VII. — Avortements gtrovoqués par manœuvres directes
Aecidents consécutifs éloignés. — Appréciation des faits.
Obs. L1V. — Avortement provoqué à deux mois et demi par manœuvres directes. — Accidents consécutifs éloignés.
Au mois de mars 1850, une fille âgée de vingt et un ans, après une suppression de deux mois et demi, subit, de la part d’une sage-femme, une opération qui consiste dans l’introduction, étant debout, d’une aiguille à tricoter dans la matrice. Elle ressent une douleur instantanée, suivie de perte de connaissance; elle rentre cependant chez elle à pied, mais ne peut remonter l’escalier sans être portée. Dès le lendemain survient une perte; elle ne sait s’il est sorti des caillots ou autre chose. Depuis elle est restée atteinte de dysménorrhée.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Ces faits n’ayant été que tardivement déférés à la justice, nous sommes chargé de la visiter seulement trois ans après. Nous trouvons une constitution flétrie, une défloration complétée! ancienne; pas de signes de grossesses antérieures développés jusqu’au terme; le col de la matrice est allongé, ramolli, largement ouvert.
L’époque éloignée à laquelle remonterait l’avortement, qui aurait été pratiqué sur la personne de cette tille, ne permet pas d’en retrouver actuellement les traces; mais l’absence d'indices appréciables n’exclut pas la possibilité des manœuvres rapportées par elle au mois de mars 1850.
Les malaises que signale cette fille peuvent provenir d’un avortement.
Les détails qu’elle donne sur l’opération qu’elle aurait subie, bien qu’incomplets et insuffisants, peuvent, dans les circonstances données, s’appliquer à un avortement provoqué par des manœuvres criminelles.
Obs. LV. — Avortement provoqué par manœuvres directes. — Cancer
consécutif. — Mort.
Une jeune dame veuve, d’une famille des plus honorables, eut le double malheur de devenir enceinte et de céder à la funeste influence d’un officier de santé et d’une sage-femme, qui lui firent subir à deux reprises de douloureuses opérations ayant pour but de lui procurer un avortement. Depuis la dernière, elle resta constamment et de plus en plus souffrante, et nous la vîmes près d’un an après, dans les derniers jours de sa vie.
Chargé par M. le procureur général de procéder à l’autopsie, nous trouvâmes un ulcère cancéreux du col delà matrice, avec fistule vésico et recto-vaginale. L°s désordres étaient tout à fait locaux, et le corps de l’utérus était intact. Il n’y avait pas trace de péritonite. La mort était le résultat de la cachexie et de la fièvre hectique qui avait amené une émaciation squelettique.
Cette dame a donc succombé aux suites d’un ulcère cancéreux de la matrice.
Cette maladie était parvenue à un degré trop avancé pour qu'il fût possible de retrouver la trace appréciable de violences directes exercées sur la matrice à une époque plus ou moins éloignée. Quant à l’influence que de semblables violences auraient pu avoir sur le développement du cancer, elle ne saurait être douteuse, et s’il est vrai que des causes variées peuvent produire cette maladie, il est permis d’affirmer qu’il n’en est pas de plus active que les manœuvres criminelles destinées à provoquer l’avortement.
ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
Ajoutons que les circonstances du crime parfaitement établies et la condamnation des coupables ne peuvent laisser de doutes sur la cause déterminante de la maladie et delà lésion profonde qui a conduit cette malheureuse femme au tombeau.
Ors. LYÏ. — Avortement provoquépar manœuvres directes. — Accidents
consécutifs éloignés. — Mort.
L'affaire que nous allons rapporter dans les plus grands détails est nue des plus importantes que l'on puisse citer, en raison de la difficulté qu’offrait la constatation des laits et de la nature des preuves qui ont amené la conviction dans l’esprit des jurés et justifié la condamnation delà sage-femme accusée.
Le 1er juillet 1854, je fus chargé de visiter, à la Maison municipale de santé où elle était entrée depuis un mois, une femme que je trouvai dans l’état le plus grave, en proie au dernier degré du marasme et de l’amaigrissement, tellement faible, qu’elle peut à peine articuler quelques paroles, atteinte de cette éruption de muguet qui complique les derniers moments de la fièvre hectique : la femme G. était vouée à une mort prochaine. En l’interrogeant avec tous les ménagements possibles, nous parvenons à apprendre d'elle qu’il y a trois mois, étant enceinte de six semaines environ, elle s’est soumise à des manœuvres abortives consistant dans l’introduction de la main à l’intérieur de la matrice. C’est depuis cette époque qu’elle a commencé à avoir des pertes répétées, et à souffrir dans le bas-ventre et dans la cuisse.
