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III. Mouvements dans le ventre

On sait que vers le quatrième mois de la vie intra-utérine ou un peu plus tard, le fœtus commence à exécuter des

(1) Docteur Bouchard de Saumur, Journal des co?inaissances médic. chirurgie ., mai 1839, p. 500.

(2) Dictionn. des sciences médic., art. Grossesse (Médec. lég.).

(5) J. Bœcleri ad exteros medicos occasione fraudulentæ muliens quæ per totaux fere vitam ficto monstroso ventre omnium decepit oculos, conscripta epistola. Argentorati, 1728, in Disput.de Haller, t. IV, p. 241 , Lausannæ, 1758.

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mouvements partiels ou généraux qui, d’abord appréciables pour la mère seulement, acquièrent bientôt assez d’énergie pour soulever les parois de l’abdomen et être perçus par l’observateur. 11 ne nous appartient pas de nous étendre sur le mécanisme et les caractères propres de ces mouvements. Mais il importe de constater quel degré de valeur séméiologique on leur accorde en médecine légale. Grilla s’exprime à ce sujet de la manière suivante (1): « Ce signe, qui paraîtrait au premier abord devoir permettre d’affirmer que la femme est ou n’est pas enceinte, présente pourtant beaucoup d’incertitude ; non-seulement il y a des femmes qui n’ont senti de pareils mouvements à aucune époque de la grossesse, mais il en est beaucoup d’autres cliez lesquelles des contractions spasmodiques de l’utérus et des intestins simulaient tellement les mouvements du fœtus qu’elles se disaient enceintes. Ant. Dubois, que l’on n’accusera certainement pas d’observer légèrement, rapporte qu’ayant appliqué la main sur l’abdomen d’une femme qui se croyait au cinquième mois de sa grossesse, il sentit ces mouvements spasmodiques, qu’il prit pour ceux de l’enfant. »

On doit reconnaître l’exactitude de cette appréciation ; il est à regretter seulement qu’elle soit incomplète et trop peu explicite. C’est un reproche que mérite bien plus encore l’opinion de M. Devergie ainsi formulée (2): «Aucun état anormal ou pathologique ne peut faire naître ce caractère ; mais les mouvements péristaltiques des intestins et l’état convulsif de l’utérus ont quelquefois été pris pour les mouvements actifs du fœtus, surtout lorsque les intestins contenaient beaucoup de gaz. A part ces deux circonstances, il n’en est aucune autre avec laquelle il puisse

(1) Orfila, Traité de médecine légale , p. 201.

(2) Devergie, loc. cit., p. 442.

être confondu. La mère peut commettre beaucoup d’erreurs à ce sujet, et ces erreurs ont été faites non-seulement par des femmes primipares, mais encore par des femmes qui avaient déjà eu plusieurs enfants. Elles ont déclaré sentir très-distinctement les mouvements de l’enfant jusqu’à une époque très-avancée de leur grossesse présumée ; et cependant elles n’étaient pas enceintes. » Il est évident que l’auteur que nous venons de citer n’a pas prévu toutes les circonstances dans lesquelles peuvent se produire des mouvements plus ou moins analogues aux mouvements actifs du fœtus, et qu’il a, par conséquent, été conduit à accorder à ce signe une trop grande confiance. D’ailleurs, ni M. Orfila, ni M. Devergie n’ont tenu compte des contractions des muscles abdominaux, qui jouent certainement dans certains cas un rôle trèsimportant. C’est ce que démontrerait positivement, quand bien même elle serait unique, noire première observation. Il résulte néanmoins des citations que nous venons de faire que des méprises ont été commises, non-seulement par des femmes chez lesquelles l’illusion est facile à comprendre, mais par les plus habiles observateurs. Ce sont précisément les conditions de ces erreurs que nous devons nous efforcer de préciser en recherchant dans quels cas ont pu se produire des mouvements comparables à ceux qui ont lieu chez les femmes enceintes. Nous suivrons ici la marche que nous avons adoptée dans l’étude des intumescences du ventre.

Déjà nous avons vu, dans les diverses affections organiques dont nous avons parlé, plusieurs exemples de mouvements analogues à ceux du fœtus. 11 y a, en effet, dans certaines maladies de l’utérus une condition favorable à leur production. Les môles ou faux germes, quelle que soit leur nature, peuvent s’accompagner de quelquesuns de ces phénomènes qui ont été remarquablement

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appréciés par Mauriceau (1) :« Ce n’est pas, dit-il, que la femme qui a un mole dans la matrice ne sente quelquefois une espèce de mouvement comme je l’ai veu arriver à plusieurs femmes; mais ces sortes de mouvements sont bien différens de ceux d’un enfant, car l’enfant a de soy un mouvement volontaire de totalité et de partialité. Si la femme qui a un môle sent remuer quelque chose d’extraordinaire dans son ventre, ce sont des tressaillemens ou espèces de mouvemens convulsifs de la matrice qui sont cauzez par l’irritation du corps étrange qu’elle contient. J’ay veu des femmes en avoir de si violens, qu’on eust dit qu’elles auroient eû effectivement plusieurs animaux enfermez dans leur ventre. » Les altérations organiques du tissu, même de la matrice, peuvent, bien rarement sans doute, donner lieu à quelques mouvements qu’il doit être difficile de confondre avec ceux de Tentant, mais qui ont cependant pu l’être.

Obs. IV. — Engorgement de V utérus simulant la grossesse (2).

Il s’agit dans cette observation, que nous ne pouvons rapporter en entier, d’un engorgement simple de l’utérus qui s’était accompagné de quelques-uns des phénomènes généraux de la grossesse... « Le volume du ventre s’accrut de jour en jour; les mouvements de l’enfant devinrent plus prononcés d’après le dire de la femme ; cependant, ajoutait-elle, ils ne sont pas si forts ni si fréquents ni de la même espèce que dans mes grossesses précédentes. Le toucher constate simplement un gonflement du segment inférieur de la matrice avec effacement du col sans dilatation de l’orifice ; mais aucune trace de fœtus ni d’un autre corps étranger. »

L’accumulation de gaz dans la matrice ou dans le tube digestif et le déplacement de ces gaz amène, par une cause

(1) Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses , quatrième édition, Paris, 1694, 1. I, p. 115. — On trouve un cas semblable dans Fabricius Hildanus, 2e centur. Obs. LV.

(2) Recueil d' observations sur des cas de grossesses douteuses, par

toute physique, des mouvements particuliers qui méritent d’être étudiés.

Obs. V. — Physométrie accompagnant la grossesse (1).

