‹ Étude médico-légale sur l'infanticideChapitre 32 sur 113 · LA FEMME PEUT-ELLE ACCOUCHER SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

LA FEMME PEUT-ELLE ACCOUCHER SANS LE SAVOIR

c’est, l’état de maladie, tel que le coma apoplectique, l’ivresse profonde et prolongée, le narcotisme. Tout le monde connaît le fait de la comtesse de Saint-Céran qui accoucha sans s’en douter pendant le sommeil artificiellement provoqué en vue de soustraire l’enfant, et de s’approprier les biens dont il pouvait hériter.

Parmi les accidents qui compliquent parfois le travail, il en est qui méritent une place à part au point de vue qui nous occupe : ce sont l’éclampsie et l’hémorrhagie. L’éclampsie est suivie d’un état de stupeur, durant lequel la femme perd toute notion du monde extérieur, toute perception sensoriale et peut fort bien accoucher sans le savoir. Mais c’est là un état fort grave; il est difficile d’admettre que les convulsions éclamptiques n’amènent pas quelque intervention étrangère; et je ne sais pas bien ce que deviendrait la femme abandonnée à elle-même dans cet élat ; je sais surtout que l’enfant aurait beaucoup de chance pour mourir avant de naître, et qu’il n’y a guère place ici pour l’infanticide.

Quant à l’hémorrhagie, si elle peut déterminer une syncope assez prolongée pour que la femme évanouie accouche à son insu, il est plus que probable qu’elle ne passera pas inaperçue. Et il y a également de grande chance pour que la mère et l’enfant succombent. Ce ne sont donc pas là, à vrai dire, des difficultés qui puissent, dans la pratique,, embarrasser sérieusement l’expertise médico-légale en matière d’infanticide.

Il ne reste donc (pic le sommeil, et sur ce point, je me fais un devoir de citer l’opinion de M. le professeur P. Dubois, consignée dans une leçon clinique publiée il y a quelques années (1) :

(4) P. Dubois, Revue clinique hebdomadaire ( Gazette des hôpitaux , 185/î, n° 39).

2 2â CONDITIONS QUE PRÉSENTE LA EEMME ACCUSÉE.

«Une femme peut-elle accoucher sans le savoir et sans être dans un état pathologique particulier? M. Devergie résout négativement cette question. La femme ne pourrait accoucher sans le savoir qu'en étant alors plongée dans un sommeil profond; mais M. Devergie dit que le sommeil serait tout de suite interrompu par les douleurs du travail, et, selon lui, une femme qui alléguerait un pareil motif serait sans excuse. Cependant un accoucheur célèbre a pensé que les voies peuvent être assez dilatées, le travail assez rapide, les sensations assez obtuses et la femme plongée dans un sommeil assez profond, pour qu’il ne soit pas impossible qu’elle accouchât sans le savoir.

» Pour ne prendre qu’un exemple entre mille, je citerai le fait d’une primipare de vingt-deux ans, qui entra un samedi à la Clinique sans souffrir beaucoup; cet état se continua jusqu’au lundi. Le soir de ce jour, elle dormit depuis huit heures jusqu’à minuit; à cette heure, elle se réveilla, se sentit mouillée et crut qu’elle avait uriné; elle prit un vase de nuit, et, au momentoù clic allait uriner, elle sentit quelquechose de gras à la vulve; l’enfant allait sortir. Ainsi donc, pendant son sommeil des contractions utérines s’étaient montrées ; la tête était descendue dans l’excavation pelvienne, et cependant elle était primipare. Le moment le plus pénible de l'accouchement, celui où la tête franchit le col de l’utérus, elle ne l’avait pas senti.