L’examen très-sommaire auquel nous nous livrons nous permet de reconnaître un engorgement du tissu cellulaire du petit bassin et des vaisseaux de la cuisse.
En résumé, la femme G. était dans un état de maladie qui ne laissait plus d’espoir, et qui devait se terminer prochainement par la mort.
Cette maladie était localisée dans les organes génitaux internes. 11 était impossible en ce moment d’en préciser exactement le siège et la nature.
Quoique cette femme fût déjà presque complètement incapable de répondre aux questions qu’on lui adressait, on distinguait au milieu des explications entrecoupées qu’elle donnait des détails qui ne peuvent être attribués qu'à des manœuvres abortives exercées sur sa personne.
Quelques heures après, la malheureuse avait succombé, et le 8 juillet, nous sommes chargés de procéder à l’autopsie.
Le cadavre est dans un état d'émaciation arrivé au dernier degré, et qui annonce que la mort a été précédée de longues souffrances. La putréfaction n’est pas commencée.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Les seules lésions que l’on constate sont concentrées dans le basventre et dans le petitbassin.il n’existe aucune altération, soit récente, soit ancienne, ni du côté de la tête ni dans les organes de la poitrine, qui offrent seulement quelques adhérences de la plèvre. Il n’y a pas notamment de tubercules.
La cavité du petit bassin est remplie par un épanchement composé de matière séro-purulente grisâtre. Des adhérences unissent la matrice avec les organes voisins. Une collection de pus mal lié occupe le culde-sac postérieur sur le côté gauche de la matrice, le long de la trompe, et jusqu’à l’ovaire correspondant, on suit un trajet fistuleux qui offre une teinte noirâtre et qui communique avec un autre foyer purulent. La matrice a ses dimensions à peu près normales; mais la membrane interne est le siège d’une inflammation chronique caractérisée par l'épaississement et le ramollissement de la membrane muqueuse qui sécrète une matière sanieuse et putride. L’inflammation s’étend jusqu'au corps de la matrice, dont le tissu, dans la partie correspondant au fond, est manifestement ramolli et d'une couleur grisâtre qui tranche avec la consistance et le reste de l’organe. Le col est sain et seulement entr’ouvert. La suppuration s’est propagée dans la gaine du muscle psoas, du côté gauche, qui est en grande partie détruit. Les ganglions de l’aine du même côté sont engorgés et ramollis. Nulle part on ne trouve de tubercules.
Il n’y a pas de lésion des parties génitales externes ni du vagin.
Nous concluons que la femme G. a succombé à une inflammation chronique du petit bassin et à la fièvre hectique qui en a été la suite.
Cette inflammation a eu pour point de départ une lésion de la matrice et de ses annexes.
Le siège, la nature et l’étendue des désordres indiquaient d’une manière à peu près certaine comme cause de ces altérations profondes la lésion directe de la matrice produite par des manœuvres abortives exercées sur cet organe, et dont la trace primitive a disparu par suite de l’inflammation chronique qu’elles ont engendrées, et qui n’a amené la mort qu’après plusieurs mois de souffrances.
L’état de la matrice indique que la grossesse était parvenue à une époque encore peu avancée lorsque l’avortement a eu lieu.
Il n’existait chez la dame G. aucune autre cause de mort que l’inflammation de la matrice et des organes voisins.
Commis parM. Brault, juge d’instruction, à l’effet de prendre connaissance des déclarations tant de la femme G. que de son mari et de la sage-femme; d’examiner au point de vue médico-légal quelle valeur peuvent offrir ces déclarations, et jusqu’à quel point elles concordent soit entre elles, soit avec les constatations directes faites sur la personne même de la femme G.; nous avons reçu communication des pièces re-
ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
cueillies dans la première partie de l’enquête, et les avons soumises à un examen attentif dont nous allons taire connaître ici les résultats bien propres à faire apprécier la gravité de cette affaire.
Avant d’apprécier la valeur de ces différents documents, il est utile d’en extraire et d’en résumer les principaux détails relatifs aux manœuvres que la femme G. dit avoir subies, et aux accidents qui en ont été la suite. Mais nous commencerons par faire remarquer que parmi les assertions des époux G. et de la sage-femme, il en est quelques-unes qui s’accordent, d’autres au contraire qui sont essentiellement contradictoires.