La femme qui fait le sujet de cette observation présentait une pneumatose probablement utérine, en même temps qu’elle était enceinte... « Ordinairement, à deux heures après midi elle commençait à ressentir des douleurs lancinantes dans toutes les parties du bas-ventre, qui devenaient plus aiguës et plus fréquentes jusqu’à la fin de la soirée. Ces douleurs allaient ensuite en diminuant, et deux ou trois heures avant midi elles disparaissaient tout à fait. Pendant ces entrefaites, on pouvait sentir au bas-ventre de petites tumeurs de la grosseur d’une noix ou de celle d’un œuf de poule, mobiles et disparaissant avec une grande rapidité lorsqu’on cherchait à les suivre : on le pouvait pendant quelques instants, mais il arrivait tout à coup de les voir s’évanouir sous les doigts. »

M. le professeur P. Dubois, qui a analysé avec un si profond esprit d’observation le mécanisme des mouvements du fœtus, a bien voulu me donner quelques détails sur deux faits qui ne sont pas sans analogie avec le précédent, et qui peuvent servir à caractériser cette espèce particulière de mouvements dus à un déplacement de gaz. Dans l’un, il s’agit d’une femme qui se croyait enceinte depuis plusieurs années; l’autre ne croyait l’être queue quelques mois. Toutes deux avaient le ventre développé, et Ton y remarquait des soulèvements partiels, successifs, se faisant très-rapidement dans différents points du ventre et simulant un mouvement d’ondulation assez comparable à ceux d’un fœtus. Il n’y a pas eu d’efforts d’accouchement : c’étaient de simples tympanites hystériques.

G. J. Schmittde Vienne, trad. par J. A. Stoltz, in-8°, Strasbourg, 1829, obs. XIX, p. 106.

(1) Docteur Ray, Medic. Magaz. Boston, oct n°4,etc. Arcfviv. genêt demédec ., 1854, deuxième série, t. IV, p. 158.

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L’épanchement d’un liquide dans le péritoine, qu’il n’est pas très-rare de voir associé à certains phénomènes propres à la grossesse, peut, dans quelques circonstances particulières, s’accompagner de mouvements abdominaux qui ajoutent aux chances d’erreur. Schmitt, dans l’intéressant mémoire que nous avons eu déjà occasion de citer, rapporte cinq exemples d’ascite, confondue avec une grossesse. Dans l’un de ces cas (1), la femme prétendait « sentir des mouvements comme dans la grossesse, et qui devaient se remarquer à l’extérieur par des élévations momentanées de différents points du ventre... Les mouvements dans le ventre continuaient et se laissaient si bien voir et sentir extérieurement, que même son médecin, d’ailleurs très-judicieux, fut induit en erreur. » L’observation suivante, qui appartient à P. Frank (2), est plus remarquable encore par les détails qu’elle renferme et qu’a confirmés l’autopsie cadavérique.

Obs. VI. — Ascite avec tumeurs flottantes dans le péritoine simulant la grossesse et les mouvements du fœtus.

Nous avons traité sans succès, à Bruchsal, pendant quelques semaines, une femme de quarante-quatre ans, affectée d’une ascite consécutive à la phthisie pulmonaire . Elle nous retira sa confiance, surtout parce que nous ne voulions pas croire avec elle qu’elle était enceinte. « Je suis mère de huit enfants, nous disait-elle ; les mouvements du fœtus dans la matrice ne me sont donc pas inconnus. » En effet, appliquant les deux mains froides sur le bas-ventre, nous sentions nousmême des mouvements assez forts dans la région de l’utérus, comme si l’enfant donnait des coups de genoux ou de coude. Nous avions bien présents à la mémoire quelques exemples de grossesses tardives : mais comme l’utérus paraissait vide, en l’explorant avec le doigt nous persistâmes dans la négative. On appela un autre médecin très-expéri-

0) Recueil d'observations , etc., obs. III, p. 65-65.

(2) P. Frank, Traité de médecine pratique, nouv. éd. Paris, 1842, t. II, p. 75.

menté; il se laissa induire en erreur par l’assertion de la femme et par les mouvements qu’il reconnut dans le bas-ventre. Enfin, la malade mourut au bout de trois semaines. On se hâta de pratiquer l’opération césarienne : il sortit de la cavité abdominale une grande quantité d'eau ; l’utérus était racorni et rapetissé comme chez les femmes avancées en âge ; quelques tumeurs dures, anguleuses, étaient adhérentes au péritoine par des pédicules membraneux assez longs. Ces tumeurs libres et flottantes dans la cavité, avaient simulé les mouvements du foetus.

Dans les faits qui précèdent nous avons toujours rencontré une condition physique et en quelque sorte matérielle à laquelle pouvaient être rapportés plus ou moins directement les mouvements dont l’abdomen était le siège. 11 n’en est pas toujours ainsi. On voit en effet de simples mouvements spasmodiques et convulsifs des muscles du bas-ventre, pris pour les mouvements actifs d’un fœtus, Schmitt l’a observé deux fois chez des femmes hystériques (1) ; et l’on peut rattacher à cette catégorie le fait curieux cité par delà Motte (2).

Obs. VII. — Fausse grossesse avec commencement de travail prématuré

et mouvements sensibles.

« Le 29 décembre de l’année 1685, une femme de quarante-cinq ans ou environ, delà paroisse de Morville et mariée en secondes noces, me consulta sur sa grossesse. Elle en avait véritablement tous les signes équivoques. Parvenue entre le sixième et le septième mois, après une chute de cheval, elle fut attaquée de douleurs dans le ventre avec une légère perte de sang. Elle m’envoya quérir en diligence. Je trouvai cette femme avec des douleurs qui ressemblaient beaucoup à celles de l’accouchement et avec un mouvement sensible à la vue et à la main ; mais je trouvai la matrice dans l’état naturel. » De la Motte ajoute: « Le mouvement sensible que j’y remarquai fit que je la crus grosse jusqu’à ce que je l’eusse touchée pour m’en instruire à fond. Je jugeai que ce mouvement sensible qui se faisait remarquer était causé

(1) Schmitt, Recueil d’ observations, etc.; obs. XXIV et XXVI, p. 123 et 431.

(2) De la Motte, Traité complet des accouchements , Paris, 1722, in-4°. Obs. XXI, n. 49.

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par la quantité d’humeurs qui s’étaient aigries par leur long séjour , lesquelles venant à irriter la matrice, donnaient occasion à ce mouve ment.

Les médecins légistes, comme nous l’avons dit déjà, n’ont pas signalé la possibilité de ces contractions isolées des muscles abdominaux. Et l’on voit pourtant quelle importance on doit leur accorder dans la question qui nous occupe. Il faut reconnaître que les cas en sont rares ; mais un intérêt tout particulier doit s’attacher à ces convulsions partielles comme à l’un des phénomènes les plus curieux des affections nerveuses. En effet, on les a constatées non-seulement dans l’hystérie, mais encore dans certaines formes de la folie. Nous regrettons de ne pouvoir rapporter en entier un fait extrêmement intéressant que nous empruntons au livre si remarquable de Leuret (1).

