‹ Étude médico-légale sur l'infanticideChapitre 93 sur 113 · MUTILATIONS · texte numérisé non relu

MUTILATIONS

Ods. LUI. — Avortement provoqué par manœuvres directes. — Mort. —

Mutilation du cadavre.

L’un des procès criminels les plus considérables de ces dernières années est sans contredit celui cpii a eu pour objet l’avortement commis rue Thérèse, à Paris, dans le cours du mois d’avril 1852, et qui, né dans les circonstances les plus singulières, compliqué par les manœuvres intéressées des accusés, l’obscurité et le peu de précision de certains témoignages, s’est néanmoins terminé par la condamnation delà sage-femme chez laquelle avait succombé la victime. Je ne puis reproduire ici tous les détails de cette importante affaire. Je me bornerai à l’exposé succinct des faits matériels qui ont servi de base à l’accusation. 11 est cependant une remarque qu’il me semble impossible de taire : c’est que ce fait, en apparence inouï, n'est pas sans analogue, et que Ton aurait pu, en rappelant les observations que j’en rapproche ici, arriver à une interprétation extrêmement probable, sinon à une certitude sur l'origine des désordres anatomiques qui ont été constatés. En effet, l’ablation complète des organes génitaux externes et internes peut-elle avoir d’autre but de la part des criminels auteurs d'un avortement, que de faire disparaître les parties sur lesquelles ont porté leurs manœuvres? Je reviendrai sur ce fait, dont je mécontente en ce moment de consigner une analyse exacte.

Le 21 avril 1852, entre huit et neuf heures du matin, le docteur de Cli. se présenta à la mairie du 2e arrondissement, et y fit la déclaration qu’une jeune fille, nommé Caroline, était décédée dans la soirée de la veille, rue Thérèse, chez la dame A., sage-femme.

Aux questions qui lui furent adressées, il répondit qu’on ne connaissait à la jeune fille d’autre nom que celui de Caroline; que c’était sans doute une fille de campagne venue à Paris pour y faire ses couches, et à laquelle on avait dû donner quelques drogues dans son pays, car elle était morte subitement.

Une telle déclaration était de nature à faire naître des soupçons. Elle fut signalée à l’attention du docteur Guindet, chargé d’examiner l’état du cadavre et de vérifier les causes du décès.

Le docteur Guindet, en arrivant chez la sage-femme, fut frappé de certains désordres que présentait le corps soumis à sa visite. Il lui fut déclaré soit par la sage-femme, soit par de C., qui ne s’éloigna pas un instant, que la jeune fille morte était enceinte de cinq mois, et que de certaines paroles prononcées par elle pendant son délire on pouvait conclure qu’on lui avait donné, dans son pays, quelque boisson pour la faire avorter.

Le docteur Guindet décida que le permis d’inhumer ne pouvait être accordé.

Takdieu. Avortement. 3e édition

OBSERVATIONS ET EXPERTISES

Instruit de ces faits par une lettre du maire du deuxième arrondissement, le commissaire de police se transporta chez la sage-femme, accompagné du docteur Favrot. Il était alors cinq heures du soir.

Introduits dans un salon au premier étage, éclairé par deux fenêtres donnant, l'une, sur la rue Thérèse, l’autre, sur la rue Sainte-Anne, ils virent sur un lit, dans un état de putréfaction déjà avancé, le cadavre d'une jeune fille de vingt à vingt-deux ans environ; l’ayant découvert, ils reconnurent qu'un écoulement sanguin avait eu heu par les parties génitales, et que le drap inférieur et le matelas en portaient la trace.

Le docteur Favrot eut bientôt à constater des désordres plus graves. Les organes de. la génération avaient été enlevés en totalité. Les ouvertures du vagin et du rectum ne formaient plus, suivant les expressions du docteur, qu’un vaste cloaque. Le docteur put y introduire d’abord le doigt, puis la main, puis le bras, sans rencontrer d’autre obstacle que les intestins.

L’autopsie du cadavre fut pratiquée à la Morgue, le 22 avril, par les soins des docteurs Favrot et Maisonneuve.

Cette opération eut pour résultat de confirmer les observations faites la veille et révéla que l’enlèvement déjà signalé de certains organes avait été pratiqué après la mort, par une main exercée.

On lit dans le rapport rédigé à cette occasion :

« La vulve, le périnée, le vagin, l’utérus, l’urèthre, le rectum sont absents. A leur place existe une large ouverture à bords irréguliers s’étendant d'une part de la symphyse du pubis au sacrum, et, d’autre part, d'une tubérosité sciatique à l’autre.

« Par cette ouverture une main a pu s’introduire facilement dans l’intérieur du ventre.

« De tous les organes contenus ordinairement dans le petit bassin il ne reste plus que la vessie. L’urèthre, le vagin, l’utérus, les ovaires^ le rectum ont été complètement enlevés, sans qu’il en reste aucune trace.

« En examinant les draps dans lesquels le corps était enveloppé, nous avons trouvé quelques caillots sanguins et une masse informe dans laquelle un examen attentif nous a fait reconnaître les débris d’un fœtus, âgé d’environ quatre à cinq mois. Ces débris consistaient en un mélange de chairs écrasées et de parties osseuses, parmi lesquels nous avons reconnu plusieurs os du crâne, delà poitrine, de la colonne vertébrale et des membres.

« De tout ceci il résulte : 1° qu’au moment delà mort, la fille Caroline était enceinte ou récemment accouchée ; 2° que le fœtus contenu dans son sein en a été expulsé avant terme ; 3° que les organes ont été enlevés après la mort, au moyen d’un instrument tranchant; 4° que cette ablation a été faite par une main exercée. »

ACCIDENTS CONSECUTIFS

En présence de faits aussi décisifs, il n’était pas douteux que la fille Caroline était morte victime d'un crime, et que la désorganisation constatée lors de l’autopsie avait pour but de faire disparaître les traces de ce crime.

Je n'ajouterai qu’un mot à ce court exposé, c’est que les accusés n’ont imaginé, pour expliquer les mutilations du cadavre, que les hypothèses les plus absurdes, telles que les investigations peu mesurées du médecin appelé par le commissaire, qui aurait, en quelque sorte, dilacéré, broyé et détruit les organes en introduisant le bras tout en entier dans le ventre; ou encore la voracité des rats ou des souris. D’un autre côté, les experts se sont bornés à exprimer leur étonnement à la vue d'un si énorme délabrement, qui leur a paru ne pouvoir être expliqué raisonnablement et constituer l’acte le plus stupide. Appelé par M. le procureur général à suivre les débats, où mon intervention lui paraissait pouvoir devenir nécessaire, j’ai conçu une opinion beaucoup plus formelle et tout à fait en rapport avec les autres faits que la science possède. Il m’a semblé que les criminels pour se décider à cette mutilation barbare dont les caractères anatomiques, très-nettement tracés par MM. Maisonneuve et Favrot, démontrent qu’elles ont été faites après la mort à l’aide d’un instrument très-tranchant et assez artistement; il m’a semblé que pour prendre ce parti, les auteurs de l’avortement ont dû y être forcés par le renversement et l’issue au dehors de la matrice survenus sous l’influence de tractions violentes mal dirigées et compliquées de dilacérations qui auraient certainement déterminé des douleurs atroces par lesquelles la mort si rapide s’expliquerait mieux que par toute autre cause. On comprend que l’on ait cherché même au prix de cette mutilation, que son improbabilité même semblait rendre plus facile à faire accepter, à effacer les traces flagrantes, et comme le cachet même du crime imprimé sur les organes.

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