Ainsi, d’une part, il est constant que c’est vers le commencement du mois de mars 1854 que la femme G. serait devenue enceinte, et que six semaines après, au 15 avril environ, elle s’est rendue chez la sagefemme. Il est également établi qu’à partir de cette époque, la femme G. est tombée gravement malade d’une affection caractérisée par une perte de sang assez abondante pour que son mari déclare l’avoir trouvée dans son lit couverte de sang, et accompagnée de très-vives douleurs dans le bas-ventre, dans le flanc et dans la cuisse gauches, douleurs accusées par la femme G. et constatées par la sage-femme qui reconnaît avoir été consultée par la malade dix jours après la première visite, et avoir prescrit pour les combattre des cataplasmes et une application de sangsues. Depuis ce moment, la santé de la femme G. est restée profondément altérée; son mal a toujours été en s’aggravant. Entrée à la Maison municipale de santé le 5 juin, elle y succombait, après les plus cruelles souffrances et dans le dernier degré du marasme, le 6 juillet, deux mois et demi après le jour où elle se serait soumise pour la première fois à l’examen de la sage-femme, et où auraient commencé la perte de sang et les douleurs. Aucun de ces faits n’est contesté.
Mais il n’en est pas de même de l’origine de ces faits et de leur interprétation. Sur ce point, il s’agit de rechercher, au milieu des assertions contradictoires, de la femme G. et de la sage-femme K., de quel côté apparaît la vérité, et quelle explication rationnelle peut rendre compte des faits.
La femme G. , ayant toute raison de se croire enceinte de six semaines, se présente chez la sage-femme. Elle affirme n’avoir éprouvé jusque-là aucun trouble, aucun accident particulier, et n'avoir eu d’autre intention que d’obtenir un avortement. Elle dit notamment qu’elle ne perdait pas de sang, et que la perte n’a commencé qu’après que la sage-femme lui eut fait subir une opération qu’elle décrit en ces termes : « Elle m’introduisit la main dans la partie, et presque aussitôt après le sang parut; je perdis du sang continuellement jusqu’au lendemain, et dans la matinée, j’expulsais des caillots de sang. Je ne crois
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
pas qu’il y ait eu un fœtus, ce qui méfait penser que je n’étais pas enceinte. » La sage-femme conteste le but, mais non le fait de l’introduction de la main dans les parties : elle dit avoir louché la femme G., et avoir reconnu qu’elle faisait une fausse couche. « Je me suis bornée à la toucher ainsi que cela se pratique habituellement; j’ai reconnu un petit écoulement de sang, et prédit une fausse couche si la femme G. ne prenait pas de repos. »
Plusieurs questions ressortent de ces différentes versions et doivent être discutées avec soin. Nous les réduirons aux trois suivantes : l°La simple introduction de la main dans la partie a-t-elle pu produire l’avortement? 2° L’issue de caillots sans apparence de fœtus exclut-elle la réalité de la grossesse, et par suite l'avortement. 5° Y a-t-il lieu dépenser que la fausse couche de la femme G. ait été commencée lorsqu’elle a été touchée par la sage-femme K. ?
1° Sur le premier point, il n’est sans doute pas possible d'admettre que le simple toucher, c’est-à-dire l'introduction du doigt dans le vagin, soit suffisant pour déterminer l'avortement; mais rien n’est plus facile pour une main exercée, et disons-le, rien n’est plus commun, que de dissimuler à une femme l'introduction simultanée d’un instrument capable de pénétrer dans la matrice et de produire directement l’avortement. Dans le cas présent, il est d'autant plus probable qu’il en a été ainsi, que celte manœuvre a été suivie non pas d’un léger écoulement de sang, mais d'une perte considérable et prolongée, de douleurs violentes, et d’accidents d’une extrême gravité que l'introduction du doigt, et même de la main non armée d'un instrument, eût été impuissante à produire. L'opération pratiquée par la femme K. sur la femme G. peut donc avoir consisté, à l’insu même de cette dernière, dans l'introduction à l’intérieur de la matrice d'un instrument et non du doigt seulement.