Obs. VIII. — Mouvements convulsifs du ventre chez une

hypochondriaque.

Je connais une dame de beaucoup d’esprit, ordinairement très-gaie, qui se dit convulsionnaire et qui demande sans cesse qu’on la guérisse. Elle a environ cinquante ans ; et depuis plus de vingt ans elle porte une tumeur de l’ovaire. Cette tumeur est ordinairement sans aucune douleur. Cependant, il y a dix ans déjà, la tumeur étant devenue douloureuse, il s’établit dans les muscles du bas-ventre des mouvements presque continuels. En même temps l’état moral avait tout à fait changé, le caractère était devenu chagrin ; les idées, fixées sur la maladie du bas-ventre, ne pouvaient être détournées par aucune distraction. La maladie dura plus d’une année et disparut en laissant la tumeur dans le même état qu’auparavant. Après dix ans de calme, les mouvements du ventre sont revenus et avec eux les plaintes incessantes qui les avaient accompagnés la première fois. « Guérissez-moi, docteur, guérissez-moi ; je ne puis plus vivre comme cela ; je veux me tuer. Dites-moi que je serai guérie bientôt. 11 faut me déchirer le ventre, c’est le diable que j’ai là-dedans... Je souffre comme une damnée, j’en défi) Leuret, Fragments psychologiques sur la folie , Paris, 1834, p. 374.

Tardieu. Avortement. 3 édition.

viendrai folle; il faut que vous me guérissiez... Je ne dors pas, je m’assoupis quelquefois, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; guérissez-moi ; voyez mon ventre comme il va. » En même temps les muscles de son ventre sont agités d’une sorte de mouvements convulsifs si fréquents qu'on en pourrait compter plus de cent dans une minute. Il n’y a pas de Fièvre, l’appétit est bon, les digestions ne présentent rien de dérangé, elle dit elle-même : « Je me porte bien, il n’y a que ces mouvements du ventre. » Pendant le jour, et surtout si elle n’est pas avec des médecins, elle a de longs intervalles de calme d’esprit et pendant lesquels les mouvements du ventre, qu’elle dit continuels, cessent complètement. Cette dame a, du reste, fini par rentrer dans sa famille, non tout à fait guérie, mais beaucoup mieux portante.

Les considérations dont Leuret fait suivre cette observation sont aussi justes que profondes. Elles ont, surtout à notre point de vue, une très-grande portée et nous ne pouvons les négliger. « Cette dame est-elle malade? Sans doute, car elle porte une tumeur considérable de Eovaire. L’ovaire tuméfié est-il douloureux? Je le crois; maisje crois aussi que la douleur dont il est le siège n’est pas du tout en rapport avec les plaintes dont elle est l’occasion. Je crois aussi que les mouvements prétendus convulsifs du bas-ventre sont tout à fait volontaires, et que leur extrême vitesse tient à l’habitude que la malade a prise de les opérer. Je vois ici l’attention presque continuellement fixée sur une maladie légère et s’accompagner de terreurs non motivées ; c’est une aberration de l’entendement; c’est une des aberrations auxquelles on donne le nom d’hypochondrie. Les mouvements violents et en apparence convulsifs de quelques parties du corps ne sont pas très-rares chez les hypochondriaques. J’en ai vu, entre autres, un exemple bien remarquable chez un malade traité par Esquirol. Ce malade agitait si violemment sa poitrine que l’homme le plus haletant ne pourrait pas lui être comparé. Je ne sais comment il suffisait à la fatigue qui devait en résulter, car il continuait quelquefois pendant des heures entières. »

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Je suis très-disposé pour ma part à adopter la manière de voir de Leuret, sinon dans tous les cas, au moins dans un grand nombre de ceux que nous avons cités. Pour notre première observation, par exemple, n’est-il pas évident que c’est à cette catégorie de faits qu’il convient de la rattacher? Donnez en effet à riiypochondriaque de Leuret l’idée d’une grossesse, son histoire devient tout à fait analogue à celle de notre malade. Au lieu de s’écrier: Docteur guérissez-moi; elle demandera qu’on la délivre. Ces mouvements convulsifs si violents, évidemment volontaires, se suspendant lorsque la malade est calme ; ces douleurs, sinon feintes, du moins exagérées ; cette continuelle préoccupation, enfin, attestent chez l’une et chez l’autre de ces femmes une de ces aberrations de l’entendementdont parle Leuret. Le point de départ seul paraît différent. Dans un cas, il s’agit d’une tumeur de l’ovaire, et nous avons vu beaucoup de grossesses apparentes dues à désaffections organiques ; dans l’autre, il y a peut-être une suppression de règles et une simple tympanite au début. J’aurai bientôt, du reste, de nouvelles preuves à donner à l’appui de cette interprétation.

Nous sommes amené par ces exemples de mouvements, en partie volontaires chez des aliénés, à parler des mouvements simulés. Et cette transition n’était pas inutile; car il est au premier abord assez difficile de comprendre la possibilité de la simulation dans ces cas. En effet, les muscles abdominaux sont de ceux qui, parleurs fonctions mixtes, appartiennent à la fois à la vie de relation et à la vie organique; et dont, par conséquent, l’action est en partie soumise et échappe en partie à l’influence de la volonté. Aussi est-il fort extraordinaire de voir dans les contractions de ces muscles, non pas une énergieconsidérable, mais une activité, une souplesse en quelque sorte, et une indépendance assez grande pour simuler des mouvements

partiels, successifset comme ondulés . C’estpourtantlàqu’en sont arrivées ces femmes qui, comme celle de notre première observation, peuvent contracter isolément et successivement les muscles abdominaux d’un seul côté, rompant ainsi cette action synergique qui unit dans un but commun les différents éléments de la paroi musculeuse de l’abdomen. L’inslinct du mensonge, le besoin de simulation qui est propre à tant d individus du sexe féminin, a pu acquérir, par l’exercice, cette faculté qu’une aberration de l’entendement peut donner. Et, dès lors, on le conçoit , il faut admettre, pour la simulation de la grossesse, d’autres moyens moins simples et moins naïfs que ceux qu’ont signalés Boeder et Marc. On verra, du reste, par les faits que nous allons rapporter, à quel point peuvent être reproduits volontairement des mouvements du ventre, analogues à ceux qui constituent l’un des signes réputés les plus certains de la gestation. Mauriceau raconte avec trop peu de détails malheureusement un des faits les plus remarquables que l’on puisse trouver en ce genre (1).

Obs. IX. — Simulation de mouvements du ventre ayant duré

plus de huit ans.