» Dans Montgomery, on trouve deux faits analogues empruntés à deux accoucheurs anglais distingués. L’un d’eux. Douglas, fut appelé auprès d’une femme qui était déjà accouchée; cette femme, qui était enceinte, couchait avec une petite fdle de quatre ans; elle fut réveillée par cette petite fille, qui criait parce qu’elle avait senti les mouvements d’un petit enfant qui criait aussi ; la femme s’aperçut alors qu’elle était accouchée. L’autre accoucheur auquel Montgomery emprunte le deuxième fait, raconte que la femme d’un lord

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d’Angleterre accouche! pendant son sommeil; ce fut son mari, qui couchait avec elle, qui s’en aperçut; il avait senti les mouvements d’une troisième personne dans le lit; il réveilla sa femme, et ils reconnurent alors qu’elle avait accouché.

» Ainsi donc l’assertion de M. Devergie est trop affirmative; il est certain qu’une femme peut accoucher pendant son sommeil. Néanmoins, comme ces cas sont très-rares, puisque ces deux cas inconnus jusqu’ici en France, et que M. Paul Duhois a cités dans sa clinique, sont les seuls qui existent dans la science, il ne faut pas s’en autoriser pour excuser, pour accepter trop facilement qu’une femme peut accoucher sans le savoir. Presque toujours cette question est posée dans le cas d’infanticide; l’enfant est étouffé le plus souvent, et ce n’est que pour des cas semblables que le témoignage d’un homme instruit est demandé ; il ne faut pas alors que l’appui d’un médecin devienne un moyen de défense pour des individus justement accusés. »

Je me rallie pleinement aux principes qui terminent la leçon de M. P. Duhois. Je me permets d’ajouter que les faits empruntés aux auteurs anglais, précédemment cités, n’offrent peut-être pas toutes les garanties d’authenticité désirables. Je conseille au médecin qui serait interpellé en cour d’assises sur de pareils faits, de se contenter de faire appel aux souvenirs personnels des jurés, parmi lesquels il rencontrera certainement plus d’un père de famille, et de leur demander si avant assisté à un accouchement, ils croient sincèrement possible qu’un pareil travail s’accomplisse sans troubler le plus profond sommeil, et s’ils sont disposés à accepter les faits exceptionnels et peut-être même apocryphes que l’on invoque à l’appui des allégations de l’accusée.

Je ne voudrais pas m’arrêtera tous les arguments de rencontre, à toutes les questions inattendues qui peuvent se

a. tardieu. — Infanticide. 4 5

produire à l’occasion de tel ou tel fait d’infanticide. Il est impossible de les prévoir : il serait oiseux de les discuter. Un jour on m’a demandé si un enfant mort pouvait venir au monde par les seuls efforts de la nature. Une autre fois l’expert aura à dire si une femme peut se délivrer seule, ce qui n’est pas douteux ; j’ai eu pour ma part à confirmer le fait pour une femme qui, privée de l’un de ses bras, avait pu néanmoins opérer sans aide sa délivrance. Ce sont là, on le voit, des particularités qui ne prêtent à aucun précepte didactique.

De l’état physique et moral de la femme après l’accou-

ciicment. — L’état physique et moral de la femme après l’accouchement est d’autant plus important à constater que souvent il a été présenté comme pouvant exercer sur les actes une influence directe et par suite enlever à une mère accusée la responsabilité du meurtre de son enfant. Il convient de distinguera cet égard entre l’état physique et l’état intellectuel et moral, bien que l’un et l’autre puissent être invoqués pour justifier l’infanticide. J’examinerai donc successivement les deux questions qui se rapportent à l’une ou à l’autre de ces constatations.

Une femme qui vient d'accoucher est-elle hors d’état de donner à son enfant les soins nécessaires ? — Rien n’est plus commun que d’entendre, en cour d’assises, les femmes accusées d’infanticide, prétendre qu elles se sont trouvées dans l’impossibilité physique de s’occuper de l’enfant qu’elle venaient de mettre au monde. L’une alléguera qu’elle s’est trouvée mal au moment de la délivrance, qu’elle est tombée en syncope. Gela peut en effet arriver si une hémorrhagie abondante a eu lieu au moment de l’accouchement : c’est là, à vrai dire, la seule cause de syncope admissible. Mais il ne suffit pas d’alléguer le fait, il faut le prouver. Une perquisition au domicile de la femme, une enquête dans le

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