2° La femme G. dans ses dernières réponses, a fini par dire qu’elle n’avait rendu que des caillots, parmi lesquels elle n’avait pas reconnu de fœtus, et, qu’après tout, elle n’était pas certaine d’avoir été enceinte. Mais sans parler des circonstances dans lesquelles ces paroles sont sorties des lèvres d’une moribonde, il suffit de faire remarquer qu’il s’agit ici d’une grossesse parvenue seulement à six semaines ou deux mois, c’est-à-dire à une époque où le produit de la conception, en raison de son volume, passe le plus souvent inaperçu au milieu des caillots, alors même qu’on cherche à en constater la présence. Cette allégation de la femme G., qui est en contradiction avec tous les faits les mieux établis de cette affaire, et quoique émanant de la personne en réalité la plus désintéressée, ne saurait en aucune façon être adoptée. L’issue des caillots, qui ne saurait être douteuse, suffit pour faire admettre la réalitéde la fausse couche, et l’on ne peut raisonnablement pas contes-
ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
ter la grossesse de la femme G., dont ni son mari, ni la sage-femme K., ni elle-même, n’ont pas sérieusement douté un seul instant.
5° Enfin y a-t-il lieu de supposer que la fausse couche de la femme G., fût commencée lorsqu’elle a été examinée et touchée par la sagefemme? Sur ce point la femme G. a très-explicitement affirmé qu’elle ne perdait pas de sang avant la visite, et la sage-femme ne l’a contredite qu’en déclarant avoir constaté un léger écoulement de sang. Nous n’avons aucun moyen direct de contrôler l’une ou l’autre de ces assertions contraires. Mais ce qui ressort positivement des faits, c’est que, d'une part, la fausse couche n’était certainement ni déclarée ni faite de l’aveu même de la sage-femme au moment de son exploration, et que, d'une autre part, les accidents formidables qui l’ont immédiatement suivie, accidents avoués parle mari et par la sage-femme, et si tristement confirmés par leurs conséquences fatales, ainsi que par les lésions que nous avons constatées sur le cadavre même de la femme G., ces accidents ne peuvent être attribués à une fausse couche naturelle, et sont la preuve la plus certaine des manœuvres à l’aide desquelles l'avortement a été provoqué.
En résumé, de tous les faits consignés dans l’enquête, et par les motifs que nous venons de développer dans la discussion qui précède, il était permis de conclure que la femme G. a bien réellement subi, au début de la grossesse, une opération tendant à produire l’avortement, et que les accidents qui ont suivi immédiatement cette opération, ainsi que la maladie à laquelle elle a succombé, ont été la conséquence de cet avortement.
Obs. LV1I. — Avortement provoqué par manœuvres directes. — Accidents consécutifs. — Péritonite purulente chronique suivie de
mort.
J’ai eu tout récemment sous les yeux un fait absolument semblable au précédent et que je rapporterai succinctement.
Au mois de lévrier 1868 succombait à la maison municipale de santé une fille Marie Chac..., âgée de vingt-deux ans. Livrée depuis longtemps à l’inconduite et s’étant, de son propre aveu, soumise plusieurs fois déjà à des manœuvres abortives, elle avait, pour une dernière grossesse parvenue à six semaines ou deux mois, sollicité et obtenu d’une sage-femme un concours criminel. Elle avait subi, au mois de décembre 1867, une opération qui avait consisté, suivant sa déclaration, « dans l’application du spéculum et dans l’introduction de ciseaux à l’aide desquels on avait coupé quelques chairs. » L’honorable docteur Baret, appelé peu de jours après, constatait une péritonite grave, compliquée plus tard d’une pleuro-pneumonie el aboutissant à la formation d’un épanchement purulent qui s'est fait jour
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
au dehors par une ouverture spontanée au niveau de l’ombilic. C’est dans cet état que cette jeune fille est venue mourir à la Maison de santé.
A l’autopsie, j’ai reconnu l’existence d’une inflammation chronique très-étendue et très-profonde de tous les organes contenus dans le petit bassin. D’épaisses fausses membranes lardacées unissaient entre eux la matrice, les ovaires, les ligaments. Le foyer purulent s’étendait depuis le cul-de-sac rétro-utérin jusqu’à l’ombilic. Le corps de l’utérus était compris dans les parois du foyer.