M. Rodier, mon confrère, amena en l’année 1666, en nostre chambre d'assemblée de Saint-Côme, une femme âgée pour lors de quarante ans, laquelle il me fit voir et à plus de trente autres oonfrères, pour sçavoir quelle pouvoit estre la cause des grands et très-fréquens mouvemens douloureux qu’elle sentoit dans le ventre depuis plus d’un an et demi, lesquels estoient si manifestes qu'on voyoit souvent son ventre estre aussi fortement agité en plusieurs différens endroits qui si elle eust eu deux ou trois enfans dedans et elle 1 avoit mesme aussi gros, et le sein, que elle eust esté preste d'accoucher ; ce qui luy a toujours duré de la sorte depuis ce temps-là jusques au mois de juin de l’année 1674, que je vis encore cette femme dans toutes les mesmes dispositions auxquelles je l’avois veûe il y avoit près de huit ans, faisant

(1) Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses , déjà cité, page 114.

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au reste assez passablement bien toutes ses fonctions et n’ayant aucune autre notable incommodité que la douleur que luy causoient ces violens et fréquens mouvemens qu’elle sentoit ou plûtost qu’elle feignoit sentir dans son ventre, qui estoit toujours très-gros : mais je découvris pour lors qu’elle faisoit volontairement tous ces mouvemens par une pure affectation de faire admirer en elle une chose qui paroissoit si extraordinaire aux yeux de tous ceux qui la voyoient.

Il est sans doute très-regrettable que Mauriceau ne soit pas plus explicite sur certains détails de cette curieuse observation, et qu’il ne fasse pas connaître la cause organique du gonflement du ventre, la nature des mouvements dont il était le siège, et enfin les preuves que l’on a eues de la simulation. Néanmoins il est impossible de ne pas être frappé de l’énergie de ces contractions des muscles abdominaux qui simulaient, les mouvements de deux ou trois enfants. On ne saurait nier non plus la similitude que ce fait présente avec quelques-unes de nos observations, et nommément avec la première. 11 est encore un cas bien remarquable, rapporté par Ambroise Paré, et qui met hors de doute cette faculté singulière acquise à certaines femmes de produire à volonté des mouvements partiels, isolés et successifs dans différents points de la paroi abdominale. Je ne résiste pas au désir de citer textuellement cette observation intéressante à tant de titres (1).

Obs. X. — D'une grosse garce de Normandie qui feignoit avoir

un serpent dans le ventre.

L’an 1561 vint en ceste ville vne grosse garce fessue, potelée et en bon poinct, aagée de trente ans ou environ, laquelle disoit eslre de Normandie, qui s’en alloit par les bonnes maisons des dames et damoiselles leur demandant l’aumosne, disant qu'elle auoit vn serpent dans le ventre, qui luy estoit entré estant endormie en vne cheneuière : et

(1) A. Paré. Des monstres et prodiges, cap. xxv, édition Malgaigne. Paris, 1840, t. 111, page 52.

leur faisoit mettre la main sur son ventre pour leur faire sentir le mouvement du serpent qui la rongeoit et tourmentoit iour et nuict, comme elle disoit. Ainsi tout le monde luy faisoit aumosne par vne grande compassion qu’on auoit de la voir, ioinct qu’elle faisoit bonne pipée. Or, il y eut vne damoiselle honorable et grande aumosnière qui la print en son logis et me fit appeler (ensemble MM. Hollier, docteur, régent en la faculté de médecine et Germain Cheual, chirurgien iuré à Paris), pour sçauoir s’il y auroit moyen de chasser ce dragon hors le corps de cestepauure femme, et Payant veue M. Hollier luy ordonna vne médecine qui estoit assez gaillarde (laquelle luy fit faire plusieurs selles) tendant à fin de faire sortir ceste beste : néantmoins ne sortit point. Estant de rechef r’assemblés, conclusmes que ie luy mettroisun spéculum au col de la matrice, et partant fut posée sur vne table où son enseigne fut desployée pour luy appliquer le spéculum, par lequel ie feis assez bonne et ample dilatation pour sçavoir si on pourvoit aperceuoir queüe ou teste de ceste beste : mais il ne fut rien aperçu, excepté un mouvement volontaire que faisoit ladite garce par le moyen desdits muscles de l’épigastre : et ayant conneu son imposture, nous retirasmes à part, où il fut résolu que ce mouuement ne venoit d’aucune beste, mais qu’elle le faisoit par l’action desdits muscles. Et pour l’espouvanter et connoistre plus amplement la vérité, on luy dist qu’on reïtereroit à luy donner encore vne autre médecine beaucoup plus forte à fin de luy faire confesser la vérité du fait : et elle, craignant reprendre vne si forte médecine , estant asseurée qu'elle n’auoit point de serpent, le soir mesme s’en alla sans dire adieu à sa damoiselle, n’oubliant à serrer ses hardes et quelques vnes de ladite damoiselle, et voilà comme l’imposture fut descouverte. Six iours après ie la trouuay hors la porte de Montmartre sur vn cheual de bast, iambe deçà, iambe delà, qui rioit à gorge desployée et s’en alloit auec les chassemarées, pour auec eux (comme ie croy) faire voler son dragon et retourner en son pays.

Il existait, en juillet 1845, à l’hôpital de la Charité, dans le service de clinique chirurgicale de M. le professeur Velpeau, une femme qui croyait avoir plusieurs serpents dans le ventre. Mais cette femme, dont l’histoire pleine d’intérêt ne peut trouver place ici, était évidemment folle, et ne présentait ni tuméfaction apparente, ni mouvements particuliers du ventre.

Enfin, pour compléter ce qui est relatif à la simulation,

je me bornerai à noter le fait suivant. Dans un cas de gonflement du bas-ventre et des mamelles, dépendant d’un état hystérique confondu avec une grossesse, Schmitt révèle une circonstance qui serait assez curieuse si elle se vérifiait. Il dit en parlant de la femme soumise à son observation : « Elle se frotta fortement la région sacrée avec une main, ce qui fut suivi d’une élévation visible et d’une tension manifeste de tout le bas-ventre. Elle confondait ces mouvements de la paroi abdominale avec ceux d’un enfant (1). » Il ne faut sans doute pas s’arrêter à l’interprétation que semblent supposer les termes dans lesquels est faite cette remarque. Mais il n’est pas impossible que le geste de la malade dont parle Schmitt, ail eu moins pour objet de frotter les reins que de donner aux membres supérieurs un point d’appui nécessaire pour l’exécution des mouvements de la paroi abdominale. C’est, du reste, ce que j’ai cru moi-même observer plusieurs fois chez la femme qui fait le sujet de la première observation.

Nous avons dit qu’il conviendrait d’ajouter aux signes certains de la grossesse le travail de l’accouchement suivi de l’expulsion d’un fœtus vivant ou mort. Mais il y a deux choses bien distinctes à considérer dans cet acte : d’une part les efforts qui préparent et amènent la délivrance ; d’une autre part, la délivrance elle-même. Or, si celle-ci ne peut laisser de doute sur la réalité d’une grossesse, il n’en est pas ainsi des efforts qui constituent le travail. En effet, dans un grand nombre de cas de grossesse apparente, il arrive à une certaine époque une série de douleurs et de mouvements analogues à ceux de raccouche-

(1) Schmitt, Recueil, XXIVe obs., page 125.

ment. C’est là un point important qu’il nous reste à examiner.

