherches, il convient d’exposer d’une manière sommaire la doctrine que professent, d’un commun accord, les accoucheurs et les médecins légistes, relativement à la constatation de l’état de grossesse. On sait que les signes sur lesquels se fonde la connaissance de la grossesse sont divisés en signes certains et signes incertains. Ceux-ci comprennent en général tous les phénomènes propres à la mère, tels que l’aménorrhée, le développement du ventre et des seins, la sécrétion du lait, le bruit de souffle qui s’entend dans les gros vaisseaux du bassin, l’inappétence, les nausées, les vomissements et tous les troubles sympathiques que provoque l’état nouveau de l’utérus. Quant aux premiers,