Il n’est pas possible, a travers de telles altérations, de reconnaître la trace de blessures ou de lésions directes de la matrice. Mais il n’est pas davantage permis de les attribuer à une autre cause qu’à des manœuvres abortives. Mon opinion est venue confirmer celle qu’exprimaient MM. les docteurs Baret et Foissac entendus dans l’instruction en déclarant « qu’ils ne pouvaient expliquer la gravité du mal par une simple fausse couche de six semaines. «
Obs. LVÏII.— Avortement provoqué à six 7nois environ à l'aide d'éponges
préparées. — Circonstances du fait. — Accidents consécutifs. —
Moyens de défense de l'officier de santé accusé.
Le fait suivant est l’un des plus intéressants que nous ayons observés, tant parla nature du moyen employé pour produire l'avortement que par les raisons scientifiques alléguées par l’accusé , qui appartenait à la profession médicale. On y trouvera également un exemple frappant de condamnation obtenue en l’absence du corps de délit sur les seules preuves fournies par la discussion médico-légale des circonstances recueillies dans l’instruction.
Nous sommes appelé, le 12 janvier 1854, à visiter la demoiselle A. M. Cette jeune fille, dont il est difficile de vaincre le silence obstiné et l’extrême abattement, est d’une constitution assez délicate. Bien qu’elle dise souffrir encore fréquemment du côté des reins et de la matrice, et être fatiguée par des pertes blanches considérables, elle n'a confié ses souffrances à personne et n’a pas réclamé les conseils des médecins de la prison. Elle ne donne que des renseignements fort incomplets sur la maladie vénérienne dont elle aurait été affectée, et parait d’ailleurs très-réellement ignorante de ces sortes de choses. Cependant il semble qu'elle a eu un écoulement blennorrhagique qui a pu motiver l’emploi de quelques-unes des substances qui lui ont été prescrites, notamment les astringents, tels que le tannin et le ratanhia.
Mais, outre cette affection qui n’a laissé aucune trace actuellement appréciable, il est un point sur lequel la fille M. est plus explicite, c’est celui de sa grossesse. Elle ne dissimule en aucune façon, ni la
ACCIDENTS CONSÉCUTIFS. 171
réalité de cette grossesse, ni les tentatives qui ont été faites pour l’interrompre. Sans insister sur les breuvages qui lui ont été administrés, et qui, comme l’armoise et le safran, sont réputés capables de procurer l’avortement, elle décrit d’une manière très-exacte un procédé beaucoup plus direct et plus énergique auquel elle aurait été soumise ; nous voulons parler de l’introduction d’éponges préparées. Cette opération a été répétée six ou huit fois, et la dernière a eu lieu trois jours avant l'époque de l’accouchement prématuré. Elle commença à souffrir quarante-huit heures après. Celui-ci aurait interrompu la grossesse vers la fin du sixièmemois. Mais sur les circonstances mêmes du travail de l’accouchement, la fille M. est complètement muette : c’est à peine si elle semble comprendre les questions que nous lui adressons. Depuis son accouchement, elle n’a cessé d’éprouver du côté de la matrice les accidents que nous avons indiqués.
Les constatations qu’un examen direct et complet nous permet de faire sont parfaitement conformes aux allégations de la fille M. La paroi de l’abdomen ne conserve que quelques traces à peine visibles de la distension produite par la grossesse. Mais il est impossible de méconnaître les éraillements de la peau dans l’un et l’autre côté du ventre, qui, suivant la déclaration même de la fille M., était d’ailleurs très-peu développé. La ligne médiane de la paroi abdominale de l’ombilic au pubis présente une teinte brune très-marquée. La partie supérieure des cuisses offre de même des éraillures. La matrice est abaissée, volumineuse, manifestement engorgée ; le col est entr’ouvert, dur et un peu douloureux. Des flueurs blanches abondantes s’écoulent par la vulve. — Les seins sont, quoique petits, assez durs, et le mamelon est d’une couleur brune qui contraste avec la blancheur de la peau de la tille M. Les cheveux sont très-blonds.
En résumé, la fille M. est accouchée à une époque qui peut remonter au milieu du mois de novembre dernier.
L’accouchement a eu heu prématurément ; l'état des parois abdominales indique d'une manière à peu près certaine que le produit de la conception n’était pas parvenu à terme.
L’avortement a pu être déterminé directement par l’introduction d'éponges préparées ; plusieurs des substances médicamenteuses qui lui ont été administrées sont de celles qui sont réputées abortives.
Les accidents et les souffrances qu’éprouve encore actuellement la fille M. sont la conséquence de l’avortement.