On a vu déjà dans plusieurs de nos observations des exemples de ce faux travail. 11 est ordinaire de le voir survenir seulement au terme naturel de la gestation. Et en général à ce moment l’erreur se dissipe, meme dans l’esprit des femmes où elle est le plus fortement enracinée. Cependant il est possible, et c’est le cas de notre première observation, que l’erreur ou le mensonge persiste et que les efforts de la délivrance se renouvellent à des intervalles variables et plus ou moins réguliers. Cette circonstance est une difficulté de plus, car certains états morbides, certaines déviations dans l’ordre naturel de la gestation peuvent réellement produire des phénomènes semblables ; je veux parler des grossesses extra-utérines, qu’il sera important d’étudier à ce point de vue. Quant aux autres conditions dans lesquelles se montre ce faux travail, elles sont à peu près les mêmes que celles qui produisent les phénomènes caractéristiques que nous avons précédemment analysés. Cependant cet accident est beaucoup plus rare dans les affections organiques des organes génitaux ou des viscères contenus dans l’abdomen ; et on l’observe presque exclusivement dans ces états particuliers où dominent les troubles variés de l’innervation. Je dois dire toutefois qu’un véritable produit morbide existant même en dehors de la matrice, peut déterminer des efforts semblables à ceux de l’enfantement. Ainsi, sans parler du fait de tympanite que j’ai cité (obs. Il), je dois à une bienveiltante communication de M. le professeur P. Dubois l’exemple d’une femme qui, se croyant enceinte, pensant être arrivée à terme et prise de douleurs avec ténesme et efforts d’expulsion, portait un kyste volumineux et multiloculaire de l’un des ovaires. Mais même dans ces cas, où une cause physique évidente a agi, il y R encore une

part à faire à l’imagination rendue plus active par une conviction erronée. Et à cet égard ils se rapprochent de ceux dont nous aurons bientôt à parler.

Il convient aussi de mettre de côté, sur-le-champ, les faits de faux travail simplement simulés. 11 n’est guère permis en effet d’admettre ici même la possibilité d’une erreur. On ne doit avoir à signaler que des supercheries par trop palpables. C'est du moins ce qui paraît très-probable, d’après l’observation succinctement indiquée par M. Velpeau, « d’une fdle qu’il a vue à l’hôpital de Tours, et plus tard à l’hôpital Saint-Louis de Paris, laquelle parvint, en se bourrant le vagin de chiffons, à simuler un accouchement complet, après s’être dite enceinte pendant près de trois ans (1). »

Les efforts de délivrance revenant périodiquement, au dire de la malade de notre première observation, tous les neuf mois pendant plus de trois années, ont pu donner un instant, pour les personnes qui n’admettaient pas la simulation et ne songeaient pas à une aberration de l’intelligence, l’idée d’une grossesse extra-utérine. On sait en effet que lorsque le produit de la conception, placé hors des voies naturelles, a cessé de se développer et est néanmoins resté au sein de l’organisme sans déterminer d’accidents, il est admis par certains auteurs que la nature, à différentes reprises et à des époques variées, tente par de nouveaux efforts d’éliminer cette masse étrangère. Voici comment s’exprimait à ce sujet le savant Dezeimeris (2) : « Si la grossesse extra-utérine se prolonge pendant un temps considérable, on voit assez fréquemment les douleurs de l’enfantement se renouveler à des intervalles variés. Dans le cas publié par Schmitt, dans l’intervalle de

(1) ' Velpeau, Traité d'accouchements. Paris, 1855. T. II, p. 558.

(2) Journal des co?inaissances médico-chù'urgicales, quatrième année, janvier et février 1857, t. V, p. 15.

trois ans que dura la grossesse, elles se renouvelèrent huit fois et se prolongèrent chaque fois pendant plusieurs semaines. Dans le cas de Lospichler, qui est celui d’une grossesse de six ans, les douleurs se renouvelèrent chaque année à l’époque correspondant au terme de la gestation. »

L’importance de ce point de doctrine, généralement mal établi par les auteurs, m’a conduit à rechercher le véritable sens du petit nombre de faits qui le constatent. Mais il m’a été impossible de retrouver la première des deux observations citées par Dezeimeris qui, contrairement à ses précieuses habitudes d’érudit, n’en indique pas la source. Quant à la seconde, je crois devoir reproduire textuellement les termes memes de l’auteur original.

Obs. XI. — De gemellis utriusque sexus per sex annorum spatium in abdomine matris extra uterum, absque nlla corruplione,gestatis(\) .

Dans ce fait, rapporté par F. J. Lospichler, il s’agit d’une baronne illustre, âgée de trente-sept ans affectée pendant six ans d’une grossesse extra-utérine qui présentait dans sa marche une double série de phénomènes, d’un côté des efforts répétés de délivrance, de l’autre des accidents dus aux alternatives de rétention et d’écoulement des règles. « Tali in statu per sex integros annos vitam transegit satis tranquillam nisi quod singulis annis tempore partus exspectati nisus et dolores quidam parturientium ad instar, ipsam per aliquot dies divexarent, et quoties tributum retinebatur lunare toties præter abdominis majorem elevationem tumoris relicti quoque notabile percipiebatur incrementum, variaque alia molesta symptomata, v. g. dolores abdominis lancinantes, » etc.

J'ai trouvé encore un fait fort intéressant et de la même espèce dans un petit livre fort rare intitulé : Histoire anatomique d'un enfant qui a demeuré vingt-cinq ans dans le ventre de sa mère , avec des réflexions qui en expliquent tous

(1) Naturæ curiosorum Ephemerides, t. IV, p. 89, obs. XXII.

les phénomènes, par Nicolas Blegny (1). J’emprunte seulement à cette relation le passage qui nous intéresse.

Obs. XII.

