‹ Étude médico-légale sur l'infanticideChapitre 75 sur 113 · ABORTIVES · texte numérisé non relu

ABORTIVES

Quel que soit le procédé employé dans les manœuvres abortives, il est excessivement important de noter avec soin les effets immédiats qu’elles déterminent. Par cela même qu’il s’agit le plus souvent pour les experts de contrôler les déclarations de femmes qui confessent leur complicité dans les pratiques criminelles dont elles sont trop souvent victimes, il ne faut rien négliger dans l’étude des faits et suivre pas à pas leur succession et leur enchaînement ordinaires.

La sensation qu’éprouvent les femmes au moment de l'introduction d’un instrument dans l’intérieur de la matrice et de la perforation des membranes est extrêmement variable, et les révélations qu’elles font à cet égard semblent tout à fait contradictoires. Quelques-unes, en effet, ne ressentent presque rien, à peine une sensation incommode qu’elles désignent sous le nom expressif de farfouillement; pour d’autres, c’est une simple piqûre : si c’est une injection qui a été faite, elles sentent un liquide qui monte dans le corps, et n’accusent, d’abord qu’une douleur modérée; mais, chez le plus grand nombre, l’opération détermine instantanément une douleur violente, un déchirement dans le bas-ventre et l’épigastre, suivi assez souvent d’attaque de nerfs ou de défaillance, et de perte de connaissance complète. Presque toujours il s’écoule une petite quantité de sang, plus rarement un peu de liquide amniotique. A partir de ce moment, si l’opération n’a pas manqué son but, cas dans lequel les femmes conservent seulement pendant quelque temps des douleurs dans le bas-ventre et dans les reins, le sang reparaît sous forme de pertes de plus en plus répétées. Du reste-, à moins d’accidents immédiatement graves, les femmes

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sont contraintes à des marches forcées et à un exercice qui est bien fait pour aggraver les suites de l’opération. On comprend que les véritables auteurs du crime ont hâte d’éloigner celles dont la complicité est une accusation de plus; et comme rien ne s’oppose le plus souvent à ce qu’une femme puisse se soutenir et marcher aussitôt après avoir subi les manœuvres que-je viens de décrire, on s’empresse de lui conseiller de rentrer chez elle à pied. La marche a en outre l’avantage de favoriser l’écoulement du sang et les contractions utérines, ce qui explique pourquoi une longue promenade est ordinairement prescrite après l’opération aux femmes memes qui doivent séjourner dans la maison d’accouchement. Des bains prolongés et l’usage de l’ergot sont ordonnés dans le même but.

La provocation de l’avortement par injection a pris, dans ces derniers temps, une si grande importance, que je crois devoir reproduire la description qu’en donnait dernièrement, dans un procès criminel jugé à Paris en 1867, l’une des accusées. Je cite ses propres paroles : « La femme avait à la main une seringue qui était armée d’une très-longue canule. J’ai demandé si on allait m’enfoncer cela dans le ventre. — N’ayez pas peur, pas plus que cela, — et elle montrait la phalange du petit doigt. Outre la seringue, elle avait apporté dans une petite bouteille en verre gris un liquide blanchâtre, qui ressemblait à de l’eau blanche. Cette femme me fit tenir debout contre la muraille les jambes très-écartées, elle s’accroupit devant moi, chercha crune main l'ouverture de la matrice et de l’autre introduisit la canule en suivant son doigt resté dans le vagin. Elle donna deux injections, une d’abord et la seconde quelques minutes après. Pour savoir si elle devait donner la seconde, elle attendit et examina une cuvette placée entre mes cuisses après l’injection pour recevoir l’eau qui s’écou-

lait. Si cette eau avait été accompagnée d’un peu de sang elle n’eut pas répété l’opération. Le soir vers neuf heures j’ai fait ma fausse couche en perdant beaucoup de sang. »