Il ne resle plus de traces de la maladie vénérienne dont elle aurait été affectée et qui aurait justifié l’emploi de quelques-uns des médicaments astringents dont elle a fait usage.
Nous croyons utile de compléter les données fournies par l’examen direct de la jeune fille, par l’exposé des principaux faits recueillis dans
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
la procédure judiciaire, et des questions agitées dans les débats, qui, à deux reprises, devant la cour d’assises de la Seine et de Seine-et-Oise, se sont terminés par la condamnation de l'officier de santé accusé.
Il résulte de l’instruction, outre ce qui a été dit dans notre rapport, qu’après plusieurs introductions d'éponges que la fille M. désigne sous le nom d'éponges préparées, introductions concertées entre le père de l'enfant et le sieur M., elle a été quarante-huit heures après la dernière, qui eut lieu le 17 novembre 1853, prise de douleurs tellement vives, que les voisins entendirent ses plaintes. Elle envoya en hâte chercher l’officier de santé ; celui-ci, après qu'il l’eut examinée, la quitta, et pendant ce temps, elle sentit l’accouchement s’opérer seul, et elle eut comme la sensation d’un enfant qui s’agitait entre ses jambes (sensation fausse, sans doute, due à l’écoulement des liquides, car l’enfant devait être mort, et il n’a pas fait entendre un cri). Une heure après, à ce qu’elle croit, il revint et la délivra. L’enfant fut emporté et n’a pas été retrouvé.
La défense du sieur M. consiste à dire que cette tille, à sa connaissance, n’est nullement accouchée, qu’elle n’était pas enceinte pendant le temps où il lui a donné des soins du commencement d’octobre à la fin de novembre ; qu’il la traitait pour une maladie vénérienne caractérisée par un ulcère profond détruisant une moitié du col utérin et en oblitérant l’orifice ; des ulcérations et des végétations couvraient toute la surface de l'intérieur du vagin et des petites lèvres; qu'il y avait un engorgement considérable et un abaissement de la matrice, et une très-vive sensibilité de toutes ses parties. — Le traitement aurait consisté dans l’emploi des injections de tannin et de roses de Provins, et en outre, dans l’introduction, à l’aide du spéculum, d’un morceau d'éponge non préparé, mais médiocrement comprimé, occupant tout le calibre du vagin, et destiné à relever et à soutenir l’utérus abaissé. — Il ajoute que l’ulcère donnait lieu à un écoulement continu de sérosité rance et très-fétide ; qu’il y avait rétention des règles, et que le 17 novembre il n’a eu à constater qu’une perte très-abondante, et les vives douleurs s’expliqueraient par l'expulsion de caillots volumineux. — L’accusé cherche à expliquer les éraillements du ventre et des cuisses par un développement du ventre résultant, soit d’une maladie antérieure comme le carreau, soit d’une conformation naturelle, ou enfin, de la distension de la matrice par les caillots. 11 ne s’explique pas sur les autres indices de grossesse et d’accouchement.
Appelé à contrôler ces diverses allégations, nous nous bornons à faire remarquer que, en premier lieu, l’existence d'une maladie vénérienne aussi grave que celle qui, au dire de l’accusé, aurait existé chez la fille M..., n’est démontrée ni par la déclaration de celte fille, ni
ACCIDEÎNTS CONSÉCUTIFS.
par aucun signe persistant au moment de notre examen (qui n'avait lieu que deux mois après les faits), ni même, ce qui est plus grave, par aucun des moyens de traitements auxquels l’accusé reconnaît avoir eu exclusivement recours. 11 se défend, il est vrai, sur ce dernier point en disant qu’il n'en emploie jamais d'autres contre la syphilis et qu’il la guérit parfaitement avec les injections de tannin et de roses de Provins. Mais cette proposition n’a pas besoin d'être réfutée. — En second lieu, on cherche en vain dans les déclarations de l’accusé une indication de l’introduction des éponges, en supposant même qu’il s'agît bien réellement d’éponges ordinaires et non d’éponges préparées , ce que nous n'avons aucun moyen de vérifier, mais ce qui est contraire aux déclarations de la fille M. Tous les détails qu’il donne, en effet, sur le siège, la forme et l’étendue des ulcères contre-indiqueraient formellement l’emploi d'un tel moyen. La sensibilité extrême des parties aurait rendu insupportable le contact d’un corps étranger assez résistant pour maintenir la matrice ; et la perméabilité d’une éponge non préparée eût dû faire rejeter cette substance s’il se fût agi d’exercer un tamponnement hémostatique. — Enfin, les explications de l’accusé, en les admettant même comme vraies, ne détruiraient nullement la réalité des signes matériels, dont la réunion, bien plus que les caractères considérés isolément, démontrent la grossesse et l'accouchement de la fille M., les éraillements ne pouvant être attribués à des maladies qui n’ont jamais existé, ni à la distension prétendue de la matrice par des caillots.