En 1652, une femme, enceinte pour la onzième fois et présentant une grossesse extra-utérine péritonéale confirmée par l’autopsie, ressentit des douleurs au bout des neuf mois sans être délivrée ; puis, « elle demeura dix-huit ou dix-neuf ans dans cet estât, et on a remarqué durant tont ce temps qu’après une intermission de plusieurs mois, elle souffroit des épreintes si violentes, qu’elle pressoit souvent son chirurgien de lui ouvrir le ventre. »

Quelque peu nombreux que soient ces faits, ils sont suffisants pour établir le retour plus ou moins périodique d’une espèce de travail d’accouchement pendant le cours des grossesses extra-utérines prolongées. Mais il n v a d’ailleurs rien autre chose, ni dans les signes, ni dans la marche de ces affections, qui permette sérieusement de les confondre avec les cas qui nous occupent. Sans parler, en effet, des signes très-divers relatifs à la menstruation et à la sécrétion du lait, il existe toujours une tumeur de siège et de volume variables, qui est même ordinairement double, car l’utérus paraît le plus souvent acquérir tous les caractères qui sont propres à l’état de gravidité, et se développer au point de pouvoir égaler, dans certains cas, un utérus au troisième ou au quatrième mois de la grossesse, comme le prouvent les faits rapportés par un grand nombre d’auteurs, et notamment par notre regretté collègue le docteur Cazeaux (2). Il est juste pourtant de reconnaître que cette augmentation de volume disparaît lorsque la gestation se prolonge au delà

(1) Paris, 1679, in-18, 45 pages.

(2) Cazeaux, Traité théorique et pratique de T art des accouchements, cinquième édition, 1862, p. 146, et Bulletin de la Société ana tomique , 1856, p. 210.

du terme ordinaire de neuf mois. Du reste, nous ne sommes entré dans ces détails que pour mieux faire sentir les différences qui séparent notre première observation des grossesses extra-utérines prolongées.

C’est surtout, avons-nous dit, dans les grossesses apparentes, dites nerveuses, liées en général à un état hystérique, que l’on voit survenir, soit avant terme, soit au terme même, des velléités de travail, caractérisées par des douleurs expultrices, des maux de reins, du ténesme, par un ensemble de symptômes, enfin, plus ou moins analogues aux phénomènes de l’accouchement naturel. On a vu déjà des exemples dans nos précédentes remarques (obs. VII, etc.), il nous reste à en citer quelques-uns encore qui sont tout à fait dignes de fixer l’attention.

Obs. XIII. — Fausse grossesse avec commencement de travail.

Le 5 décembre de l'année 1G80 je fus mandé pour accoucher une bourgeoise de cette ville âgée de quarante-six ans, que je trouvai dans les douleurs, se plaignant beaucoup. Elle se croyait fort à terme, c’est-à-dire sur la fin du neuvième mois, ayant souffert tous les accidents qui accompagnent la grossesse depuis le mois de mars jusqu’à ce jour-là. Tout était prêt pour recevoir un enfant, que l’on souhaitait ardemment, lorsque j’assurai que c’était en vain, ayant trouvé la matrice dans son état naturel (1).

Les trois observations que l’on va lire sont plus remarquables encore par la précision des détails et par leur développement. La seconde surtout nous intéresse tout particulièrement, en raison des retours du faux travail qui rapprochent ce fait de celui que nous avons rapporté au commencement de ce mémoire. Elles ont, de plus, toutes les trois le mérite de résumer complètement et de

(1) De la Motte, loc. cit Obs. XX, p. 49.

Ja manière la plus frappante tous les traits qui caractérisent les fausses grossesses.

Obs. XIV. — Grossesse apparente nerveuse se terminant par un faux

travail extrêmement pénible (1).

Madame de B..., âgée de quarante-trois ans, hystérique au dernier degré, qui était déjà accouchée treize fois, se crut, après cinq ans de repos, de nouveau enceinte. Ses règles, qui se montraient toujours avec beaucoup de régularité, se suspendirent, et déjà à la deuxième lois elle fixa le 15 mai comme le jour de son accouchement. Elle eut, comme dans toutes ses grossesses, des anxiétés qui nécessitèrent plusieurs saignées. Elle avait du dégoût pour les mêmes aliments, et pour d’autres, comme autrefois, une prédilection très-grande et inaccoutumée ; elle sentit l’enfant juste à l’époque qu’elle avait indiquée; son bas-ventre devint de jour en jour plus volumineux. Néanmoins elle était inquiète de ce que de temps en temps, et même toujours à l’époque menstruelle, les règles se montraient, mais pas comme à l’ordinaire ; ses craintes s’apaisèrent cependant facilement parce qu’elle avait appris de ses amies que c’était une chose possible. Vers la fin de son compte, la grossesse devint très-fatigante pour elle ; plus elle approchait du terme présumé, moins elle pouvait s'asseoir, à cause d’un ténesme et de tiraillements désagréables vers le bas. Sur un sofa elle ne pouvait se placer que sur le bord, en écartant fortement les cuisses, et dans le lit elle ne pouvait être couchée que sur le dos. Exactement au jour qu’elle avait indiqué, le 15 mai au matin, les douleurs commencèrent à se faire sentir ; lorsque j’arrivai, je la trouvai dans des douleurs atroces et dans des convulsions dignes de compassion, accompagnées de claquements de dents ;le bas-ventre était très-tendu ; le ténesme était si grand qu’elle craignait à chaque instant la sortie précipitée de l’enfant et que l’urine s’écoulait involontairement. Le toucher par le vagin m’apprit quelle n’était pas enceinte, et je ne trouvai aucune trace de fœtus au dehors de la matrice. Lorsque cette dame fut assurée qu’elle s’était trompée, les douleurs et les convulsions cessèrent tout à coup, et toutes ses sensations de grossesse, toutes les incommodités, le dégoût, les anxiétés disparurent avec l’idée fixe qui les avait produites ; depuis ce temps, elle est parfaitement bien portante, mais ne peut pas encore concevoir qu’il soit possible de s’imaginer une chose si fermement et si douloureusement.

(1) Br Klein de Stuttgart, Journal de médecine de Hufeland, 1815,

t. II, st. 5.

Obs. XV. — Élévation du bas-ventre et douleurs intermittentes semblables à celles de V accouchement sans grossesse (1).

La femme d’un fabricant, âgée de trente ans à peu près et un peu cachectique, qui venait de sevrer son premier enfant qu’elle avait nourri pendant onze semaines, se crut de nouveau enceinte, parce qu’elle ressentait différents phénomènes nerveux et que son bas-ventre s’élevait insensiblement. Ses règles coulaient à la vérité d’une manière périodique, mais elle crut ne pas devoir s’y arrêter, attendu qu’elles avaient aussi continué de se montrer pendant sa première grossesse jusqu'aux derniers mois. Dans la suite, des douleurs avec ténesme, simulant des contractions de la matrice, se montrèrent à deux reprises différentes, au point qu’on croyait le travail de l’accouchement déclaré, mais ces symptômes se calmèrent sans que rien fût expulsé. Après que l’on eut attendu vainement la fin de cette grossesse pendant quinze mois, la femme revint de son illusion, mais elle continua à avoir la sensation de la présence d’un corps étranger. La matrice était cependant dans l’état ordinaire.

Obs. XVI. — Grossesse illusoire avec tous les signes extérieurs , excepté la suppression de V écoulement menstruel (2).