Le travail s’établit ainsi avec plus ou moins de rapidité, et l’expulsion du foetus, annoncée par les douleurs caractéristiques de l’enfantement, a lieu à une époque qui varie, mais qu’il est très-utile de préciser. Les faits d’accouchement prématuré artificiel peuvent ici être rapprochés avec intérêt des avortements, et l’on a ainsi une somme de faits qui permet des conclusions plus positives. Orfila, sur 54 cas d’accouchement provoqué, avait noté que le minimum de temps écoulé entre l’opération et l’expulsion était de treize heures et demie, et le maximum de six jours. J’ai constaté de mon côté, dans mes nombreuses observations, que l’avortement provoqué par des manoeuvres criminelles directes, telles que piqûre, perforation des membranes, avait eu lieu le plus souvent dans les quatre jours qui les avaient suivies, quelquefois immédiatement parle fait d’une dilacération complète; d’autres fois en moins de douze heures, après vingt-quatre heures, après deux, trois ou quatre jours. Je considère comme rares les cas où la date de l’expulsion du fœtus a été de six, sept, huit ou onze jours. Le minimum et le maximum du temps écoulé entre l’opération et la consommation de l’avortement varient donc de cinq heures à onze jours; mais, je le répète, le résultat est obtenu le plus souvent à la suite des manœuvres criminelles dans les quatre premiers jours. S’il s’agit du procédé fréquemment employé aujourd’hui, de l’injection intra-utérine, les choses marchent plus vite encore. Après une seule injection, si elle a réellement pénétré dans la cavité de la matrice, les contractions de l’organe commencent très-vite et peuvent provoquer l’expulsion en quelques heures. Je ne l’ai pas vu tarder au delà

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de dix-huit heures, et, dans deux cas, je l’ai vu accomplie en six et huit heures.

Mais tout n’est pas terminé par la délivrance de la femme; c’est là, au contraire, que le danger commence, car c’est par leurs suites funestes que se trahissent en général ces sortes de crimes. Leur étude offre par cette seule raison un intérêt tout particulier au point de vue médicolégal.

Hippocrate, ainsi que l’ajustement rappelé M. Guardia dans quelques pages savantes que lui a inspirées la seconde édition de cette étude ( 1 ), reconnaît les suites funestes de l’avortement provoqué : « L’avortement, dit-il, est bien plus dangereux que l’accouchement; car on ne parvient à détruire le produit de la conception que par des moyens violents, soit qu’on emploie des drogues ou des breuvages, soit qu’on ait recours à des moyens mécaniques ou de toute autre espèce. Or, la violence est funeste, d’autant que ces pratiques risquent fort de lacérer la matrice ou de l’irriter jusqu’à l’inflammation (2).

Pour bien apprécier le caractère et la nature des accidents qui succèdent aux opérations abortives, il ne faut pas seulement comparer les suites de l’avortement avec celles de l’accouchement, comme on l’a fait trop souvent; il convient de rapprocher l’avortement criminel, soit des fausses couches naturelles ou accidentelles, soit de l’avorternent provoqué dans un but thérapeutique. La question posée dans ces termes ne saurait être douteuse, et l’on peut affirmer sans crainte que les suites de l’avortement criminel sont tou jours plus graves et beaucoup plus constamment funestes que celles de toute autre espèce de fausse couche, en tenant compte d’ailleurs, des circonstances

(!) Gazette médic. de Paru, 1864, numéros 4 et 5, p. 79 et 86.

(2) Hippocrate, Traité des maladies des femmes , édit. Littré, t. VIII, p. 252.

diverses de constitution, de santé antérieure, d’époque de la grossesse et d’autres encore. L’opinion unanime des accoucheurs, d’accord avec les données delà pratique générale, donne une confirmation entière à ce fait que M. le docteur Passot, dans un travail spécial (1), a su faire ressortir avec beaucoup de force.

Ce n’est pas qu’un très-grand nombre de femmes n’échappent aux opérations destinées à procurer l’avortement; mais combien conservent à leur suite une santé détruite, une irrégularité persistante dans la menstruation, des douleurs habituelles dans les reins et dans le ventre, et tout le cortège des maux qui accompagnent une inflammation de la matrice et de ses annexes, et qui peuvent s’aggraver de la rétention du placenta. Il n’est pas de médecin qui ne sache à quel point sont fréquents ces faits, dont il est réduit seulement à soupçonner l’origine véritable. Mais sans arguer de ces suppositions, dont personne pourtant ne sera tenté de méconnaître le fondement, j’ai, dans les observations même que j’ai recueillies, des preuves plus positives à présenter.