La discussion très-longue qui s’est engagée avec le défenseur, M. Jules Favre, a porté surtout sur des généralités relatives aux signes des maladies de matrice et à la possibilité d’une confusion entre ceuxci et les phénomènes de la fausse couche. Le seul fait important à noter et sur lequel ait insisté le défenseur, c’est 1 inutilité d'une introduction répétée d’éponges, puisque, de notre aveu même, l’avortement doit suivre de deux à trois jours la pénétration de l’éponge dans la matrice. 11 ne nous a pas été difficile d'établir que les éponges préparées avaient précisément pour objet de dilater lentement et progressivement le col, et ne pouvaient ainsi déterminer l’avortement que lorsque la dilatation étant complète, le corps dilatateur était arrivé à ouvrir la cavité du corps.
L’affaire est revenue, après cassation, à la cour d’assises de Seineet-Oise, le 25 novembre 1854 ; la même discussion médico-légale a eu lieu avec plus de développement ; les points capitaux ont été la réalitédela grossesse, l’impossibilité de fixer la datedel’accouchement, le mécanisme de l'avortement par les éponges, l’état de l’enfant, l’indication de l’emploi thérapeutique de l’éponge, soit comme moyen de contention, soit comme hémostatique.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
AII1. — Accouchements prématurés artificiels. — Avortements provoqués, non criminels. — Procédés opératoires.
Effets immédiats des opérations.
Ubs. EIX. — Accouchements prématurés artificiels provoqués à sept et à huit mois par l'usage exclusif de l'ergot de seigle (1).
Une femme, arrivée à la fin du huitième mois, est soumise pendant cinq jours consécutifs à Eusagede pilules contenant ensemble environ 6 grammes d'ergot de seigle. Dès le second jour, de petites douleurs se font sentir, et le col commence à se dilater le troisième. Le travail se décide dans toute sa force le septième jour, et la délivrance s'opère promptement sans aucun accident.
Deux cas de même nature, observés par feu Wardleworth sur des femmes parvenues à la fin du septième mois de la grossesse, chez lesquelles, après trois jours consécutifs de Eusagede l’ergot, le travail s’établit et se termina dans l’espace de dix heures.
Le docteur Ramsbotham affirme avoir observé plusieurs cas dans lesquels la délivrance anticipée a été produite par l’ergot seul. Et M. Millet ne pense pas que l’on puisse révoquer en doute, dans ces cas, son efficacité.
Obs. LX. — Avortement provoqué par la ponction des membranes (2).
Une femme de vingt-huit ans, parvenue au sixième mois d’une quatrième grossesse, fut prise d’accidents très-graves à la fois gastriques et cérébraux, que l’on reconnut plus tard devoir être attribués à une apoplexie utéro -placentaire, et qui parurent nécessiter la provocation de l’avortement comme seul moyen de sauver la malade. On y procéda en rompant les membranes. 11 s’écoula une ou deux onces de liquide amniotique, et la dilatation du col commença bientôt. Cependant le travail ne marchant pas, l’accoucheur introduisit à plusieurs reprises la main dans le col de l'utérus sans qu'il survînt de véritables contactions utérines. L’accouchement se termina pourtant après vingtquatre heures, et malgré une hémorrhagie abondante, la femme se rétablit.
(1) Observation de M. van Wagemuge, dans les Annales de la Société médico-chirurgicale de Bruges , citée par Millet, p. 114.
(2) Observation du docteur Edwards, The Lancet , septembre 1846.
ACCOUCHEMENTS l’ REMAT UK ES ARTIFICIELS.
Obs. LXI. — Accouchement provoqué à huit mois dans un cas de choléra par la ponction des membranes ( 1).