Une femme de vingt-huit ans environ, petite et corpulente, d'une constitution molle, à yeux bleus, cheveux blond foncé et peau blanche, qui avait accouché pour la première et unique fois quelques années auparavant, croyait être sûrement enceinte et parvenue au troisième mois de sa seconde grossesse. Elle avait tiré cette conclusion de certaines anomalies de l’appétit, de l’augmentation du volume des mamelles et d’un changement particulier dans les fonctions intellectuelles; mais les règles qui avaient été entièrement supprimées pendant la première grossesse, coulaient périodiquement quoique à des époques moins bien déterminées et en moindre quantité. Cette femme était intimement convaincue qu’elle était grosse. Le bas-ventre devint de plus en plus volumineux, et prit tout à fait la forme de celui d’une femme enceinte. Elle crut en même temps ressentir quelques mouvements du fœtus. 11 en fut ainsi jusqu’à ce que l'époque de l’accouchement fût arrivée. Le ventre était distendu également et élevé comme au sixième mois de la grossesse. Je commençai alors à con-

(1) Schmitt, loc. cit ., obs. XXXI, p. 145. La XXXIIe et la XXXIIIe obs. sont à peu près semblables, mais n’offrent rien de particulier.

(2) Schmitt, loc. cit., obs. XXIX, p. 158.

cevoir quelques doutes fondés sur l’existence d’une grossesse vraie, quoique la femme assurât toujours qu’elle ressentait le mouvement de l’enfant et que les mamelles fournissent par une pression légère une sérosité laiteuse. Elle fixa son terme à trois mois. Mais cette époque se passa également sans incident particulier, si l’on excepte que vers la fin elle éprouva une fois des douleurs semblables aux maux de l’enfantement, qui la déterminèrent à me faire appeler. C’est alors que par l’exploration vaginale, je ne trouvai pas un seul signe de grossesse. Malgré cela, et quoique la santé fût tout à fait rétablie, cette dame voulut toujours continuer à sentir des mouvements dans le ventre, quoique pas de la même espèce que dans sa première grossesse. Après plusieurs mois, ces phénomènes disparurent spontanément.

Parmi les observations que nous avons citées, toutes celles dans lesquelles se sont montrés les efforts d’un faux travail nous ont présenté un caractère commun incontestable. C’est que, à part le cas de simulation, quel qu’ait été le point de départ des phénomènes de la fausse grossesse, affection organique ou purement nerveuse, les simulacres d’accouchement ont toujours été le résultat d’une préoccupation exclusive, d’une véritable idée fixe exerçant son influence sur les sensations et les actes des femmes. De là à une conception monomaniaque, à un véritable délire partiel, il n’y a en réalité qu’une bien petite différence. Et, en effet, c’est parmi les aliénés qu’il faut chercher des faits comparables à ceux que nous venons d’analyser. Il est vrai que l’état de l’organisme et les phénomènes locaux qui accompagnent les grossesses apparentes rendent l’illusion plus facile et fournissent à l’imagination un prétexte réel. Mais ce mélange du vrai et du faux, de faits physiques bien positifs et de conceptions délirantes, est extrêmement fréquent dans la folie. Le point de départ d’une hallucination ou d’une fausse sensation est très-souvent dans une lésion organique appréciable. C’est ce qui a pu arriver chez la femme qui s’est présentée à notre observation, et son imagination a tout à

la fois exagéré les accidents qui existaient par eux-mêmes et enfanté de nouveaux phénomènes purement volontaires. Dans d’autres cas plus simples, mais qui paraissent assez rares, aucun signe de grossesse n’existe, et l’accouchement supposé n’est qu’un des mensonges du délire. Mais, je le répète, ce n’est pas là une forme bien fréquente de la monomanie; ou du moins les cas publiés sont très-peu nombreux. Il n’en existe pas un seul dans l’ouvrage si plein de faits de M. Brierre de Boismont (1), ni dans le livre de Leuret, où l’on trouve cependant indiqués des exemples d’hommes se prétendant femmes, et vice versa (2). Cet auteur dit seulement que plusieurs femmes de la Salpétrière se croient enceintes des œuvres d’unM. Lefebvre, qui n’est autre qu’une femme se croyant homme (5). 11. Bayard, dans sa dissertation inaugurale qui est restée comme une des meilleures monographies que possède la science médico-légale, menlionne le fait suivant (4).

Übs. XVII. — Accouchements 'prétendus chez une aliénée.

A Charenton, une malade accouche presque toutes les nuits de six enfants. Elle ressent les douleurs de la parturition. Outre F incohérence des idées, le délire érotique est très-marqué chez cette aliénée, qui recherche autant les femmes que les hommes.

L’honorable docteur Calmeil, dans l’important ouvrage qu’il a publié (5), et qui est un modèle d’observation attentive et de profonde érudition, signale trois faits bien précieux pour le sujet qui nous occupe.

(1) Brierre de Boismont, Des hallucinations, Paris, 1845.

(2) Loc. cit., p. 114.

(5) Ibid., p. 200.

(4) Bayard, Essai médico-légal sur l'Utéromanie, thèses de Pans, 1856, p. 41.

(5) Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, Paris, 1845, t. 1, p. 52.

Obs. XVUL — Accouchement prétendu chez une aliénée.

Une parente de saint François de Sales se ligure pendant le veuvage qu’un enfant remue dans son sein et qu’elle va devenir mère. Un soir, cette veuve, dont la conduite avait été irréprochable, et qui, sous tous les autres rapports, ne semblait pas déraisonnable, se mit à pousser des cris comme une femme qui est dans les douleurs de l’enfantement. La nuit entière se passa au milieu de ces fausses sensations.

Obs. XIX. — Accouchement prétendu chez une aliénée.

Une fille âgée de plus de soixante ans, qui se dit mariée secrètement à un vieux médecin, se mit au lit un matin, il n’y a pas encore un an, et fit toutes ses dispositions pour accoucher commodément. Les plaintes, les cris se prolongèrent jusqu’au soir, au milieu des éclats de rire des autres aliénées que cette scène inattendue égayait singulièrement. Vingt fois cette monomaniaque m’avait fait part de son état de grossesse, dont à présent elle évite soigneusement de parler, dans la crainte qu’on en fasse un sujet de plaisanterie.

Obs. XX. — Accouchements prétendus répétés chez une aliénée.

Une autre malade, jeune encore, a renouvelé plus de vingt fois, à ma connaissance, la scène dont il vient d être fait mention. Celle-ci était si bien convaincue qu’elle était accouchée en réalité et que chaque fois on lui dérobait son enfant, qu’à la suite de ses enfantements imaginaires elle ne manquait jamais de rester plusieurs jours de suite dans son lit, en s’imposant tous les soins qu’on recommande aux personnes nouvellement accouchées.

Enfin, dans le livre d’Esquirol (1), on trouve, relativement au sujet qui nous occupe, un fait unique, mais digne du plus haut intérêt.