Des 116 cas d’avortemenls criminels dans lesquels la terminaison a été exactement indiquée, 60 ont eu pour résultat une mort plus ou moins prompte. Je n’ai pas besoin de répéter que je ne fais pas ici de la statistique; mais si l’on a égard à la nature des fails, on ne peut nier que ces chiffres aient une certaine valeur, surtout lorsque l’on voit que sur 26 avortements provoqués médicalement et suivant les règles de l’art que j’ai cités, pas un seul n’a été suivi de mort. M. Devergie a écrit que chez les femmes qui succombent à un avortement, la mort est le résultat, ou d’une phlegmasie de la matrice et du péritoine, ou d’une hémorrhagie coïncidant avec l’avortement, et qu’elle

(1) Passot, des Dangers de l'avortement provoqué dans un but criminel. (Gazette médicale de Lyon , 1855.)

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a lieu le plus ordinairement dans les trois jours qui suivent l’avortement. Cela n’est pas tout à fait exact. 11 est certainement un autre genre de mort qui succède à l’avortement. Si le plus grand nombre meurent, en effet, soit d’une hémorrhagie foudroyante, soit d’une inflammation de la matrice et du péritoine, il en est qui sont emportées en quelques heures, ou même subitement, sans qu’à l’autopsie on puisse trouver une seule lésion à laquelle attribuer la mort. Sans doute, dans ces cas fort différents des morts subites observées chez les femmes récemment accouchées et attribués à la migration brusque de caillots formés dans les vaisseaux, une syncope produite soit par l’excès de la douleur, soit par le saisissement moral qu'enfante la pensée du crime, est la véritable cause de la mort. A part ces cas, qui sont rares, il est vrai de dire que les suites ordinaires de l’avortement provoqué par des manœuvres violentes sont, en première ligne, l’hémorrhagie, et ensuite l’inflammation suraiguë de la matrice et du péritoine, dont les symptômes mont pas besoin d’être rappelés ici, et qui n’auraient de particulier que la soudaineté et la violence de leur explosion.

Quant à la rapidité plus ou moins grande de la terminaison, elle varie nécessairement suivant la nature des accidents qui la déterminent. Si elle est subite dans les cas de syncope que j’ai rappelés, elle peut, lorsqu’elle résulte d’une métro-péritonite, survenir dans l’espace de un à quatre jours; rarement elle se fait attendre jusqu’à sept et dix jours. L’hémorrhagie la détermine en quelques heures. Il importe de faire remarquer que l’injection intrautérine est au moins aussi dangereuse, sinon plus, que la perforation de l’œuf. Les cas de mort survenus à la suite d’avortement provoqués par ce procédé se multiplient : ceux que j’ai cités donnent une idée très-exacte des effets d’une semblable opération. Dans quelques cas où les manœuvres,

portées à la dernière violence, ont été jusqu’à l'arrachement de la matrice, de ses annexes et des intestins euxmêmes, j’ai vu non sans étonnement la mort, qui semblerait devoir être immédiate, tarder une ou plusieurs heures (1).

Je n’ai parlé jusqu’ici que des suiles directement mortelles en quelque sorte. Mais lors même que les femmes résistent à l’opération elle-même et aux premiers accidents, elles peuvent contracter le germe d’affections plus lentes, mais non moins graves, qui les mènent aussi sûrement, mais plus tard, au tombeau. La formation de tumeurs dans les ovaires, ou de foyers purulents dans le bassin, la dégénérescence cancéreuse de l’utérus, sont, dans certains cas, la conséquence éloignée, mais très-réelle, d’un ou de plusieurs avortements. Tous les auteurs s’accordent sur ce point, qui ne saurait être douteux, lorsqu’on se reporte à l’origine même de ces affections et à leur marche.

Les suites, soit immédiates, soit consécutives de l’avortement, sont donc, en résumé, toujours plus ou moinsfunestes, et l’expert, s’il veut donner à tous les faits particuliers leur complète interprétation, doit être bien pénétré de la nature des accidents prochains ou éloignés que peut produire l’avortement.

(1) P. Dubois et Devergie, Consultation sur un cas d'avortement avec rupture du vagin , renversement de la matrice et sortie du corps de l'utérus à travers les parties génitales. (Ann. d'hyg. et de méd. lég., t. XIX, p. 425.) — A. Tardieu, Mémoire pour servir à l'histoire médico-légale des blessures mortelles dans lesquelles la cessation de la vie n'a pas été instantanée, et des plaies par arrachement de l'utérus et des intestins. (Annales d'hygiène et de médecine légale, t. XXXIX, p. 157.)

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