Le docteur Basedow, de Mersbourg, dans Fespoir de sauver une femme enceinte de huit mois et atteinte de choléra algide, eut l’idée de provoquer l’accouchement. Il trouva l'orifice de la matrice entr’ouvert, et conduisant sur le doigt, introduit dans le col, une aiguille à tricoter, il perça les membranes, il s’écoula immédiatement une assez grande quantité de liquide amniotique. Une demi-heure après, le travail se déclara, et en trois heures la délivrance était complète. La malade guérit.
Obs. LX1I. — Accouchement prématuré provoqué à sept mois par la ponction des membranes ci l'aicle du doigt (2).
Sur une dame âgée de vingt-cinq ans, et se disant enceinte d’un peu moins de sept mois, affectée d’une hydropisie de l'amnios compliquée d’accidents qui mettaient sa vie en danger, M. le docteur Duclos, de Toulouse, se décidant à provoquer la délivrance, parvint à introduire l’extrémité de l’indicateur dans l’orifice utérin, perça les membranes, et fit évacuer les eaux en quatre fois, à un quart d’heure d’intervalle; il en sortit environ 7 litres. Cinq heures après, afin de hâter le travail, la main, introduite dans la matrice, reconnut la tête de l'enfant, et l’amena peu à peu dans l’excavation pelvienne. L’enfant ne tarda pas à être expulsé vivant. Les suites de couches furent naturelles.
Obs. LX1II. — Avortement provoqué à deux mois et demi par le cathétérisme utérin dans un cas de vomissements incoercibles (5).
M. le professeur P. Dubois, dans le but de provoquer l’avortement chez une jeune femme âgée de vingt et un ans et enceinte de deux mois à deux moisetdemi, de concert avec M. le professeur Trousseau, introduisit d’abord une bougie, puis une sonde de gomme élastique dans la cavité utérine ; un peu de sang s’écoula. La sonde fut maintenue en place pendant deux heures environ, dans l’espoir que ce corps étranger provoquerait des contractions utérines. Celles-ci ne se mani-
(1) Leçons de M. P. Dubois, loc. cit., p. 496.
(2) Observation citée par P. Dubois dans les leçons cliniques recueillies par le docteur E. Laborie, Union médicale , 1848, p. 469.
(5) Observation de M. P. Dubois citée dans la discussion académique, 50 mars 1852.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
lestèrent cependant que le quatrième jour, et elles se terminèrent par l’expulsion du foetus. L’extraction des débris ne fut faite que huit jours après. Le rétablissement fut d’ailleurs prompt et complet.
Obs. LXIV. — Accouchement prématuré artificiel provoqué à huit mois par ponction des membranes et ergot de seigle (1).
À la fin du huitième mois de la grossesse, chez une femme qui avait subi deux fois l’embryotomie, je lis une ponction aux membranes en introduisant dans le col utérin un stylet pointu que je dirigeai sur l’indicateur de la main droite. Une demi-heure environ après cette opération, il s’écoula près de deux litres de liquide amniotique, et la femme se plaignit en même temps de douleurs dans l’abdomen. Des contractions irrégulières parurent bientôt, et le lendemain, trentedeux heures après l’opération, deux doses d’ergot de seigle ayant été administrées, un enfant vivant fut expulsé. La femme se rétablit sans occident.
Obs. LXV. — Accouchement prématuré artificiel provoqué ci sept mois et demi par le tamponnement et l'ergot de seigle (2).
Sur une femme de trente-six ans, à sept mois et demi de grossesse, le 4 mars, au soir, on tamponne le vagin avec de la charpie. Cette opération ne détermine pas de douleur immédiate, et seulement dans la nuit suivante, quelques douleurs de reins. Le tamponnement est renouvelé deux fois et maintenu pendant quatre jours, sans produire autre chose que des douleurs insignifiantes et une dilatation très-peu considérable. Le 9 et le 10, c'est-à-dire le lendemain et le surlendemain de l’enlèvement des tampons, on administra l'ergot de seigle, et, dans la soirée du second jour, les contractions deviennent plus fortes, les membranes se rompent. Ce n'est pourtant que le 12, à quatre heures du soir, huit jours après la première opération, et quatre jours après l'emploi de l’ergot, que l’accouchement se détermina sans dommage pour la mère ni pour l’enfant.
(1) Observation de Samuel Brame, Encyclograph. médic , t. I, 298 citée par Millet, loc. cit., p. 111.
(2) Observation du professeur Schœller, de Berlin, citée par Millet, ibid.,