Obs. XXI. — Grossesse prétendue chez une aliénée.

Mademoiselle de..., âgée de trente et un ans, d’une taille moyenne, ayant les cheveux et les sourcils noirs, l’habitude du corps maigre,

(1) Esquirol, Des maladies mentales , Paris, 1838, t. I, p. 510. De la démonomanie.

Tardieu. Avortement. 3e édition.

le tempérament nerveux, le caractère mélancolique, la conduite trèsrégulière, se rend avec sa mère, pour entendre le cours de botanique d’un célèbre professeur. Après quelques leçons, mademoiselle de... se persuade qu’elle est enceinte du professeur, qui est âgé, à qui elle n’a jamais parlé; rien ne peut la dissuader. Elle maigrit beaucoup, ne mange point, est horriblement contrariée de ne plus retourner entendre celui qui l’a rendue mère. Les menstrues se suppriment, ce qui est une nouvelle preuve de grossesse. Les conseils d’une mère tendre et aimée, les médecins, les médicaments, tout est repoussé avec obstination. Mademoiselle de... passe huit mois à faire une layette. Le neuvième, le dixième mois s’écoulent sans accouchement. 11 n’a pas lieu, dit la malade, parce qu’elle n’a pas les coliques ni les douleurs nécessaires. Elle reste debout, les pieds nus, afin de provoquer les douleurs. Elle entend le père de l'enfant qu’elle porte qui l’exhorte à la patience et l’encourage à supporter les douleurs lavorables à l’enfantement ; elle pousse quelquefois des cris que ne manquent jamais de faire les femmes qui accouchent. D’ailleurs, mademoiselle de... est très-raisonnable. « Je sais bien que j’ai l'air d’une folle, ditelle quelquefois, mais il est certain que je suis enceinte. » Rien n'a pu triompher des convictions de cette malade, qui, quelques mois après, est allée mourir à la campagne.

Un autre cas, cité par Ambroise Paré (1), pourrait être rapproché des précédents, bien qu'il y ait toujours une grande réserve ù garder dans l’interpréta lion de faits qui ont été observés sous Pintluence des idées et des superstitions d’un autre âge.

Ods. XXII. — Exemple d'illusion diabolique.

Vne fort belle ieune fille à Constance, laquelle auoit nom Magdaleine, semante d’vn fort riche citoyen de laditte ville, publioit portout que le diable vne nuit l’auoit engrossie, et pour ce regard, les potestats de la ville la firent mettre en prison, pour entendre l'issue de cet enfantement. L’heure venue de ses couches, elle sentit des tranchées et douleurs accoutumées des femmes qui veulent accoucher, et quand les matrones furent prestes de recevoir le fruit et qu’elles pensoient que la matrice se deust ouvrir, il commença à sortir du corps d’icelle fille des clous de fer, des petits tronçons de bois, de

(1) Paré, Œuvres complètes. Nouvelle édition, revue par J. F. Malgaigne, Paris, 1840, t. I, p. 59.

verre, des os, pierres et cheueux, des estoupes et plusieurs autres choses fantastiques et estranges, lesquelles le diable, par son artifice, y auoit appliquées pour deceuoir et embabouiner le vulgaire populace, qui adiouste légèrement foy en prestiges et tromperies.

On pourrait être porté à ne voir dans ce fait qu’un exemple de simple simulation, si l’on ne savait à quel point la simulation peut être mêlée avec de véritables phénomènes de folie. Ainsi, dans la première observation de ce mémoire, il est incontestable que les mouvements, les douleurs, les retours périodiques d’un faux travail sont en grande partie exagérés ou môme simulés ; mais, d’un autre côté, on ne peut se refuser à voir dans l’ensemble du récit de cette femme, dans son allure, dans la durée de sa prétendue grossesse, dans ce commerce qu’elle établit incessamment entre elle et son enfant quand elle mange pour apaiser sa faim et calmer ses mouvements, quand elle le berce, quand enfin elle se figure l’entendre crier dans son sein, on ne peut se refuser à voir dans tous ces symptômes les caractères d’une aberration d’intelligence, d’une véritable monomanie.

Enfin, pour compléter ce que nous avons à dire de ces faux travails et de ces accouchements simulés ou prétendus, nous devons consigner ici un nouvel ordre de faits vraiment extraordinaires, mais bien propres à éclairer, par une analogie frappante, le sujet que nous nous sommes efforcé d’élucider. Il faut bien, en effet, considérer ces actes comme le résultat d’une aberration des sentiments et de l’intelligence, lorsqu’on les voit, se reproduire chez les animaux eux-mêmes, sous l’influence d’une véritable perversion de l’instinct : et c’est ce que l’observation paraît avoir démontré. On en jugera par les faits suivants, qui sont rapportés par Girard, médecin à Lyon, pour appuyer une théorie peu discutable, relative au développement des grossesses dites nerveuses, dont il cite

trois exemples tout à fait identiques à ceux que nous avons réunis (1 ).

Obs. XXXIII, XXIV et XXV. — • Gestations apparentes, suivies de faux

travail chez des animaux.

Une petite chienne qui avait déjà mis bas plusieurs portées fut couverte. Son ventre grossit, ses mamelles devinrent plus volumineuses, et on voyait dans l’abdomen des mouvements prononcés. Au bout de quelques mois, elle fit des efforts comme pour accoucher. Le ventre s’affaissa, les mamelles se remplirent de lait. Cette chienne poussait des cris pour appeler ses petits. Cet état dura quatre jours.

Une chatte déjà plusieurs fois mère éprouva absolument les mêmes symptômes de gestation, et ne mit bas aucun petit.

Une vache saillie par un taureau à Ecully, près Lyon, en imposa par l’accroissement de son ventre jusqu’au huitième mois de la gestation. Cette prétendue gestation disparut du soir au lendemain ; la vache semblait demander son veau. On en trouva un dans le voisinage qu’on lui donna à nourrir.

Sans doute ces faits sont incomplets et ont besoin d’être éclaircis par une observation moins superficielle. Néanmoins il est impossible de ne pas être frappé de ce qu’ils renferment de données fécondes pour l’inlerprétation de ces anomalies de la grossesse que nous avons voulu étudier. C’est ainsi qu'à chaque pas, à travers les parties les plus obscures de l’histoire des maladies de notre espèce, on sent de quel secours seraient les lumières nouvelles de la pathologie comparée. Rien ne manque ici h la ressemblance entre les phénomènes observés chez la femme et ceux qui se sont présentés chez les femelles de certains animaux domestiques : développement du ventre, gonflement des mamelles, sécrétion du lait, mouvements dans l’abdomen, efforts d’accouchement, instinct de maternité,

(1) Observations de fausse grossesse dite nerveuse, par le citoyen Girard, médecin à Lyon. Journal de médecine, etc., par Corvisart, — p. 471 (Extrait).

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